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DU TRINITAIRE EN SES NOUAGES RETOUR SUR LES JOURNEES par Alain Harly
Colloque de l'Ecole Psychanalytique du Centre-Ouest Du trinitaire en ses nouages Engager un colloque de psychanalyse sur le thème du trinitaire n'est pas sans risque, entre autre celui d'une possible confusion entre des domaines hétérogènes, et de venir alimenter ainsi une critique que l'on voit rejaillir régulièrement de la psychanalyse comme système religieux. Le pari fut plutôt de tenir que le religieux participe de l'histoire humaine et que d'en exclure la problématique, c'est vider notre approche de la réalité psychique d'une dimension qui avait tant retenu Freud dans son élaboration. Jusqu'à quel point pouvons nous prendre distance vis-à-vis de cette conception freudienne qui donne une place centrale à la fonction paternelle et une consistance religieuse à cette réalité psychique ? Tel fut l'enjeu majeur de ces journées. Pour ce faire nous sommes allé consulter quelques auteurs théologiques qui ont participé à cette invention de la trinité et à ses aléas, et entendre aussi comment la mystique est venue bien souvent subvertir l'ordre qui se constituait ainsi. Il s'agissait alors de dégager les structures logiques qui ont organisé ces discours et d'apprécier en quoi la topologie lacanienne nous permettrait d'en renouveler l'approche. Le nSud borroméen comme nSud mental nous déprend de l'ordinaire représentation des formes cliniques, ce qui fut éprouvé avec plusieurs exposés. L'invention de la trinité Nous avons donc dans un premier moment considéré l'histoire de ce dogme trinitaire tel qu'il s'est construit dans la tradition chrétienne, et évoqué les débats théologiques dont celle-ci fut ponctuée, soit lors des crises internes qui vont provoquer à chaque fois des remaniements, des raffinements, des serrages du dogme, soit par les schismes qui ont divisé la communauté souvent dans la violence, soit encore que d'autres systèmes religieux soient venus faire valoir qu'on peut être monothéiste sans être trinitaire, comme c'est le cas avec l'Islam, reprenant en cela le judaïsme. Si c'est dans l'évangile de Mathieu que l'on trouve la première formule trinitaire : " Allez baptiser les nations au nom du père et du fils et du Saint-esprit. ", il faudra plusieurs siècles pour que ce dogme du trinitaire soit précisé et défini. Cela en passera par des emprunts à la philosophie grecque pour donner une formulation qui réduirait toute ambiguïté quant à la révélation de l'amour de Dieu, révélation qui s'incarne en Jésus-Christ, Dieu fait homme. Il était de première importance qu'une profession de foi, un crédo, soit énoncée pour que la transmission se fasse dans la fidélité à cette révélation. Mais il faut bien l'admettre, cette conception trinitaire n'est pas très évidente et les hérésies furent le plus souvent des tentatives de simplification. Si l'Eglise primitive va Suvrer à l'énoncé de ce crédo, nous trouvons plusieurs doctrines qui vont faire des propositions divergentes. La plus connue, celle d'Arius, prête d'Alexandrie, eut de grandes répercutions : il niait que le Christ, deuxième personne nommé dans la trinité soit égal au Père. Pour Arius, il a été créé par le Père. D'autre part, l'incarnation est la production du Verbe qui est à différencier du Fils. La controverse s'est envenimée dans les églises orientales, et ne fut pas sans conséquence en occident tant sur le plan religieux que politique. C'est le Concile de Nicée en 325, sous l'impulsion de l'empereur Constantin, qui va donner la première grande formulation de la foi trinitaire. On y affirme la " consubstantialité " du fils et du Père et on y condamne les erreurs d'Arius. Nous nous sommes arrêtés sur l'Suvre d'Hilaire de Poitiers, devenu évêque vers 350, qui est connu pour son combat contre les hérésies arienne et néosabellienne. Condamné à l'exil en Phrygie, il y séjourne quatre années qui furent décisives pour sa théologie qui tente d'une certaine manière de concilier la théologie trinitaire de l'Occident et la sensibilité orientale. Il s'imprégna de la théologie d'Origène et c'est là- bas qu'il a écrit les douze livres de son De Trinitate. Il témoigne d'une solide formation rhétorique, littéraire, et philosophique, et aussi combien que ce séjour au Moyen-Orient fut fécond. Cependant comme Marc Milhau l'a précisément développé, Hilaire peut nous sembler incomplet quant à la Trinité ; il a su cependant tirer de la substance des mots Père et Fils un doctrine cohérente propre à faire comprendre que le fils n'est ni une créature, ce qui était le point de vue arien, ni une simple apparence que prendrait le Père, comme le concevait les néo-sabelliens. Il va soutenir, que le Christ est " Dieu né de Dieu ", et développer avec rigueur le sens du mot " naissance " suggéré par les mots Père et Fils, et trouver comment répondre aux exigences de sa foi : un Dieu " Un ", et un Dieu qui offre le Salut. On trouve chez Hilaire l'influence de la théologie orientale, en particulier à propos de la génération du Verbe. Alors que pour la théologie latine le Verbe avait été engendré au moment de la création, Hilaire va affirmer l'éternité de cette génération. Dans le livre II on peut lire cette formule : " Dans le Père, le Fils et l'Esprit Saint, il y a l'Infinité en celui qui est l'Eternel, la Beauté en celui qui est son image, la Jouissance en celui qui est la Grâce " ce qui annonce la théologie de Grégoire de Nysse. Le concile de Nicée va faire cette profession d'une même substance pour le Père et le Fils. Par la suite, comme l'a soutenu Pierre-Christophe Cathelineau, Augustin va aller au delà de Nicée en faisant valoir la dimension relationnelle entre les trois termes et dégager par la même une structure logique de cette Trinité. Augustin ne considère pas la relation d'engendrement, mais la relation en tant que telle. Il n'est pas allé jusqu'à dire que la relation prévalait en Dieu et il maintient le primat de la substance pour penser l'essence de Dieu, cependant l'usage qu'il fait de ces concepts n'est pas sans nous indiquer les linéaments d'un nouage. S'il est possible de comparer l'approche augustinienne du dogme trinitaire avec le dire de Lacan sur le nSud borroméen, Il faudra sans doute le pas de St.Thomas d'Aquin (1225-1274) pour arriver à cette conception purement relationnelle, dégagée de toute hypostase, qui cerne ainsi un réel de Dieu. C'est certainement à ce niveau que le lien avec la psychanalyse est autorisé, c'est-à-dire en tant que lien logique comme l'a bien articulé Jean-Jacques Lepitre. A rencontrer cette analogie de structure, il se pose alors la nécessité interne de leur émergence dans chaque champ respectif. C'est en tout cas par une approche analytique et structurale que ce questionnement peut avancer. Autres nouages ? Il aura fallu tout de même un peu de temps
pour que tout cela se construise, et ce ne fut pas donné
d'entrée avec les témoignages des Evangélistes.
La constitution de ce dogme vient elle faire clôture ?
C'est sans doute ce que va tenter l'Eglise, comme toutes les
Eglises. Mais il y eut comme l'on sait le surgissement de l'Islam.
Et cette question insistante : Est ce que l'Islam est dans l'imitation
ou au contraire dans la continuité et l'achèvement
? Un autre point commun aux religions du Livre,
c'est la place ambiguë que les mystiques entretiennent
avec le dogme. Dans la mesure où c'est une relation qui
s'éprouve sans médiation avec la déité,
c'est l'ensemble du lien social qui est interrogé. Dans
le christianisme, l'Eglise se montra d'une grande prudence vis-à-vis
de l'expérience mystique, souvent suspicieuse, voire
sanctionnante. C'est ce que nous rappelait Cécile Imbert
à propos de la mystique rhénane et de nous inviter
à la revisiter en tant que " Topologie de l'Âme
" qui su inspirer tout un champ de la pensée occidentale,
entre autre celle de Nietzsche et de Wittgenstein. Nous pourrions,
imaginait elle, y entendre des cheminements nouveaux quant au
non- rapport-sexuel, à la jouissance féminine,
à l'engendrement du verbe. Quand la rencontre avec la
déïté se manifeste par les stigmates, l'éprouvé
d'un " touché ", nous sortons de cette tranquillité
que l'on avait pu croire assurée avec la formule trinitaire. Un chiasma Orient-Occident Nous avons laissé en creux les différents conflits, partitions, guerres que ces questions ont provoqués. Cependant la place et le dogme de la Chrétienté orientale furent présentés par Virgil Ciomos en regard de la question de la sécularisation. Est-il possible que la sécularisation soit
la conséquence d'un processus que l'Eglise avait elle-même
déclenché, mais dont les effets l'ont dépassée?
Quel progrés ? Quel progrès dans tout cela et quel intérêt pour nous de faire ce détour par l'histoire des religions et des dogmes ? interrogeait Bernard Vandermersch? On pourrait répondre de diverses manières. D'abord que ce fut une indication de Freud que la formation du psychanalyste pouvait tirer profit à prendre connaissance de l'histoire des religions. Lui-même par ses études " Totem et tabou " et " Moïse et le monothéisme " enseigna comment ces questions pouvaient nous éclairer sur la réalité psychique. C'est ce chemin qu'il nous a semblé utile de reprendre, y compris par une attention au totémisme tel qu'il se maintient aujourd'hui dans quelques aires culturelles (Océanie et indiens d'Amérique du Nord principalement). Anne de Fouquet-Guillot nous fit part d'études anthropologiques plus récentes sur ce sujet et nous fit entendre que les catégories de Lacan pourraient peut-être nous permettre d'en reconsidérer la lecture. Une autre réponse pourrait venir de la clinique : Ce fut le propos par exemple de Michel Robin qui
prenant appui sur un cas clinique d'une personne ayant changé
de religion, nous fit entendre la dimension de risque subjectif
que cela comportait. Si la croyance participe de la réalité
psychique, autre chose est la certitude qui viendrait plutôt
dire un défaut dans la consistance de cette réalité.
Lacan disait que " le psychanalyste ne doit
pas abdiquer devant la psychose ". Le meurtre du père et ses destins. Freud ne s'est pas seulement informé de l'histoire religieuse, il s'est autorisé, en psychanalyste en des constructions qui ont été appréciées comme risquées. C'est spécialement le cas avec la horde primitive qui est sa manière d'avancer sur la question du Père, d'avancer en ne pouvant faire l'économie d'un Père Primitif qui règne sans partage sur cette horde. Et dans le mythe qu'il en conçoit, ce Père va subir le résultat d'une passion que l'on connaît, à savoir ce retournement de l'amour en haine, et le meurtre qui s'en suit. Cette histoire du meurtre du Père, Freud
nous dit que c'est refoulé et que c'est ce qui va engager
la croyance religieuse. Qui dit refoulement, dit aussi retour
du refoulé, répétition et négociation
avec celui-ci, formation de compromis et de symptôme,
etc. La thèse de Freud, c'est que le meurtre de Moïse
dans le judaïsme est de l'ordre de la répétition. Il y a de l'irréductible Lacan va reprendre ces questions. Est ce qu'il
reprend " la question du Père " ? Il va plutôt
retourner la question et c'est le Père " d'avant
la question " qui le préoccupe. La réalité
psychique de Freud nous dit il dans " RSI ", c'est
la même chose que la réalité religieuse.
Voila quelque chose qui mérite notre attention. C'est
un nouage implicite que Lacan lit dans Freud .Ce n'est pas donné
comme tel par Freud mais c'est lisible. Cette fonction du père
tient la réalité psychique pour Freud. Pour Lacan,
on pourrait se passer du Nom-du-Père à condition
de s'en servir. Se passer du Nom-du-Père, cela revient
sans doute à trouver des solutions laïques à
notre exsistence. S'il faut s'en servir, cela veut dire que
la structure qui soutient ce Nom-du-Père, il est souhaitable
tout de même de s'en servir si l'on ne veut pas errer.
Le nSud borroméen est une manière,
sinon de l'attraper, car l'attraper, c'est impossible, mais
du moins de le situer, d'en proposer une topologie, par un effet
de coinçage de ces trois consistances R.S.I. Comme Marc
Darmon nous le faisait remarquer, on lâche ainsi le support
de la représentation. Nous approchons cette affaire là
non sans malaise ; quelque chose tombe d'un support qui avait
fait image. Ca tombe certainement au regard d'un mystère,
du mystère comme Un. Cette image nous apparaît
alors comme trouée et bien évidemment, on hésite,
on hésite, et je dirais même on " hérésite
" & Ce manque de l'Être, ce manque à Être, n'a pas de solution. La psychanalyse ne propose pas une solution à ce manque à Être, alors que la Trinité chrétienne en propose qui ne manque pas de sublime. Elle réalise avec son dogme trinitaire une construction symbolique qui vient boucher la béance, le manque dans l'Autre et dans l'image. La psychanalyse , son acte serait de symboliser l'imaginaire du réel, nous dit Lacan, ce qui revient à articuler la synchronie, le développement de l'historicité et de ses répétitions ; les points d'articulation de cette répétition, c'est ce que nous pouvons nommer les lettres. Ces points viennent bien se topologiser par ce jeu de dessus dessous. Lettres qui peuvent être lues et indiquer au sujet la diachronie qui est la sienne. C'est donc en quelque sorte un projet qui en regard de ces grands projets religieux reste bien modeste. C'est bien modeste, mais ce n'est pas sans conséquence pour le statut du sujet et de la civilisation. L'éthique de la psychanalyse vise à une lecture, mais lecture d'un texte ouvert et sans doute construit par le processus analytique lui-même, ce qui ne fait que redoubler la question de notre responsabilité. Le miracle du signifiant Charles Melman, dans un propos conclusif, soulignait que si ces questions pouvaient susciter autant de conflits de séparations, de guerres, c'est bien que cela touchait chacun au plus intime de sa réalité psychique et qu'il n'était pas sûr que nous en ayons pris la mesure. Accorder créance à ce Dieu Un et trine n'a pas les mêmes conséquences que de s'en tenir au Dieu Un, à un strict monothéisme. Les religions qui ont évité ce
coup de force, ce " miracle " de la trinité,
font que le signifiant va se réclamer de cette position
du moteur immobile d'Aristote, de cet au-moins-un incréé.
Cela ne peut que conduire à une division dans le champ
de la réalité entre ceux qui se réclament
de cette instance Une, c'est-à-dire les Maitres, et les
autres à qui ne peut être réservé
que le statut d'objet. Pour autant, ne serait ce que dans l'expérience de l'analyse, on retrouve invariablement cette instance du Père aperçue comme celle qui empêcherait l'éclosion du génie propre de chacun et qu'il faudrait tuer. Or c'est d'être mort, c'est-à-dire à se tenir dans le réel qu'il prend cette puissance. Nous sommes certainement dans ce moment charnière
où nous ne savons pas si notre culture sera en mesure
de reconnaître la force de la loi sans avoir recours pour
cela à quelques Dieux, à quelques armées,
à quelques polices.
Alain Harly &&& Voir quel était le programme de ces journées |