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Spécification du bord
La psychanalyse aujourd'hui, soit celle de Freud puis
Lacan, en est venue à concerner chacun, sans pour autant faire univers
: il y a un bord. Elle intéresse chacun-chacune, de part et d'autre
de ce bord, de faire vaciller les aliénations dont se sustente le pariêtre,
d'une façon qui n'a pas de précédent et par les effets propres à la
diffusion de son discours. D'où la place où on aimerait la confiner
: armoire à pharmacie, boîte à jeux, rayon de bibliothèque, voire mallette
à fards...
Il est vrai que, contrairement au vSu de la spéculation traditionnelle,
la levée possible de ces aliénations ne se conclut pas sur l'actualisation
heureuse d'une essence; à l'épreuve, le puits s'avère irréductiblement
à sec qu'on s'emploie, pour le faire néanmoins donner, à ressourcer
de ce qui pourrait servir de support à l'être : suprême, ou encore la
vérité, une ethnie, la nation, un idiome, voire plus modestement et
plus près de nous, un : être analyste.
L'ex-sistence se soutient du rien : voilà sur quoi se clôt notre quête
d'authenticité. Mais ce rien ne nous ménage aucune liberté; il est le
souverain que nous entretenons de nos révolutions. Une éthique s'en
dégage qui romprait notre obédience à ces répétitions et qui n'a, jusqu'ici,
pas reçu le moindre agrément, si ce n'est de se faire épingler comme
ubris ou perversion. Les analystes eux-mêmes, ainsi que le raconte leur
vie de groupe, semblent rester attachés aux valeurs sûres, garanties
par quoi ? sinon la croyance en ce souverain bien. Parmi elles, l'aliénation
repérée par Freud comme majeure, fleur de l'humanisme : le narcissisme,
paraît donc promise encore à un bel avenir.
L'analyse est-elle compatible avec ces breloques ? Nous tenons de Lacan
sa répugnance à la laisser servir à l'entretien, voire aux soins d'une
machinerie sociale telle que son économie ne puisse aller sans symptôme.
De ne pas se référer à un bien et de se trouver ainsi à contre-courant
de la père-version dont s'autorise communément notre désir, l'éthique
analytique ne vaut que d'être consistante avec le discours qui fait
remède à la névrose. On a le choix : l'une ou l'autre, mais pas le compromis.
Cette attitude implique, on le sent, le parti pris d'un abord scienti-
fique, soit le postulat d'un Réel régi par le jeu d'éléments asémantiques
que combine une syntaxe dépourvue de finalité. Que l'inconscient soit
structuré comme un langage dit la détermination du pariêtre par une
combinatoire de tels éléments.
En 1974 pourtant, Lacan pouvait rectifier en disant que la psychanalyse
ne lui paraissait pas scientifique. Fallait-il incriminer un défaut
d'uni- versalité lié, non pas à l'indécidable dont elle donne la raison,
mais à la pratique d'écritures qui, d'être non alphabétiques, sont réfractaires
à une instance de la lettre ?
Ce recul de Lacan ne l'empêcha pas toutefois de s'engager dans la ten-
tative encore exacerbée d'une nodalisation des catégories du Réel, Symbolique
et Imaginaire, abordée dans un registre physico-mathéma- tique. Et ce
parti pris scientifique est le nôtre, non seulement dans son principe
mais aussi dans ses derniers aboutissements, dussent-ils nous être légués
inachevés ou en impasse.
D'elle-même la structure est vierge de toute norme,
soit de ce qui baliserait un accès normal à l'autre sexe. D'où le poids
que prend la norme- mâle dans la régulation de nos échanges et nos identifications.
Le symptôme se produit de ce que ladite norme ne puisse valoir pour
" tous " : une femme dès lors, fît-elle l'homme, devient représentante
de ce défaut. Qu'il n'y ait pas, pour lui, de rapport sexuel est ce
qui spécifie le pariêtre dans le règne animal. Le symptôme ainsi l'habite,
sans plus nous permettre le partage entre ce qui de lui serait " normal
" et " pathologique " : chacun se débrouille comme il peut, sa souffrance
fût-elle inégale. Nous ne pou- vons que reprendre la tentative de Lacan
de penser un signifiant nouveau qui romprait l'impossibilité d'écrire
le rapport sexuel.
L'institution enfin est le lieu où l'analyste met à
l'épreuve le lien social nouveau qu'appelle le discours dont il se réclame.
A défaut de tâter cette corde, qui pour prendre l'analyse au sérieux
? Ce lien ne peut s'établir d'une loi positive, un statut, un règlement,
aussi fûtes soient-ils. Le but de la loi, en effet, est de répartir
les portions de jouissance : celle-ci est à toi, celle-ci est à lui.
L'analyse, certes, révèle la vanité de ce droit de propriété, ne serait-ce
qu'en rappelant que c'est votre bien qui, en souverain, vous possède.
Mais surtout elle montre que la loi, loin de pacifier, fait de la portion
de l'autre, l'objet de sa convoitise.
Le principe des institutions est remède simple et se ramène à leur forme
qui est d'être pyramidale, pharaonique. Forme apaisante s'il en est,
elle fait se tenir tranquille de disposer sur sa pente le programme
de votre existence avec, promesse du futur, les marches qu'il ne reste
plus qu'à gravir.
Mais sur ce qu'il en est du Parnasse, là-haut, l'analyse, s'il le fallait,
vous éclaire.
Quelle forme, alors, pour son institution ?
Lacan pour son Ecole évoquait celle du trou, cause de tourbillons...
l'inconvénient restant qu'ils voulurent l'entraîner par la bonde.
De ce trou nous conserverons cependant le bord, en tant qu'il est le
lieu qui convoque les analystes formés par Lacan s'il est celui d'où
le Réel traduit le défaut d'inscription du rapport sexuel.
Cette convocation est déjà ailleurs diversement entendue : sur un mode
hystérique, ardent à épouser un désir imaginé à Lacan de respectabilité
et d'expansion, ou sur un mode obsessionnel, placide à reprendre son
enseignement à la lettre, exigeante de conformité par destination.
C'est par cette double voie de la lettre et de l'esprit que l'enseignement
de Freud fut momifié par sa descendance. Ici un tel bord nous concerne
dans la mesure où il peut faire valoir l'une des causes du désir de
l'analyste.
L'Association freudienne est ainsi psychanalytique de veiller à la formation
et à la reconnaissance des psychanalystes; mais elle ne peut être dite
freudienne que par la réalisation d'actes qui spécifieraient ce désir
de l'analyste, que ceux-ci concernent sa propre organisation (dès- organisation
disait, bien sûr, Lacan) ou celle d'un autre monde.
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