entete
Accueil
S'inscrire à
la lettre de l'Epco

Agenda
Enseignements
Bibliothèque
L'Ecole Psychanalytique
du Centre-Ouest
L'Association Lacanienne
Internationale
Publications
Liens Divers
Espace Membres
ligner
Angers

A l’épreuve du vivant

Antoine Robinet

 

Je suis salarié d’une association, la Sauvegarde Mayenne Sarthe. J’y interviens comme psychologue, au sein de ce qu’on appelle le PADA, Pôle d’Accueil Diversifié pour Adolescents. Ce pôle est composé de différents services ayant pour mission d’accueillir et d’accompagner des adolescents âgés de quatorze à dix-huit ans qui, par décision administrative ou judiciaire, sont retirés de leur famille. Le service dans lequel j’interviens est dit « d’observation et d’orientation ». Il s’agit d’un foyer qui, concrètement, a emprunté les murs d’une maison de ville ayant la capacité d’accueillir sept jeunes et dont l’équipe éducative accompagne également deux adolescents « placés à domicile ». Le service a vocation à servir de plaque tournante. Les jeunes qui nous sont confiés le sont théoriquement pendant trois mois, renouvelables une fois. Au terme de cette période, ils sont orientés soit dans des services appartenant au PADA en fonction du projet que nous aurons élaboré avec eux, soit à l’extérieur si aucun service n’est susceptible de convenir. Les services du PADA vers lesquels les jeunes qui nous sont confiés peuvent ensuite être orientés sont les suivants :

- le Foyer Olivier De Labarthe, qui est un foyer d’hébergement collectif constitué de trois unités de vie comprenant chacune six chambres individuelles et auxquelles sont rattachés quatre studios qui permettent de mettre les jeunes en situation d’autonomie. L’accueil dans ce foyer assure aux jeunes un accompagnement éducatif au quotidien.

- le Suivi externalisé, qui effectue des accompagnements à partir de logements autonomes, en dehors des murs d’une structure. Concrètement, les jeunes sont en appartement dans la ville de Laval. Il propose deux types de prise en charge : l’Accès à l’autonomie, et le soutien renforcé dans l’Accès à l’autonomie. Le dispositif Accès à l’autonomie est envisagé pour des jeunes qui ont montré des aptitudes pour s’occuper eux-mêmes des différents aspects de leur vie. La relation éducative, bien que toujours existante, est moins serrée dans la mesure où l’on suppose au jeune bénéficiant de cette modalité d’accompagnement l’aptitude à la solliciter de lui-même lorsque cela s’avère nécessaire. En revanche, le soutien renforcé dans l’Accès à l’autonomie correspond davantage à des jeunes dont les difficultés rendent inapproprié un accompagnement au sein d’un collectif mais qui nécessitent tout de même une présence éducative renforcée.

 

Je reviendrai sur ces services et sur le fonctionnement du Pôle d’Accueil Diversifié pour Adolescents, mais je voudrais commencer en essayant de vous faire appréhender ce à quoi on a affaire dans notre pratique à travers quelques éléments de théorie, puisés dans Freud et dans Lacan, que j’ai essayé de m’approprier pour y voir plus clair.

 

1.      Les trois métiers impossibles de Freud

 

Freud a avancé qu’il existait trois métiers impossibles : ceux qui consistent à gouverner, à soigner et à éduquer. Il suffit de suivre un peu le fil de l’actualité pour trouver des illustrations de ce premier impossible. A titre d’exemple, le projet de la loi travail, porté par Myriam El Khomri a récemment provoqué de vives contestations de la part de citoyens français. Pour l’impossible à éduquer, je pense à certains de ces jeunes qui, au moment où ils nous sont confiés, ne parviennent plus à se maintenir dans leur famille, dans leur scolarité ou toute autre formation professionnelle. Quant à l’impossible à soigner, qui fait référence à l’analyse, disons très rapidement qu’il n’est pas question pour le sujet de guérir de son symptôme mais d’apprendre à faire avec. Ces trois impossibles recouvrent des champs que Freud distingue mais qui s’interpénètrent tellement qu’ils témoignent selon moi de l’échec à faire avec la même chose. Mais de l’échec à faire avec quoi, me demanderez-vous ? C’est ce que dans mon titre j’ai appelé le vivant et que Freud a plutôt appelé la pulsion, corrélée à son énergie, la libido et au sujet desquelles il a tiré un certain nombre de développements (libido du moi, libido d’objet, poussée, source, objet, but, pulsion de vie, de mort, sublimation). Le terme « vivant » est une tentative de m’extraire de ces développements, non pas qu’ils ne soient pas pertinents, mais ce n’est pas encore ce qui m’intéresse dans la présentation que je vous propose aujourd’hui. Ce vivant, donc, auquel se réfèrent les trois métiers impossibles de Freud, se spécifie d’être impossible à « civiliser ». J’utilise ce terme, civiliser, car il caractérise bien l’enjeu qui nous intéresse ici, c’est-à-dire de savoir ce qui du vivant dont il est question consent ou non à passer dans la communauté humaine. Ce serait d’ailleurs une définition possible de ce vivant, de cette pulsion qui dérange, « ce qui n’est pas civilisable ». (Je reprendrai cette esquisse de définition sous un autre angle plus tard.) Freud ne parle pas pour rien d’impossible. Dans le Séminaire « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Lacan définit le réel précisément « comme l’impossible ». Le réel, c’est aussi ce qui n’est pas symbolisable, ce qui reste en dehors du symbolique, c’est-à-dire ce qui ne passe pas sous la loi du signifiant. Ajoutons que, du point de vue de la société, c’est ce qui se trouve « hors-la-loi », ce qui la déborde.

 

2.      L’organisation humaine comme réponse au réel

 

Si comme le suggère Lacan dans sa note à Jenny Aubry de 1969, le symptôme de l’enfant se trouve, je cite, « en position de représenter ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale » et que l’un et l’autre des membres composant ce couple parental sont, ou ont également été en position de représenter ce qu’il y a de symptomatique dans leur structure familiale, je m’autorise à penser que ce réel auquel ont affaire les parents et les enfants, incombe également à la société. Ce n’est pas à autre chose qu’à ce réel que répond toute organisation humaine et que le Législateur tente de réguler. Or, lorsqu’elle échoue à ordonner ce vivant, c’est-à-dire lorsque celui-ci se manifeste bruyamment, la société crée des institutions ayant pour mission de le prendre en charge. C’est dans cette perspective que des services tels que ceux qui composent le PADA fondent leur existence. Si l’on s’en tient à la distinction gouverner, soigner, éduquer, on peut préciser que les prisons répondent à l’impossible à gouverner, les services de psychiatrie à l’impossible à soigner.

 

3.      Le contexte du PADA et du service Observation Orientation

 

Le projet PADA, Pôle d’Accueil Diversifié pour Adolescents date de 2010. Sans rentrer dans les détails de son histoire, il se compose aujourd’hui d’un foyer d’hébergement collectif constitué de trois unités, qui accueille des adolescents qui nécessitent un accompagnement éducatif au quotidien ; d’un service de Suivi externalisé subdivisé en un dispositif d’Accès à l’autonomie qui accompagne les jeunes à partir de logements individuels, et un dispositif d’Accès à l’autonomie renforcé pour des jeunes dont les profils ne permettent pas une prise en charge dans un collectif mais nécessitent un accompagnement renforcé ; enfin, le service dont je dépends, Observation Orientation, qui fait office de plaque tournante pour le jeune confié au PADA et qui permet sur un temps court, trois mois renouvelables une fois, de préparer avec lui un projet dont dépendra son orientation future dans un des services du PADA ou en dehors.

De tels services ne peuvent fonctionner qu’à la condition d’avoir obtenu des autorisations de fonctionnement délivrées par le Conseil Départemental. Les autorisations de fonctionnement courent généralement sur quinze ans, après lesquelles le Conseil Départemental publie de nouveaux appels à projets. C’est le cas du foyer d’hébergement collectif dont j’ai parlé rapidement il y a quelques instants. Le service Observation Orientation, puisqu’il revêt un caractère expérimental, a obtenu une autorisation de fonctionnement courant sur cinq ans et qui s’achève à la fin de cette année 2016. Deux appels à projets ont été publiés, auxquels l’association a répondu, puisqu’ils correspondent, avec des modifications dans la commande, plus ou moins à l’activité que recouvrent les différents services du PADA. L’un concerne le foyer d’hébergement collectif auquel serait rattaché le service d’Accès à l’autonomie, l’autre concerne ce qui est aujourd’hui le service Observation Orientation qui deviendrait un collectif de sept places organisé en deux petites unités pour des enfants ayant entre six et seize ans (actuellement quatorze à dix-huit ans),  et auquel serait rattaché l’actuel service d’Accès à l’autonomie renforcé. Si nous obtenions ces projets, le foyer d’hébergement collectif et le service d’Accès à l’autonomie obtiendraient des autorisations de fonctionnement pour quinze ans. Quant au petit collectif et au service d’Accès à l’autonomie renforcé, revêtant à nouveau un caractère expérimental, ils obtiendraient des autorisations de fonctionnement pour cinq ans, au-delà desquels le Conseil Départemental pourrait soit pérenniser le dispositif, soit décider de publier de nouveaux appels à projets. J’interroge ici la pertinence d’un tel fonctionnement, qui reproduit le discours (capitaliste) qui domine l’organisation de notre société contemporaine. Or, si le symptôme de l’enfant vient bien représenter ce qu’il y a de symptomatique dans le couple parental dont chacun des membres représente ce qu’il y a de symptomatique dans leurs structures familiales ; et si l’on est d’accord pour dire que ces structures familiales dépendent elles-mêmes de l’organisation de notre société, régie par le discours capitaliste ; on peut, me semble-t-il, interroger le bien-fondé de mettre en œuvre une solution qui paraît être faite du même bois que cette organisation dont l’échec se manifeste au travers de ces jeunes et de ces familles que nous accompagnons. La société d’aujourd’hui produit du symptôme, en lien notamment avec les conditions de travail. Nous sommes dans l’ère du burn-out, du suicide au travail et de la dépression. Sans nécessairement aller jusqu’à ces extrémités, notons tout de même que l’on propose à des professionnels qui ont pour mission de travailler avec des sujets dont le mal-être signe une des limites de notre mode de fonctionnement, un mode de fonctionnement équivalent.

Par ailleurs, la publication d’appels à projets conduit à la mise en concurrence entre différents acteurs pour une activité rémunérée. Cela n’est pas bien différent de la logique qui est à l’œuvre dans les domaines de l’industrie et du commerce. A ce titre, les concurrents qui répondent à ces appels à projets sont notés à partir d’un barème dont l’aspect financier vaut pour quatre dixièmes, ce qui signifie qu’il faut pouvoir formuler une offre d’accompagnement convenable avec des contraintes financières importantes. On peut aisément comprendre, en ces temps difficiles, la nécessité de maîtriser les finances. Pour autant, il s’agit de veiller à ce que cette maîtrise n’ait pas pour conséquence de mettre à mal le travail auprès des jeunes.

En outre, le prix de journée lorsqu’un jeune est placé étant plus élevé que pour d’autres types d’interventions comme les AEMO (Assistance Educative en Milieu Ouvert), il n’est pas rare que la décision de placement soit prise tardivement alors que notre intervention n’est possible que jusqu’aux dix-huit ans auprès des jeunes qui nous sont confiés, sauf s’ils bénéficient d’un Contrat Jeune Majeur (entre dix-huit et vingt-et-un ans) de la part de l’Aide Sociale à l’Enfance. Puisque l’aspect financier compte, nous pourrions nous poser la question de savoir s’il ne serait pas plus judicieux de consentir à des dépenses plus importantes à ce moment charnière de la construction de ces adultes en devenir et optimiser leurs chances de poursuivre des études, trouver un travail et une certaine stabilité dans leurs parcours de vie, plutôt que de réduire ces possibilités en réduisant les dépenses sur une courte période et risquer d’avoir ensuite à leur verser des aides sur une partie plus importante de leur existence.

Enfin, celui qui souhaite répondre à ces appels à projets doit satisfaire à un cahier des charges bien précis. Il s’agit donc de répondre à une commande du Conseil Départemental. Cette commande correspond à ce que nous avons déjà évoqué, à savoir prendre en charge ce réel, ce vivant qui peine à s’arranger de notre discours contemporain. En d’autres termes, nos possibilités d’action sont définies par un cahier des charges qui spécifie la commande du Conseil Départemental. A titre d’illustration, l’appel à projet qui concerne mon service invite à la « création d’un dispositif diversifié pour les mineurs avec une prise en charge complexe (6-18 ans) ». A l’intérieur, le Conseil Départemental mentionne très précisément ce qui est attendu, le nombre de places, l’agencement de l’établissement, le profil des jeunes qui seront confiés, les conditions d’admission et de prise en charge, les modalités d’intervention auprès de ces jeunes, les moyens matériels et humains, les dispositions financières, tout cela étant encadré par le Législateur. Même l’invention est encadrée : « Le candidat pourra proposer toutes modalités de prise en charge éducative complémentaire et/ou innovante qui pourraient répondre aux besoins du Département. »

Notre action et nos missions sont nettement délimitées par la loi et ce, dans l’intérêt des mineurs qui nous sont confiés. Cet encadrement des institutions par la loi correspond à la manière dont notre société essaie de faire avec le réel, le vivant dont je parle, impossible à civiliser. Cela ne signifie pas pour autant que notre intervention soit restreinte car qui dit encadrement ou délimitation, dit également espace d’expression et d’invention.

 

 

4.      Les tentatives de préservation de notre action au sein du service

 

Dans ce cadre légèrement étriqué, ce qui nous permet de ne pas perdre de vue le sens de notre action ainsi que l’intérêt des jeunes qui nous sont confiés – et cela n’a rien d’original – réside dans les différentes tentatives de prise de recul et d’introduction d’un élément tiers entre les professionnels et les jeunes que permettent les temps de réunions cliniques, les supervisions, les analyses de la pratique. Ces temps assurent que ce à quoi nous avons affaire dans notre pratique n’a rien à voir avec une logique de production ou de productivité, qu’il ne s’agit pas d’un matériau à transformer mais bien de ce que j’appelle le vivant et qu’il est question de prendre en compte en tant que tel.

Le service tend également à développer des partenariats avec d’autres acteurs susceptibles d’accompagner les jeunes confiés dans des contextes complémentaires du nôtre, ce qui nous permet non seulement de partager notre peine mais surtout de profiter de savoir-faire, de compétences que nous n’avons pas dans notre service, lesquels permettent encore l’introduction d’une altérité propice à l’ouverture de nouvelles pistes, de nouvelles réflexions pour nos accompagnements (CMPP, services de psychiatre, pédopsychiatrie, Maison des Adolescents, Maison De l’Autonomie, infirmiers, etc.).

Il me semble également que les conditions dans lesquelles sont mis les membres de l’équipe éducative pour travailler permettent de les protéger des écueils dont le discours capitaliste nous menace éventuellement. En effet, chaque professionnel qui compose l’équipe bénéficie d’une autonomie importante dans la mise en œuvre de ses accompagnements auprès des jeunes, laquelle mise en œuvre est encadrée et soutenue par la hiérarchie. C’est précisément ce qui tend à se perdre dans la logique du discours capitaliste puisque celui-ci se spécifie de retirer au travailleur son savoir-faire, le sens de son action et la conviction de l’utilité du fruit de son labeur. De plus, l’équipe d’Observation Orientation est relativement préservée de cet écueil dans la mesure où elle adhère à l’esprit du service qui se manifeste à travers l’éventail d’actions que celui-ci permet. En vue de pouvoir accompagner à chaque fois de manière singulière, au cas par cas, les jeunes qui nous sont confiés, nous avons à disposition différentes modalités d’intervention que sont l’hébergement en petite unité de vie (le jeune est accompagné au quotidien au foyer par l’équipe éducative), le placement à domicile (le jeune continue d’être hébergé à son domicile, l’équipe éducative se déplace au domicile) et le séquentiel, qui permet au jeune d’alterner entre un hébergement au domicile et un hébergement au foyer et ce, avec tout une gamme de nuances possibles. Les autres services du PADA proposent des types d’accompagnement complémentaires que j’ai déjà abordés : de l’hébergement collectif sur du moyen terme, de l’accompagnement à partir de logements autonomes avec un suivi éducatif plus ou moins renforcé selon les situations. Ces accompagnements se construisent en collaboration avec le jeune et sa famille mais ils peuvent également s’appuyer sur d’autres ressources telles la fratrie, des membres de la famille élargie ou des personnes qui comptent dans le parcours du jeune. Cet éventail de possibilités permet non seulement de s’adapter à la spécificité de chaque contexte familial mais également aux perspectives d’évolution de la situation. Un jeune placé en foyer par exemple, en fonction de l’évolution de son projet scolaire ou professionnel va ensuite pouvoir glisser vers un logement autonome. Après un temps de vérification de la part de notre service, le jeune sera ensuite plutôt accompagné par un service d’Accès à l’autonomie.

 

5.      Les incivilités de cet impossible vivant

 

J’utilise le terme « incivilités » au sens de ce qui ne peut s’inscrire dans la vie en société. Ces incivilités se manifestent à travers les troubles, les symptômes, le mal-être des jeunes qui nous sont confiés. Comme je l’ai évoqué plus haut, ces troubles, symptômes et mal-êtres sont l’expression de ce qu’il y a de symptomatique dans les structures familiales ainsi que le produit du discours contemporain dans lequel s’inscrit notre société. Embarrassée par ce vivant qui ne traverse pas dans les clous, elle produit des institutions qui ont pour mission de l’éduquer, de le soigner, de le gouverner, de le civiliser.

Ce vivant se manifeste très diversement. Il est souvent bruyant, remarquable lorsqu’un jeune met en échec sa scolarité, fugue, se bat, commet des infractions. Il peut également interroger, alerter lorsque justement il semble ne pas se manifester. C’est le cas de jeunes qui ne quittent pas ou peu le domicile, demeurent cloîtrés dans leur chambre, les yeux rivés à leurs écrans (c’est un phénomène très connu au Japon, on appelle ces jeunes des hikikomoris). D’autres jeunes peuvent nécessiter un accompagnement psychiatrique et se trouver à la croisée des chemins entre la psychiatrie et la protection de l’enfance.

En ce qui concerne le vivant, nous avons dit qu’il était impossible de le civiliser. Pour autant, nous constatons que pour une part, majoritaire j’ose croire, le vivant semble avoir été civilisé. Il suffit de regarder autour de nous, la plupart trouvent leur compte dans les clous de notre discours contemporain, possèdent un travail, une vie de famille, des activités, qui sont autant d’expédients, d’os à ronger que notre société offre au sujet contemporain. L’hypothèse que je formule ici n’est pas tant que ces sujets ont été civilisés, mais plutôt qu’ils y ont consenti par une forme de choix. Comment pouvons-nous alors envisager ce qu’il en est de ce vivant qui se manifeste, bruyamment ou non ? Mon idée est la suivante : il ne s’agit pas de vouloir civiliser le vivant, mais d’inventer des moyens de restaurer sa circulation dans notre société ; et de manière plus générale de favoriser les conditions de son expression.

Ce positionnement résout à sa manière la question de l’impuissance et de l’impossible. Cet impossible, ce réel, auquel nous, professionnels, avons affaire quotidiennement, a pour caractéristique principale, précisément, de ne pas être civilisable. Puisqu’il n’est pas civilisable, il devient hors de propos de se prendre dans les rets de l’imaginaire de sa fonction. En effet, s’imaginer que l’on puisse véritablement gouverner, soigner ou éduquer risque de conduire aux écueils que sont le sentiment d’impuissance et/ou la maltraitance. Impuissance lorsque, porté par sa volonté de ne pas faillir à sa tâche, le professionnel constate l’impossibilité de la mener à bien. Maltraitance si le professionnel considère que la fin justifie les moyens.

 

La formulation que j’ai utilisée, « favoriser les conditions d’expression du vivant » peut prêter à confusion. Elle ne signifie pas qu’il faille laisser le vivant sans cadre, sans limitation. Bien au contraire, puisque l’entrée dans le langage et, par là même, dans la communauté humaine, se fait par une limitation très claire. Le  petit sujet doit « consentir » à / faire le choix de renoncer à la jubilation de ses lallations s’il veut accéder au champ du langage et intégrer la communauté humaine. Autre illustration, le petit sujet mâle devra ensuite renoncer à l’objet maternel, mais ce renoncement est accepté s’il va avec la promesse qu’il aura accès à d’autres voies de satisfaction pulsionnelle.

Notre intervention  consiste par conséquent en une tentative de mettre en place des conditions d’expression telles que c’est le sujet qui trouvera les voies de l’épanouissement du vivant qui se manifeste en lui. Le Législateur l’exprime à sa manière lorsqu’il définit la protection de l’enfance comme visant à « garantir la prise en compte des besoins fondamentaux de l’enfant, à soutenir son développement physique, affectif, intellectuel et social et à préserver sa santé, sa sécurité, sa moralité et son éducation, dans le respect de ses droits. » (loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance)

                                                          

Je terminerai en disant ceci : Les interventions des professionnels sont possibles pourvu qu’ils prennent acte de la caractéristique principale de ce vivant, de ce réel auxquels ils ont affaire, qui est justement d’être impossible.