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Azam
Hypnotisme
et double
conscience. Préf. et lettres de
Mrs. P. Bert, Charcot et Ribot.
F.
Alcan
Paris 1893
HYPNOTISME
ET
DOUBLE CONSCIENCE
ORIGINE
DE LEUR ÉTUDE
ET
DIVERS TRAVAUX SUR DES SUJETS ANALOGUES
PAR
LE
Dr AZAM
Professeur honoraire â la Faculté
de Médecine de Bordeaux.
Correspondant de l'Académie de médecine, Lauréat de l'Institut, etc.
AVEC DES PRÉFACES ET DES LETTRES
DE MM. PAUL BERT, CHARCOT ET RIBOT
PARIS
ANCIENNE
LIBRAIRIE GERMER BAILLIÊRE ET Co
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 108
1893
TOUS DROITS RESERVES
TABLE
DES MATIÈRES
AVERTISSEMENT
PREMIÈRE PARTIE
L'HYPNOTISME
Historique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . ...3
Lettre de Paul Bert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . .9
Lettre de M Charcot . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. .10
Préface de M. Charcot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . ... 11
Sommeil nerveux ou hypnotisme . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . ..13
Observation de Maria X . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .16
Réflexion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .... . . ...17
DEUXIÈME PARTIE
LA DOUBLE CONSCIENCE
Historique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ..37
Amnésie périodique ou doublement de la vie. - Histoire de Félida
X . . . . . .....41
Lettre de M. le Dr Dufay (de Blois), et observation de Mlle R.
L . . . . .. . . . .65
Suite de l'observation de Félida X... Analyse, réflexions et
hypothèses . . . . . .73
Deuxième suite à l'histoire de Félida X . . . . . . . . . . . . . . . . . ..86
Nouveau fait d'amnésie périodique (Albert X...) . . . . . . . . . . . . . ....99
Autres hypothèses sur la double conscience . . . . . . . . . . . . . . . .103
Déductions thérapeutiques qu'on peut tirer de l'histoire de Félida
X . . . . . ....111
Sur les altérations de la personnalité . . . . . . . . . . .... . . . . . . .119
Observations de M. Charles Richet . . . . . . . . . . . . .... . . . . . .130
Histoire de la dame américaine de Mac Nish . . . . . . . . . . . . . . ....136
Le dédoublement de la personnalité et le somnambulisme . . . . . . . . . ..143
TROISIÈME PARTIE
MÉMOIRES SUR DIVERS SUJETS DE PSYCHO-PHYSIOLOGIE
Les troubles intellectuels provoqués par les
traumatismes cérébraux . . . . .157
Les troubles sensoriels, organiques et moteurs provoqués par les
traumatismes
cérébraux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .199
Troubles sensoriels et
organiques . . . .............................................................200
Troubles de la motilité
............................................................................................208
Considérations générales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..211
Déductions pratiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...215
Un fait d'amnésie rétrograde (Philippe X...) . . . . . . . . . . . . . ...223
Le caractère dans la santé et dans la maladie Préface de M. Ribot . . . .225
Le caractère des animaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .230
Le caractère des nations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...237
Le caractère de l'individu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..241
Le caractère de l'homme sain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...2.48
Les variétés des caractères les bons caractères . . . . .... . . . . . . ....257
Les mauvais caractères
.....................................................................................268
Les influences qui agissent sur le caractère . . . . . .... . . . . . . . ...305
Influence du caractère sur le mode d'existence . . . . .... . . . . . . ..32?
Le courage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ....323
Le caractère dans les maladies . . . . . . . . . . . . . . . . ......... 330
Ce qu'il faut penser du merveilleux . . . . . . . . . . . . . . . . .....317
Les toqués ou déséquilibrés . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...337
Avertissement
Ce volume, je le dis plus loin, n'est que la réunion de
travaux déjà connus; nais ces travaux, publiés à diverses époques,
étaient disséminés un peu partout, par suite les travailleurs avaient à
les rechercher dans nombre de recueils, depuis les comptes rendus de
l'Académie des Sciences morales jusqu'à la Revue scientifique.
Tel est le principal motif de cette publication.
Pendant fort longtemps, j'ai publié des faits et des remarques sur les
questions de cet ordre, et j'ai vu de jour en jour grandir leur
importance. Dans les premiers temps, il a pu être permis d'avoir des
doutes sur leur succès; nais la vérité triomphe toujours, et après
vingt années d'incertitudes, un grand médecin, sagace observateur, en a
fait des vérités scientifiques.
Aujourd'hui, ces idées, qui autrefois étaient la proie' du
charlatanisme et de là crédulité, sont devenues une science : la
Physiologie des fonctions intellectuelles, ou la Psycho-Physiologie.
Cette science nouvelle a ses maîtres, ses sociétés, ses journaux et
même sa littérature; elle est à ses débuts; et il est difficile de dire
ce qu'elle deviendra.
J'ai pensé qu'il y aurait quelque intérêt à faire précéder ces études
-- particulièrement pour l'hypnotisme et la double conscience- de
quelques mots d'historique; mais cet, historique ne concerne que mes
recherches, car l'histoire de l'hypnotisme seul nécessiterait des
-volumes entiers.
Dr A.
PREMIÈRE PARTIE
L'HYPNOTISME
HISTORIQUE
Les mémoires qui suivent sont connus; ils ont été
publiés à diverses époques, dans divers recueils scientifiques, et ont
été appréciés par les physiologistes et les psychologues qui s'occupent
des questions de cet, ordre. Il en est qui sont comme classiques.
J'ai eu en effet l'honneur de faire entrer dans la science les études
qui en font le sujet.
Le premier en France, j'ai répété les expériences de Braid, et j'ai
ainsi arraché l'hypnotisme à la crédulité et au charlatanisme. De plus,
par l'observation bien connue de Félida, j'ai donné l'impulsion aux
études sur la double conscience ou dédoublement de la personnalité.
Depuis ce temps, beaucoup de travaux, et des plus considérables, ont
éclairé ces questions, et des faits nouveaux ont été publiés.
Je n'ai pas la pensée d'y ajouter des idées nouvelles; mon but est
autre;
J'ai cru qu'il y avait quelque intérêt pour les travailleurs à
retrouver ensemble des éléments de recherches disséminés aujourd'hui,
et j'ai la satisfaction de voir réimprimer des mémoires qui, réunis,
résument une carrière scientifique longue et laborieuse.
Il y a peut-être quelque utilité à rappeler les souvenirs déjà
lointains de la vulgarisation, en France, de la découverte de Braid;
les détails que je vais donner ici sont comme le complément de ceux que
renferme le premier mémoire, mais ils ont un caractère ,anecdotique qui
les éloigne un peu de la forme scientifique; aussi sont-ils plus
naturellement placés dans un avant-propos.
Dans ces lignes, je ne m'occuperai que de l'hypnotisme; les remarques n
faire sur les origines des études sur la double conscience seront
placées plus naturellement au commencement de ces études.
L'Hypnotisme est aussi ancien que la société humaine
civilisée; seulement, les phénomènes que nous étudions scientifiquement
aujourd'hui ont été, suivant les époques, attribués successivement à la
puissance des Dieux, au pouvoir du Diable, ou .à un fluide spécial
émanant de' tel ou tel personnage : il a été successivement les oracles
-des pythonisses, l'action du démon, et le magnétisme animal.
Le Magnétisme, bien connu depuis Mesmer, régnait en maître; repoussé
par la science, il était la proie des charlatans et la consolation des
esprits- faibles, amis du merveilleux et de l'inexpliqué. Il en serait
encore ainsi si un homme d'un esprit positif, Braid, ne s'était demandé
si dans les phénomènes étonnants qui étaient exhibés au publie ii
n'était' pas quelque chose de vrai, et si la science n'avait pas à
gagner à faire' la part de la vérité dans ces jongleries.
Braid fit ces' réflexions 'à 'l'occasion du passage à Manchester, en
novembre 1841, d'un magnétiseur français du nom de Lafontaine. Il lui
sembla, que parmi les manifestations montrées au public il était des
phénomènes d'une indiscutable réalité; ii répéta dans son entourage
certaines expériences du magnétiseur, et acquit, la certitude que le
prétendu fluide magnétique n'existait pas et que les phénomènes
produits étaient dus, non au magnétiseur, niais au patient le
magnétiseur n'était plus que le mécanicien qui fait marcher la machine.
Mais en magnétisme, dépouillé d'une partie de son prestige, celui qu'il
devait aux charlatans, devait avoir un autre nom. Braid le nomma "
sommeil nerveux" ou " Hypnotisme ". Cette découverte (car c'en était
une) passa à peu près inaperçue, et Manchester, la ville du coton,
dédaigneuse, des choses de la science, fut loin de se douter, pendant
de longues années, qu'elle comptait une célébrité future' parmi ses
habitants.
Cependant,. Braid, plein de confiance, multipliait ses expériences.
Médecin avant d'être psychologue, il cherchait à tort à faire de
l'hypnotisme une méthode médicale.. Cette préoccupation fut fâcheuse,
et la médecine fut pour, cet agent nouveau ce que la chirurgie devait
être en 1860: un obstacle à son développement. Il était réservé à M.
Charcot, en 1878, de le faire admettre comme un moyen précieux
d'analyse psychologique. Là était sa véritable place: D'autres
l'avaient pensé, entre autres Paul Bert, on le verra plus loin.
Moi-même j'ai toujours cru que l'anesthésie hypnotique est, le
chloroforme existant, une méthode infidèle qui ne pouvait donner à
l'hypnotisme l'importance qu'il devait mériter.
Mais Braid déduisait, de ces expériences des conséquences inattendues.
Trop souvent, à ses yeux, l'hypnotisme était une panacée. Ainsi, dans
son: livre; le médecin de Manchester rapporte des guérisons, avec
observations à l'appui, d'amaurose, de torticolis, de rétablissement de
la mémoire et de l'odorat, d'aphonie; de surdi-mutité, de rhumatisme,
de migraine, d'épilepsie, de paralysie et de maladies de' la peau.
Encore, Braid, bien qu'il connût la suggestion, ne l'utilisait pas,
comme on le fait aujourd'hui.
Il ne faut ajouter qu'une foi relative à ces observations prises sous
l'influence d'une idée préconçue, mais il faut bien reconnaître que
pour la plupart des maladies traitées par lui, dérivant de l'hystérie
féminine ou masculine, l'hypnotisme est un puissant moyen de guérison.
Par suite, sa confiance se comprend.
Ce livré a été publié par Braid, en 1843, sous ce titre :
Neury-pneumology or the rationale o f the nervous sleep considered in
relation with animal magnetism. Ce travail, traduit plus tard par M.
Jules Simon, et qui a été le guide de mes premières expériences, a ,été
suivi d'autres publications sur des sujets analogues, publications d'un
certain intérêt. Voici leurs titres: The Pawer of the Mind oves the
Body, -1845; -- Observation on Trance or human Hibernation, 1850 -
Magie Witchraft, animal Magnetism, Hypnotism and Electro-Biology, 1852;
- The Physiology of Fascination and the Critics criticised, 1855.
Ces travaux du médecin de Manchester n'attirèrent pas l'attention.
Cependant Carpenter en parle, particulièrement de l'hypnotisme, dans la
Physiologie de Todd. Victor Meunier, d'après le travail précédent, en a
fait le sujet d'un feuilleton scientifique de la Presse, et Robin et
Littré ont fait du mot hypnotisme un article d'une réédition du
Dictionnaire de Nysten. Peut-être a cette époque en a-t-il été parlé
ailleurs, mais je l'ignore.
La question était donc comme assoupie, lorsqu'en 1858 j'ai répété les
expériences de Braid et j'ai vérifié la plupart de ses assertions, Mais
ayant raconté en détail ces débuts dans le mémoire qui suit, je n'en
parlerai pas ici.
Cette vérification expérimentale n'aurait peut-être pas eu plus de
succès que la découvert© elle-même, sans des circonstances où le hasard
joua un grand rôle, et que je puis raconter ici. Ces circonstances ont
un côté anecdotique qui offre un certain intérêt.
Après plus d'une année d'expériences sans cesse renouvelées, ma
conviction était faite, mais, ne voulant pas paraître trompeur ou
trompé, j'avais fini par n'en plus parler; je cessai aussi
d'experimenter dans mon service d'hôpital, où l'on me regardait d'un
fort mauvais oeil, Mon Interne d'alors, s'il vivait, pourrait en dire
quelque chose; il se nommait Garrigat, et est mort récemment sénateur
de la Dordogne.
La question en était à ce point, lorsque vers la fin de 1859, étant
allé à Paris pour affaires universitaires, j'eus l'occasion d'en parler
è Broca dans une conversation sur les bizarreries du système nerveux.
Broca, après avoir manifesté sa surprise, insista beaucoup sur ce fait
que les hypnotisés étalent absolument anesthésiques, et qu'il serait
possible de remplacer ainsi le chloroforme.
Dès le lendemain matie, qui était, s'il m'en souvient, un samedi, et
sans que j'en aie eu connaissance, Broca, désirant expérimenter
lui-même,, alla à l'hôpital Necker, où notre ami commun, Follin, avait
un service; il hypnotisa une jeune femme par le procédé de Braid, que
je lui avais décrit, et Follin put lui ouvrir, sans qu'elle s'en
aperçut un abcès dans une des régions les plus sensibles du corps,
l'anesthésie avait été parfaite.
L'expérience avait donc complètement réussi, et une méthode nouvelle
paraissait trouvée. Sans perdre de temps, Broca écrivit à l'Académie
des Sciences, et Velpeau se chargea d'exposer en son nom et au mien
cette découverte. Cela fut fait deux jours après, à la séance du lundi
7 décembre 1859. N'ayant pas revu Broca, et n'ayant pas; assisté là la
séance de l'Académie des Sciences, j'ignorais ces choses, lorsque, le
mardi, j'allai à. l'Académie de Médecine, dont je n'avais pas encore:
l'honneur d'être correspondant. En entrant .dans la salle des
Pas-Perdus, je croisai Velpeau qui, en .me voyant, se mit à rire, et me
dit, ''en. plaçant son doigt au`-dessus de. ses yeux : " Vous savez,
j'ai parlé de votre affaire hier à l'Institut, Broca m'en avait chargé;
c'est fort curieux. " En même temps, je fus félicité par nombre de
membres de l'Académie, et un des assistants me demanda des détails
particuliers. C'était Louis Figuier, le vulgarisateur célèbre. J'étais,
dirait-on aujourd'hui, interviewé.
M. Figuier me demanda si je voulais bien lui donner des détails plus
complets, car il allait faire paraître, son Histoire du Merveilleux, et
désirait, parler de l'hypnotisme; je l'accompagnai même chez lui, et
dans le trajet, je lui dis tout ce que je savais.
Évidemment, la question lancée par Velpeau à l'Institut allait faire
grand tapage.
Le lendemain, assistant à la clinique de Trousseau, je demandai au
grand médecin s'il avait connaissance de l'hypnotisme et je le lui
décrivis.
-- Non, me dit-il, je ne sais ce que vous voulez me dire; Mais,
ajouta-t-il, c'est quelque gasconnade que vous me dites. M. Azam .est
de Bordeaux, dit-il à l'assistance, et il faut se méfier des Gascons.
- Rien de plus facile que de vous convaincre; vous avez certainement
dans vos salles quelque nerveuse, fille ou femme? Je vais I'hypnotiser
devant vous
-- Oh l .certes, il n'en manque point- ici, essayez et
convainquez-nous; ces Messieurs et moi ne demandons pas mieux.
On m'amène une jeune fille de quinze à seize ans, et; au milieu d'une
assistance attentive et railleuse de. médecins et d'élèves, je l'endors
par les procédés indiqués par Braid. Dès qu'elle est en catalepsie, je
demande une aiguille, et après avoir placé sa main derrière sa chaise,
je transperce, vivement la base de son pouce, et je laisse l'aiguille à
demeure; elle ne manifeste aucun trouble, elle n'a rien senti. Je fis
sur elle diverses expériences dont je fais, constater le résultat; et
la conviction de tous est bientôt complète. Grand. fut l'étonnement, et
de Trousseau et de l'assistance; pour tous, comme pour moi, le fait
était certain.
Tous les journaux de médecine du temps signalèrent la découverte
nouvelle, et sur le désir du directeur des Archives générales :de
médecine, je rédigeai l'article qui suit cet avant-propos.
Beaucoup de médecins, et des plus considérables, s'occupèrent de la
question, particulièrement MM. Broca, Verneuil et Mesnet, qui firent de
nombreuses expériences; et pendant les mois suivants, il fut publié des
travaux importants, surtout ceux de M. Mesnet qui font autorité dans la
science.
A ce moment, je fus mis en rapport avec M Victor Masson, le grand
éditeur, père de l'éditeur actuel, pour la publication de, la
traduction du livre de Braid. J'avais en main cette traduction, mais
faite par une personne étrangère à la médecine; elle nécessitait de
nombreux remaniements. Quelques pages furent cependant imprimées en
placards; mais le temps pressait. et l'enthousiasme du premier moment
s'en allait diminuant. Aussi, sur le conseil de M. Masson, j'y
renonçai. Le manuscrit de cette traduction est resté des années entre
mes mains, et je l'avais donné a mon collègue et ami, M le Dr Pitres;
il allait le publier, quand parut la traduction de M. Jules Simon, .qui
rendait la mienne inutile.
Pendant ce séjour à Paris, j'ai fait, entre autres communications, un
exposé de mes expériences devant la Société médico-psychologique; dont
je suis correspondant, et j'y étais écouté par les hommes les plus
compétents,: avec le plus vif intérêt..
Braid, qui vivait, dédaigné a Manchester, m'écrivit à Bordeaux où
j'étais retourné, pour me remercier d'avoir, par mes expériences, remis
en honneur sa découverte, et m'envoya un volumineux mémoire et les
opuscules dont j'ai donné les titres plus haut.
Malheureusement, à sa mort, survenue peu après (mars l860), j'ai du,
sur la demande de sa veuve, me dessaisir de ce manuscrit et de sa
correspondance.
Ce mémoire, autant qu'il m'en souvienne, présentait un certain intérêt;
M Jules Simon l'a eu à sa disposition et l'a traduit a la fin de son,
livre.
Après la mort de Braid,, j'ai cherché à renouer des relations avec sa
famille, mais elle avait quitté Manchester: Des renseignements
ultérieurs, donnés par le consul de France, m'ont appris que Braid
avait laissé un fils, le Dr James Braid, habitant Burguès-Hall, comté
de Sussex. J'ai écrit, et je n'ai pas reçu de réponse; il y était
encore en 1881.
Après ce mouvement d'opinion qui fut considérable, et qui dura plus
d'un an, les publications du temps en font foi, le calme se fit, et il
n'en fut plus parlé que dans les publications du Magnétisme; les
partisans de ce mode d'exploitation de la crédulité publique ou ses
adeptes sincères triomphaient; l'hypnotisme, qui n'est que le
magnétisme, était, disaient-ils, enfin reconnu et adopté par la science
: alors arriva pour la méthode nouvelle ce qui arrive pour les gens
qu'on rencontre en mauvaise compagnies on s'en détourne. Le discrédit
était tel qu'un .de nos amis, ayant recommandé ma candidature à
l'Académie de Médecine à un de ses membres les ;plus considérables,
celui-ci lui répondit: " Ah! oui, Azam : celui qui a lancé
l'hypnotisme,.. jamais!.... " J'ai 'aujourd'hui l'honneur d'être
remplacé par M. Charcot dans' l'animadversion 'e mon éminent collègue.
Pendant les seize ou dix sept années qui ont suivi, il m'est souvent,
arrivé de m'entretenir de la question avec d'anciens camarades qui
avaient été, avec moi, les promoteurs de la première heure: je citerai
seulement MM. Broca, Verneuil et Mesnet. Faut-il en parler de nouveau,
disions-nous? Et nous faisions, le silence, car le moment ne nous
paraissait pas encore venu. Le vent du doute soufflait toujours.
Cependant un homme éminent, Paul Bert, fit en 1870, à la Sorbonne, une
conférence sur ce sujet; mais en ce temps l'esprit public était
ailleurs. Voici la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet:
Paris, 27 avril 1870.
MON CHER CONFRÈRE,
" Merci de votre bonne lettre et de votre envoi. En relisant votre
important mémoire, j'ai regretté une fois de plus de ne pas l'avoir eu
en mains au moment de ma conférence; je ne me rappelais pas, en effet,
que vous aviez constaté personnellement des faits de suggestion, et me
défiais un peu des assertions de Braid ",Quel magnifique instrument
d'analyse que l'hypnotisme! Ce sera un jour le procédé expérimental le
plus usité et le plus fructueux de la nouvelle psychologie; c'est à ce
point de vue, en négligeant entièrement comme suspectes les
considérations médicales et même les étrangetés sensorielles qu'il
faudra se placer. Or, qui pourrait mieux tirer l'hypnotisme de
l'indifférence que celui qui l'a tiré de l'oubli? Je vous assure que
les mauvaises querelles sont bien oubliées. Vous avez bien voulu
caractériser de courageuses les paroles que j'ai dites en Sorbonne; je
vous assure que je n'ai pas eu à subir le moindre martyre. Une seconde
campagne surprendrait moins, peut-être, et pourrait être encore plus
fructueuse . "
J'avoue n'avoir pas eu le courage de suivre ce conseil.
Huit années devaient encore s'écouler avant la rénovation que l'on
sait, --- j'ai préféré me taire, estimant que j'en avais fait assez.
Tout le monde n'a pas le tempérament d'un apôtre.
Cependant la vérité devait triompher : il en est toujours ainsi. Après
trente-cinq ans, en 1878, un professeur illustre, Charcot, ayant
observé dans .son service: de la Salpétrière, et particulièrement chez
des hystériques, des phénomènes qui rappelaient l'hypnotisme, étudia la
question à fond, fit des recherches et des expériences, et démontra aux
yeux de tous, sans contestation possible, sa réalité scientifique et
l'importance de son étude.
Ayant appris ces travaux, je lui offris les documents dont je
disposais, et il me répondit, par la lettre suivante
Paris, 18 novembre 1878.
MON CHER COLLÈGUE ET ANCIEN CAMARADE,
"J'ai fait, en effet, quelques nouvelles études sur les états
somnambuliques et cataleptiques, dont le développement, aura lieu
progressivement. J'agis avec prudence, ne marchant que pas à. pas, et
je me place au point de vue de l'étroite clinique, Je veux, en effet,
que ces études soient poussées aussi loin que possible, parce que, â
mon sens, l'avancement de la pathologie nerveuse y est intéressé. Je
serai heureux de toutes les communications que vous voudrez bien me
faire, et j'accepte celle de l'ouvrage de Braid, très rare en effet, et
que j'ai demandé en vain en Angleterre à des amis de Manchester. Si
vous avez quelques exemplaires de vos écrits à ma' disposition, je vous
serai bien reconnaissant de me les adresser; je n'ai pas manqué, dans
mes leçons, de rappeler la très grande part qui vous revient dans la
très heureuse campagne de 1860, et j'ai rappelé votre attitude
excellente et courageuse "
M. Charcot m'excusera si je publie cette lettre, toute
personnelle; elle est à son honneur, car, écrite en 1878, elle affirme
une méthode dont il ne s'est jamais départi, et qui a donné les beaux
résultats que l'on sait.
Depuis ce moment, nombre de travaux ont été faits, et il s'en publie
encore tous les jours, et des plus remarquables; je dirai plus
l'hypnotisme passionne la curiosité publique, on en use et abuse, et
grâce aux avocats il deviendrait facilement une excuse pour les
criminels. Mais je n'insiste pas.
En 1887, MM. Baillière, éditeurs à Paris, ont publié un volume de la
Bibliothèque scientifique contemporaine sous ce titre Hypnotisme,
double conscience et altérations de la personnalité, qui n'est que le
groupement des diverses publications faites par moi, sur ces sujets,
depuis 1860. Sur ma demande, M Charcot a bien voulu lui faire la
préface suivante
" Aujourd'hui que l'hypnotisme est arrivé, grâce à
l'application " régulière de la méthode nosographique, à conquérir
définitivement " sa place parmi les faits de la science positive, il y
aurait de l'injustice à oublier les noms de ceux qui ont eu le courage
d'étudier cette question à un moment ou elle était frappée d'une
réprobation universelle. M. Azam a été l'un de ces initiateurs; le
premier en France, il a cherché à contrôler par des expériences
personnelles les résultats annoncés par Braid. Le hasard, il est vrai
lui fut favorable,
en mettant entre ses mains des sujets d'expérience qui présentaient
spontanément quelques-uns des phénomènes que Braid avait décrits. Mais
combien de médecins, à la place de M. Azam, auraient passé devant ces
faits intéressants sans s'y arrêter, soit par crainte d'être trompés
par les jongleries d'une hystérique, soit par crainte de compromettre
leur réputation dans des études discréditées, soit tout simplement par
suite de cette paresse scientifique qui nous éloigne de tous les faits
nouveaux et hors cadre?
Les recherches de M. Azam n'ont pas seulement un intérêt historique;
l'analyse y retrouve ta plupart des phénomènes somatiques et psychiques
d'anesthésie, d'hyperesthésie, de contracture, de catalepsie, que nous
avons appris depuis cette époque à produire à volonté, selon un
déterminisme rigoureux, en nous adressant à une catégorie spéciale de
sujets. Il n'est pas sans intérêt de remarquer à ce propos que tant par
le choix des sujets que par la nature des phénomènes produits, les
expériences de M. Azam appartiennent à l'hypnose hystérique,
c'est-à-dire à cette forme d'hypnose qui la première a pris place dans
la science, et qui seule, aujourd'hui encore, se manifeste par des
symptômes si caractérisés que les plus sceptiques ne peuvent douter de
son existence. Aussi devons-nous, après avoir relevé la parenté des
recherches de M. Azam avec celles de l'Ecole de la Salpétrière, convier
notre éminent collègue à prendre part au succès d'une Suvre à laquelle
il a contribué. "
" J.-M, CHARCOT,
Membre de l'Institut. "
Suite
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