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Conférences
QUE NOUS APPRENNENT LES ENFANTS
QUI N'APPRENNENT PAS ?
Deuxième partie
Christian DUBOIS
Conférence du 5 octobre 2002
J'ai intitulé l'article que j'ai fait pour le JFP : "
Arithmétique du commencement ". En fait, ce titre,
j'y ai pensé suite à une situation clinique que
je vous exposerai tout à l'heure, mais aussi parce qu'il
me semble, c'est mon expérience, elle vaut ce qu'elle
vaut, que la plupart des enfants qui viennent me consulter pour
des difficultés d'apprentissage, sont des enfants qui
ont des problèmes, je dirais avec le " zéro
". Alors on passe souvent un temps à parler du zéro.
Le zéro en tant que s'y jouent plusieurs choses évidemment,
en tant que s'y jouent les questions d'origine comme vous imaginez
bien, questions de naissance, origine du sujet aussi, ce n'est
pas la même chose. Aussi en tant que " zéro
" ça renvoie à l'amour, pas seulement à
l'amour et à la scène primitive, mais à
ce qu'il y a avant la vie par exemple. Et donc la question du
zéro est extrêmement présente dans toutes
ces difficultés, que ce soit du côté du
calcul ou du côté du français; du côté
de la langue écrite ou du calcul, ce n'est pas pareil
bien sûr, mais la question du zéro fait problème
justement.
J'ai aussi été très séduit par le
titre " que nous apprennent les enfants qui n'apprennent
pas ? ", ça m'a plu d'écrire dans un contexte
pareil, et je vais vous dire pourquoi : parce que je trouve
que c'est un comble ! Des enfants qui n'apprennent pas, vous
en connaissez vous des enfants qui n'apprennent pas ? Ils apprennent
tous quelque chose ! Naître c'est vraiment être
contraint d'apprendre, il n'est pas possible de faire autrement,
on apprend. Donc des enfants qui n'apprennent pas, pourtant
j'en reçois beaucoup, j'en reçois peut-être
un petit peu moins que ceux qui travaillent en CMPP ou en SSM
(soit " Service de Santé Mentale " en Belgique
). Des enfants qui n'apprennent pas, je trouve ça vraiment
un comble, un oxymoron, c'est d'un clair-obscur cette affaire.
Et donc ça m'a plu parce que les racines de ces difficultés
dites d'apprentissage se retrouvent peut-être dans ces
énoncés.
C'est dans ce clair-obscur que m'arrive un certain nombre de
demandes qui sont le plus souvent attachées à
un défaut d'idéal : il n'apprend pas assez bien.
Un défaut de quoi ? un défaut par rapport au moi
idéal évidemment. Alors, il présente une
série de symptômes, il se présente volontiers
sous une pente déficitaire, symptômes dépendants
de son moi idéal, moi idéal de l'enfant et aussi
certainement des parents quand ce n'est pas aussi des maîtres
qui s'en occupent ou de ceux qui sont appelés à
prendre le relais ; défaut par rapport à ce moi
idéal volontiers placé en idéal du moi,
un moi idéal volontiers tyrannique. Je partage assez
bien l'idée " de rage d'éduquer ". Symptôme
déficitaire donc chez des enfants en période de
latence, je pense qu'on pourrait faire une autre journée
pour des enfants qui ne sont pas en période de latence,
ça vaudrait vraiment la peine de se poser les questions
de : que nous apprennent les ados qui n'apprennent pas, ce serait
tout aussi intéressant. Je n'en parlerai pas aujourd'hui.
Des enfants en période de latence qui sont censés,
effectivement censés, mettre pour un temps le sexuel
et ces questions un peu épineuses sur le côté,
ils sont censés les mettre un peu sous réserve.
Mais évidemment, ça ne se passe pas tout à
fait comme ça, c'est d'observation courante.
Donc, un psychanalyste peut essayer d'entendre le sens subjectif
donc forcément singulier de la résistance à
l'apprentissage. Cependant je pense qu'il est tout à
fait abusif de penser que les troubles de l'apprentissage constituent
un champ homogène qui relèverait de l'unique domaine
de la psychopathologie ; je crois que ce n'est pas juste. Il
faut certes entendre les symptômes de difficultés
d'apprentissage comme des symptômes d'un sujet, mais aussi
ceux d'un système scolaire, peut-être d'une méthode
d'apprentissage, peut-être aussi des Autres réels
qu'on appellent les parents, peut-être encore de tout
autre chose ; un symptôme donc, mais de qui ? de quoi
? Cancre et malade, ce n'est absolument pas synonyme évidemment.
Chaque fois il faut s'interroger : à quel savoir un sujet
s'oppose ? ou à quelle connaissance ? et se demander
s'il ne s'agit pas là de quelque chose qui mérite
le plus grand respect au sens d'une ultime protection contre
un engloutissement par ce surmoi archaïque, surmoi idéal
en place d'idéal du moi.
En tant que psychanalyste, je trouve qu'il est
juste d'essayer d'en dire quelque chose. Ces questions m'ont
traversé personnellement. C'est la rencontre d'un "
prof ", comme on dit quand on est ado, qui m'a permis de
me dégager quelque peu de l'impératif maternel,
quelque peu archaïque, d'apprentissage. Je me trouvais
être performant dans une série de domaines mais
j'avais la curieuse impression que ces domaines ne m'appartenaient
pas, que ce n'était pas les miens ; et une rencontre,
ce n'était pas celle d'un psychanalyste, c'était
un professeur de physique, m'a fait entendre qu'on pouvait se
réapproprier quelque chose de cela. Je ne vous en dirai
pas beaucoup plus là-dessus sinon que ça a un
sens subjectif pour moi. Il est donc important de souligner
que ce type de rencontre permet donc parfois de réaménager
les identifications et faciliter une réappropriation
d'un champ sémiotique, d'une " matière "
comme le dit le langage scolaire.
Un tout petit mot sur ces questions dans la psychose,
pour continuer à opposer " cancre " et "
malade ". On connaît des gens extraordinairement
brillants parce qu'ils ont réinvesti une partie d'un
champ sémiotique comme suppléance peut-être
à quelque chose qui était extrêmement défaillant
pour eux. Il y a beaucoup d'exemples très célèbres
dans la littérature analytique et dans la littérature
tout court qui permettent d'entendre que ce réinvestissement
extraordinairement brillant et créatif, peut être
entendu comme l'équivalent d'un symptôme, l'équivalent
d'un sinthome dirait Lacan, l'équivalent de quelque chose
qui fait tenir debout.
Toujours est-il qu'il me semble opportun d'envisager
non pas les questions de déficit par rapport à
une connaissance mais le rapport que quelqu'un entretient à
l'égard du savoir. N'importe quel système sémiotique
qui est proposé à l'apprentissage va contraindre
chaque sujet à soutenir sa subjectivité dans ce
champ là. Et il n'est pas du tout dit, les exemples sont
multiples, que soutenir sa subjectivité dans tel champ
sémiotique ou dans tel autre ou dans telle langue ou
dans telle autre, je pense à la musique par exemple ou
à la peinture, la poésie et aux mathématiques,
soutenir sa subjectivité dans tous ces champs, ce n'est
pas exactement la même chose. En d'autres termes, il faut
intégrer des champs sémiotiques nouveaux et pour
cela il faut intégrer de nouvelles manières de
penser, il faut consentir à déplacer certains
points cardinaux qui soutenaient jusqu'ici la subjectivité
ou du moins consentir à les mettre en résonance
avec les nouveaux axiomes qui régissent les nouveaux
champs. Je soutiens, comme vous le verrez tout à l'heure
que la castration ce n'est pas exactement la même dans
des champs sémiotiques différents. Alors comment
fait-on ? Et bien on essaie de les mettre un peu en perspective.
Toujours est-il que les problèmes commencent à
être sérieux à partir du moment où
les contraintes d'un champ viennent nier, dénier, je
crois que le mot est analytiquement juste, viennent dénier
les contraintes d'un autre champ. Non seulement la castration
n'est pas la même dans ces champs là, mais le signifié
n'est pas exactement le même. Le réel qui chute
chaque fois dans tous ces champs n'est pas le même non
plus ; et donc chaque fois on est amené à se demander
mais comment met-on en perspective tous ces champs ? Qu'est-ce
qui nous permet de le faire ?
Vous savez que classiquement le rapport au savoir
est décliné sous 3 modes : identitaire, épistémique
et social.
Le rapport identitaire au savoir, je vais très vite là-dessus
: c'est sûr que chaque savoir interroge le sujet sur ce
qui le fonde, sur son origine. Il engage chacun à une
relecture de ce qui faisait trace de son être. L'Suvre
d'Elias Canetti le montre à suffisance. C'est à
ce titre que chaque savoir interroge les fondements identitaires.
Le rapport épistémique au savoir : quand on parle
du savoir ou de la connaissance, on en parle souvent comme d'un
espèce d'objet à phagocyter, un objet du côté
de la pulsion orale : il faut l'avaler. Mais elle est loin d'être
la seule pulsion intéressée et il me semble pertinent
d'analyser en quoi la grammaire des pulsions intéressée
répond à la grammaire du savoir proposé
tant il est vrai que le refoulement d'une motion pulsionnelle
peut entraîner avec elle tout un champ de connaissance.
On va aussi en parler comme d'une technique d'apprentissage,
comme d'une certaine compétence à comprendre.
Le rapport social au savoir : au sens où savoir détermine
un groupe social. On a assez glosé par exemple sur le
fait que le savoir analytique produisait une espèce de
groupe social, le groupe des psychanalystes qui ont leur langue.
Mais il en va toujours ainsi : un savoir détermine dans
la rencontre l'impression d'être entendu, d'être
compris par ceux qui le partagent et forment donc une communauté.
Le savoir a une fonction sociale . On cause entre gens qui s'y
connaissent.
Toujours est-il que quand ces différents rapports identitaire,
épistémique et social se mettent à être
l'un ou/et l'autre un peu bancal, on peut se demander si le
nouage des 3 ne se met pas à être défait
lui aussi.
Je vais vous présenter 3 situations cliniques
qui vont opposer chaque fois des problèmes d'apprentissage
de la lecture, du calcul et de la langue, avec des thématiques
différentes.
La première est l'histoire d'une petite
fille, Ophélie. Cette petite fille vient pour des difficultés
de calcul ; elle consulte chez une collègue qui a fait
l'article de JFP avec moi. La maman se plaint de ceci : Ophélie
a besoin qu'on soit près d'elle pour travailler, ce n'est
jamais assez, il faut toujours être " derrière
elle ".
La situation est la suivante : madame est divorcée depuis
que la petite fille a 2 ans. Quand elle a 3 ans, elle vit en
ménage avec une femme qui s'appelle Jeanne et puis quand
elle a 6 ans, elle prend un concubin qui s'appelle Bertrand.
Le papa est tout à fait au courant des difficultés
scolaires et ne s'en occupe pas, dit la maman. Jeanne aura une
position particulière et Bertrand, lui est un acharné
des apprentissages scolaires, il essaie à tout prix de
faire apprendre Ophélie mais elle ne voit pas cela d'un
bon Sil. Jusque là quoi de plus banal, si ce n'est
qu'elle fait une équation : elle écrit à
ma collègue " M+B=cSur ", et lui demande
de deviner : " qu'est-ce que j'écris ? " Et
ma collègue de lui répondre, c'est un peu espiègle
: " c'est écrit comme un problème ",
et l'enfant de dire : " pour moi c'est un problème,
c'est un problème quand maman a un amoureux (M = maman
et B = Bertrand), elle n'est plus la même avec moi ".
Elle enchaîne qu'à l'école " ce qui
ne va pas c'est tout mais c'est surtout les calculs, je les
déteste, je ne les aime pas, je ne veux pas travailler
". Elle enchaîne sur un autre dessin, " là,
ça va devenir une fleur, regarde bien ", elle fait
un J (comme Jeanne évidemment) et alors ça va
devenir une fleur et elle dit : " maman a eu 3 amoureux
: mon vrai papa, Jeanne et maintenant Bertrand ".
Ce qui est donc étonnant dans cette affaire là,
c'est que voilà une petite fille qui exprime son embarras
subjectif avec des opérations et des symboles, +, =,
donc avec les moyens dont elle dit elle-même " je
les déteste, je ne les supporte pas ". Donc, elle
se sert de quelque chose qu'elle ne veut pas pour dire son embarras
subjectif.
Autre petite chose aussi, c'est la maman qui dit : " vous
savez madame, moi, je ne rencontre que des hommes à problèmes,
c'est écrit comme un problème " ; et la petite
fille termine un bout de travail en disant : " l'amour
transforme les gens " et note qu'elle commence à
parler plus (+) d'elle et moins (-) d'eux ( 2) . " Maintenant
je vais parler un peu plus de moi : est-ce que : quand on ne
sait pas, c'est qu'on oublie ? La question pour un psychanalyste
serait : est-ce que le refoulement et le fait qu'on ne sait
pas c'est pareil ? Est-ce que le refoulement et l'oubli c'est
pareil ? Ce sont tous ces champs là qui sont entrecroisés.
Qu'est-ce qu'elle veut oublier ? Qu'est-ce qu'elle a refoulé
? Ce qui se passe entre Bertrand et maman ? Sans entrer dans
des interprétations Sdipiennes qui n'avancent à
rien, elles sont inopérantes, il faut tout de même
remarquer qu'Ophélie, elle, est aux prises avec une "
Arithmétique du commencement " plutôt compliquée.
Il faudrait en toute rigueur lui dire que 1+1, ça fait
3. Evidemment avec une arithmétique comme ça,
on a " beaucoup de fautes " à l'école
comme on dit à cet âge là.
Deuxième situation clinique que je poserai
où les termes vont être un peu moins Sdipiens.
C'est donc une petite fille de 9 ans, Albaz, qui vient me consulter
parce qu'elle est alexique. Elle ne lit absolument pas. C'est
une petite fille albanaise, issue d'une famille qui vivait très
bien intégrée en Belgique. C'était à
l'époque où comme vous savez les Albanais dans
l'ex-Yougoslavie ont eu quelques problèmes. Cette famille
est écrasée c'est le cas de le dire par ce qui
se passe là-bas. Cette petite fille vient avec sa maman
et me dit qu'elle est persécutée par des cauchemars.
Et voyez-vous ces cauchemars se présentent avec des lettres,
le beau dessin que vous voyez en couleur ce sont des lettres,
c'est le cauchemar de cette charmante enfant. Vous pensez bien
que je lui ai demandé de le dessiner son cauchemar, c'est
pas tous les jours qu'une petite fille alexique, vous dit qu'elle
fait des cauchemars qui sont des lettres. Alors elle les dessine
et on a du mal, la maman et moi à ne pas remarquer que
ces lettres sont éminemment des morceaux de corps. Par
contre la petite fille, elle, n'a pas de mal à ne pas
le remarquer. Ça n'a pas l'air d'être inscrit,
ça n'a pas l'air de faire surprise, ça n'a pas
l'air d'être inscrit comme un refoulement qui tout d'un
coup apparaît. Ces morceaux de corps vont la renvoyer
à plusieurs choses.
La 1ère chose à laquelle ils renvoient (le papa
était aussi présent), c'est à un accident
du père qui conduit les bus à Bruxelles, un accident
qu'il a eu et dans lequel il a été blessé.
Il raconte cette histoire là et la maman enchaîne
sur le fait qu'elle est extrêmement préoccupée
de savoir si la famille restée en Albanie était
encore vivante ou pas. Elle n'en a pas de nouvelles, elle peut
parfois les appeler au téléphone, parfois non
; et donc elle ne sait pas, elle est un peu aux abois.
Au cours de cet entretien là, elle me dira que cette
petite fille a une grande sSur qui vient d'avoir un bébé
récemment et qu'elle s'est consolée de ses difficultés
d'exister grâce à la naissance d'Albaz, en faisant
un hiatus vous voyez bien ; elle s'est donc consolée
en fait grâce à la naissance du bébé,
de cette petite fille, pas de sa fille. Cette absence de coupure
entre la mère et l'enfant vous la voyez répétée
au bas du 2ème dessin avec des " du & du &du &
" . Il est difficile de ne pas y lire quelque chose d'un
transfert parce que " du & du &du & ",
c'est quand même articulable à mon patronyme.
A partir du 3ème dessin, la maman me dit qu'il y a bien
longtemps une sSur était décédée
en Albanie, une sSur plus âgée qu'elle et
qui porte le même nom qu'Albaz. Cette sSur était
brillante, alors qu'elle même est illettrée. C'est
sur cette sSur là que la famille pouvait reposer
tout son espoir de réussite et d'ascension sociale.
Pourquoi je vous parle de cette fille là ? Parce qu'il
me semble que quelque chose de maternel n'a pas chuté
entre elle et Albaz. On peut dire assez facilement que "
M + B = un cSur ", on peut le lire facilement sur
le mode du refoulement et du retour du refoulé. Mais
ici, je pense que ce n'est pas sur ce mode là, c'est
un mode beaucoup plus holophrasé, un mode où ces
lettres ne sont pas au sens propre du mot du retour du refoulé
mais quelque chose de plus archaïque, quelque chose d'une
absence de mots. L'hypothèse que je pose, c'est que cette
maman, quand elle est arrivée en Belgique, elle était
alors dans un no man's land. Elle y est restée beaucoup
plus longtemps que le père. Et je crois qu'Albaz est
née dans ce temps de no man's land maternel peu de temps
après l'arrivée en Belgique. Elle nous dit qu'elle
est consolée maintenant de l'angoisse qu'elle a eu de
perdre ses parents et sa famille. Mais quand elle est arrivée
en Belgique des années avant, plus ou moins 9 ans avant,
elle s'en est consolée avec la naissance de cette fille
là, Albaz. Elle le dit, il faut la croire, mais on voit
bien qu'il y a un collapsus entre cette époque là
et maintenant, quelque chose qui n'est pas dans le sens du retour
du refoulé mais qui est quelque chose de l'ordre de l'holophrase,
donc de 2 choses qui viennent se concaténer ensemble
en ne laissant au sujet que peu d'espace pour advenir.
Troisième situation clinique, il s'agit
d'un petit garçon auquel je dis alors qu'il monte les
marches pour aller dans mon bureau, " ah ! toi tu parles
Portugais ". Je ne comprends pas pourquoi je lui dis ça,
enfin & il parlait avec ses parents et je ne comprenais
pas ; je ne comprends pas le Portugais mais si je puis dire
ça en avait la sonorité. En fait sa maman me répond
avec la même sonorité, " non pas du tout,
il parle Français ". La maman parle très
mal le Français, le papa lui, parle à la fois
Portugais et Français. Les parents m'ont dit : "
mais ce qu'il vous dit là, ce n'est pas du Portugais
", ce n'est pas du Français non plus d'ailleurs,
c'est quelque chose dont la sonorité reprend la sonorité
de la voix maternelle. C'est tout à fait frappant, que
quelque chose de la voix maternelle soit repris par cet enfant,
je dirai au dépens des paroles, au dépens des
mots. J'y reviendrai.
Au fond, la façon dont j'entends les troubles
de l'apprentissage, c'est ainsi : chez un enfant qui a ces difficultés,
il y a d'une part le savoir inconscient et d'autre part le savoir
qui est proposé à cet enfant. Je me dis : est-ce
que le champ symbolique dans lequel un sujet s'est structuré,
dans lequel le refoulement originaire a été opéré,
est-ce qu'il est en contradiction ou non avec le champ logique
qui lui est proposé dans l'apprentissage ? Est-ce que
ce champ logique vient renier, dénier le 1er champ ou
bien s'y articuler. Vous entendez combien la clinique de l'immigration
est là tout à fait en filigrane. Est-ce que ce
champ logique est un champ dans lequel le sujet tel qu'il s'est
constitué va trouver place ? Une autre question, c'est
ce qui à mon sens fait défaut dans la plupart
de ces situations là, c'est un opérateur qui fait
médiation entre un champ logique et l'autre. C'est que
chaque passage d'un système régi par ses contraintes
propres à un autre système va nécessiter
une réactualisation de ce qui a fait médiation
entre les premières inscriptions inconscientes et le
champ proprement linguistique. Il me semble que c'est ça
qui se rejoue.
Ces premières inscriptions inconscientes,
ce sont des éléments évidemment langagiers
mais aussi éminemment sensoriels, car c'est tout de même
le corps de l'enfant qui est parlé par la mère.
Il y a une dimension de l'image inconsciente du corps dirait
Dolto, il y a une dimension sensorielle à ce symbolique
là. On pourrait dire que dans ce premier moment, l'objet
n'est pas tout à fait détaché, il l'est
et il ne l'est pas. Le sens prévaut à la signification
par exemple. La mélodie de la langue vaut autant que
ce qui est dit, le rythme etc. Les passages de ce moment là,
à l'autre champ proprement linguistique nécessitent
donc que quelque chose du rythme de la mélodie, de la
voix, chute. Je dois beaucoup à Jean Bergès d'avoir
travaillé ça avec lui. On entend bien que quelque
chose doit chuter. Notre système linguistique nécessite
que quelque chose chute de la mère. Les passages dans
le symbolique, dans la linguistique nécessitent que la
mère fasse médiation entre ces deux registres
là.
Est-ce qu'on peut dire que les troubles de l'apprentissage
sont des troubles de la traduction ? Ou est-ce que ce sont des
troubles de la transcription ? Ou bien est-ce que ce sont des
troubles de la translittération ?
La traduction c'est le passage d'un système de signes
à un autre en accordant beaucoup d'importance au sens,
à la signification.
La transcription, c'est aussi le passage d'un système
à un autre et ça nécessite aussi une perte,
mais ce n'est pas exactement pareil ; la transcription c'est
plus du côté d'une sonorité de l'objet que
l'accent est mis et c'est à ce niveau qu'il y aura une
chute.
La translittération c'est vraiment la mise en relation
d'un signe avec un autre signe, c'est faire correspondre à
chaque signe d'un système d'écriture un signe
dans un autre système.
Alors ma proposition, c'est qu'un trouble de l'apprentissage,
c'est un trouble de ce qui fait médiation. L'appropriation
par l'enfant d'un premier savoir sur la langue, est une étape
importante de sa relation au monde parce qu'elle met en perspective
un éprouvé organisé symboliquement mais
c'est un éprouvé qui va devoir s'amenuiser, comme
un effacement si vous voulez, pour pouvoir passer dans un système
proprement linguistique.
Dans le séminaire sur l'identification, Lacan parle de
ce figuratif effacé d'une manière extraordinaire.
Il dit qu'au fond, il faut 3 temps pour faire un signifiant.
Le premier temps c'est la trace de pas de Vendredi sur l'île
de Robinson, le deuxième temps c'est que cette trace
devienne " pas " ; quand je ne lis pas je ne sais
pas si " pas " nomme la trace ou " l'absence
de pas ". Ce temps nous plonge dans un certain indécidable,
c'est dans cet indécidable que ces enfants restent. Le
troisième temps, consiste en ceci que vous pouvez cette
" trace de pas ", l'effacez et vous l'entourez d'un
rond par exemple, peu importe et avec ce sigle là, avec
cette écriture là vous pouvez venir écrire
la phonématisation " pas ". Il faut ces 3 temps
pour faire un signifiant. Un signifiant n'est vraiment signifiant
dit Lacan, quand il y a ce rapport à l'écrit et
ce rapport au figuratif effacé.
Ce que je suis en train de vous dire avec ces situations cliniques,
c'est que quelque chose de ces premières traces ne chute
pas. Que le signifiant ne soit donc pas effectivement constitué
laisse donc ces enfants dans la difficulté de se mouvoir
comme sujet dans le nouveau champ sémiotique qui leur
est proposé. Si vous voulez, dans les apprentissages
de l'écrit, tout va dépendre de l'articulation
entre transmission et apprentissage. La lettre peut bien être
le retour du refoulé c'est le cas le plus fréquent.
C'est le cas d'Ophélie où la lettre est portée
par un imaginaire corporel, et cerne le lieu où la castration
versus imaginaire trouve une scène pour se jouer. Mais
la lettre peut être aussi c'est extrêmement fréquent,
retour du refoulé autour du nom propre. Ce qui ne chute
pas alors c'est davantage le regard que la voix. Par contre
la lettre peut rester hors toute articulation où pourrait
s'y lire quoique ce soit, c'est plus le cas de ce petit garçon
dont je parlais, c'est à dire qu'il me semble que cette
voix est non perdue parce qu'elle ne l'a pas nommé. Je
vais vous en parler un peu plus.
Vous savez ce petit bonhomme est le deuxième enfant d'une
famille portugaise et le couple s'entend très mal, il
y a eu beaucoup de violence après la naissance du premier
enfant et ce deuxième enfant est l'enfant de la mère,
c'est la mère qui le voulait. Le père me dit "
c'est pour elle ", et pendant 2 ans le père ne s'en
occupe absolument pas ; c'est l'enfant de la mère totalement,
jusqu'au jour où le père se bagarre avec le fils
aîné dans je ne sais plus quelles circonstances
; le fils aîné lui échappe des mains, il
file et il a un accident de voiture. Le père réalise
à ce moment là que : on pourrait le perdre aussi
ce deuxième enfant. Du coup, ce petit garçon devient
non plus l'enfant de la mère mais l'enfant du père
et ce sur un mode extrêmement maternel, c'est à
dire que son papa devient une mère parfaite. Il l'investit
totalement et il n'y a plus de place pour la maman auprès
de cet enfant. Cela n'améliore pas la situation du couple
et de la fratrie. La mère, alors que ce petit garçon
a 2 ans, fait une tentative de suicide. Ce petit garçon
est à la maison et c'est lui qui la trouve sur son lit.
Ça c'est l'histoire. Il me semble que c'est assez clair
de voir combien l'investissement de l'un ou l'autre au sens
de la disjonction, c'est au prix d'une mort qu'elle se fait.
Inutile de vous dire que les rapports entre le frère
aîné et le petit sont assez conflictuels. Evidemment
quand on doit sa place à la possibilité que l'autre
puisse mourir c'est assez compliqué. Toujours est-il
que cet enfant est actuellement dans une haine infinie de sa
maman et qu'il prétend ne pas entendre quoi que ce soit
de la langue grecque, et pourtant il ne parvient pas à
abandonner la musicalité de cette langue. Il y tient,
c'est plus fort que lui, cette voix maternelle au fond il faudrait
que l'enfant puisse en faire le deuil. Mais pour cet enfant
là il n'y a pas de deuil possible de la voix de la mère
parce que pour elle non plus il n'y a pas de deuil possible
par rapport à cet enfant.
Ce type de dysfonctionnement de la langue est
à mon sens quelque chose qui ne renvoie pas au retour
du refoulé mais qui renvoie en fait à un ratage
de la mise en place d'un refoulement originaire. La mère,
par les effets de cette voix, reste " Toute " : ça
ne manque pas. Les conséquences cliniques de ce que je
vous dis là m'apparaissent extrêmement importantes,
bien au delà des interprétations qu'on peut faire
des enjeux Sdipiens qui sont je vous le répète
totalement inefficaces. Il me semble que ces plaintes sont extrêmement
difficiles à faire entendre par ces sujets comme de véritables
énonciations. La grande fille dont je vous ai montrés
les deux dessins, a eu beaucoup de mal à entendre, et
à voir ce qu'elle a elle-même dessiné. Cela
a constitué une opération très difficile
: littéralement elle ne voit pas ce dont il s'agit là,
pourtant regardez bien les têtes, c'est difficile de pas
les voir, c'est difficile de ne pas voir la petite maison et
puis la tête dans la cave, c'est difficile de ne pas voir
aussi qu'il y a une affaire de cSur, mais elle ne le voit
pas. Il n'y a pas ce " eh ! qu'est-ce que j'ai fait ",
ou bien " qu'est-ce que j'ai dit ? ". C'est comme
si ce champ des lettres est un champ dans lequel son énonciation
à elle n'a pas place. Le plus compliqué c'est
de trouver avec l'enfant une passe qui lui permette d'inventer
avec lui un champ dans lequel ces enjeux là vont pouvoir
se faire entendre, où il va pouvoir les reconnaître,
où il va pouvoir y entendre quelque chose. Trouver, inventer
avec lui quelque chose qui ferait médiation, inventer
avec lui un " pidgin ". Un " pidgin " c'est
une langue de contact, structurée, grammaticalement correcte
; entre deux régions ou deux langues différentes
se côtoient ; et bien il se développe cette langue
on va dire intermédiaires. Ce n'est pas la langue de
ce petit garçon portugais.
Il s'agirait donc d'inventer une langue qui puisse faire retour
sur l'originaire, retour sur les enjeux du refoulement originaire
Dans ce très bon numéro du JFP,
il y a un texte de Catherine Mathelin où elle parle d'une
maman actrice ayant adopté un enfant et qui dit : "
mais qu'est-ce je peux lui dire, je ne sais pas moi, je suis
actrice, si le texte n'est pas écrit je ne sais pas parler
". Alors, la mère lui répète la formule
de la DASS pour lui expliquer qu'il a été adopté.
Dire un texte écrit, cela elle sait faire, c'est une
actrice impeccable.
C'est paradigmatique ça, mais ça
dit bien qu'au fond ce qui manque c'est que puisse se rejouer
chaque fois ce transitivisme maternel. On voit bien que cette
maman n'est pas transitiviste, pas plus les deux autres dont
j'ai parlé aujourd'hui. Ce transitivisme n'est pas opérant,
et ne permet pas le passage entre un système et un autre.
Il faudrait que la mère puisse parier sur son propre
manque " je ne sais pas ce qu'il veut ", pour lui
dire quelque chose et pour tirer cet enfant du côté
du discours, non pas du côté du bon objet. Dans
ces situations qui sont si difficiles, c'est aussi passionnant
de travailler avec ces enfants qui présentent ces difficultés
où il faut retrouver quelque chose qui puisse faire médiation.
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