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Le nom propre, fonctions logiques et inconscientes

Conférence de  Gérard POMMIER organisée par l’ EPCO

Le 7 février 2015 à Poitiers

 

Josseline Touchard

Nous accueillons aujourd’hui Mr Gérard Pommier qui est venu nous parler de son livre sur la nomination ou plus exactement sur le nom propre, fonctions logiques et inconscientes. Gérard Pommier est psychanalyste à Paris, psychiatre, professeur émérite des universités, membre d’espace analytique et auteur de nombreux ouvrages.Les discutants seront Jean-Jacques Lepitre, psychanalyste membre de l’ALI, qui exerce à Limoges et Marie-Christine Forest, psychanalyste membre de l’ALI et qui exerce à La Rochelle.

Gérard Pommier

J’ai écrit ce livre parce que le nom propre est le grand absent des élaborations de Freud. On repère bien les passages où il lui manque une théorie du Nom Propre. C’est qu’à son époque, il n’existait pas de recherche sur le nom propre comme il en existe aujourd’hui. Le bagage théorique en linguistique à l’époque de Freud était relativement faible. Les distinctions entre noms propres et noms communs, qui sont maintenant assez raffinées, assez élaborées, n’existaient pas. Dans l’œuvre de Freud, il y a des points qui restent en blanc où l’on voit bien qu’il manque une théorie du nom propre.

 Dans la métapsychologie sur la théorie des pulsions, par exemple, pour qu’il y ait refoulement des pulsions, il faut un sujet qui refoule. Si ce sujet n’a pas de nom auquel se raccrocher, quand il refoule une pulsion, il  se refoule avec elle,  autrement dit il se jette dehors avec elle, comme on dit qu’on jette le bébé avec l’eau du bain. Cela peut paraître bizarre de dire ça, mais ça n‘est pas bizarre du tout, c’est ce qu’on appelle l’hallucination. D’une façon ou d’une autre, quand le sujet se voit lui-même agir de l’extérieur, du dehors, comme s’il était extérieur à lui-même c’est qu’il n’a pas eu ce recours du nom auquel se raccrocher comme le point d’impact, le point d’accroche à partir duquel opére le refoulement.  Donc une théorie du nom propre manque  à la théorie de Freud.

On réalise bien l’apport fondamental de Lacan, avec la question de la forclusion du nom du père qui de son aveu même a comme background, comme arrière fond, les découvertes de  Levis Strauss sur le signifiant zéro, totem qui permet l’ensemble des échanges symboliques. A partir de cet apport, on perçoit l’immensité des territoires qui sont à découvrir en élaborant davantage les théories proprement psychanalytiques concernant le nom propre.

 Et ce d’autant plus, comme je l’ai dit, que depuis Freud il y a eu une évolution théorique importante  avec la linguistique et certaines formalisations destinées à éradiquer la valeur même du nom propre comme par exemple les théories de Russel qui cherche à réduire le nom propre à l’ensemble de ses qualificatifs (au lieu de dire Socrate, on dit l’homme qui vivait en Grèce en telle année, etc.). A la suite du structuralisme, c’est tout un mouvement qui tend à désacraliser ce qui est de l’ordre du nom propre pour le mettre au service d’une structure prédéterminée qui gomme sa valeur de nom propre.

 Chez Lacan lui-même il y a eu un certain degré, non pas d’indécision, mais un double aspect qu’il faut absolument relever. Le structuralisme a quelque chose de mécanique qui oblitère complètement la dimension du sujet. Si tout est déterminé, comme c’est le cas par exemple dans le structuralisme de Levi Strauss ou d’autres formes de structuralisme, le sujet n’a plus aucune espèce d’autonomie. Il y a non pas cette ambiguïté chez Lacan mais cette dualité qui fait que le propre du sujet barré, c’est d’être d’un côté entièrement déterminé - à travers des formules comme celle qui m’a été rappelée tout à l’heure « le signifiant représente le sujet auprès d’un autre signifiant » - car s’il n’y a que ça, il n’y a plus de sujet, le sujet est entièrement déterminé entre deux signifiants - et de l’autre côté, d’être un sujet divisé.  Le structuralisme propre à la psychanalyse, laisse au sujet sa liberté et son autonomie et c’est heureux, parce que si tout était déterminé, la psychanalyse au fond ne servirait à rien, tout serait écrit à l’avance par des signifiants préexistants. Cette question de la division du sujet est donc tout à fait essentielle pour comprendre le structuralisme psychanalytique.

 Et il y a une nécessité de réfléchir à cette question du nom propre à partir duquel s’affirme l’autonomie subjective, une autonomie subjective obligatoire, une position de liberté conditionnée à un choix éthique, j’y reviendrai plus tard. C’est donc dans l’idée d’approfondir et ce qui manquait à la théorie de Freud et ce qui était tellement nouveau dans l’œuvre de Lacan,  que j’ai amorcé mon travail en commençant par réfléchir à une histoire du nom propre, une histoire qu’il est important d’avoir en tête parce qu’il en va de cette question comme de tout ce qui concerne l’histoire humaine, il y a toujours la possibilité de faire un parallèle entre phylogénèse et ontogénèse. Les problèmes qui se retrouvent dans l’histoire de l’humanité se retrouvent semblablement dans l’histoire de chaque sujet et  se répètent. Un animisme premier, un totémisme, une forme de polythéisme enfantin avec des esprits partout : l’âme de la chaise, l’âme de la chambre, la peur du noir, le loup sous la chaise, correspondent à un certain état religieux de l’humanité. De même que le passage par des phobies enfantines se retrouve tout à fait dans le rapport de l’homme  totémique à son totem et se résout dans l’enfance œdipienne par la prise du nom propre qui permet de les symboliser dans un sens actif, agressif, guerrier, car tel est le symbolique qui n’est pas du tout une espèce de construction en carton-pâte qu’il faudrait absolument respecter.

 Toute époque a ses modes de symbolisation et la nôtre, comme les autres, en invente de nouvelles formes à  force de combats et de larmes. Le symbolique, il faut le créer sans cesse.

Le symbolique opère en particulier par la prise du nom dont on trouve différentes formes dans l’histoire en fonction du rapport de chaque époque au religieux. Le religieux qui est une forme secondaire, en carton pâte en quelque sorte, de fixer le symbolique, de manière plus ou moins rigide, en l’occurrence de manière extrêmement rigide dans les sociétés totémiques. Un homme qui épousait une femme d’un autre clan, d’un autre totem, était passible de mort immédiatement. Notre symbolique n’a heureusement plus rien à voir avec le symbolique des sociétés totémiques.

 Comment y fonctionne la nomination ? Et bien, chaque homme y prend le nom de son totem. Or qu’est ce que le totem en question ? C’est une façon de symboliser, c’est à dire de métaphoriser le parricide. Qui est occasionné par quoi ? Par un rapport tout à fait étroit avec ce qu’on peut appeler en raccourci le désir du père et ce que ce désir du père comporte d’incestueux. Si le père est totémisé c’est parce qu’il représente un danger incestueux. Pour le dire autrement :un danger incestueux est causé par le désir du père.

 Vous remarquerez l’ambigüité du génitif : le désir du père. Le désir du père ce n’est pas simplement le désir du père pour ses enfants, ce qui n’arrive que très occasionnellement. Ordinairement, c’est  refoulé par la plupart des pères. Mais prioritairement nous avons  le désir universel des enfants pour leur père. Ce qui est tout à fait différent. Avec les faits divers on a l’impression que le désir incestueux va du père ou des parents aux enfants. Alors que prioritairement il va des enfants aux parents, au père en particulier en tant qu’il est introducteur du désir comme désir sexuel. Le désir de la mère n’est pas à proprement parler sexuel. Le désir entre une mère et son enfant est différent: il y a une phobie spontanée de l’inceste avec la mère qui n’est pas érotique au sens de la différence des sexes. Le désir incestueux ne vient qu’avec l’imposition de ce désir du père. Or c’est un désir qui est mortel.

 Le désir de faire l’amour avec son propre père comme c’était le fantasme par exemple de l’homme aux loups ou de l’homme aux rats, fantasme féminisé qui introduit au complexe d’œdipe auto-normé, cela s’appelle selon une formule classique l’œdipe inversé, c’est ça le désir du père. Et il est mortel parce qu’il fait mourir avant le début de sa propre vie : désirer faire l’amour avec son père, c’est se situer soi-même d’avant sa propre naissance. Donc le vertige, le traumatisme de l’inceste c’est ça. C’est le vertige d’être à la place de sa mère, par exemple, et de mourir d’avant sa propre naissance.

 Il y a donc un danger extrême avec ce désir du père qui commande le vœu parricide et la totémisation du père. Et l’ambivalence à l’égard du père.  Le père dont je parle là, c’est le vrai père, le père du désir, le père du totem. Ceux qu’on dit primitifs portent le nom de leur totem et pas du tout de leur géniteur, le géniteur ça peut être un brave homme plus ou moins reconnu, on peut l’appeler « papa » mais le vrai père, c’est le père du totem.

 Est-ce que ça varie dans les religions qui suivent ? Pas tant que ça. Dans le christianisme, le vrai père, c’est le père qui est aux cieux qui est un père bien mort, deux fois plus mort que le père totémique. C’est un père bien mort et Marie a fait l’amour avec ce père-là. Le christianisme n’est pas si loin que ça des sociétés totémiques. Un festin totémique se produit à la messe tous les dimanches, on dévore le père avec l’hostie, un petit peu de vin, le sang du Christ. Ainsi quand on parle ce qu’il y a de mystérieux dans le festin totémique inventé par Freud, le mythe de la horde primitive, on parle d’un élément de notre culture, d’une réalité de la vie de chaque enfant qui invente dans ses cauchemars un père tout à fait analogue.

Le désir du père est à la racine du vœu parricide à partir duquel le père est spiritualisé et n’est plus qu’un nom du père que ce soit le père de la tribu, le père du clan ou le père de notre nom patronymique. C’est le désir incestueux du père qui est à la fois fondateur de la structure, fondateur du vœu parricide et de l’interdit de l’inceste parce que l’interdit de l’inceste, loi universelle, n’est pas une loi immanente. Elle ne tombe pas du ciel ou bien, si, elle en tombe, à condition que le père y soit toujours, sous une forme éternisée.

 Il y a donc ce mouvement  qui concerne essentiellement le père et qui a fondé ce qui existe, ce qui a existé et qui est en voie de profonde transformation dans l’actuel de nos sociétés et qui s’appelle le patriarcat. La définition du patriarcat, c’est  en quelque sorte : tous les hommes sont des fils. La paternité, les hommes n’y accèdent que dans la mesure où comme fils, ils veulent cesser d’être sous le coup du désir du père, en étant père à leur tour. Ce sont toujours des fils, plus ou moins gentils garçons, mais ce sont des fils. Ils deviennent pères, au nom du père qu’ils spiritualisent, c’est à dire au nom d’un symbole religieux, le nom en effet de leur totem, le nom de leur lignée, le nom du père tel qu’il s’est présenté sous la forme de ce que je viens de définir comme le patriarcat. 

S’il nous faut souligner que notre époque est celle de la baisse d’influence  du patriarcat, cela ne veut pas dire que la fonction paternelle disparait, ni que les papas soient plus indignes que ceux d’avant, mais actuellement, ils sont sommés de reconnaître qu’ils ne sont que des fils et qu’ils ne sont pas à même de faire la loi au nom du père, car ce n’est jamais le père qui fait la loi. C’est le père mort qui fait la loi, c’est tout à fait différent. La loi, c’est la loi intériorisée de la culpabilité d’avoir à penser le parricide. C’est une loi interne, éthique et solitaire.  C’est l’intériorisation de la culpabilité par les fils qui fait loi, leur permettant de se prendre pour des pères, au nom du père mort, tel qu’il était symbolisé par les religions en d’autres temps, avant que le discours de la science ne montre que rien ne tient du pouvoir qui fut prêté à Dieu. La causalité n’est plus divine mais scientifique. A partir de ce moment là, le patriarcat amorce sa descente. Encore une fois, cela ne veut pas dire que les papas soient plus indignes, mais là je viens de démontrer ce qu’il en est d’une lignée patriarcale et sur quoi elle s’appuie par rapport à la question de la nomination du nom propre, nom du totem, nom pris au totem.                                         

Il existe aussi des sociétés matriarcales, il en existe un grand nombre au Mozambique, en Amazonie. C’est sur les sociétés matriarcales d’Amazonie que Lévi-Strauss a fait ses études et qu’il en a tiré l’idée du signifiant zéro, si importante. Il en existe aussi en Chine, dans la société des Na et des Mosso. Dans ces sociétés, à l’époque, le mot  père semblait ne pas exister  dans la langue. Les géniteurs étaient exclus de la maison, la maison étant tenue par les femmes, par les mères plutôt que par les femmes. Les femmes étaient en réalité des filles qui avaient leur liberté dans la maison. Elles faisaient venir leurs amants dans la maison mais le géniteur était complètement inconnu et on ne prononçait pas non plus quoique ce soit qui ressemblât au mot père. Donc en apparence, c’est le matriarcat parfait. Le fait que le mot père semblait ne pas exister dans la société des Mosso pouvait remettre en cause toute ma carrière ! Alors j’ai pris l’avion pour aller voir, car c’était angoissant tout de même ! En réalité, le signifiant père existe, les pères sont tout à fait reconnus mais ils sont tabous. Prononcer le mot père, c’est comme de dire merde : on ne dit pas merde en public, sauf que dans ce cas, c’est encore plus strict.  Au Canada, si vous dites Nom de Dieu en public, c’est puni d’une amende ! Enfin, plus maintenant. Mais dans l’ancien régime, les mots tabous, il ne fallait pas les prononcer. Dans le cas des Mosso, les anthropologues ont pris un tabou pour une inexistence. Ce que l’on peut dire de ces sociétés matriarcales, c’est qu’elles ont poussé d’un cran plus loin que les nôtres, la spiritualisation du père. Nous, nous avons commencé par totémiser le père et comme c’était insuffisant, nous avons spiritualisé les totems et c’est la naissance du monothéisme, repoussant plus loin, au ciel, un Dieu sans nom et sans forme.

C’est l’angoisse de l’interdit de l’inceste qui conduit à spiritualiser toujours plus la figure du père, c’est à dire, à le faire chuter davantage. Notre société n’est pas à un moment particulier de la chute du père. Le père, on a l’habitude de le voir se casser la figure, à toutes les générations. Les romains s’en plaignaient déjà. Horace disait : « Les fils sont pires que les pères qui étaient eux mêmes pires que les grands pères… » Notre société n’est pas différentes des autres à cet égard. La spiritualisation du père doit être constante à cause de l’angoisse de l’inceste, comme loi absolument universelle et loi dont on voit bien qu’elle est une loi du langage, puisqu’elle est tributaire de la question de la nomination du totem. Or la nomination du totem a totalement changé de régime avec la naissance du monothéisme qui consiste à abattre des idoles et des totems qui avaient encore un nom, qui avaient forme humaine, vivaient dans la cité et participaient de la vie collective. Avec le monothéisme, changement de régime, Dieu n’a plus  de nom. On a l’impression que Dieu est le nom de Dieu, mais Dieu est le nom d’un sans nom. Dieu n’a que des qualificatifs, Yahwé, El Hohim, El Shadaî. Mais le nom de Dieu lui même, on ne peut pas le prononcer. Dieu, c’est le retour du refoulé du parricide, pour vous donner une définition métapsychologique. Or avant le monothéisme, les noms étaient attribués en fonction de la filiation patrilinéaire. C’est elle qui commandait au départ l’attribution du nom en tant que nom de l’ancêtre,  pour payer la dette des fils à l’égard des pères, qu’ils avaient envoyés au ciel. 

Vous comprenez le cheminement de la culpabilité qui fait que les hommes sont beaucoup plus angoissés que les femmes à l’idée de donner leur nom à leurs enfants. Une femme, peut apporter à l’enfant le lien à son père, mais son père, après tout, plus elle prend de la distance avec lui, mieux ca vaut. Il y a une angoisse masculine beaucoup plus violente à l’égard de la donation du nom pour payer la dette à l’égard de l’ancêtre, le parricide n’est pas orienté de la même façon, coté masculin et côté féminin. Les femmes, ce n’est pas qu’elles n’aient pas de vœu parricide, bien au contraire et il peut être plus affirmé que pour les messieurs, mais il se résout dans leur jouissance exogame, c’est à dire dans ce qui s’accomplit en dehors de la famille, en rupture avec leur rapport au père, qui est délégué à cet égard à l’homme qu’elles choisissent, qu’elles désirent. Donc, je dirais qu’il existe une nécessité psychique beaucoup plus grande sous le régime patriarcal pour les hommes de donner leur nom, le nom de leur totem.

Prenons l’exemple historique de la société romaine. Vous y avez les tria nomina,  trois noms qui étaient attribués à chaque enfant.  Le nom de l’ancêtre, de la lignée de la famille ; le prénom qui était donné par le parent immédiat ; et le surnom qui était acquis grâce aux faits d’armes, aux éléments biographiques de la personne en question ou témoignait d’une caractéristique importante : César, né par césarienne, Philippe Le Bel, beau garçon, etc. Le tria nomina est un système que l’on retrouve dans tous les systèmes totémiques, ou ce qui leur fait suite immédiatement c’est à dire au polythéisme dans notre culture. Vous voyez bien le bouleversement qu’amène le monothéisme, qui nait en abolissant les idoles et en abolissant le culte des morts. Il faut avoir ça en tête, ça c’est le premier commandement : « Tu n’aimeras que moi », c’est vraiment les idoles qu’on abat. Le retentissement sur le nom propre, c’est que les enfants sont sacrés au nom d’un Dieu qui n’en a pas. A l’église, les enfants ne prennent qu’un seul nom, puisque désormais le culte des morts est interdit. C’est la première chose qui s’impose puisque c’est la conséquence de la  fin du polythéisme.

Vous comprenez bien que c’est commandé par l’interdit de l’inceste. C’est cela le moteur psychique profond de l’histoire. De nom, il n’y en a plus qu’un seul ; pendant plus de 10 siècles, depuis le début du monothéisme jusqu’en 1200, 1300, les gens ne portaient qu’un prénom en France et en Europe. Cela posait des difficultés d’état civil et dans l’usage, un retour des surnoms va s’amorcer. Mais ce retour s’amorce aussi pour des raisons psychiques profondes puisqu’un culte des morts s’est maintenu en dessous du monothéisme ; alors pour respecter ce culte des morts, on continuait à donner aux enfants le surnom de leurs parents, pour les honorer, donc pour payer la dette. Et ces surnoms ont fini par fonctionner comme de nouveaux noms patronymiques, après le XIIème, XIIIème siècle et après les Edits de Villers-Cotterêts avec François 1er qui a légalisé l’emploi des surnoms comme noms propres, rétablissant ainsi les tria nomina. Mais François 1er lui-même s’est bien gardé de s’appliquer cette règle, il a continué à s’appeler François et il ne s’est pas inventé de surnom – il s’est numéroté. Rétroactivement, par exemple, au moment de couper la tête de Louis XVI, on lui a inventé un nom de famille, Louis Capet, invention fantaisiste car on aurait pu maintenir son prénom comme nom. En effet, notre prénom est notre véritable nom. On ne peut pas vivre sans notre prénom. On peut vivre en changeant de patronyme, mais changer de prénom, ce n’est pas possible. C’est le premier nom d’appel, qui assure une subjectivité. C’est le lieu de l’appel premier, nécessaire en métapsychologie pour comprendre que l’acte de refoulement des pulsions est un acte subjectif, accroché à un certain espace-temps. Notre prénom est notre véritable nom, notre nom le plus intime, le plus proche de nos amours, de nos façons d’être dans la vie. Dans les pays de culture religieuse encore un peu marquée, on appelle facilement les gens par leur prénom. C’est une erreur de penser qu’il s’agit d’un acte de familiarité. Quand je voyageais dans des pays latino américains, je trouvais que les latino-américains étaient bien familiers et bien pas du tout, ils appellent simplement les autres par leur prénom, ce qui pour l’église est le vrai nom.

On voit donc le changement important qui s’est accompli depuis la naissance du monothéisme. Tout ce mouvement, cette dynamique qui n’est pas achevée, est conditionnée par cet élément si problématique du désir du père, que j’ai essayé de définir en premier lieu, comme étant le moteur secret de cette histoire qui éclaire ce qu’est cette loi universelle et vérifiable qui s’appelle l’interdit de l’inceste.

Maintenant, je voudrais aborder les différences importantes pour l’usage de la langue, et notamment la différence qui existe entre le nom propre et le nom commun, plus exactement les noms communs. D’abord, il est vrai que les premiers noms propres sont fabriqués avec des surnoms, même les prénoms ont été fabriqués avec des surnoms, simplement nous avons oublié leur étymologie. Les prénoms qui viennent de la Bible ou de l’hébreu, nous avons oublié leur étymologie mais Ewa pour prendre le premier prénom féminin, ça veut dire « mère de tous les vivants », ce qui est une incroyable contradiction parce que quand elle a été tirée non pas de la côte mais du côté d’Adam selon la traduction la plus exacte, elle ne pouvait être mère de personne naturellement puisque elle est femme avant d’être mère, donc ce nom est celui d’un baptême rétroactif. En tout cas, le nom « Ewa » a une signification, même chose pour Adam d’ailleurs, qui signifie « fabriqué à partir de la terre » ou quelque chose comme ça.

Mais nous avons complètement oublié que nos noms et nos prénoms ont cette origine qui signifiait quelque chose, ils ne veulent plus rien dire parce qu’ils sont les symboles de la transmission, les symboles du parricide et de la culpabilité qui s’en suit, ce sont pas des signifiants, thèse que j’avance, ce sont des symboles. Les noms propres ne sont pas des signifiants, preuve en est que vous ne trouverez jamais de noms propres dans un dictionnaire, contrairement aux noms communs qui se définissent par d’autres noms communs ; si l’on en croit Saussure, c’est une acception bien plate de la langue, ils se définissent uniquement par un autre signifiant, on peut donc les trouver dans un dictionnaire où ils sont définis l’un par l’autre. Ils marchent toujours au moins par paires mais en réalité à l’infini. Un dictionnaire est bouclé sur lui-même. Là, vous voyez bien la différence entre nom propre et nom commun, différence facilement vérifiable si vous avez un dictionnaire sous la main.

Quel rapport peut-il y avoir entre nom propre et nom commun ? C’est important de l’établir. Vous connaissez peut-être cette tentative logicienne de Russell et d’autres, comme Frege, d’arriver à quantifier, à tout mettre sous forme iconique en quelque sorte, dans un langage frégéen, qui éliminerait complètement la fonction du nom propre qui est la fonction du sujet. C’est dire que le nom propre est le symbole, la métaphore, non pas du père mais de la subjectivité qui s’empare du nom du père, ce qui n’est pas exactement la même chose parce que si on dit les choses dans ce sens-là, on voit bien que le sujet qui prend son nom est coupable et a besoin de s’expliquer en utilisant des noms qu’il définit par d’autres noms. Voilà le rapport, l’articulation obligée entre prise du nom propre et nécessité de parler. L’enfant qui prend son nom doit parler pour s’en expliquer. Je le formule d’une façon un peu raide parce qu’il existe plusieurs modalités de cette musique de la parole, mais je le fais pour bien dégager que telle est la clé de voûte de la parole, son point de capiton pour reprendre un terme utilisé par Lacan. Ce qui capitonne la phrase, c’est ce point non visible puisque le nom du père parricide n’est pas prononcé. C’est un point non visible dans une phrase qui fait que toutes les phrases sont scandées.

Dire que le nom propre est un symbole, permet de comprendre que cet acte parricide est nécessaire à l’avènement du symbolique proprement dit. Le symbolique c’est une notion très synthétique employée par Lacan qui comporte à la fois l’acte parricide et l’emploi des mots dont je viens de parler, des signifiants. Les signifiants ne sont pas le symbolique à eux seuls, les signifiants ça peut être une musique qui tue celui qui les emploie, ça peut être délirant, ça peut être un délire tout à fait meurtrier. Pour comprendre la fonction du symbolique, il faut s’intéresser à ce point de capiton non visible. Ce n’est pas un point zéro, comme l’avait pensé d’abord Lévi-Strauss. C’est encore une métaphore de dire « zéro » même si c’est une métaphore puissante et c’est bien la raison pour laquelle l’emploi du zéro a été prohibé en ère monothéiste jusqu’au XIème  siècle. Le zéro, symbole du rien, du vide, que recouvre-t-il en réalité ? Il recouvre le parricide. Donc, c’est justement la chose à ne pas dire au même titre que le nom de Dieu. Impossible de prononcer le nom de Dieu et interdiction d’écrire le zéro qui était connu par les mathématiciens arabes qui eux-mêmes l’avaient piqué aux Hindous. C’est une suite d’erreurs qui a introduit le zéro dans la culture occidentale.

Dire que le nom propre est une métaphore, c’est une approche douce en quelque sorte, diluée dans la linguistique, de l’acte qu’il ne faut pas dire c’est-à-dire l’acte parricide ou bien l’acte iconoclaste fondateur du monothéisme ou bien le geste cartésien qui ramène Dieu aux proportions d’un principe raisonnable.Il y a donc cette progression qui permet de bien voir l’articulation nom propre/nom commun, et cette nécessité de parler qui est tellement importante dans notre pratique parce qu’elle permet d’abord de bien définir ce que c’est que le symbolique, ensuite de ne pas en faire un mésusage, de ne pas croire qu’il s’agit des coutumes de notre époque plus que celles d’autres époques. Le symbolique n’a rien d’une dimension pacifique. Le symbolique est violent, violent à l’égard de ceux qui y habitent et encore plus violent à l’égard de ceux qui vivent dans un autre symbolique, avec toutes les conséquences que l’on sait.

Après ces précisions importantes au sujet de l’articulation entre noms propre/noms communs, je voudrais en venir à ce qui concerne la subjectivité de toute personne prise dans une culture, concernant le don et la prise du nom propre.  Evidemment, il y a ces trois différences dont j’ai parlé tout à l’heure qui sont importantes à comprendre : le patronyme est donné, c’est obligatoire, le prénom est choisi et le surnom est le résultat des actes, des exploits ou de ce qu’on s’est choisi soi-même dans la vie.

J’allais dire que le prénom est donné par la mère. Ce n’est pas vrai naturellement, les 2 parents choisissent, se disputent éventuellement pour le prénom, se mettent d’accord, etc. Mais je dis quand même que le prénom est donné par la mère parce qu’il va fonctionner comme pare-excitation de la jouissance maternelle, c’est-à-dire au risque qu’encourt l’enfant d’être absorbé, d’être avalé par la demande maternelle. En cela, on peut dire que le prénom, notre véritable nom, ce que nous avons de plus intime est lié à la question de l’amour maternel. Il y a peu d’exemples d’enfants qui récusent leurs prénoms, tout du moins lorsqu’ils sont enfants, évidemment plus tard dans la vie, il arrive souvent que des jeunes femmes, plus souvent que des jeunes hommes,  se choisissent un autre prénom parce que le leur ne leur convient pas ou leur paraît un peu inadapté aux nécessités soit de la séduction, soit de l’excès de séduction. Donc, ça arrive qu’il y ait des changements de prénoms. Mais en tout cas il y a une nécessité absolue d’avoir ce prénom comme nom d’appel, parce que le nom d’appel protège. A partir du nom d’appel, il est possible, comme je l’ai dit tout à l’heure, de refouler les pulsions tout en étant soi-même, tout en gardant je dirais son autonomie propre par rapport au refoulement, et de ne pas se jeter dehors en même temps que les pulsions sont rejetées.

La prise du patronyme dépend des aléas du complexe d’Œdipe, c’est beaucoup plus tardif la question du patronyme. Elle dépend du rapport au père. Selon le rapport de rivalité au père, le rapport plus ou moins incestueux au désir du père, et bien le nom patronymique sera pris ou récusé. Des enfants récusent leurs noms patronymiques même assez petits, ils n’en veulent pas, il ne leur plaît pas, il leur fait du mal, ils n’aiment pas le prononcer, ils n’aiment pas le décliner, ça s’entend même pour beaucoup d’adultes. Il arrive quand une personne me téléphone pour me demander un rendez-vous et que je lui demande son nom, alors la personne raccroche : est ce une impossibilité de formuler le nom propre ou un violent désir de changer de nom propre ?

Pourquoi est-ce que le nom propre peut être récusé ? Parce qu’il a un sens trop incestueux, trop marital en quelque sorte, qui fait que cette  récusation s’impose.

Est-ce que je suis en train de parler de cas pathologiques ? Pas du tout. Ca a été le cas pour la plupart des femmes, immémorialement. Depuis la Révolution Française par exemple, les femmes n’ont jamais été obligées par la loi de prendre le nom de leurs maris. Dans la loi, elles continuaient de porter leurs noms de famille et l’usage voulait qu’on ajoute le nom du mari, mais ce sont les femmes qui ont tenu dans l’usage et au bénéfice de leur jouissance exogamique à ne plus porter le nom de leurs pères parce que le désir du père leur cassait la tête, il était trop marital.

Alors, à notre époque, ça s’impose déjà beaucoup moins dans la mesure justement où la puissance du patriarcat se desserre, dans cette mesure les femmes peuvent oublier le nom de leurs pères, ou se l’approprier. Depuis la Révolution Française, depuis 2 siècles au moins, la coutume était que les femmes voulaient porter le nom de leurs maris, comme signe d’exogamie, au bénéfice de leur jouissance, en somme.

On voit bien que le nom propre, il n’est pas suffisant qu’il soit donné, qu’il faut encore qu’il soit pris, il s’agit de deux actes tout à fait différents.

Le fait de s’être vu donner, de recevoir un nom, implique une dette. Dette qui va amener à avoir des enfants, à signer des œuvres, à communiquer quelque chose de ce nom, à transmettre quelque chose avec ce nom, comme véhicule de la dette. Donner, recevoir, rendre : ceux qui connaissent un peu l’anthropologie française, auront reconnu le paradigme de Marcel Mauss. L’article de Mauss sur le don est une véritable merveille d’intelligence et montre bien quelque chose qui se rapporte directement à ce que je viens de dire à propos du nom propre et de son appropriation.

On voit bien, comment d’une manière immémoriale, d’une manière structurale - c’est là tout l’intérêt du structuralisme psychanalytique - comment la subjectivité intervient dans ce rapport de réciprocité : donner, recevoir, rendre. Si on n’introduit pas la subjectivité dans ce rapport, dans le fait qu’il n’est pas suffisant que le nom propre soit donné mais qu’il faut qu’il soit pris, et si on ne voit pas ça et bien la question de l’autonomie subjective devient extrêmement problématique.

Ce donner, recevoir, rendre qu’on voit à l’œuvre pas seulement dans le fait d’avoir des enfants ou de signer des œuvres comme j’ai dit tout à l’heure, mais aussi de manière originelle, ce qui prouve l’autonomie subjective, ce qui étonnera peut-être ; beaucoup de psychanalystes et même certains passages de Lacan pourraient laisser penser à une détermination absolue du sujet par l’histoire, par les signifiants, par les parents, etc, et bien, ce n’est pas le cas du tout.

Je voudrais donner une preuve majeure et universelle de l’autonomie subjective pour l’être le plus démuni qui soit : c’est l’invention universelle par tous les enfants du nom propre de leurs parents sous la forme de « papa » et « maman ». Vocables universels, puisque dans toutes les langues du monde, les enfants inventent le même symbole qui n’est pas, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, un signifiant, mais un symbole forgé avec de la pulsionnalité sonore, avec de la musique, avec la voyelle la plus ouverte le a et la consonne la plus fermée le m ou la plus explosive le p.

Avec « papa » et « maman », vous avez les 2 signifiants de la langue bébé, de la langue des nourrissons, de la langue de la nursery qui sont des mots de la langue universelle, inventés à titre de réciprocité pour le don qu’ils reçoivent de leurs propres prénoms.

A, la voyelle la plus ouverte, c’est-à-dire celle de la jouissance, m, la consonne la plus fermée, c’est-à-dire celle qu’on peut prononcer la bouche fermée, la bouche pleine plutôt si vous voyez ce que je veux dire : avec un biberon dans la bouche, on peut encore dire m. Et p, la plus explosive, c’est-à-dire celle de l’expulsion comme étant la consonne qui concerne le terme exécré de papa. J’exagère parce que c’est plutôt marqué par l’ambivalence bien sûr, on a besoin de sa présence justement pour symboliser le loup qui limite cette jouissance du a. Sinon cette jouissance de l’ouverture totale ouvre au risque d’une perte dans la demande maternelle.

Les mères retournent sur leur enfant leur propre pulsion infantile et donc elles s’apitoient sur leur enfant mais c’est leur enfant qui les instrumentalise. Les mères ne sont pas des monstres ni des crocodiles, la lecture souvent trop hâtive qui est faite de certains passages de Lacan laisserait penser cette idée baroque que le père viendrait mettre un bâton entre les mâchoires de l’affreux crocodile maternel. Le transitivisme est important à repérer parce que les mères sont des femmes avant d’être mères et des sujets également. Il n’y a pas de « La mère », ça n’existe pas « La mère », il existe toutes sortes de mères, il existe des mères comme Médée, il existe des mères qui ne supportent pas leur maternité, il existe des mères qui par transitivisme s’identifient à leur enfant, il ne faut donc pas faire trop de généralités là-dessus.

J’insiste beaucoup sur cette universalité des vocables « papa » et « maman » forgés à partir de la pulsionnalité de certaines consonnes et de certaines voyelles et qui constituent des noms propres inventés en toute solitude par chaque enfant pour appeler leurs parents.

Ce sont des noms propres à part entière, si j’ose dire, qui sont les précurseurs de tout ce qui va se développer par la suite comme trilogie du nom propre, telle que je l’ai développée et qui précède la question de ce qui est donné en premier. La seule chose librement donnée c’est l’intimité du prénom, notre vrai nom, ça c’est le choix sur lequel se sont évertués les parents, auquel ils donnent volontairement ou pas, un sens plus ou moins destinal. Une mère qui appelle sa fille Bécassine, ce n’est pas la même chose que si elle l’appelle Marilyn, évidemment, y a des promesses de séduction, y a beaucoup de promesses comme ça qui sont faites à travers les prénoms, c’est incontestable. Les choix qui tracassent tous les parents ont incontestablement une valeur destinale, mais il ne faut pas perdre de vue que la première chose que fait un enfant en naissant c’est de dire non à tout ce qui lui est promis...Ce n'est pas parce qu'un garçon s'appellera Alexandre qu'il sera un grand guerrier, heureusement pour l'ordre public ! Ce n'est pas parce qu'une fille s'appelle Marie qu'elle restera vierge très longtemps. Les parents peuvent rêver autant qu'ils veulent de la valeur destinale des noms qu'ils donnent à leurs enfants ça ne préjuge évidemment de rien. Mais ça donne des idées effectivement.

Les gens qui ont à faire aux enfants se posent la question de cette valeur destinale, que ça peut représenter une identification à ce qui est programmé à l'avance, ce qui rend à coup sûr malade, ne serait-ce que parce que c'est aliénant : donc identification au symptôme dans la lignée précisément de cette obéissance passive à la prise du nom, ou bien au contraire, activité de la prise de nom propre. Ceci nous donne une excellente ligne de partage de ce qui est promis par la cure analytique : passer de l'identification au symptôme à l'identification au nom propre c'est-à-dire à l'activité. Une hystérique qui est dans une situation de séduction avec un personnage paternel incestueux, vomit. Donc il y a identification au symptôme comme dernier point de résistance de sa subjectivité, comme ligne de partage entre ce qui est pathologique et ce qui serait dans l'activité, en quelque sorte, du côté de la prise de nom. La passivité va avec l'évanouissement du rapport au nom, d'une perte du nom.

Donc cette ligne de partage est tout à fait importante pour la conduite de la cure analytique elle-même, entre passivité et activité entre ce qui est pathologique et ce qui ne l'est pas. Parce que ce n'est pas l'hystérie ou n'importe quelle forme clinique qui est pathologique en elle-même, c'est son rapport à l'actif et au passif. Hystérie ne veut pas dire malade : la planète est essentiellement peuplée de cette engeance. La schizophrénie n'implique pas forcément de pathologie, ainsi que la paranoïa. Il y a des personnes illustres qui sont tout à fait de ce côté là de la nosographie sans être catalogués comme malades. Stephen Zweig disait « seul ce qui ne produit rien est pathologique ». Je ne me souviens plus de la référence exacte. Et c'est vraiment ce à quoi nous avons à faire dans la cure. Ne soyons pas des hystériques, soyons des crises d'hystérie. Le moment où l’hystérie devient pathologique, c’est le moment où elle passe sur son versant de passivité.

Donc, vous voyez l'importance de la question du nom dans la cure analytique pour autant que l'acte veut dire je. Parler en son nom, c'est l'acte des actes en quelque sorte. La prise du nom ce n’est pas dire moi je m'appelle Tartampion, c’est dire je parle. Et au fond c'est à ça qu'est enjoint n'importe quel sujet qui vient rencontrer cette personne qui se dit psychanalyste. S’il ne sait pas quoi dire, et bien c'est dans le je ne sais pas quoi dire qu'il a dit je. Ça symbolise. Ça accroche. Ça justifie. Après ça vient et les associations libres se bousculent à partir de ce point de dire lui-même. Si un patient dit je ne sais pas quoi dire c'est parfait ! C'est très bien. Moi, en tout cas je l'encourage beaucoup. C'est vraiment le point d'appel des associations libres. C'est à dire non pas des idées, on s'en moque un peu, mais ce qui tombent. Selon la traduction du Einfallen (venir à l’esprit), ce qui tombe. Ce ne sont pas des pensées qui nous intéressent, ce n’est pas elles qui font l'originalité de la cure analytique. L'originalité c'est la subjectivation, le je qui est donné par les Einfallen. On n’avait jamais vu ça avant Freud.

Pour en revenir au sens des prénoms, au choix des prénoms comme justement ce qu'il y a de plus intime, de plus précieux, il y a le sens destinal, il y a ce qui est choisi en fonction des modes, ce qui joue beaucoup. Et puis il y a une particularité qui est très intéressante par rapport à l'histoire de l'interdit de l'inceste dont je parlais tout à l'heure, c'est la façon dont les prénoms reviennent de façon cyclique. Remarquez-le : des prénoms sautent souvent une génération. Un couple donne à ses enfants des prénoms qui datent du temps du grand-père, ce qui évite le désir incestueux du père avec l'éloignement d'une génération. Le grand-père n'est pas dangereux généralement. Le plus souvent, il est un peu inoffensif. Et donc, je trouve que c'est une explication du caractère cyclique de l'attribution des prénoms. Des prénoms complètement démodés d'un seul coup redeviennent à la mode. Et de manière très bizarre, les gens ne se concertent pas. On voit brusquement une efflorescence d’une même série de prénoms.

En ce qui concerne maintenant le don et la prise du nom patronymique, c'est évidemment plus problématique, plus délicat et plus important du point de vue de la sexuation et, de ce qui résulte de l'avenir érotique pour les garçons comme pour les filles. Mais une fille a un rapport souvent beaucoup moins chargé qu'un garçon à son nom propre ou même un rapport éventuellement tellement déchargé qu'elle peut en changer facilement. Même s'il y a un désir du père un peu fort, d’elle à lui ou de lui à elle, ou les deux, cela peut se traduire par un fort désir d'en finir avec ce nom, un très fort désir de s'en débarrasser. Pour un garçon, les enjeux ne sont pas les mêmes. Mais quoi qu'il en soit dans un cas comme dans l'autre, il y a un moment de prise du nom propre.

Le nom propre est donné mais il faut qu'il soit pris. Alors il est intéressant de voir le cheminement psychique de la prise du nom propre. On voit bien l'intérêt de faire des comparaisons ontogénétiques et phylogénétiques, entre la façon dont les Totems étaient à la fois révérés et craints. Ils représentaient un point phobique. Le point phobique est d'abord une phobie de l'inceste avant d'être une loi de l'inceste. Cela n'est pas formulé en droit français. Il est puni sous couvert d'autres lois ! Donc il faut bien le dire, c'est d'abord une phobie de l'inceste aussi bien du côté maternel que paternel. Il est intéressant de voir ce cheminement pour la création du Totem parce qu’on a à peu près le même cheminement pour la prise du nom qui se fait par le biais, par le truchement de la phobie : la plaque tournante de la phobie fonctionne de façon telle qu'un enfant est phobique. Mais de quoi ? La phobie naît de son angoisse de castration, d’une projection de la duplicité paternelle. Le papa est aimé dans la famille mais à l'extérieur la partie ambivalente est projetée sous la forme d'un animal phobique. Phobie parfois extrêmement violente chez certains enfants ; phobies aussi diverses qu'il peut y avoir de Totem. Donc division, projection de l'ambivalence et sa reproduction ailleurs, à l'extérieur. Et la prise de nom est en quelque sorte le premier pas psychique autonome de l’enfant parce qu'à un moment il va échanger son animal phobique contre le nom patronymique. C'est ça qui symboliquement caractériserait le point de passage de la prise du nom, le troc de la phobie contre le nom patronymique et, cela d'autant plus facilement que la mère a été phobique du nom de son père. Elle en a changé contre le nom de son mari.

Pourquoi faire cette comparaison qui est datée ? Pour un certain nombre de femmes aujourd'hui, en effet, ça ne se passe pas comme ça et ça se passe très bien. Cette comparaison se réfère au Petit Hans. La mère du petit Hans n'avait pas choisi le nom de son mari, même si elle avait choisi le mari. Elle était toujours restée dans un rapport, dans un lien de désir important avec sa propre famille d'où l'importance de la grand-mère. Et, d'où le fait que le père était lui même un enfant par rapport à sa propre mère. Donc la phobie reste en l'état. Elle ne se troque pas contre le nom du père, comme symbole du parricide. En raccourcie c'est une affaire de troc. Ça se voit bien chez les enfants. Ils sont phobiques de telle ou telle chose puis brusquement parfois presque d'un jour à l'autre c'est fini. Il s'est passé une petite chose, un petit événement psychique ou un événement dans la réalité qui fait que ce troc se fait. Donc on voit bien cette fonction de « plaque tournante » de la phobie. C'est Lacan, quelque part, qui appelle la phobie « plaque tournante ». On la retrouve dans toutes les structures. On en voit bien l'efficacité en effet au moment du choix du nom propre. Mais pour les gens qui ne supportent pas du tout leur nom propre, c'est le nom propre lui-même qui devient l'occasion d'une phobie.

La prise du nom propre par un enfant, le fait qu’il prenne ce qui lui a été donné, se joue dans la dépendance de la constellation familiale rapprochée. Ca a beau être le nom de l’ancêtre,  la prise elle-même, le moment où ça se prend, au moment œdipien, pas avant, dépend de la constellation œdipienne, telle qu’elle se présente avec le grand Autre : le père, la mère, leurs parents, etc. C’est un jeu d’invariant assez fluide, l’Autre ce n’est pas une constellation rigide. Si un jour une mère ne s’entend plus avec son mari, cela infléchit la présentation du grand Autre en question et c’est en fonction de cette fluidité que le nom propre sera pris ou rejeté. Il y a des enfants ou même des jeunes gens, qui rejettent leur nom propre tardivement, d’autres qui demandent dès qu’ils sont majeurs à changer le nom de leur père pour le nom de leur mère. C’est fonction de ce qu’il se passe dans la vie. Le nom a beau venir de loin, le choix se fait dans une constellation rapprochée. C’est important pour toute la psychopathologie et pour ce qui peut s’en déduire : comment les symptômes se fixent, régressent en fonction de cette position subjective par rapport à la relation père, mère, grands-parents, c'est-à-dire toute la constellation. Ca ne se décide pas en dehors de ces covariants, ce ne sont pas des invariants.. Parfois c’est très fixe, très ferme, parfois c’est mouvant.

En ce qui concerne le don et la prise du nom propre, il y a une porte de sortie, un corrélat immédiat de ce dont je viens de parler, ce sont les pseudonymes, les hétéronymes. Ils sont la conséquence du fait qu’un nom ne soit pas pris, par un sujet qui ne veut pas du nom qui lui a été donné, ou bien, qui veut bien le garder mais qui en réalité s’en créé un autre.

On ne voit pas cette fonction de création d’un nouveau nom propre par exemple, grâce à une œuvre. Quelqu’un peut sembler très motivé pour faire une œuvre mais en réalité, c’est pour se refaire un nom. L’œuvre il la fait comme ça au jour le jour, mais ce qui l’obsède c’est de se faire enfin son propre nom, parce qu’il ne veut pas du nom qui lui a été donné. Bien sûr il y a des pseudonymes d’artistes qui sont créés pour des raisons commerciales, une fille qui travaille au Crazy Horse, si elle s’appelle Annie Dupont, on comprend bien que ça ne fonctionnera pas, mais pour la plupart des artistes, il en va autrement : en littérature, en peinture, les artistes qui se choisissent un autre nom c’est pour des raisons qui tiennent au fait de vouloir changer de nom. Pessoa par exemple, s’est inventé je ne sais combien d’hétéronymes, de pseudonymes. On peut dire que la poussée à faire une œuvre c’est une poussée à renouveler le sens de son nom. C’est porter au maximum une fonction habituelle  du nom propre. Le nom propre est une chose vivante. Nous avons reçu notre nom mais il faut le reprendre tous les jours. Tous les jours un homme est enjoint d’être à la hauteur de son nom ;  il peut appeler ça l’honneur, ou bien être un homme, ou autre, il s’agit pour lui d’être à la hauteur de son nom. C’est dire que le nom est une chose vivante à ré-habiter tous les jours. S’il a été dévalué dès le départ pour le sujet,  on peut penser que pour certains artistes, ça a été le cas de Joyce par exemple et tant d’autres, l’œuvre au fond n’est que la recréation du nom.

 
Discussion

Jean-Jacque Lepitre : je voudrais vous remercier pour cet exposé très complet. Par rapport à votre livre, à le lire, j’ai eu beaucoup de plaisir, parce que j’avais l’impression d’être en face de quelqu’un de tout à fait lacanien mais qui s’autorisait à reprendre l’intuition de Lacan par rapport au symbolique et d’en chercher des articulations de telle manière que ça permettait d’amplifier ce qu’il avait pu nous apporter. Vous nous faites faire une sorte de navigation dans les méandres de cette question du nom propre - qui est un signifiant dans la langue humaine, et pas dans le langage animal, les animaux communiquent, ils ne parlent pas - et dans la question de cette fonction du nom propre, de la façon dont le sujet va s’y constituer, s’y accrocher, qui me parait très intéressante. Ce que vous indiquez dans ce livre c’est la question qui est peut-être restée un peu sous-jacente chez Lacan et chez bien d’autres, qui est « Quelle est cette fonction du nom propre ? » et comment elle permet au sujet de se subjectiver, c'est-à-dire de ne pas se jeter lui-même dans ce qui serait une défense contre la pulsion maternelle.

Ensuite, bien sur, il y a le côté facétieux je m’appelle Lepitre, vous vous appelez Pommier, question patronyme, on n’est pas mal lotis tous les deux, on pourrait en discuter mais j’aimerais plutôt que vous ré-explicitiez quand vous dites, que dans chaque phrase prononcée, il y a en quelque sorte le rappel du parricide dans le fait que le pronom vienne remplacer le nom entre autres et que finalement lors du point de conclusion, nous faisons un peu renaitre le père, pour à nouveau relancer le processus.

Gérard Pommier : Pour ce qu’il en est de la formation des phrases, nous sommes dans une contrainte à parler et à penser sous forme de paroles. C’est une contrainte constante qui se dissout très certainement pendant la nuit, quand c’est la pensée inconsciente qui prime, mais pendant la journée nous avons sans cesse cette parole intérieure, parole adressée à un autre de nous-mêmes, ou à un interlocuteur véritable. Cette interlocution constante a attiré la curiosité, pas seulement des linguistes, on trouve ça déjà chez Saint-Augustin, verbum cordis  (la parole du cœur), et bien pour lui c’est ce dialogue permanent qui prouve l’existence des anges, parce qu’il y a toujours cette entité à laquelle nous nous adressons. Qui est-ce ? Nous oublions que nous avons toujours avec nous cet ange gardien à qui nous nous adressons quand nous parlons. Quand un enfant est seul, l’essentiel de ses paroles est échangé avec un interlocuteur, un petit compagnon, un autre enfant avec lequel il ne cesse de parler, certains enfants nomment cet interlocuteur, d’autres n’en parlent pas. Et nous-mêmes, l’essentiel de nos paroles sont échangées avec un interlocuteur que nous ne voyons plus, tellement c’est habituel. Pourquoi j’insiste sur cet angélisme latent de l’adresse de la parole ? Autant le fait de dire « je » est tout à fait innocent, autant de prendre le nom de son père,  c’est un parricide qui nous rend coupables sans que nous en soyons conscients et donc sans que nous puissions en purger la faute. C’est ça qui fait que le père renait toujours de ses cendres au point terminal, parce que nous sommes inconscients du fait que nous parlons pour nous déculpabiliser. La parole est une machine explicative constante. Parce que nous en sommes inconscients  et que de cette inconscience, en fin de phrase, renait le phœnix paternel de ces cendres. Freud quelque part dit cela.

Pas besoin de s’en faire pour ce qui concerne la chute du père, on l’aura toujours sur le paletot, il ne faut pas s’inquiéter. D’autant que les hommes veulent être père, c’est leur porte de sortie face à l’angoisse de castration, leur angoisse de féminisation, alors il ne faut pas trop s’en faire de la chute du père et se féliciter de celle du patriarcat.

Je ne réponds pas tout à fait à votre question mais je l’explique comme ça, renaissance de la culpabilité, parce qu’elle ne se savait pas. Et notre interlocuteur angélique comme son nom l’indique, est un interlocuteur qui relance notre culpabilité aussi, c’est une forme de sur-moi, nous nous insultons au nom de ce surmoi : « Crétin, t’as oublié de parler de ça, tu ne t’es pas rasé ce matin, ni hier, etc. » , cette espèce de parole qui nous revient comme ça, témoigne de la constance de la culpabilité.  

Marie-Christine Forrest : Ce qui m’a intéressée à la lecture de votre livre, à la deuxième lecture, parce que je l’ai lu une première fois pour une conférence qui a été reportée, et donc je l’ai repris en janvier, et finalement ce qui m’est apparu en premier c’est que cette histoire de nom propre, c’est au fond une histoire d’hommes et que les femmes étaient concernées comme ça, mais un peu à côté.

Et puis certains passages m’ont fait faire le lien entre l’histoire des hommes et la violence : le nombre de fois où il est question de combats, de luttes, de meurtres, ça saigne dans ce livre. Une fois qu’il n’y a plus de père, il n’y a plus que des fils et quand il n’y a plus de fils, c’est la lutte à mort, alors peut-être que ça a résonné bizarrement avec l’actualité, mais voilà, je me suis demandée en quoi ça concernait les femmes, cette histoire-là.

Gérard Pommier : Encore une question difficile. D’abord, j’ai l’impression que ce que vous venez de dire n’est éloigné ni de ce qui s’est passé ni de ce qui se passe encore, donc je ne crois pas inventer avec ce descriptif, mais je dirais que plus qu’une affaire d’hommes, c’est une affaire du masculin, ce n’est pas pareil,  c'est-à-dire comment arriver à être masculin et les luttes que ça implique, comme porte de sortie par le haut, l’identification au père dont je parlais tout à l’heure, c'est-à-dire au fond la fondation, cette espèce de mascarade, du patriarcat comme bouclier de la virilité par principe menacée, par la castration, par la féminisation. Donc les femmes sont beaucoup moins énervées avec ça, ou plutôt le féminin l’est moins, les femmes peuvent être tout aussi concernées par cette violence, bien que, comme les hommes qui se sont affirmés en rejetant leur féminité et en particuliers en rejetant les femmes, dans l’histoire, dans le déroulé de l’histoire, ce sont quand-mêmes les hommes qui se sont montrés les plus violents. Mais on va voir ce qu’il en est par la suite, Barbarella tout armée ne va pas tarder à arriver, Penthesilée n’est peut-être pas très loin non plus.

MCF : Sortie tout armée de la tête de son père ? Cette question de la répression du féminin, ne revient-elle pas un peu à cette sempiternelle opposition, le féminin passif, le masculin actif ? Et puis, par rapport à ce qui s’est vérifié de vos analyses dans l’histoire présente, qu’est-ce qui peut venir faire arrêt à ça, à cette guerre ?

Gérard Pommier : La chute du patriarcat

Marie-Christine Forrest : Mais la chute du patriarcat c’est la loi des frères. Et les frères, ils sont fils d’Allah, ou d’un dieu spiritualisé. Si la loi c’est la loi de celui-là, elle est sujette à interprétation, qu’est-ce qui va dire que ce n’est pas ça, la loi ?

Gérard Pommier : Je m'excuse d'être elliptique mais je dirais ceci : Galilée avec sa lunette qui regarde le ciel et qui voit qu'il n'y a pas de Dieu. Donc c'est la science. Ce n'est pas la peine de tourner en rond : c'est le progrès des Lumières qui a fait que le patriarcat a perdu sa clef de voûte de légitimation. A partir de là, c'est long, ça prend du temps, il y a des guerres épouvantables. Mais je ne vois pas d'autre biais.

Jean-Jacques Lepitre : Je dirais juste un mot pour reprendre la question. Est-ce qu'il existe des femmes sans nom ?

Gérard Pommier : Non

Marie-Christine Forest : Non. Je m'appelle Forest, vous êtes Lepitre et Pommier.

Jean-Jacques Lepitre : Bon. Est-ce que finalement du coup une partie de tes interrogations ne tombe pas ? Parce que si j'ai bien compris la question du nom, il ne s'agit pas seulement du patronyme. Il s'agit du nom qui permet à un sujet de s'instaurer. Est-ce que ça se joue complètement en opposition masculin / féminin ? Je pose aussi la question à Monsieur Pommier.

Gérard Pommier : Oui, mais si la réponse est mieux.

Marie-Christine Forest : Non. Mais la question du nom propre pose la question de la transmission alors que la question du prénom ne la pose pas.

Gérard pommier : Je ne suis pas sûr, car il fut un temps où seul un prénom donné par Dieu suffisait.

Jean-Jacques Lepitre : Je pensais qu'il y avait effectivement de manière sous-jacente l'emploi du nom propre quel qu'il soit, permettant une subjectivation.  Et du coup est-ce que ça se limite au simple masculin / féminin, au patronyme transmis / pas transmis ?

Auditrice 1 : Selon un reportage, en Chine, actuellement, il y a des jeunes filles qui n'ont pas de nom. Dans ces familles où malgré  la réglementation de l'enfant unique, il y a eu plusieurs enfants. Et donc il y a des milliers de jeunes filles  qui n'ont pas de nom pour l’Etat Civil . Mais on peut penser qu'au sein des familles, quand elles retournent en famille, elles ont un nom.

Gérard Pommier : Oui mais ce sont deux problèmes qui se surajoutent. Le problème de l'Etat Civil : ils ne veulent pas déclarer l'enfant qui est né pour pouvoir avoir un autre enfant. Donc ils ne sont pas déclarés à l'Etat civil mais ça ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de nom. Ils continuent d'être appelés. En plus en Chine, ils sont toujours appelés par leur prénom. D'abord, chaque nom est entièrement singulier, en Chine. C'est-à-dire qu'on peut porter un nom que personne d'autre ne portera jamais.

C'est aussi possible en France maintenant en inventant des syllabes quelconques. Le prénom a donc une réelle importance. On voit bien que c'est le véritable nom parce qu’il existe des milliers d'exemplaires du nom de famille, des millions d'exemplaires pour chaque nom. Il existe des racines très petites pour les lignées patronymiques. Et là, je ne sais pas si ce reportage a présenté les choses de manière dramatique pour déconsidérer la politique de la natalité chinoise, montrer que c'était affreux, mais les filles en question ont bien un nom dans leur famille et pour leurs petits amis, etc.

Auditrice 1 : Etait-ce un documentaire dramatisant, je ne sais pas. Il y avait quand même des interviews de jeunes filles que l'on sentait dans un désarroi important. Peut-être que ce ne sont que quelques cas. Mais c'est pour dire qu'actuellement sur terre, il y a des femmes sans nom - d'une certaine manière – mais oui il y a du nom quelque part sinon elles ne seraient pas vivantes.

Auditrice 2 : Pour une femme puisse se décharge du nom, il me semble aussi qu'il faut qu'il lui soit vraiment donné. Et puis j'en avais une autre : que pensez-vous de la question des initiales, prénom et nom patronymique ? J'ai l'impression que ça peut avoir une fonction de subjectivation importante.

Gérard Pommier : Je vais vous répondre très brièvement. Il va de soi que les filles prennent leur nom aussi. Je n'ai pas voulu dire que seuls les garçons prenaient leur nom. D'abord parce que les filles sont d'abord des garçons - faut qu'en même pas l'oublier - et qu'elles le restent quand même, c'est certain. Donc qu'il y ait une prise de nom va de soi et qu'elles le gardent, ça ira de soi de plus en plus. Elles ne changent de nom que dans un système où le désir du père est prévalent. Or c'est ce qui est en train de changer à vitesse accélérée dans notre société, d'une génération, ou d'une demi génération à l'autre. Ça change à toute vitesse y compris dans les pays les plus patriarcaux. Il faut réaliser la vitesse avec laquelle ça va et la psychanalyse pourrait se retrouver  marginaliser si elle ne voyait pas cette évolution. Devant les mouvements de société où nous sommes, je me demande comment ça se fait que certains psychanalystes ne s’en rendent pas compte. Mais je m'égare par rapport à votre question.

Auditrice 2: Pour les initiales ?

Gérard Pommier : Ah oui pour les initiales ! Je n'ai aucune idée mais je pense que ça peut tout à fait avoir valeur de symbole, symbole de signature du nom présumé.

Marie-Christine Forest : Je voulais vous poser une question qui m'a été posée par une association de familles adoptives. Il semblerait que devant les difficultés pour adopter, certaines personnes se tournent vers l'adoption simple, ce qui suppose que le lien de filiation n'est pas rompu et que l'enfant conserve le nom de ses géniteurs. Et l’Aide Sociale à l’Enfance  de la localité concernée préconisait d'ajouter au premier nom, le nom de la famille adoptive. Donc l'enfant serait porteur du nom de ses géniteurs et du nom de son père adoptif. Ils me demandaient ce que j'en pensais. Je vous demande donc ce que vous en pensez ?

Gérard Pommier : Je pense que toute la question de l'adoption devrait sans doute être complètement repensée pour qu'un enfant n'ignore pas sa filiation, d'une façon ou d'une autre. Surtout que maintenant, il y a des familles monoparentales, des familles avec deux parents du même sexe. Il n'est pas possible qu'il y ait des familles dans lesquelles un enfant ait à appeler « papa » et « maman » deux personnes de même sexe sans avoir idée de sa véritable filiation. Je ne sais pas comment il faudrait faire mais il n'est pas possible de mentir là-dessus à un enfant. De toute façon, les enfants le savent d'une façon ou d'une autre et ça se termine mal quand ils le savent.

Nicole Harly-Bergeon : Est-ce que les enfants nés sous X ont un nom - un prénom peut-être - mais un nom ?

Marie-Christine Forest: Bien sûr ! Ils ont trois prénoms et le troisième fait fonction de nom de famille avant l'adoption. Tout enfant qui naît a droit à un nom. C'est obligatoire. Et le troisième prénom vaut comme nom et, il est changé au moment du jugement d'adoption plénière.

Auditrice 3: C'est désigné par qui ?

Marie-Christine Forest : Par qui est là, par le calendrier... D’où les Bernard, les Thomas, enfin tous les noms de famille qui sont des prénoms.

Gérard Pommier : Cela a commencé au XIIème siècle, au moment de la création de l'Etat civil avec reconnaissance des surnoms comme patronymes, une partie importante de la population n'avait pas de surnom donc ils ont pris le nom du saint du jour où ils sont nés. Ce qui fait que les cinq noms patronymiques les plus courants en France sont des prénoms. Mais ça date du XIIème ou XIIIème siècle.

Alain Harly : Une question me vient à propos de surnom. Je pensais à deux choses.

 D'une part, cela a été évoqué d'ailleurs tout à l'heure, je pense à la manière dont  les enfants se donnent des surnoms, ce qui peut arriver aussi pour les adultes. Assez souvent  dans les classes primaires, l'usage de ce surnom, le maniement de ce surnom, n'est pas toujours sympathique. C'est même au contraire quelque chose qui tente de désigner un sujet d'une manière brutale. Et cela peut avoir des effets tout à fait catastrophiques pour l’enfant ainsi surnommé. Ça ne l'est pas toujours. Par ici on dit « se faire traiter » : « il me traite » se plaint l'enfant. C'est-à-dire qu'on lui colle comme ça un surnom dont il ne veut pas,  qui le dévalorise, qui le caricature. Il y en a pour qui ça ouvre une vraie catastrophe et pour d'autres pas ; ça glisse comme si c'était pas grand chose, une simple moquerie passagère et, pour d'autres au contraire ça attrape quelque chose  et  s’est vécu comme une agression fondamentale.

Deuxième association : la manière dont se pose la question du nom  dans les communautés sourdes. Bien sûr Il y a le nom enregistré dans les registres de l'Etat civil, mais il y a un autre nom qui vaut pour cette communauté. Il y a la pratique d'une sorte de baptême, en quelque sorte, en langue des signes, qui fait qu’on va donner un nom dans cette langue. Et s'il change de région, on va le rebaptiser encore. C’est en fonction effectivement de la tribu pour reprendre un peu cette évocation des totems qu'effectivement ce sujet là va être nommé. Ça ne se fait pas là d'une manière agressive ou dévalorisante, c'est plutôt la recherche d'un trait distinctif, d'une manière de se tenir ou d'un goût ou d'un choix qu'il a pu faire. Ça n'a pas du tout la même allure que cette manière de « se faire traiter ».

Mais c'est effectivement cette dimension du surnom, un point assez important et qui vient sans doute témoigner là où on est, là où on vit, d'une nomination qu’on peut dire imaginaire. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'ait pas des effets réels et symboliques.

Gérard Pommier : Oui. Mais ce sont quand même des noms donnés à chaque fois par une communauté circonstantiellement à cette venue, à un certain âge de la vie. C'est une règle d'attribution des noms que l’on trouve dans certaines sociétés africaines ou chez les Inuits ; au Japon, on change de nom selon les âges de la vie. Chez les Inuits, ils ont, je ne sais pas combien de noms, quatre ou cinq. Et en Afrique, il existe des modes d'attribution des noms. Il y a d'abord un nom secret, c'est-à-dire un nom bas. Un nom qu'on dit tout bas. Mais il ne faut pas que l'enfant l'entende ni les esprits. Parce qu’en fonction de ce nom bas, les esprits peuvent venir ramasser l'enfant. Donc l'enfant lui-même ne connaîtra jamais quel fut son nom secret. Et il change de nom selon les âges de la vie.

Au Japon, dans le shintoïsme, le dernier nom est donné seulement sur la tombe. C'est un nom qui n'est même pas connu de celui qui est enterré. Ce sont sans doute des surnoms - on peut faire l'analogie - mais c'est beaucoup plus, pour le coup, symbolique que les noms circonstantiels.

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La transcription de cette conférence a été aimablement assurée par Michèle Saïdi, Patricia Lavergne, Marielle Stinès-Belleville, Nathalie Genin, Janie Bozier et Alain Harly.

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