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Conférence EPCO du 09.06.01 à
Poitiers
Psychanalyse et psychiatrie
Par Claude DORGEUILLE
.
Alain Harly : Je vais commencer par vous présenter le Docteur
Claude Dorgeuille. Nous sommes tout à fait honorés de
le recevoir et de lentendre aujourdhui à Poitiers.
Il a été lanalysant, lélève
et le compagnon de route de Jaques Lacan. Il y a eu là une expérience
considérable pour lui, ce quil nous transmet bien volontiers
avec beaucoup de talent. Il a eu des responsabilités importantes
au sein de lEcole Freudienne de Paris, et cest là
que javais eu la chance de le rencontrer et de suivre son enseignement.
Il a publié de nombreux articles en particulier sur une articulation
possible entre la musique, le chant, la pratique musicale et la psychanalyse.
Ce nest pas la question à lordre du jour, mais elle
est essentielle pour lui.
Il a aussi un ouvrage particulièrement éclairant sur ce
quon a pu appeler la crise du mouvement lacanien doctobre
1980 à 1981. Ce travail intitulé « La seconde
mort de Jaques Lacan » est un véritable travail dhistorien
qui montre que cette crise et les manuvres quelles ont permis
ont eu des conséquences qui étaient prévisibles.
On ninsiste pas assez dailleurs aujourdhui sur cette
histoire pourtant déterminante ; en tout cas cest un livre
qui ma aidé à prendre position dans lhistoire
du mouvement analytique de laprès Lacan. Je vous invite
vivement à lire ce livre.
Depuis la fondation par Charles Melman de lAssociation Freudienne
Internationale, Claude Dorgeuille assume des responsabilités
tout à fait essentielles tant dans le domaine de la transmission,
avec un enseignement quil assure régulièrement à
Paris, que dans lédition. Vous savez quil y a tout
un débat complexe, il a pu prendre à certains moments
des aspects juridiques, concernant lenseignement oral de Lacan
notamment à propos de ses séminaires. Quel statut donner
à la transcription de cette parole ? Cest bien sûr
un outil absolument indispensable pour nous que cette transcription
même si, bien sûr, elle ne peut pas être parfaite.
Elle sera toujours soumise à débat, sans doute infini,
comme toute opération qui consiste à transcrire de la
parole. Il y a quelque chose de lordre dune faille dans
ce passage de la parole à lécriture, cela tient
à la structure même de lécriture. Mais, en
tout cas, il y a eu tout un effort dans le cadre de lAssociation
Freudienne Internationale pour fournir un outil conséquent aux
élèves et aux gens qui sintéressent à
la psychanalyse. Claude Dorgeuille a coordonné cet énorme
travail de transcription des séminaires de Jaques Lacan. De plus,
cest lui qui a la responsabilité des publications des revues
de lAFI, le discours psychanalytique, la psychanalyse de lenfant,
etc.
Le Docteur Antoine Branchu a accepté le rôle de discutant.
Pédiatre, pédopsychiatre, psychanalyste, il est bien connu
des poitevins puisquil a assumé pendant sept ans la direction
médicale du C.M.P.P. de la Vienne. Il est membre dEspace
Analytique et maintenant il travaille loin de nous, mais de temps en
temps, il veut bien nous faire la gentillesse de venir débattre
dun certain nombre de questions, et cest le cas aujourdhui.
Je laisse la parole à Claude Dorgeuille sur ce vaste thème
de « psychanalyse et psychiatrie ».
Claude Dorgeuille : Evidemment cest un thème considérable
et qui suppose de faire quelques choix. Il sy ajoute une difficulté
supplémentaire, cest lincertitude quant à
la composition de votre auditoire.
Jai pris le parti suivant : évoquer quelques questions,
en fait pour fournir un canevas à une discussion.
Vous savez sans doute que parmi les préoccupations de Freud,
il y a eu dès le départ le souci de définir un
mécanisme particulier pour ce qui était peu accessible
à sa technique, à la psychanalyse, en loccurrence
les psychoses. Il y a un moment où il précisera, il ne
le fera nulle part ailleurs, ce qui me semble être probablement
la raison principale de ce souci, cest à la fin du texte
concernant lanalyse du Président Schreber où Freud
dit ce qui suit et que là je vais citer précisément :
« Ne craignant pas davantage ma propre critique que je ne
redoute celle des autres, je nai aucune raison de taire une coïncidence
qui fera peut être tort à notre théorie de la libido
dans lesprit de beaucoup de lecteurs. Les rayons de Dieu schreberiens
qui se composent de rayons de soleil, de fibres nerveuses et de spermatozoïdes
condensés ensemble, ne sont au fond que la représentation
concrétisée et projetée en dehors dinvestissement
libidinaux et ils prêtent au délire de Schreber une frappante
concordance avec notre théorie. »
Ça veut dire quoi cette remarque ? Ça veut dire en
définitive : est-ce que ma théorie de la libido nest
pas tout simplement de lordre du délire ? Autrement
dit de partir de lexpérience du névrosé,
qui est la seule qui permet au psychanalyste de théoriser sur
ce quil en est de notre appareil psychique, des mécanismes
qui permettent de distinguer dune façon assurée
les grandes structures que vous connaissez : celle de la névrose,
celle de la psychose et celle de la perversion. Cette préoccupation
existe déjà dans larticle de 1896 « Nouvelles
remarques sur les psychonévroses de défense »,
où Freud examine le cas de lhystérie, de la névrose
obsessionnelle et de la paranoïa et propose pour chacune delles
des mécanismes particuliers. Il est utile de se rappeler que
cest quelques mois à peine après son ultime tentative
pour asseoir la psychologie sur une base scientifique certaine concrétisée
par la fameuse « Esquisse dune psychologie scientifique »
dont vous savez quune fois son écriture achevée,
il la écrite en 15 jours, Freud la mettra au fond dun
tiroir et ne la publiera jamais, considérant vraisemblablement
ce texte comme irrecevable, même si en effet il est plein de considérations
extrêmement intéressantes, quil reprendra sans le
dire ultérieurement dans des contextes différents. Il
y a tout de même quelque chose daudacieux de sa part à
ce moment là à vouloir rendre compte dun état
psychotique, en loccurrence, quil appelait paranoïa,
par des explications purement psychologiques puisque vous savez que
latmosphère de lépoque nétait
pas du tout orientée dans cette direction. Les tentatives dexplication
vont se succéder sans quelles lui apparaissent jamais pleinement
satisfaisantes. Je vais les rappeler là encore simplement pour
faciliter la discussion que nous devrons avoir après. La première
cest évidemment celle qui est fournie par Freud pour rendre
compte du cas Schreber. Petite remarque en passant : vous voyez
que ça ne lembarrassait pas outre mesure dappliquer
les principes de sa méthode à quelquun quil
navait jamais rencontré et à partir dun texte
exclusivement. Le mécanisme principal quil invoque pour
rendre compte de la pathologie de Schreber, cest le refoulement.
A lévidence ce refoulement il en emploie le terme tout
simplement parce quà ce moment là il nen a
pas dautre. Mais si on lit attentivement les commentaires quil
fait à ce moment là, on saperçoit quen
fin de compte, ce refoulement quil invoque comme mécanisme
de la psychose de Schreber nen est pas un. Il évoque trois
temps : un temps de fixation, un temps de refoulement proprement
dit puis ensuite un temps de retour du refoulé, mais surtout
après il invoque quelque chose dautre en disant que ce
refoulement pourrait être bien représenté par ce
quil appelle un retrait de la libido de tous les objets.
Cest évidemment ces questions à la fois aiguës,
embarrassantes et actualisées par les contacts avec Jung qui
soccupait essentiellement de psychotiques ; leur correspondance
de cette époque là est pleine de ces problèmes.
Elle aboutira à lintroduction dun nouveau terme dans
la doctrine : le terme de narcissisme, à partir duquel ces
états psychotiques seront désignés comme psychonévroses
narcissiques. Chez Freud les derniers textes, ce sont essentiellement
les deux articles de 1924 « Névrose et psychose »
dune part et la « Perte de la réalité
dans la névrose et la psychose ». Là, compte
tenu de sa réorganisation doctrinale, puisquon est à
ce moment là au niveau de la deuxième topique, et vous
savez que dune certaine manière, pourrait-on dire, la notion
même dinconscient se trouve marginalisée au profit
des trois nouvelles instances de Ça, le Moi et le Surmoi puisque
ces trois instances sont totalement inconscientes, mis à part
un tout petit élément qui est tout à fait accessoire
dans cette nouvelle construction. Lidée de départ
de Freud est en définitive, il reconnaît quelle est
extrêmement schématique et finalement il ne sy accrochera
pas vraiment, que la névrose résulte dun conflit
entre le Moi et les éléments pulsionnels du Ça,
tandis que la psychose résulte dun conflit entre le Moi
et le monde extérieur ou la réalité. Mais si lon
suit attentivement ces textes, ils évoluent vers la considération
que dans la psychose en définitive ce qui se produit cest
la constitution dune nouvelle réalité. Autrement
dit ce qui serait pertinent dans lopposition entre les deux structures
ne serait plus exactement ce quil a proposé au départ,
mais quelque chose apparemment de plus précis. Dans le deuxième
texte, il fera un pas de plus pour se contester lui même, dailleurs
comme il fait souvent, en remarquant quen définitive le
névrosé fait exactement la même chose. Autrement
dit la question se trouve déplacée, reportée. De
quelle réalité sagit-il dans les deux cas ?
Quen est-il de cette néo-réalité ?
Je vais profiter de ce petit rappel pour évoquer un aspect, auquel
on nest pas toujours assez attentif, qui concerne Schreber. Ce
qui est remarquable dans le texte de Schreber, vous savez bien sûr
que ses mémoires il les a rédigées pour obtenir
sa libération, mais ce nest pas ce quil donne comme
motif principal, cest son souci de faire partager aux autres et
spécialement au monde des scientifiques lexpérience
singulière quil a traversée et bien entendu de la
communiquer, de la faire connaître. Et bien, je pense que cet
aspect de Schreber cest aussi ce que nous constatons dans la pratique,
en particulier la pratique des présentations de malades, cest-à-dire
que la plupart du temps nous avons à faire à des gens
qui sont tout à fait ravis de pouvoir faire part de leur propre
embarras, tout au moins si lon manifeste dans la sollicitation
quon leur fait, un minimum de délicatesse, bien entendu.
En ce qui me concerne jen ai fait un très grand nombre
depuis pas mal dannées, je dois dire que je compte sur
les doigts de la main le nombre de fois où lintéressé(e)
a refusé de participer à cela, ce qui est parfaitement
respectable bien entendu. Autrement dit, vous voyez que les réticences
que lon rencontre souvent sur ce point sont problématiques.
Quant à leurs raisons fondamentales, je crois quelles ne
concernent pas principalement les malades auxquels nous avons à
faire, mais beaucoup plus dans leur intimité ceux qui font objection
à ces présentations et qui en effet, probablement, ne
sont en ce qui les concernent personnellement pas disposés à
mettre sur la table leurs difficultés, éventuellement
même à des proches. Ces présentations de malades
ont dautre part des effets tout à fait étonnants.
Dune part elles sont bien reçues, la plupart du temps,
si on est respectueux de la personne à laquelle on a à
faire, leurs efforts sont plutôt favorables que défavorables,
dautre part elles ont un effet étonnant. Jai un exemple
que je noublierai jamais. Il sagissait dun jeune garçon
dune vingtaine dannée, je le voyais depuis des mois
régulièrement toutes les semaines. Je lui avais proposé
donc de soffrir à cette présentation, il est entré
dans la pièce, où elle devait avoir lieu, avant tout le
monde et quand je suis arrivé me dit tout à trac : « Jsais
vraiment pas pourquoi vous mavez fait venir là puisque
tout le monde sait que je suis Jésus Christ ». Or
pendant des mois que je voyais ce patient, pas une seule fois, cette
identification à Jésus Christ, cet élément
de délire mystique disons, nétait apparu dans les
échanges que javais avec lui, ce qui est quand même
assez sidérant.
En ce qui concerne Lacan vous savez que de son côté sa
réflexion théorique sinaugure avec sa thèse,
cest-à-dire avec lexposé dun cas de
psychose quil a appelé paranoïa dautopunition,
le fameux cas Aimée, et quaprès avoir recensé
toutes les doctrines existantes, il conclut en considérant que
cest la doctrine de Freud qui fournit lexplication la plus
satisfaisante des données cliniques que présentait son
cas, puisque lélément central, à savoir lagression
de lactrice par Aimée, équivalait en fait à
lagression de son propre idéal, nous sommes en 1932. Un
peu plus tard dans « Les propos sur la causalité psychique »,
Lacan dans la causation de la folie invoquera une identification aliénante,
formule qui mest toujours restée un petit peu obscure dans
la mesure où il nexplique pas en quoi ce qui singulariserait
cette identification par rapport aux autres, à ceci près
que les exemples quil fournit avant dintroduire cette considération
déjà donnent une idée de ce quelles peuvent
recouvrir, vous les connaissez sans doute, il y a le héros des
« Brigands » de Schiller, il y a surtout cette
analyse extraordinaire du personnage dAlceste du « Misanthrope »
à propos duquel il conclut dabord quil est fou, et
deuxièmement que sa folie se trouve caractérisée
par ce quil appelle lagression suicidaire du narcissisme.
Mais il est évident que la nouveauté principale quil
introduira, cest le terme de forclusion dans son séminaire
sur « Les structures freudiennes des psychoses »
et surtout dans larticle quil publie quelques mois après
et qui est censé résumer le séminaire, mais qui,
comme presque toujours dans ces cas là, amplifie notablement
ce quil a pu dire dans le séminaire. Ce terme de forclusion,
là aussi je suppose que vous en connaissez tous lorigine,
il va le chercher dans Freud, comme il le dira à propos de leinziger
Zug, il fera un sort à ce terme dans Freud, encore que la Verwerfung
se rencontre beaucoup plus fréquemment chez Freud que leinziger
Zug qui ny est quune seule fois, mais cest spécialement
dans le cas de « Lhomme aux loups » où
Freud dit la formule exacte, si je me rappelle bien « Seine
Verwerfung ist etwas anderes als eine Verdrängung »,
cest-à-dire un rejet, mot à mot, une forclusion
comme le traduit Lacan, cest autre chose quun refoulement.
Ca ne suffirait pas évidemment à assurer à ce terme
un statut satisfaisant, si en même temps le terme nétait
pas intégré dans la réélaboration que Lacan
opère de la théorie freudienne, et là encore vous
savez que ce qui définit la forclusion, cest en définitive
la non réalisation de la métaphore paternelle. On peut
le dire de plusieurs façons, il y a aussi la formule algébrisée
quil en donne, je laisse ça de côté.
Pour ce qui est de Lacan, il nabandonnera pas cette question des
psychoses puisquun des derniers séminaires, le séminaire
sur le sinthome reviendra sur ce problème, sans ajouter et sans
renier dailleurs la forclusion puisquil fait la remarque
en passant quelle est là chez Joyce, mais en en rendant
compte dune façon tout à fait différente
à partir de son élaboration sur le nud borroméen.
Dans la pratique maintenant concernant la question de la psychose cest-à-dire
en somme les rapports de la psychanalyse et de la psychiatrie, il y
a au moins une constatation empirique qui est que tous ceux qui se sont
occupés de malades de ce type ont pu faire, et qui ont pris la
peine découter ces patients ; en générale,
ça a plutôt des effets utiles ou appréciés,
ça les aide à faire face aux difficultés qui sont
les leurs. Cela veut-il dire que le mode sur lequel il convient de les
écouter ou de les accueillir serait un mode stéréotypé,
définissable et valable pour tous ? Sûrement pas à
mon avis !
A ce propos, je vous suggère de vous reporter à larticle
de Marcel Czermak que nous avons publié dans le numéro
11 du « Discours psychanalytique » de février
1994, qui sappelle « Le transfert psychotique ».
Bien entendu, cet accueil des psychotiques et du discours psychotique
doit tenir compte des refus explicites ou implicites de lintéressé
et à lextrême il peut être judicieux de savoir
laisser tranquille ces malades, ce qui est souvent très difficile
à obtenir de la part des équipes qui éprouvent
le besoin de faire quelque chose. Cette écoute du malade peut
aussi être utile dun autre point de vue, en particulier
laider à inventer ce que Freud appelle les solutions de
compromis qui lui permettront de vivre en société. Vous
savez que Freud considérait le délire comme un processus
de guérison. La maladie à lorigine étant
souvent peu parlante cliniquement, et le délire, lui, se construisant
au fil des années permettant la guérison, ce qui est le
cas de Schreber dailleurs puisque non seulement il gagnera son
procès mais il pourra retourner dans sa famille, sans doute pas
très longtemps. Quel que soit le jugement que lon porte
sur cet effet, il y en a un et on ne peut pas le considérer comme
négligeable. A cet égard jévoquerai une remarque
que jai toujours gardé en mémoire de mon maître
Follin qui parlait volontiers du rayon daction du schizophrène.
Ceux qui travaillent en institution savent que toutes les éventualités
sont possibles, depuis le malade qui ne peut vivre quentre les
quatre murs de lhôpital jusquà celui qui est
marié qui a des enfants et qui assume une activité professionnelle,
avec tous les degrés intermédiaires entre les deux. A
cet égard vous avez un très bel exemple chez Strindberg.
Le dernier texte autobiographique, il doit y avoir une dizaine de volumes
là dessus, sappelle : « Enfin seul ».
Dautre part un délire de persécution a fait lobjet
dun texte qui sappelle « Inferno ».
Il tire les conclusions en effet, à savoir quil renonce
à se marier une quatrième fois, et il vit seul dans une
petite ville avec une organisation de son temps qui est remarquablement
précise. Il ne reçoit les gens que sur rendez-vous, il
ne sort presque pas dans la journée, il sort en général
le soir et passe son temps à observer ce qui se passe dans les
appartements quand les rideaux ne lempêchent pas de voir
à lintérieur.
Maintenant pour apporter quelque chose de plus personnel, je voudrais
évoquer lun de mes patients dont je me suis occupé
pendant longtemps, pendant des années et qui avait élaboré
et rédigé une théorie de lappareil psychique
dont je vais vous dire quelques mots seulement car le manuscrit comporte
150 pages environ. Jai toujours le projet de le publier mais comme
cest un énorme travail, je ne lai pas encore fait.
Je vais vous donner quelques éléments car cest quand
même une observation assez exceptionnelle. Voici de façon
résumée le système conçu par le malade,
je vous précise dailleurs que jen avais fait une
présentation en 1985 à Lille qui se trouve dans le numéro
2 du « Trimestre psychanalytique » de 1988.
Le psychisme est ainsi constitué pour ce patient : il occupe
un certain espace limité par une sphère qui dépasse
le corps du sujet et lintègre en totalité. Létendue
de cette sphère est variable selon les moments, se réduisant
selon les cas aux dimensions dune pièce de monnaie ou dune
station de métro, par exemple pouvant à lopposé
avoir un rayon dune centaine de mètres voir de kilomètres.
Cette sphère a une double paroi rigide. A lintérieur
sy trouve un ballon en forme de prisme arrondi qui évoque
la forme générale des dirigeables dont lextension
déborde également le corps propre, mais dont les parois
sont souples et extensibles. Le corps du sujet se trouve donc une partie
de cet ensemble, et le point de jonction est situé au niveau
de lanus.
Lélément principal du fonctionnement de cet appareil
est constitué de courants dénergie au nombre de
trois, ainsi définis :
Le premier dit érotico-vital est dorigine sexuelle anale
principalement.
Le second est dit moral ou para érotico-vital dorigine
psychokinésique.
Le troisième enfin, apparu en dernier, est le courant métaérotico-vital
dont lorigine est constituée par des douleurs exclusivement
psychiques pouvant siéger à la tête, au ventre ou
au pied gauche.
Ces courants ont une trajectoire particulière dans la sphère
et se dirigent vers des formations appelées absorbeurs
ou intégrateurs au niveau desquels ils sépuisent
ou disparaissent provoquant ainsi un certain nombre deffets favorables.
Ils sont au nombre de trois principalement, deux latéraux dont
le principal est postérieur gauche et un absorbeur
dorsal-médian. Ils sont sans spécificité à
légard des courants quils absorbent indifféremment.
La structure psychique comporte également des objets dont lapparition
est soit spontanée soit provoquée par langoisse
sociale. Ils sont nécessaires au fonctionnement du système.
Ils ont des formes et des dimensions précises. Les principaux
sont les insérés et les tranchants.
Ils peuvent se situer nimporte où dans la sphère
agissant par leur structure ou par leur masse et par le biais de mouvements
en général rotatifs. Les insérés
participent au brassage électrostatique, les autres au brassage
mécanique. Les brassages ont pour but dactiver les courants
et de mettre en mouvement le liquide statique contenu dans la sphère,
liquide dont la densité varie selon le lieu de la sphère
considérée. Elle est faible dans lintervalle qui
sépare les deux parois extrêmes de la sphère, plus
élevée au centre. Enfin deux modalités particulières
de fonctionnement interviennent encore dans cette structure psychique :la
digitokinèse qui anime le courant moral et lérotico-vital
comme les brassages et la psychokinèse qui animent
le courant moral et les objets.
Il y avait une autre petite chose que je voulais signaler à propos
de ce système ; le malade me dit quil le voit, quil
le sent. Il sagit de quelque chose de réel dit-il. Lécrire
devrait amener à un meilleur fonctionnement tout en saccompagnant
de lillusion dune compréhension de sa doctrine, remarques
absolument prodigieuses, « Cest un système totalitaire,
dit-il, il fait de moi ce quil veut, il fait de moi un esclave.
Je perds mon identité, je ne sais plus qui je suis. Parfois je
me dis que je mappelle M. H., mais ça me surprend ».
Cest un système pénible mais intelligent. Cest
un système de défense ultime, pour retrouver le mot de
Freud, de défense morale apparue à la suite des chocs
émotifs multiples, surtout celui de 1973 provoqué par
la guerre du Kippour car cétait la menace de la répétition
de lextermination des Juifs pendant la guerre. Une autre remarque
à ma question. Si le système quil décrit
vaut pour tout le monde, il répond : « Des
phénomènes semblables doivent exister chez tous les êtres
humains, mais ils y sont imperceptibles. Chez moi lappareil psychique
sest emballé, mais je ne suis pas différent des
autres. Par exemple, le courant numéro 1 dorigine érotique
chez tout individu, entre le surgissement du Désir et sa réalisation,
il sécoule un certain temps. Il doit alors se produire
de tels courants. Il en est de même pour le courant de la douleur.
Quant au courant numéro 2, le courant moral, beaucoup de gens
sont angoissés et quand cette angoisse disparaît, cest
quun courant moral dont ils ne se sont pas aperçus, est
apparu. » Un dernier témoignage légèrement
postérieur : « Quelque chose a changé.
La menace danéantissement, si les courants faiblissaient,
est moins présente et je supporte mieux que prévu la chute
de tonus. Hier, jai eu lidée darrêter
les manuvres. » Il faut savoir quil passait sa
journée à faire des manuvres que la clinique psychiatrique
traditionnelle aurait décrit comme du maniérisme, puisque
cétait des mouvements essentiellement des mains et des
bras, mais ce nétait pas nimporte quels mouvements
car ils étaient destinés à diriger les fameux courants
dans une direction favorable. A défaut de ces manuvres,
il était menacé en permanence de voir un abîme souvrir
sous ses pieds, cest-à-dire de disparaître. « Et
puis, tout à coup, jai senti un vide en moi, jai
compris quil fallait que je continue. Jai pensé que
jétais engagé dans un processus de guérison. »
Alors je lui demande « La guérison, ça
serait quoi ? » « Une vie normale, cest-à-dire
une vie où je naurais pas lobligation de ces manuvres
incessantes. »
Dernier petit élément sur cette observation, cest
la lettre quil ma écrit donc pour annoncer quil
arrêtait nos entretiens : « Docteur, en face de
la chute de tonus actuel, les entretiens avec un thérapeute ne
maident pas, nont pas dutilité, defficacité
thérapeutique. Dailleurs je nai plus aucune envie
de discuter ; seuls les manuvres thérapeutiques et
un court passage à lhôpital de jour, maidant
à tenir le coup. Cest pourquoi jai cessé mes
entretiens avec M. B. (cétait la psychologue quil
voyait de son côté), ma psychomotricité avec une
autre personne depuis trois mois. Je pensais faire exception avec vous
mais il savère que je nai plus la moindre envie de
parler. Cest pourquoi je ne peux plus avec la meilleure volonté
à continuer nos entrevues du jeudi, et cela sera ainsi sans doute
jusquà ce que je reprenne le dessus, que je surmonte cette
chute. Aussi, et je men excuse, je ne peux plus venir vous voir
le jeudi tant que durera ce passage très difficile, qui durera
certainement plusieurs mois, à supposer que les choses se déroulent
comme lors de la chute de tonus de fin 1983. »
Je peux ajouter ce que javais noté à la fin de la
dernière semaine, la remarque de M. H. : « La
liberté, je ny ai jamais cru, tout est strictement déterminé
dans la vie humaine. » Cest exactement ce que découvre,
formalise et théorise la psychanalyse.
Alors vous voyez, si je puis dire, je suis revenu à mon point
de départ puisque si vous avez une petite familiarité
avec ce qua dit Lacan en particulier avec ses élaborations
finales à laide du nud borroméen. Il aurait
pu faire la même remarque que Freud au départ, jusquà
quel point mon élaboration nest pas de lordre du
délire, si ce nétait quen effet ce que ne
fait pas ce malade, il navait pas défini un mécanisme
particulier qui caractérise et qui installe dans le sujet cette
pathologie particulière que nous appelons la psychose. A défaut
de cela, en effet comment différencier les théorisations
de Lacan de celle de ce malade car je ne vous ai donné que très
peu déléments ? Le manuscrit comporte 150 pages
environ avec un très grand nombre de schémas et des élaborations
qui sont poussées très loin. Il y a dans ce que je vous
ai donné au moins une chose qui crève les yeux, cest
la tripartition entre ces trois courants énergétiques
que vous pouvez faire analogues aux trois catégories lacaniennes
essentielles du Symbolique, du Réel et de lImaginaire.
Voilà, cela vous paraîtra peut être un tout petit
peu court mais cela aura au moins lavantage de nous laisser le
champ libre pour bavarder dabondance puisque, évidemment
psychanalyse et psychiatrie, on peut parler pendant des mois là
dessus.
Alain Harly : Bien, ça nous laisse effectivement tout loisir
dengager le débat. Est-ce quAntoine Branchu veut
bien commencer ?
Dr. A. Branchu : Il y a des choses extrêmement intéressantes.
En particulier, je retiens deux choses surtout. Cest la question
du diagnostic que vous avez soulevé au départ, en partant
de Freud et qui reste toujours malgré tout une question. Le diagnostic
en psychiatrie nest pas nécessairement le même quen
psychanalyse. Suffit-il de présenter un délire pour être
qualifié de psychotique ?
La deuxième chose, cest cette notion de laisser le patient
tranquille qui évidemment minterpelle beaucoup puisque
je suis à lEspace Analytique et que cest une question
que Maud Mannoni soulevait souvent en particulier à partir de
lantipsychiatrie et à partir du questionnement de linstitution
puisque la psychose soulève très rapidement la question
de linstitution, de laccueil qui peut être fait au
patient psychotique.
Cl. Dorgeuille : Sur le chapitre du délire : est-ce
quil est suffisant pour qualifier un patient de psychotique ?
Non, bien sûr, puisque des éléments délirants
vous en trouvez dans toutes les structures y compris chez le névrosé.
Dailleurs dans les observations « Les cinq psychanalyses »
de Freud vous en trouvez dans les observations de Dora, de lhomme
aux loups, de lhomme aux rats aussi et en clinique on le rencontre
très souvent. Cest évidemment une question à
la fois psychiatrique et psychanalytique. Du côté de la
psychiatrie la position traditionnelle, que vous connaissez comme moi,
cétait de considérer que le critère de la
psychose, cétait lexistence dhallucination.
Alors après on entre dans des considérations beaucoup
plus compliquées, les hallucinations nétant pas
considérées comme ayant toutes la même valeur ou
la même signification. Celle qui est considérée
comme indiscutable, cest lhallucination verbale essentiellement.
Les hallucinations visuelles, en général suscitaient le
scepticisme. Elles sintégraient dailleurs dans les
entités cliniques qui nétaient bien souvent pas
des psychoses à proprement parler, structurellement parlant plutôt,
en particulier la fameuse bouffé délirante polymorphe
de Magnan dont les hallucinations visuelles sont un critère important.
Pour ce qui est de la psychanalyse, cest vrai que les choses sont
souvent très difficiles. La position de Freud était extrêmement
prudente. Très souvent quand il considérait quil
ne pouvait pas se faire dopinion dès les premières
rencontres avec un patient qui le sollicitait, il prenait le parti dengager
lanalyse, se réservant de rectifier sa position selon ce
qui se découvrirait dans les séances suivantes. Mais plus
banalement ce qui est fréquent, cest de voir au démarrage
dune cure analytique chez un bon névrosé des manifestations
délirantes, tout au moins si on sen tient à laspect
morphologique, et en particulier de type érotomaniaque, de type
pseudo érotomaniaque disons, puisque ce ne sont pas des érotomanies
vraies bien entendu. Alors, cest là que le concept lacanien,
la notion lacanienne de forclusion prend toute son importance puisque
effectivement dans le discours dun psychotique, elle est, je dirais,
susceptible dêtre repérée. Elle se traduit
par quoi ? Elle se traduit essentiellement par ceci, que lintéressé
ne trouve jamais le moyen de boucler à certains moments de son
discours, les parties de son discours sur une signification. Dans la
pratique, évidemment, cela peut ne pas être repérable
toute de suite. Sil sagit de gens que lon est amené
à voir de façon un peu prolongée, on finit par
pouvoir trancher. Et encore, parce quen disant cela je suis en
train de penser à une femme que je vois depuis très longtemps,
ça doit faire une trentaine dannées, de façon
un peu irrégulière, dont jai été absolument
convaincu au départ quil sagissait dun délire
dinterprétation. Cest une catégorie clinique
justement où il ny a pas dhallucination en principe
et où lambiguïté peut durer très longtemps,
et quavec le temps jai tendance à considérer
en définitive comme une bonne névrosée alcoolique.
Je dois dire quau départ, elle interprétait tout,
tous les éléments de sa vie quotidienne, nest-ce
pas, les éléments de ses relations avec les autres, ce
qui se passait dans la rue. Je suis resté en suspens pendant
des années
Alors ça cétait la première
question, je ne sais pas si jai répondu en partie
peut
être pas totalement
La deuxième concerne effectivement ces patients dont jai
dit quil fallait savoir leur foutre la paix. Vous verrez si vous
vous reportez à larticle de Czermak, qui est tout à
fait remarquable et intéressant. Il apporte plusieurs exemples
cliniques, et en particulier celui dun patient qui affirmait de
façon répétitive : « Il faut
que je me dépasse ». Czermak était assez réservé.
Il souhaitait quon nintervienne pas trop, surtout il avait
déjà fait des tentatives de suicide, ce nétait
pas évident. Dailleurs, il conteste cette interprétation.
Cette formule : « Il faut que je me dépasse »
sest brusquement retournée en « dépasse-toi »
et il sest jeté des tours de Notre Dame. Czermak dit bien
quil sagisse de quelque chose de lordre du transfert.
Vous savez que le terme est dun maniement plus difficile quon
ne limagine dordinaire puisquen général
on se contente dune façon très simplifiée
et abusivement schématique de sen servir. Le transfert
est censé désigner cet état délaboration
qui se trouve instauré, automatiquement dit Freud dailleurs,
du seul fait de la mise en place du dispositif analytique. Mais en réalité,
le terme a des sens divers. Le terme est déjà dans la
science des rêves, il désigne en effet le déplacement
dun terme à un autre, et dautre part vous savez que
Lacan en donnera une explication complémentaire sous la rubrique
de lexpression sujet supposé-savoir. Dans
linstitution, cest pour ça que jai dit que
la question de laccueil ou de lécoute du sujet psychotique
me paraissait à la fois souhaitable même nécessaire
la plupart du temps, au-delà de la simple prescription médicamenteuse
à laquelle très souvent on se limite malheureusement,
mais quelle devait être, ce qui après tout répond
tout simplement aux prescriptions de Freud comme de Lacan, à
savoir que chaque cas est un nouveau cas et quà chaque
rencontre avec un patient cest une aventure qui commence. Cest-à-dire
quil est exclu davoir une attitude stéréotypée
et ce qui va vous guider dans laccueil dun patient cest
la manière dont, si vous lui demandez de parler avec lui, il
répondra, vous dira qui, vous suivra, vous dira non, ou bien
il fera difficulté ou parlera spontanément.
Cest à partir de ces considérants singuliers que
vous pouvez éventuellement déterminer sil convient
en effet dinsister, de le faire parler. Ce nest
pas forcément souhaitable, ou sil convient dêtre
circonspect, de le laisser et de ne pas trop insister. Je pense en particulier
à un malade que nous avions eu dans le service, tout le monde
sest jeté sur lui à son arrivée pour faire
le bilan dentrée et linfirmière sapprêtait
à lui faire une prise de sang. Alors le malade lui saute au coup
et sapprêtait à létrangler. Heureusement,
il y avait des infirmiers à proximité mais ça a
été tout à fait dramatique et linfirmière
a failli y passer. Cest quelquun qui était peu disponible
pour parler. On sest rendu compte après quil se sentait
menacé de toutes parts et plus spécialement par les investigations
médicales. Il a ensuite été pris en charge à
lhôpital de jour. Cest quelquun qui navait
pas de contact avec les autres malades et à qui on se contentait,
moi y compris, de dire bonjour, de demander si ça allait bien,
cest tout et en lui fichant la paix. Ça cest un aspect
difficile de travail en institution. En ce qui me concerne, puisque
jai eu la responsabilité dun lhôpital
de jour du premier secteur à Paris pendant près de 25
ans, jai dû mettre facilement trois à quatre ans
avant de faire accepter à léquipe dinfirmiers
que le travail le plus utile quils pouvaient faire cétait
justement de ne rien faire, car cest normal, les infirmiers sont
là pour faire un certain travail et leur idée dabord
cest de guérir le malade, or vous savez que le terme pose
problème dun point de vue psychanalytique.
Dautre part il faut faire en sorte de le remettre dans le circuit.
Il faut quand même savoir, et justement le corpus de la psychiatrie
tout au moins une partie de ce corpus de la psychiatrie franco-allemande
qui de façon étonnante a mis laccent sur le discours
du malade malgré les présupposés dogmatiques de
cette psychiatrie, nous offre là quand même des éléments
dappréciation indépendamment de toute investigation
de style proprement analytique. La difficulté sur ce point étant
celle que Lacan souligne dès le début du texte sur « La
question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose », à savoir de ne pas se précipiter
dinterpréter. Cétait dailleurs une de
ses premières positions que mavait répercutée
Follin, cette idée de la perte du sens. Ce nétait
certainement pas une formulation très heureuse de la part de
Lacan, mais il est comme tout le monde, il na pas tout découvert
du jour au lendemain. Il a suivi une certaine trajectoire et cest
vrai que cest ce que lon peut appréhender quand on
a le contact avec ces malades, cest-à-dire quon se
demande à chaque instant si ce quon a cru comprendre dans
ce quils disaient cétait bien ce quils voulaient
dire, ou si en fait il ne sagissait pas de toute autre chose.
Javais un exemple tout à fait remarquable dun garçon
qui mexpliquait quil avait le névrome
dans lanatome et quand je lui demandais ce quétait
le névrome et lanatome javais
droit à un discours qui nen finissait pas, qui ne concluait
jamais, illustration remarquable de la présence dans le discours
du patient de la forclusion en loccurrence.
Dr.Branchu : Mais ne croyez vous pas quactuellement il y
a une précipitation aussi bien dans le diagnostic que dans le
traitement médicamenteux, et quon ne se donne plus le temps
dy réfléchir ?
Cl. Dorgeuille : Je suis pleinement daccord avec vous. Jai
passé mon temps à lhôpital à me bagarrer
avec les internes. Jexigeais que, sauf extrême urgence,
quand le malade arrivait dans le service, aucune prescription ne soit
faite. Mais il y avait un embarras parce que quand le malade arrivait
à linfirmerie spéciale, il avait déjà
été médiqué. Lavantage, ne serait-ce
que pendant quelques jours si possible, ça permettait de voir
la symptomatologie apparaître. Or, si on se précipite,
dabord on prescrit inadéquatement et on prescrit trop de
choses et deuxièmement on se prive de la possibilité dapprécier
la structure ou le type clinique auquel on a à faire. Alors ça,
cest général, il faut dire que le personnel infirmier
a tendance à exercer une pression dans ce sens parce que cest
la garantie dêtre tranquille pendant la nuit, tout au moins
cest ce quils pensent, cest ce quils imaginent,
mais je crois que ça nest pas heureux. En tout cas, en
ce qui me concerne, je demandais quon attende si cétait
possible une semaine. Dailleurs dans le premier service où
jétais assistant, javais les mains plus libres parce
que jétais presque tout seul. Mon patron me laissait les
mains entièrement libres. Dans les services hospitaliers il y
a les appels en garde, alors linterne de garde est appelé
pour une insomnie, une agitation nocturne, une émergence délirante.
Linterne prescrit, le médicament reste sur le cahier et
au bout de quelques semaines on saperçoit que le malade
qui navait quun médicament au départ en cumule
une dizaine. Ce que je faisais, je rayais tout, jarrêtais
tout. Ca me permettait de voir ce qui était inutile, puis quand
cétait par hasard utile, ce que je voyais réapparaître
cétait la symptomatologie de départ. Alors à
ce moment, je re-prescrivais à léconomie.
Au niveau des institutions comme les hôpitaux de jour par exemple,
il est évident que léconomie dans les prescriptions
va de paire avec le travail supplémentaire pour les médecins
et pour léquipe. Ca veut dire quil faut être
dune grande vigilance, quil faut soccuper de près
des malades.
Evidemment quand on les médique massivement comme cest
très souvent le cas, pendant ce temps là, les infirmiers
peuvent jouer aux cartes. Jai connu des services comme ça,
mais cest intéressant pour personne, ni pour le personnel
ni pour le malade bien entendu. Mais si on soccupe du malade,
cest vrai que ça demande une vigilance, une attention,
mais cest évidemment infiniment plus passionnant. Jai
fait dailleurs un petit papier que doit faire deux pages et qui
résume mon expérience en hôpital de jour, dans ma
position danalyste, qui sappelle « Petit
discours aux travailleurs dans linstitution ». Cétait
publié dans le Bulletin de lAFI.
Dr. C. Aubert : Bonjour. Catherine Aubert, psychiatre des hôpitaux,
pédopsychiatre. Je constate que vous avez abordé la question
psychanalyse et psychiatrie en partant de la psychose. Dun point
de vue historique je le comprends bien mais je crois quactuellement
nous sommes confrontés à dautres demandes qui sont
plus sociales.
Est-ce que lintervention de certains psychanalystes connus comme
Dolto à la radio ou dautres, sur des problèmes de
société ont fait que des termes psychanalytiques ont été
utilisés dans toutes sortes de champs, et que maintenant on demande
aux psychiatres dintervenir sur ce plan-là. Et la question
pourrait être la même concernant lenseignement qui
est donné aux psychiatres en formation ?
Cl. Dorgeuille : Oui ! Cest une question large, cest
le moins que je puisse dire, nest-ce pas, je vais tenter, je vais
tâcher de répondre à votre question. Je dirais quil
y a dune part dans tout ce que vous avez évoqué
là quelque chose que je qualifierai de lordre du laxisme
intellectuel. Mais on peut dire autre chose aussi. Il est évident,
comme la dit Freud, que la psychanalyse est fondée à
concerner tout le monde. Ces points essentiels, comme il la dit
dans son texte « Ma vie et la psychanalyse » ou
dans le texte sur la «laienanalyse », je ne sais plus,
ça concernait la naissance, lamour, la vie et la mort et
que donc elle est fondée à sintéresser à
tout, y compris aux problèmes de société, ce dont
il a témoigné avec son texte « Malaise dans
la civilisation » qui est dailleurs mal lu en général,
et sur « Lavenir dune illusion ».
Maintenant concernant plus précisément les demandes faites
aux psychiatres et aux psychanalystes, je dirais premièrement
que sur ce point nous sommes solidaires puisque nous sommes censés,
sinon avoir des réponses totalement équivalentes, ce qui
nest pas tout à fait le cas puisque vous savez comme moi
que la psychiatrie repose essentiellement, cest une science dobservation,
sur une objectivation et que cette objectivation fait problème
dans son principe même, même si comme je lévoquais
tout à lheure, la psychiatrie française mais aussi
la psychiatrie allemande avec quelquun comme Kretschmer avaient
vis-à-vis des problèmes posés une attitude tout
à fait remarquable, en ce sens que leur attitude sattachait
fondamentalement au discours du patient et pas à autre chose.
Cela dit, la psychanalyse en effet est supposée apporter, à
partir de lexpérience avec le névrosé, quelque
chose qui au regard de ce que la psychiatrie pouvait dire, est quand
même révolutionnaire, puisquil sagit effectivement
de la mise au jour de ce que nous mettons de la façon la plus
naturelle qui soit, au fond de notre poche avec notre mouchoir par dessus.
Plus précisément dans la pratique, il y a probablement
un abus, un abus pour lequel on peut invoquer beaucoup de considérations.
Jen évoquerai un seul : la perte dinfluence
du rôle de léglise, et pour ce qui nous concerne
en France, de léglise catholique, qui a fait perdre un
certain nombre dappuis qui permettaient à beaucoup de citoyens
de traverser lexistence cahin-caha grâce en particulier,
surtout dans le catholicisme, à la pratique de la confession.
On allait se décharger de tout ce qui nous encombrait moyennant
quoi on avait labsolution au prix de quelques Pater et de quelques
Ave et on repartait pour la semaine lesprit un petit peu soulagé
et allégé. Cela a en grande partie disparu et me semble
sévanouir à grande vitesse, remplacé dailleurs
comme vous pouvez le remarquer dune façon spectaculaire,
et ça en dit long sur nos illusions positivistes de scientifique,
par des foules de religions qui nous viennent de droite et de gauche
avec une prolifération de sectes qui drainent une grande partie
de la population. Cela nous montre quil y a là quelque
chose qui est de lordre dun besoin lié à la
structure propre de notre mental.
Dr. Burguet : La question que je voulais poser cest le rapport
à la pulsion de mort et à la violence. Je viens de relire
un texte de Pierre Benoît qui était pédiatre et
psychanalyste, au congrès de Milan en 1978 qui sintitulait
« Soigner et tuer ». Alors cest une position
de médecin et de psychiatre.
Mais ça ma rappelé aussi que javais eu lavantage
den discuter avec Eugène Minkowski. On avait été
très frappé par le fait que cétait au moment
des premiers neuroleptiques qui nous permettaient de communiquer avec
des malades en état de mutisme, que les plus brillants de notre
génération, des gens comme Green, Rosolato etc. sétaient
mis à quitter les hôpitaux et quils étaient
toujours les premiers pour aller pratiquer lanalyse. Alors est-ce
que cétait pour eux plus confortable que dêtre
dans une institution ? Cétait lépoque
aussi où on parlait avec cette métaphore métallique
si je puis dire de lor pur de la psychanalyse et du
vil plomb de linstitution.
Une dernière chose à Niort où jai été
pendant longtemps, le progrès qui ma paru le plus important
créé par linspiration psychanalytique, cest
en pédopsychiatrie. On était que deux psychiatres pour
700 à 800 malades mais en pleine ville ce qui est très
important et ma collègue, qui avait été analysée
au début des années 60, a réussi à transformer,
par ce quelle avait acquis de lexpérience psychanalytique,
son service.
Cl. Dorgeuille : Je ne peux pas dire évidemment pourquoi
Green a quitté les hôpitaux ou Rosolato ou dautres,
je ne peux pas me substituer à eux, mais je peux essayer de répondre
à votre première question concernant la pulsion de mort
et la violence. Il y a là un point qui est effectivement très
important et la plupart du temps lobjet de confusions considérables.
Vous savez que la pulsion de mort de Freud na pas été
reçue par ses élèves. Quand Lacan a fait son séminaire
sur léthique et a voulu traiter avec un maximum dampleur
cette question, il en a été réduit à sadresser
à M. Bernfeld, et à je ne sais plus qui, il y a trois
auteurs, dailleurs, des textes qui ne sont pas du tout négligeables,
même si les auteurs nétaient pas connus. A propos
de cette pulsion de mort, du fait quelle navait pas été
reçue, Freud reprend la question dans « Malaise dans
la civilisation » pour dire comment parler de quelque chose
dont on ne peut rien dire en fin de compte ? Cest-à-dire
quau fond, pour essayer den dire quelque chose quand même,
son terme de pulsion de mort ne fonctionne et ne prend sa valeur que
dans son opposition à lautre pulsion, cest-à-dire
lEros, nest-ce pas. Cest léquivalent,
si vous voulez de deux symboles. Dans « Malaise dans la civilisation »,
ayant pris acte de ceci que son terme et sa nouvelle élaboration
doctrinale navaient eu aucun écho parmi ses élèves,
il fait un effort pour tenter de lexpliciter, et il le fait de
cette façon. Il dit quau fond ce qui pourrait permettre
de se convaincre de la réalité, de limportance de
cette notion de pulsion de mort, cest une de ses formes de manifestation
extérieure à savoir lagression. Ca cest un
point difficile et ça illustre en effet la difficulté
de la lecture de Freud et lutilité de ce que Lacan a proposé,
à savoir sa fameuse tripartition entre Symbolique, Réel
et Imaginaire qui permet déclairer et de justifier des
oppositions qui, dans Freud, sont difficiles à saisir :
celle entre moi idéal et idéal du Moi par exemple, celle
entre pulsion de mort et agressivité. Vous savez que, dans Lacan,
lagressivité est spécifiée comme se rattachant
à la problématique spéculaire. Cest bien
particulier. En somme il y a plusieurs choses qui sont superposées
dans ce domaine. Il y a effectivement lagressivité, et
cest quelque chose de très particulier, qui se rattache
à la question du narcissisme, doù la valeur de lexplication
fournie par Lacan concernant le personnage dAlceste dans « le
Misanthrope » dagression suicidaire du narcissisme,
cest vraiment une illustration extraordinaire ; la pulsion
de mort cest autre chose.
La pulsion de mort il na pas cessé de la commenter, mais
en fait là aussi, en lui trouvant des explications qui sont de
lordre de lanalogie mathématique, comme par exemple
dans le séminaire « Dun discours qui ne serait
pas du semblant » où elle est identifiée au
sommet dune courbe.
Et puis il y a un troisième terme, qui est dans Freud très
tôt et qui est repris par Lacan, cest la méchanceté
dont vous savez que Freud dit dans « Malaise dans la civilisation »
quelle est dune dimension fondamentale de lêtre
humain. Cette dimension fondamentale sera reprise par Lacan dans son
commentaire de Sade et en particulier avec cette formule, qui est dans
Sade, de « Lêtre suprême en méchanceté ».
Je pense que les phénomènes dagressivité
simples, ceux qui sinscrivent dans la problématique du
miroir, sont largement dominants, ce qui explique que chaque fois que
socialement on met en uvre des actions bien ciblées et
localisées, je pense par exemple à des interventions dans
les banlieues auprès des bandes dont on sait quelles peuvent
avoir des comportements dramatiques. Il y a eu quelques expériences
faites en France encadrées par des CRS tout simplement. On les
emmène à la campagne et ils ont là tout simplement
une autorité, cest-à-dire quelque chose qui manque
habituellement et ça se passe très bien. Lennuie
cest que les effets à long terme sont rarement très
durables puisque cest de lordre dune orthopédie
tout simplement, mais cest intéressant du point de vue
de la compréhension des choses puisque ça révèle
quune solution est possible.
Tandis que concernant les deux autres dimensions, là je ne crois
pas quil y ait de solution possible. Je vais peut être extrapoler
mais nous avons publié récemment un livre qui sappelle : « Peut-on
guérir du génocide » de Gilles Lussac. Gilles
Lussac est un nom français, en réalité notre collègue
est arménien dorigine. Sa famille a souffert des génocides,
du dernier en particulier dû aux Turcs qui a tenu la vedette ces
derniers mois dans la presse. Il a fait un livre remarquable à
beaucoup dégards, dabord il y a un historique du
peuple arménien, des génocides successifs quil a
subis et, dautre part, des considérations concernant le
renouvellement de ce phénomène familier à lespèce
humaine à savoir son industrialisation et son institutionnalisation
ce qui changent littéralement la nature du phénomène.
Dr. Burguet : Il y a pas mal de thèses qui sont reprises
par Lacan, cétait « La vocation médicale
ou la mort dans lâme », cest-à-dire
que soccuper de la mort des autres, cétait dune
certaine manière de notre mort propre quil est question.
Cl. Dorgeuille : Oh ! Cest probable, mais alors là,
ça pose une autre question car il ne faut surtout pas confondre
ce que Freud appelle pulsion de mort avec la mort au sens familier,
ça na rien à voir avec la mort biologique. Si vous
voulez, parmi les illustrations que lon pourrait trouver avec
toujours le caractère dapproximation quelles comportent,
cest lidée, par exemple que vous trouvez dans Lacan,
de phases qui sont bien illustrées par la reprise formalisée
quil fait de lautomatisme de répétition de
Freud. Cest-à-dire que vous avez à chaque phase
ou cycle un point qui est de lordre de la pulsion de mort.
Il faut dire quil a compliqué encore un petit peu les choses
avec cet autre terme dailleurs emprunté à Sade : « La
seconde mort », qui est dans Sade cette mort qui intervient
en second et qui rend impossible les cercles de la régénération.
Cest-à-dire, cest une visée de destruction
absolue. Cétait au moment où il a fait son séminaire
sur léthique cest-à-dire au moment de la crise
de Cuba, cétait en pleine actualité nest-ce
pas, puisque nous savons tous quà ce moment là,
il ne sen serait pas fallu de beaucoup pour quon fasse sauter
la planète !
Dr. Burguet : Ce qui est frappant aussi cest le problème
que pose le suicide parmi les psychiatres, il suffit dun échec
moi,
jai eu pas mal déchecs. Je pense que cest moins
risqué quand même dêtre dans un cabinet danalyste,
dans la relation avec son analysant que de fonctionner comme psychiatre.
Cl. Dorgeuille : Vous savez ce que Lacan a dit du suicide ?
« Cest le seul acte réussi. »
M. X : Deux petites questions par rapport à tout ce que
vous avez dit. La première concernant la rapidité du diagnostic
et de la prescription des médicaments notamment dans linstitution ;
vous évoquiez une résistance du personnel soignant à
ne pas intervenir, à suspendre et en tous cas la nécessité
dune vigilance des infirmiers dautant plus importante quil
n y a pas cette protection. Ce que ça évoque
pour moi, ce nest pas simplement la recherche dune tranquillité,
mais le besoin de parole entendue et dun rapprochement avec lécoute
et la parole du psychiatre. Léquipe soignante doit certainement
être beaucoup plus dans la communication. Je pense que ça
a des conséquences dans tout le système de linstitution.
Mais Il faut aussi de la vigilance pour le corps soignant qui est là
dans une attente.
Cl. Dorgeuille : Je suis tout à fait de votre avis et je
peux vous dire quil mest arrivé de prescrire des
médicaments à un malade non parce que je les considérais
nécessaires pour lui, mais pour calmer langoisse de léquipe
soignante. Ça, je pense que cest de notre responsabilité,
au psychiatre, et au psychanalyste quand il y en a dans linstitution.
Ce qui ma souvent frappé cest le désarroi
de beaucoup de mes collègues qui apparemment nont pas réussi
à savoir comment ils pouvaient faire, quel était leur
rôle. En ce qui me concerne, et ça va tout à fait
dans le sens de ce que vous dites et de ce que vous demandez, je faisais
à lhôpital de jour une synthèse toutes les
semaines. Par contre je métais opposé de toutes
mes forces aux synthèses consacrées aux problèmes
de léquipe, non quil ne faille pas en faire de temps
en temps bien sûr, mais les synthèses concernant les problèmes
de léquipe cest « se badigeonner le nombril »,
et pendant ce temps là, les malades ils font ce quils peuvent.
La synthèse consistait essentiellement à faire le tour
des malades. En général je demandais aux infirmiers de
dire ce quils en savaient, ce quils en pensaient. Jai
pu vérifier, il faut dire que je me donnais la peine de voir
personnellement tous les malades du service, je les connaissais tous,
quen définitif je navais pas de surprise dans ce
quils me révélaient. Mais, je proposais toujours
un objectif, en tous cas une visée, ce qui me paraissait être
le meilleur style de relation avec tel malade. Ça pouvait être : « Foutez-lui
la paix et soyez rassurés vis-à-vis de vous même,
vous faites votre travail quand vous faites ça ».
Ça pouvait être tout autre chose, et ça fonctionnait
assez bien à partir du moment où ça a pu être
mis en place, puisque comme je lai dit au début, il ma
fallu trois ou quatre ans pour que cette espèce de régime
se stabilise et se mette à fonctionner. Il faut dire que jai
bénéficié en particulier dun surveillant
général qui était quelquun de très
bien, ça sest un peu détérioré vers
la fin, puis ensuite une femme remarquable qui était surveillante
générale. Mais je suis pleinement de votre avis. Les responsables
ce ne sont pas les infirmiers ; le psychiatre et le psychanalyste
ont à tenir compte de leurs angoisses et de leurs inquiétudes
au même titre que de celles des malades.
Mr. X : Une autre question par rapport à ce psychotique
qui peut se présenter comme effectivement un grand délirant,
mais aussi qui peut être quelquun de tout à fait
normal, apparemment normal, qui est marié, qui a un travail.
Comment sait-on que quelquun qui travaille, qui est marié,
etc, est psychotique, si ce nest parce quil a tenté
une analyse. Sil est allé voir un analyste, cest
quil y a quelque chose
Cl. Dorgeuille : Pas forcément. Il y a plusieurs situations
possibles. Dabord, très souvent, il sagit de gens
qui ont fait un épisode pathologique. Ils étaient déjà
mariés, ils avaient une famille, peu importe, on les connaît
comme tels, on connaît la configuration de leurs accès,
on les suit souvent pendant plusieurs mois, quelques fois plusieurs
années, donc on peut vérifier quen effet, apparemment,
ils mènent une vie normale.
Concernant la deuxième éventualité, qui nest
pas rare dailleurs, jai une histoire tout à fait
remarquable à cet égard. Nous avons reçu dans un
des premiers services où jétais, un homme qui devait
avoir près de la soixantaine, qui était secrétaire
de mairie dans un petit village des Pyrénées. Il était
venu à Paris, en réalité à la suite de procédures
multiples entre le maire et puis lui. Au fil des années, il amenait
les dossiers chez lui pour travailler et puis petit à petit le
maire narrivait plus à récupérer les dossiers.
Du coup, le maire la foutu dehors. Lui a engagé une action
contre le maire et puis y a eu appel et puis cest venu en cassation
et il est venu à Paris, mais il a fait un crochet par la D.S.T.
pour aller informer les flics quil y avait un complot contre de
Gaule qui se tramait, cest comme les infirmiers en dermatologie :
ils font le diagnostic en voyant arriver le malade, il sest retrouvé
dans le service tout de suite. Cétait assez extraordinaire
parce que jai pu parler un peu avec lui pendant les deux, trois
premiers jours, puis alors ça sest refermé, il ne
voulait plus rien dire. Il y a une interne qui a pu prendre le relais
pendant dix à quinze jours et après ça a été
la fermeture complète. Javais cru trouvé une astuce.
Je lui avais dit : « Vous savez moi, je suis daccord
avec vous. Je vais demander votre sortie. » Alors là,
du coup, plus moyen de le voir, cétait fini, parce quévidemment
sa sortie, il nen voulait pas. Jai eu fort heureusement
quelques informations. Jai réussi à parler à
quelquun de la famille qui était de la Rochelle, il était
venu une fois. Jai appris comme ça, en interrogeant soigneusement
la famille, que cet homme avait fait en fin dadolescence un épisode
manifestement psychotique, mais très discret. Il y en a des quantités
qui passent inaperçus. Et puis il avait fichu le camp. Il sétait
casé comme ça dans un petit village comme secrétaire
de mairie où il avait une vie, comme je lévoquais
tout à lheure avec « le rayon daction
du schizophrène » de Follin, soigneusement organisée.
Il allait de chez lui à la mairie, traitait ses dossiers. Il
vivait entièrement seul. Cétait parfait. Mais son
délire qui sétait développé insidieusement
était probablement très vaste et comportait de nombreuses
dimensions, et tout à fait fortuitement, cest à
loccasion de sa venue à Paris pour ses procès, que
ça sest révélé puisquil na
pas pu sempêcher de faire cette démarche auprès
des Renseignements Généraux. Ce quon avait découvert
aussi, et ce que jai vu assez rarement, cétait un
rationalisme alimentaire, tout à fait extraordinaire, un truc
complètement délirant. Après ça sest
renfermé. Il déambulait dans la cour du pavillon avec
des dossiers qui, au départ, étaient grands comme ça,
puis qui sépaississaient. Il ne les lâchait pas dun
poil, et impossible davoir le moindre échange avec lui.
En réalité je lavais mis à lépreuve
en lui disant « moi, je suis de votre avis, après
tout vous nêtes pas malade, rentrez chez vous ».
Là, ça a été fini, plus moyen de le voir.
Manifestement, si javais demandé sa sortie, ça aurait
été pour cet homme une véritable catastrophe.
Mr.X : Quest-ce qui se serait passé si le général
de Gaule avait été assassiné la semaine suivante ?
Cl. Dorgeuille : Ah ! Vous savez que jen ai eu un autre
comme ça. Alors lui il avait sauvé de Gaule par contre.
Cest le début dun délire explicite, en 1962.
Dr. Burguet : Quand on fréquente de jeunes collègues
comme je le fais ici à Poitiers ou à Niort, je suis frappé
quon ne parle plus dhystérie alors que Follin par
exemple avait fait un excellent travail sur les psychoses hystériques.
Personnellement jy crois à lhystérie, mais
maintenant il vaut mieux ne pas parler dhystérie dans certaines
circonstances. Je connais un expert dans une affaire dabus sexuel
qui a eu toutes sortes dhistoires parce quil avait dit que
la mère qui avait porté plainte était une hystérique.
Le mot hystérique a maintenant une connotation péjorative
alors quil recouvre une réalité, une pathologie
dont on connaît assez bien les signes.
Cl. Dorgeuille : Charles Melman a publié de « Nouvelles
études sur lhystérie ». Son ouvrage est
toujours disponible. Le DSM III qui a rayé toute la clinique
traditionnelle, et nous savons dans quelle intention puisquil
sagit simplement de faciliter la prescription médicamenteuse,
cela na pas dautre objectif ; cest intellectuellement
parfaitement désolant. Des hystériques, jen ai vu
pas mal et je continue à en voir. Ce sont des patients merveilleux,
un peu emmerdants quelques fois, souvent très intelligents
dailleurs. Ma première analyse dailleurs, cétait
une névrose hystérique chez un homme.
Mme Y : On met souvent lhystérie au féminin.
Cl. Dorgeuille : Oui effectivement, et puis névrose obsessionnelle
au masculin, mais ce nest pas vrai. Par exemple larticle
de Freud sur « On bat un enfant », comme vous
le savez, ce sont des obsessionnelles femmes, cinq observations dobsessionnelles
femmes et trois hommes. Ce quil faut dire simplement cest
quune des caractéristiques de lhystérie, cest
la plasticité. Alors ça cest fantastique.
Dailleurs ça me rappelle un souvenir clinique extraordinaire.
On avait une jeune patiente qui habitait dans notre secteur et qui mettait
en émoi le commissariat local, la préfecture de police
à longueur de mois parce quelle coursait son père
avec un grand couteau de cuisine dans la salle à manger. La famille
qui salarmait avec complaisance appelait les flics et les flics
en avaient raz le bol. On avait fini par la prendre en charge. Et puis
elle trouvait les séjours à Vaucluse pas désagréables
et à un moment donné javais dit : « Il
ny a plus de raison de lhospitaliser. » On intervenait
à domicile, on avait écrit à la préfecture
et on avait pas mal calmé le jeu. Et puis un jour, cétait
pendant les vacances, vers la fin du mois daoût, le collègue
qui était sur place me dit : « Tenez, ya
quelquun qui vient darriver là. Est-ce que vous ne
voulez pas la voir ? Je crois que cest une hébéphrène. »
Donc je la vois : visage plutôt figé, mimique sans
expression puis petit à petit jétais pris dune
espèce dinquiétude. Cest bizarre, cest
quelquun que je connais. Et tout dun coup ça me revient,
je me dis mais cest P
Je lui dis : « Mais
vous vous foutez de ma gueule ! » Alors elle répond : « Je
veux sortir. » « Ah, je lui dis, pas question.
Vous nous avez eus. Vous avez réussi à vous faire hospitaliser. »
En une seconde, elle était métamorphosée. Je retrouvais
la femme que je connaissais avec une mimique très expressive,
avec la comédie habituelle. « Cette fois-ci vous nous
avez eus, pas question de sortir, vous restez au moins un mois dans
le service et vous avez intérêt à ne pas vous faire
réhospitaliser ensuite comme vous venez de le faire là. »
Elle a râlé un petit peu. Elle est sortie du service au
bout dun mois et cétait fini. De temps en temps on
la voyait à lhôpital de Jour en consultation, mais
ça sétait calmé.
A. Branchu : Les questions posées mévoquaient
plusieurs choses. La question sur lagressivité ma
fait penser au numéro du Journal Français de Psychiatrie
qui vient de paraître et qui sintitule : « Faut-il
punir les malades mentaux criminels ? » On y apprend
plein de choses étonnantes que jignorais totalement notamment
que les psychotiques se retrouvent beaucoup plus volontiers en prison
quà lhôpital psychiatrique. Finalement lexpertise
psychiatrique, qui dans lesprit de la loi était faite pour
leur permettre dêtre soignés plutôt que condamnés,
aboutit maintenant à leffet inverse, cest-à-dire
que le juge qui entend dire par lexpert que ce monsieur est fou,
il se dit « oh la la! Il est dangereux, il faut le condamner
à une peine plus lourde». La perspective sest complètement
renversée.
Cl. Dorgeuille : Cest une question très difficile
ça. Effectivement dans lancienne loi de 1938, à
partir du moment où lintéressé était
considéré comme relevant de larticle 64, cest-à-dire
en état de démence donc irresponsable de ses actes, toute
procédure judiciaire était éliminée. Il
était hospitalisé et cétaient les psychiatres
qui réglaient les choses en fonction de lévolution
du patient. Il est vrai quil y avait un côté excessif
là-dedans que nous sommes tous amenés à constater.
Dabord une petite remarque concernant la psychiatrie française
et une de ses notions qui est tout à fait considérable,
cest celle de délire en secteur. Je dois dire que cest
ce quon rencontre ordinairement, des gens peuvent délirer
parfaitement sur un point particulier et tant que vous ne touchez pas
à ce point, vous avez en face de vous des gens qui se comportent
socialement le plus normalement du monde. Donc ce que lon pouvait
constater en pratique, et je pense que vous lavez tous vérifié,
cest que même un grand psychotique nest pas forcément
insensible aux aspects les plus matériels de la vie sociale.
Il nest pas déconnecté de la vie réelle.
Dabord la majorité, comme vous pouvez le constater na
pas de déficit de lorientation. Ils viennent à lhôpital,
ils rentrent chez eux. Ils ont des rapports normaux avec leur boulanger,
leur épicier. Souvent cest vrai, les possibilités
de vie sociale autonome sont réduites mais en tout cas, elles
sont là. Autrement dit la question de la responsabilité
ce nest pas toujours « tranchable » ;
au départ il y avait lidée de ne pas déresponsabiliser
systématiquement toute personne atteinte dun trouble mental,
ce qui pouvait paraître judicieux. Simplement ça a pris
une dimension excessive.
A. Branchu : Je reviens dun congrès à Paris
sur linfanticide et justement il était dit que les mères
qui avaient tué leur enfant attendaient avec beaucoup dimpatience
le jugement pour savoir si on ferait marcher ou non ce fameux article
64. Il y avait aussi cette indication que celles qui sen tiraient
le mieux après étaient celles qui avaient dues faire une
peine de prison.
Cl. Dorgeuille : Oui, mais cest sûrement vrai pour
un certain nombre de cas.
Dr. Burguet : Il y a eu beaucoup de congrès sur lexpertise
psychiatrique. Il y a eu le congrès à Reims avec Daumezon,
il était scandalisé que les psychiatres experts outrepassent
leur mission. Quest-ce quon leur demande ? de dire
si cet individu est fou ou pas. Vouloir responsabiliser à tout
prix les patients, ce nest pas ce quon leur demande. Lexpert,
il doit répondre aux questions qui sont formulées par
la loi. Il y a eu beaucoup de protestations à ce sujet là.
A Niort on a travaillé sur un dossier de 2500 expertises qui
remontaient jusquà 1930, ce qui nous a permis de faire
une dizaine de mémoires qualifiant de troisième cycle
de criminologie sur des problèmes dexpertise. On a pu calculé
quon était passé de 5 à 6 % des cas dit en
état de démence et venir sous larticle 64, à
1% aujourdhui. Quest-ce que ça veut dire ? Cela
veut dire que de grands malades mentaux schizophrènes délirants
sont actuellement soit dans les prisons, soit en liberté. Jinterprète
ça comme un retour à la barbarie. On le voit très
bien, actuellement, dans le modèle anglo-saxon où il y
a eu exécution de grands schizophrènes. Quest-ce
que ça veut dire ça ?
Cl. Dorgeuille : Je suis tout-à-fait daccord avec
vous. La législation a été modifiée nest-ce
pas. Auparavant, effectivement, le simple fait de dire, pour reprendre
les termes de la loi, quil est en état de démence
au sens de larticle 64, ça réglait les problèmes.
Actuellement, cest vrai aussi pour la gestion des biens puisque,
dans le temps, le placement doffice automatiquement retirait la
gestion de ses biens au patient et cétait géré
par un service administratif spécial ; cette loi, du fait
de multiples facteurs, ça ne fonctionne plus bien, même
si au départ, pour rendre les choses un peu moins massives ça
pouvait paraître raisonnable.
Je suis pleinement daccord avec vous, avec votre expression « retour
à la barbarie ». Ça va très loin dailleurs.
Je vois par exemple à Paris, nous nous sommes heurtés
pendant vingt ans aux rêves des politiques de faire de Paris premièrement
la capitale économique de lEurope, deuxièmement
de faire une ville riche, de gens riches et parfaitement propres, ce
qui fait que toutes nos demandes concernant les rapprochements des services
hospitaliers, des lieux où habitaient les malades se sont heurtées
à des refus.
Pratiquement le malade mental est moins bien toléré aujourdhui
malgré les discours démagogiques que lon nous sert
à longueur de temps quil ne létait au Moyen
Age. Au Moyen-Age, mis à part les cas où le malade délirait
sur le Diable, dans tous les autres cas le malade mental vivait dans
sa collectivité dorigine, mon Dieu, qui lassumait
comme on assumait à la campagne les vieux et ceux qui ne tournaient
pas très rond de la tête. Actuellement dans nos cités
on est dans une situation dintolérance fantastique. Le
système sest tellement rigidifié. Il y a des mécanismes
compensateurs qui fonctionnent plus au moins bien. Jai connu lépoque
où à Paris il y avait les clochards sur les quais de la
Seine et sur un certain nombre de lieux. Des tas de gens vivaient marginalement
comme ça depuis des siècles. Il y a toujours eu des marginaux,
des gens qui ne pouvaient pas sinsérer dans la société
comme tout le monde et qui, cahin-caha, étaient acceptés
et ne sen tiraient pas trop mal. Jai même eu la surprise,
dans un petit village de lYonne où je vais régulièrement,
dapprendre quun gars au début du siècle avait
tiré son épingle du jeu de façon merveilleuse à
une époque où à la campagne la vie nétait
pas très élevée, en ne fichant rien. Il avait sa
petite maison, bon, le voisin lui venait en aide. Il avait de quoi manger
et shabiller et puis voilà. Notre société
ne permet plus rien de tel. Bien sûr il y a des aides diverses,
il y a des tas de choses qui ne répondent pas vraiment aux questions
posées et à cet ordre de fer qui sest insidieusement
imposé à nous et dont le malade mental fait les frais
dune façon massive. Ca ne fait pas de doute.
Je me souviens dun film quavait tourné Bassaglia
à Venise. Cétait pendant la grande époque
de lantipsychiatrie où lidée était
de faire sortir les malades de lhôpital psychiatrique. Ca
na pas été sans souci et le retour de bâton
en Italie a conduit vers une situation pire quavant. Je me souviens
de ce film où on voyait ces pauvres gens quon essayait
de faire danser alors que manifestement ils nen avaient rien à
foutre, quils nen avaient pas envie, qui erraient dans la
ville comme des âmes en peine. On sait très bien quil
y en a un certain nombre qui ne peuvent pas vivre ailleurs quentre
quatre murs et qui sont là très bien, surtout quand on
a en plus un parc.
Dailleurs les colonies familiales, cest vrai que ça
na pas fonctionné très longtemps, cétait
à la disposition des services de psychiatrie de la Seine, de
la région parisienne, et de nombreux malades ont pu retrouver
un cadre familial et une vie pleinement satisfaisante dans ce contexte
là. Actuellement ce genre de choses est devenu presque impossible
ou alors à des prix ! Il y a les petites communautés
thérapeutiques, les appartements thérapeutiques. Autour
de la Vaucluse, ils ont réussi avec un mal fou à recruter
quelques familles pour placer des malades.
Dr. Burguet : On est passé dun extrême à
lautre. Jai étudié les statistiques des procès
de lépuration après la guerre. La conclusion dirresponsabilité
allait de 3% pour les hauts dirigeants impliqués dans lépuration,
(un amiral par exemple ou quelque chose comme ça), mais ça
allait jusquà 30% pour ce quon appelait à
lépoque les « épaves sociales »,
pour ceux qui avaient commis des petits délits pendant la guerre.
Alors cest excessif bien entendu. Maintenant cest à
lenvers et là le rôle des experts, il est très
important.
Dautre part les juridictions posent des questions sur la dangerosité
auxquelles les psychiatres ne peuvent pas toujours répondre.
Cl. Dorgeuille : Si vous voulez, disons quil y a beaucoup
de cas où lon ne peut pas donner de réponse catégorique.
Il y en a un petit nombre où lon peut en donner une.
Je me souviens le scandale fait par Lacan lors dune de ses dernières
présentations de malade où il navait pas dit grand-chose,
et quand le malade était parti, il a dit : « Un
malade comme ça, vous le mettez au fond dun hôpital
psychiatrique et vous le laissez jusquà la fin de ses jours. »
Alors vous pensez, cétait après mai 68, les réactions
du public. Il était scandalisé. Mais cétait
la stricte vérité. Il y a un petit nombre de malades pour
lesquels on sait quil y a une dangerosité absolue et quasi
permanente. Je vois par exemple, dans le service le cas dun malade
pour lequel on sest donné un mal fou et après des
années, après beaucoup dhésitation, on a
décidé de le faire sortir avec toutes les précautions
possibles et imaginables. Et bien il est allé tuer le recteur
de la Mosquée de Paris tout simplement. Cest la limite
extrême si vous voulez là. On savait très bien que
cétait sans doute risqué. On avait des éléments
denvironnement qui nous paraissaient relativement protecteurs
et on sest quand même trompé.
Dr. Burguet : Oui, mais on a des cas inverses.
Cl. Dorgeuille : Oui, on a des cas inverses, on a en fait toute
une gamme dun extrême à lautre et cest
certain quon ne peut jamais se prononcer dune façon
catégorique.
Jai eu un homme, médecin, hospitalisé pour un délire
dempoisonnement dans lequel était impliquée précisément
sa femme. La famille de cet homme était hostile à la femme
quil avait épousée et qui était dun
milieu plus modeste. Je savais quil avait acheté un fusil.
A lépoque je nétais quen remplacement
dinterne et je ne pouvais pas prendre de décision. Jai
demandé à un expert de se prononcer et il la laissé
sortir. Je ne lai plus revu. Cela ma paru tout à
fait étrange. Manifestement il y avait un rapport de fascination
entre cet homme et cette femme. Apparemment il ny a pas eu de
drame.
Mais cest vrai que nous sommes souvent dans des situations dextrême
embarras. Cest vrai aussi que le fait que quelquun ait tué
une fois, ca ne suffit pas en soi à trancher la question dune
hospitalisation à vie par exemple. Il nous faut admettre bien
entendu que notre science, ce nest pas les mathématiques.
Quon nous demande notre avis, cest normal. Cela suppose
de la part du psychiatre un sens de ses responsabilités. Mais
cest la Justice qui tranche en dernier ressort. Il est certain
que la situation actuelle nest pas satisfaisante du tout et quelle
est une régression par rapport à ce que nous avons pu
connaître.
Alain Harly : Par rapport à cette question il y a lieu
de sinterroger sur cette régression. Il y a certainement
un tas dhypothèses à développer pour en rendre
compte, mais si on revient au fil proposé aujourdhui, à
savoir « psychanalyse et psychiatrie », que dire
de la responsabilité des uns et des autres.
Si on envisage la responsabilité de la psychiatrie dans cette
dégradation, on va peut-être mettre en cause lenseignement
qui est donné, évoquer dautres raisons de type
économiques, faire valoir le recours systématique à
des conceptions pragmatiques. La psychiatrie a certes pour objet la
maladie mentale et si possible son traitement, mais elle va aussi rencontrer
la dimension de lEtre. La mise en question de savoir si la folie
a quelque chose de consubstantiel à la dimension de lEtre
faisait jusquici parti de son champ. Mais du fait de cette inflation
du pragmatisme, dun discours de leffectivité, de
la gestion, il y a une évacuation de cette question.
Je ne sais pas si cest plus facile dêtre dans un cabinet
de psychanalyste que dêtre dans un service de psychiatrie,
je nen suis pas convaincu. Mais on pourrait se demander si de
leur coté les psychanalystes nont pas une certaine responsabilité
dans cette dégradation de la psychiatrie en ayant déserté
ce champ de la psychiatrie. Les patients hospitalisés relèvent
rarement de la cure type, mais le psychanalyste peut apporter des outils
pour essayer de penser la maladie mentale, voire dorienter un
traitement. Cest bien la tentative de Lacan quand il rédige
« Question préliminaire à tout traitement possible
de la psychose ».
Jen viens à cette question que je pose à Claude
Dorgeuille : ny a-t-il pas une responsabilité des
psychanalystes par rapport à létat actuel de la
psychiatrie dans la mesure où elle aurait déserté
ces lieux ?
Cl. Dorgeuille : Ce nest pas très facile de répondre
à ça. La psychanalyse na pas vraiment déserté
ces lieux parce quil est resté toujours depuis 30 ou 40
ans des analystes dans les services de psychiatrie. Dautre part ;
je crois que le problème des relations est très compliqué
parce quil y a eu des rapports de prestance, cest vrai,
mais je crois surtout quil y a eu un développement de la
chimiothérapie et de la neurobiologie qui a favorisé cette
démission.
Cette démission est apparue sur plusieurs plans. Par exemple,
il y a des médecins qui démissionnent. Ça a été
lobjet de conflits et de discussions à lhôpital
de Vaucluse car moi je nai jamais démissionné de
ma pratique médicale. Je considérais quon demandait
un avis au spécialiste, au pneumologue ou au diabétologue
et que cétait le médecin du malade qui tranchait
en dernier ressort, informé par le spécialiste, alors
que très souvent cétait linverse. Autour de
moi, les collègues démissionnaient littéralement
de leur fonction médicale, ce qui mapparaissait tout à
fait fâcheux parce que dans un bon nombre de cas, il est évident
que ce qui pouvait paraître pleinement justifié dun
point de vue strictement médical et organique, pouvait ne pas
lêtre pour des raisons purement psychiatriques et psychologiques
et ça, je nai jamais lâché là dessus,
jai toujours assumé mes responsabilités de ce côté
jusquà la dernière extrémité.
Je crois surtout que ce qui ressurgit régulièrement cest
le rêve, parce que ça nest quun rêve,
dune explication organiciste de la folie. Je trouve admirable
par exemple, quun homme qui mérite un respect et une estime
très grande, Monsieur Paul Guiraud, il avait dailleurs
rédigé un des meilleurs précis de psychiatrie qui
soit jusquà ses derniers jours, avait son petit laboratoire
à Sainte Anne et venait examiner des coupes de base de cerveau
à la recherche dune lésion spécifique de
la schizophrénie ; ce rêve dune explication
disons organique a été relayé par les progrès
de la neurobiologie. Ces progrès de la neurobiologie sont assez
extraordinaires. Jai eu beaucoup de camarades qui se sont lancés
dans la recherche neurophysiologique, étude extrêmement
ingrate et qui actuellement fait la pause, disons autant que je puisse
savoir. Elle est extrêmement ingrate du point de vue technique.
Elle est très asservissante et elle ne paye pas beaucoup
pour une raison, que je crois essentielle, celle dune dichotomisation
à linfinie des problèmes. Cela fait que le fossé
entre les résultats obtenus dans le cadre de la recherche et
la clinique devient de plus en plus large et que les relations sont
devenues quasiment impossibles ou sans intérêt.
Dailleurs, ce qui à mes yeux reste tout à fait remarquable,
vous savez Concernant les médicaments et la chimiothérapie,
on continue à faire des expériences chez lanimal
et à transposer les phénomènes, bien que tout le
monde sache que ça nest pas valable. On sait très
bien que cette relation est complètement falsifiée une
fois quon se sert de ces produits chez lhomme, mais tout
le monde sen fiche !
Jai participé au début à lexpérimentation
de lhalopéridol qui sappelait 16-25. On faisait ça
avec beaucoup de sérieux et beaucoup de soins. Jétais
externe à lépoque, je prenais trente tensions tous
les matins, je remplissais des fiches en repérant précisément
les effets sur le malade. Cétait un peu fastidieux mais
au bout de quelques années on sest aperçu que ce
quon appelle les phénomènes psychologiques débordaient
largement les constatations quon pouvait faire objectivement.
Pour autant aussi bien le médecin que le laboratoire ont considéré
que ça navait pas beaucoup dimportance. Alors le
mouvement sest amplifié On faisait des expérimentations
cliniques à la va-vite et puis on mettait sur le marché.
Dailleurs un représentant de laboratoire mavait dit :
à partir du moment où un service prescrit le produit,
on est remboursé de nos frais dinvestissements. Je crois
que ce sont ces facteurs qui changé le rapport à la maladie
mentale.
Quant à lenseignement, il ny en a pas beaucoup. Les
facultés de médecine nenseignent pas. Il reste des
groupes comme celui de « lEvolution »
qui garde une certaine vitalité, il y a quelques services où
les responsables de service tentent de maintenir lenseignement
et puis il y des groupes psychanalytiques qui poursuivent une transmission
et une recherche à ce niveau.
Nous avons à lAssociation déjà publié
pas mal de choses, en particulier nous avons remis à lordre
du jour le célèbre Syndrome de Cotard qui est une catégorie
clinique assez remarquable à beaucoup de points de vue mais qui
était tombée complètement dans loubli. Cette
catégorie mérite dêtre ressuscitée.
Evidemment, cest plus embarrassant, cela demande plus deffort,
plus dattention que de se servir mécaniquement du DSM IV,
V ou VI, etc. Je crois que connaître la clinique psychiatrique
est la première tâche pour un psychanalyste. Dailleurs
Freud na jamais récusé le savoir psychiatrique,
tout au moins dans ses parties valables, Lacan non plus. Il faisait
remarquer, dans je ne sais plus quel séminaire, que la clinique
psychiatrique gardait sa valeur. On vous demande votre avis, vous êtes
en expertise ou en consultation, la famille vous demande votre avis,
il faut être capable de le donner. Or avec une clinique psychiatrique
bien faite, on peut répondre à beaucoup de questions quand
même. Jai eu dans le service à un moment donné
chez Leconte la petite fille dHenri Wallon, Madame Bonnemaison
qui était une femme remarquable. Je lui ai dit : « Ecoutez,
vous allez vous cassez les pieds dans le service à faire des
tests, alors je vous propose la chose suivante : « Vous
faites des bilans à tous nos malades âgés, puisquon
avait beaucoup de déficitaires âgés, et puis nous
confronterons les résultats dune bonne approche clinique
et de vos tests. » En définitive lapproche clinique
donnait autant de résultats précis et valables que les
tests faits par Madame Bonnemaison.
Mais je crois que je nai pas tout à fait répondu
à votre question, mais ce nest pas très facile
Si
vous voulez, la réponse tient simplement au niveau de ce que
jai proposé au départ de mon exposé, cest-à-dire
ce qui a été le souci de Freud tout de suite quand il
a conclu, après son effort pour asseoir la psychologie sur la
neurophysiologie naissante, que ce nétait pas possible ;
quune explication neuro-psychologique était concevable,
mais quelle nest pas accessible à notre technique
ou sous des formes extrêmement modifiées et très
particulières, pour rendre compte de ces états psychotiques.
Lacan, avec la notion de forclusion, apporte là une distinction
qui, jusquà nouvel ordre et jusquà preuve
du contraire, reste en définitive la plus satisfaisante, et celle-là
est cliniquement valable comme je le disais tout à lheure
à propos de lexemple que jai donné du malade
qui disait « Jai le
? »
et qui avait des formulations fantastiques, elle est repérable
cliniquement.
Dr Alain Cardon : Cette question, est-ce que la psychanalyse est
responsable des difficultés actuelles de la psychiatrie, on pourrait
en débattre effectivement. La question pourrait se poser aussi
de cette façon là. Tu as donné un titre « Psychiatrie
et psychanalyse ». Est-ce que cest psychiatrie avec,
psychiatrie contre ? On pourrait samuser quand même
pas mal avec cette affaire-là. Je crois quil y a des responsabilités
partagées. Je crois que la psychiatrie est tout à fait
responsable de létat derrance dans lequel elle se
trouve. Les psychiatres en sont peut être les premiers responsables.
Il faut déjà quils balaient au niveau de ce quils
ont fait avant de chercher des responsabilités ailleurs. Je crois
quil serait plus intéressant à lheure actuelle,
et cest ce que disait Dorgeuille, de souligner quaujourdhui
les plus ardents défenseurs de la clinique, de la clinique classique,
ce ne sont pas les psychiatres ou seulement de façon très
rare, mais ce sont les psychologues, les psychanalystes. Linterrogation
qui était celle de Freud, qui était celle de Lacan et
bien dautres, ces gens qui se sont penchés de façon
aussi studieuse, de façon aussi précise, aussi attentive
sur les patients et qui en ont dégagé une clinique, cette
clinique quest-ce quon peut véritablement en faire ?
Si on se place du côté dune clinique psychanalytique
ou dune clinique psychiatrique, jentends dune véritable
clinique psychiatrique, on va trouver des points de convergence tout
à fait nets. Plutôt que de chercher uniquement des oppositions
flagrantes, on va sûrement trouver des points de convergence.
Ces points de convergence, comment peut-on arriver à les faire
fructifier ? Un exemple clinique très rapide. On posait
tout à lheure la question du délire : y a-t-il
des délires qui ne sont pas psychotiques ? Très certainement.
Je suis assez étonné que face à des patients qui
ont des éléments pseudo-hallucinatoires, il faudrait aller
y voir dun petit peu plus près. On écrit, comme
ça, sans trop savoir ce que cest : automatisme mental.
Lautomatisme mental, cest quand même quelque chose
de très spécifique, de très particulier. Ceux qui
mont enseigné la psychiatrie me disaient : « Il
y a lautomatisme mental, il y a le mentisme obsédant, il
y a des choses comme ça. » Quand je trouve un automatisme
mental chez une anorexique mentale qui me dit quelle a une petite
voix qui lui demande de ne pas manger, je suis quand même assez
surpris.
Ordinairement dans la pratique actuelle, à partir du moment où
on a posé lautomatisme mental, sans trop savoir dailleurs
ce quil en est véritablement, ipso facto cela veut dire
psychose et ça veut dire neuroleptique. Cest un court-circuit.
Les psychiatres classiques faisaient des différences qui étaient
très précises, très rigoureuses au niveau des termes
quils employaient. On nemployait pas lun pour lautre.
Je crois que dune certaine façon, la psychanalyse, par
dautres voies, essaie de retrouver cela et nous donne un éclairage
sur cette clinique ; mais elle reçoit aussi de cette clinique
psychiatrique classique un éclairage, vous évoquiez le
travail qui est fait sur le Syndrome de Cotard. Un certain nombre dapproches
peuvent être reprises comme celle là. Effectivement quand
on reprend lévolution des idées de Cotard tel que
le fait G. Cacho, on a une démarche tout à fait heuristique
quon ne peut pas mettre de côté rapidement. Aujourdhui
on ne parle pratiquement plus de Cotard, les jeunes internes en ont
vaguement entendu parler mais ne savent pas trop ce que cest.
Une question que javais en vous entendant concerne ce terme très
particulier de forclusion. Il est clair que Freud y recourt essentiellement
au moment où il essaie de faire le partage entre névrose
et psychose, en sétayant sur la paranoïa, ce que va
faire Lacan aussi dailleurs. Le terme de forclusion nest-il
applicable quà la psychose, et là on va retrouver
le débat avec Follin, et aussi celui des psychoses, au pluriel ?
Peut-on transposer lélaboration que fait Lacan dans son
séminaire « les structures freudiennes des psychoses »
sur les psychoses dissociatives ?
Cl. Dorgeuille : Cest très bien votre question. Cest
quelque chose à quoi jai souvent fait objection. Dans nos
milieux, on considère très facilement que la forclusion,
cest lexplication qui vaut pour tout ce que la clinique
décrit comme état psychotique. Ça, je ne crois
pas. Je crois que ni Freud, ni Lacan nont jamais prétendu
donner une explication générale. Lacan propose sa forclusion
dans sa reprise de lanalyse de Schreber.
Quensuite il soit judicieux den faire usage dans un certain
nombre détats cliniques, sans aucun doute. Cela veut-il
dire pour autant que ça couvre tous les états pathologiques
que la psychiatrie a décrits ? Je ne crois pas, sûrement
pas.
A propos de ce que vous disiez justement, jai toujours été
étonné de létonnement de beaucoup de collègues
devant lhommage rendu par Lacan à Clérembault. Mais
cest pourtant tout simple : le postulat fondamental de Clérambault
sur lérotomanie, quest-ce que cest dautre
quune articulation signifiante qui développe tout simplement
ses conséquences logico-grammaticales sous une forme parfaitement
rigoureuse ? Cest dune compatibilité parfaite
avec les élaborations de Freud et celle de Lacan ensuite. Vous
avez là un point de coïncidence qui est tout à fait
extraordinaire et qui justifie lhommage rendu à ce type
extraordinaire quétait Clérambault. Cest dune
richesse considérable, les écrits de Clérambault.
Du point de vue de la formation des psychiatres, il vaut mieux lire
ça que 36 revues de psychiatrie, cest bien plus utile.
Mais il y a aussi dautres auteurs comme le petit livre de
Séglas sur les troubles du langage, cest tout à
fait remarquable, ou « La pathologie de limagination »
de Dupré que personne ne lit : au niveau doctrinal ça
ne va pas très loin mais au niveau de la connaissance de la clinique,
il y a un échantillon de types cliniques tout à fait remarquable.
A. Cardon : Mais alors pourquoi les jeunes psychiatres et leurs
formateurs ne font pas appel à ces ouvrages ? Il y a bien
un problème dans le fait que ce nest pas cela quon
lit.
Cl. Dorgeuille : Effectivement ce nest pas ça quon
lit. Je disais tout à lheure que dans le service, on faisait
des réunions tous les samedis matins en suggérant des
lectures aux internes parce que nous étions affolés devant
la prolifération de textes, très souvent dune considérable
médiocrité et en se demandant comment les internes se
débrouillaient dans la mesure où il ny avait plus
denseignants et denseignements officiels de la psychiatrie,
ils étaient obligés de se débrouiller tous seuls.
Donc on leur faisait des suggestions de lecture et on discutait du bouquin
quils avaient lu le samedi matin. Evidemment on orientait les
suggestions. On leur proposait des textes qui nous paraissent valables
du point de vue de leur formation bien entendu.
A.Harly : Je pense quon a un peu avancé et quon
pourrait lors dune prochaine visite poursuivre ce débat.
Ce que vous avez pu nous apporter ne peut que nous encourager à
envisager un certain nombre de ponts entre la psychanalyse et la psychiatrie.
Cl. Dorgeuille : Les relations restent de toutes façons,
je dirais, impératives presque. Dabord parce que, quest-ce
qui peut soutenir un psychiatre dans lintérêt porté
au « bonimentage » dun malade mental ?
Cest évidemment la référence à une
élaboration qui donne au langage une place essentielle dans le
fonctionnement psychique. Dautre part, et cest pour ça
que jai cité mon observation en dernier, pour montrer à
quel point les analogies entre ce que racontait ce malade et ce que
Lacan pouvait élaborer autour du nud Borroméen,
si on essayait de les confronter, faisaient problème. Quel est
celui qui délire le plus ? Si je puis dire
A.Harly : Cela supposerait un long développement effectivement
pour apprécier à partir de quoi une théorie peut-elle
être donnée comme délirante ou pas. On pourrait
se souvenir en tout cas de lindication de Freud où il dit
avoir réussi là où le paranoïaque échoue.
Le système paranoïaque, il me semble, tend toujours vers
une totalisation. La psychanalyse avance par un travail de symbolisation
de limaginaire du réel, sans pour autant chercher à
boucher, à suturer la béance de lEtre et en prenant
en compte la part du non-sens ; cest en cela, entre autre,
que son effort théorique se distingue de celui du paranoïaque.
Je propose quon arrête là en remerciant vivement
Claude Dorgeuille pour tout ce quil nous a apporté aujourdhui,
ainsi quAntoine Branchu pour sa participation et ses questions.
***
P.S. : Transcription non revue par lauteur.
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