|
Accueil
S'incrire
à la lettre de l'Epco
Agenda
Enseignements et Groupes
de Travail
Bibliothèque
L'Ecole Psychanalytique
du Centre-Ouest
L'Association Lacanienne
Internationale
Associés
Liens Divers
Espace
Membres
Rechercher
sur le Site
|
- J
M Charcot Leçons
Leçon II
Sur un cas d'hystéro-traumatisme. - Monoplégie
brachiale hystérique développée à la suite
d'une fracture du radius.
(Leçon du 28 janvier 1889).
SOMMAIRE. - Importance de la connaissance de l'hystérie
pour le chirurgien. - Histoire du malade : chute d'une hauteur d'un
deuxième étage, perte de connaissance. Fracture du radius.
Au sortir de l'appareil à fracture, début des phénomènes
parétiques. - Compression du nerf médian, ne pouvant expliquer
ces phénomènes. - Caractères nettement hystériques
de la paralysie. Stigmates hystériques, petites attaques. - Rôles
respectifs du traumatisme, de l'appareil à fracture, de la lésion
du nerf médian, dans le développement des accidents.
Messieurs,
Je veux vous dire aujourd'hui quelques mots d'un sujet dont je vous
ai déjà maintes fois entretenu, mais sur lequel je ne
saurais trop insister. Je veux parler de l'hystérie traumatique.
Je me suis aperçu en effet que, grâce à la ténacité
dont nous avons fait preuve, mes élèves et moi, pour défendre
nos idées déjà quelque peu anciennes à ce
sujet, ces notions commencent à pénétrer peu à
peu et à prendre dans la médecine et aussi dans la chirurgie
la juste place qui leur revient. Bien que nombre de nos confrères,
à l'étranger surtout, en contestent encore la réalité,
vous verrez, par l'exemple du malade que je place aujourd'hui sous vos
yeux, qu'il n'en est pas de même pour tous. Fort heureusement,
Messieurs, cela est ainsi, car vous verrez aussi qu'il ne s'agit pas
là d'une question de théorie pure et d'interprétation
plus ou moins spéculative des faits, mais bien d'une affaire
éminemment pratique, dans laquelle l'intérêt du
malade est très souvent en jeu.
Le chirurgien doit aujourd'hui connaître l'hystérie, l'hystérie
traumatique en général et les accidents d'hystérie
traumatique locale en particulier, aussi bien que le médecin.
Je vous montrerai un jour, par l'étude de deux jeunes malades,
deux soeurs, quo nous avons en ce moment dans le service, combien l'ignorance
de ces questions peut être préjudiciable au malade (V.
plus loin le n° VI). Vous comprendrez par contre, en entendant l'histoire
de notre malade d'aujourd'hui, comment doit se conduire et motiver sa
conduite le chirurgien au courant des données nouvelles de la
neuropathologie, en ce qui concerne l'hystérie, considérée
in its surgical aspect, comme disent les Anglais.
Mais arrivons tout de suite à l'étude du malade, pour
pouvoir tirer ensuite de cette étude même les conclusions
qu'il convient d'en déduire. Le jeune homme qui est sous vos
yeux, le nommé D..., Victor, est âgé de 21 ans.
II exerce le métier de fumiste. La recherche de ses antécédents
héréditaires nous apprend que son père était
saturnin, de plus très probablement alcoolique. Il est mort il
y a peu de temps; le malade n'a pu nous dire de quelle maladie. Sa mère
est encore vivante; elle est bien portante, n'a jamais eu de maladies
nerveuses, ni d'attaques de nerfs. Tous ses frères et soeurs
sont, à son dire, bien portants. Il a des oncles et des tantes
tant paternels que maternels, mais les connaissant peu il ne peut nous
donner sur leur compte que des renseignements tout à fait insuffisants.
La recherche des antécédents personnels du malade ne nous
fait rien connaître de bien intéressant, sauf ceci, à
savoir qu'il est sujet depuis longtemps à des êtourdissements
d'un genre particulier, sur lesquels je me propose d'attirer tout à
l'heure votre attention. En dehors de cela, on ne connait pas grand-chose
sur ses antécédents qui semblent peu chargês.
Le 24 décembre 1888, c'est-à-dire il y a treize mois,
le malade travaillait dans un atelier de la Compagnie des compteurs
à gaz; il perçaît un coffre de chemînée.
Il était monté sur une grande échelle, à
la hauteur d'un deuxième étage environ. Tout à
coup il fut pris d'un de ces étourdissements auxquels il est
sujet et sur lesquels nous reviendrons plus loin. Il ne put se retenir
à son échelle et tomba. A partir du moment où l'étourdissement
le prit, il ne se rappelle absolument rien de ce qui s'est passê.
La chute se fit sur des compteurs à gaz rangés sur le
sol et dont il abîma plusieurs en tombant. Quand on vint pour
le relever, il avait perdu connaissance. On le transporta dans cet état
et il ne revint à lui que dans un bureau de la Compagnie où
on l'avait placé. Cette perte de connaissance peut avoir duré
environ dix minutes. De là, il fut transporté chez un
pharmacien qui lui fit avaler quelques drogues et procéda au
premier pansement d'une fracture du radius qui fut reconnue dès
ce moment. Remarquez, j'insiste en passant sur ce fait, que cette fracture
s'accompagnait d'une vive douleur et que l'application de ce premier
appareil, ainsi que de celui qu'on plaça un peu plus tard à
l'hôpital, fut également très douloureuse.
De chez le pharmacien on le transporta à l'hôpital Lariboisière.
Là, un appareil inamovible plâtré fut appliqué,
et, au bout d'un mois environ, le malade quitta l'hôpital. La
fracture était bien guérie à cette époque,
mais il persistait une sorte d'engourdissement de la main et de l'avant-bras
qui gênait le malade pour travailler et qui le força à
entrer à l'Hôtel-Dieu dans le service de M. le Pr Richet.
Il resta là quinze jours, et, pour tout traitement, on lui fit
des badigeonnages de teinture d'iode au niveau du foyer de la fracture
et quelques frictions sur les parties qui étaient le siège
de cet engourdissement.
Mais la faiblesse du membre, ainsi que l'engourdissement continuel qu'il
y ressentait, loin de diminuer, s'accentuait de jour en jour. L'augmentation
graduelle des phénomènes parétiques le conduisit
à la consultation du bureau central, où notre collègue,
M. Chaput, le reçut dans son service à l'hôpital
Laennec.
J'appelle votre attention, Messieurs, sur le mode de début de
ces phénomènes parétiques. C'est toujours ou presque
toujours ainsi que cela se passe dans les cas de paralysie hystéro-traumatique.
Un élément sensitif quelconque, douleur, engourdissement,
consécutif soit au traumatisme, soit, comme dans le cas actuel,
à l'application d'un appareil à fracture, devient pour
la malade l'occasion d'une auto-suggestion involontaire, le plus souvent
aussi inconsciente, qui aboutit en fin de compte à l'impotence
fonctionnelle plus ou moins absolue du membre ou d'une partie du membre
intéressé.
Au moment où le malade entra dans le service de M. Chaput (7
mars 1889), il y avait environ trois mois que l'accident dont il avait
été victime s'était produit. M. Chaput nous a obligeamment
fourni tous les détails sur l'état du jeune D... à
cette époque, et sur les événements qui s'accomplirent
pendant son séjour dans son service. Je vous lis la note qu'il
a bien voulu nous remettre:
" A l'entrée, on constate à la vue une saillie en
dos de fourchette de la région dorsale du poignet, d'ailleurs
peu accentuée. En avant, au contraire, saillie très prononcée
au-dessus des plis de flexion du poignet. Le poignet est plus cylindrique,
moins aplati que normalement. La main est transportée en masse
du côté radial, tout en étant inclinée sur
le bord cubital. En dedans, saillie anormalc de la tête du cubitus.
L'axe du médius et du troisième métacarpien ne
correspond pas exactement à celui de l'avant-bras.
" A la palpation, on trouve que le sommet de l'apophvse styloïde
radiale est remonté, de telle sorte qu'il est au niveau de la
styloïde cubitale.
La pression exercée en avant sur la ligne médiane, au
niveau du médian, est très douloureuse. La douleur est
locale et n'irradie pas dans les doigts. La douleur à la pression
sur le médian, jointe à la déformation considérable
notée en avant, me permettent de penser que le nerf est soulevé
par une crête osseuse dépendant de la fracture, comme cela
s'est rencontré dans plusieurs observations bien connues.
" Le malade accuse (les fourmillements et des picotements, sans
siège précis, dans la main malade.
La sensibilité à la douleur est absolument disparue dans
toute la main, à l'exception du doigt médius qui conserve
sa sensibilité dans la plus grande partie de sa surface. La sensibilité
tactile de ce doigt n'a pas été notée, ni celle
à la chaleur.
" La puissance musculaire est très diminuée dans
la main qui ne peut serrer que fort peu. Les troubles nerveux ne sont
pas limités à la main. La flexion de l'avant. bras sur
le bras est peu vigoureuse.
" L'anesthésie à la piqûre se prolonge sur
tout le membre, sans plaques de sensibilité disséminées.
Elle est limitée par une ligne assez régulière
passant par le sommet du creux de l'aisselle en dedans et la partie
supérieure du moignon de l'épaule en dehors et coupant
environ par le milieu la tête humérale. La région
interne du bras est insensible malgré les perforants intercostaux.
La sensibilité à la chaleur et la sensibilité profonde
à la douleur n'ont pas été notées.
" Il n'existe pas de troubles trophiques sur le membre; la température
parait seulement un peu inférleure à celle du côté
sain. Les reliefs musculaires sont normaux. Pas d'atrophie.
-Pas d'anesthésie sur aucun autre point du corps. Les réflexes
pharyngien et testiculaire sont normaux. Le réflexe patellaire
est plutôt exagéré. La sensibilité est peut-être
un peu exagérée dans les membres inférieurs,
-Le malade n'a jamais eu d'attaques ni de troubles psychiques. Migraines
fréquentes, Fréquents étourdissements. La pupille
gauche est un peu plus dilatée que la droite.
-Pas de troubles digestifs. Rien au coeur ni aux poumons. Pas de sucre
dans les urines. Pas d'alcoolisme. Pas de maladies antérieures.
" Considérant que la monoplégie consécutive
à la chute et à la fracture pouvait être à
la rigueur entretenue par la compression du médian; considérant,
d'autre part, que l'intervention, n'eût-elle qu'un effet local,
serait fort utile au malade en soustrayant son nerf à une compression
certaine ; comme d'autre part l'opération pouvait, par l'effet
moral produit, guérir le malade de sa monoplégie, je décidai
d'intervenir et fis l'opération le le mars 1889.
.
" Chloroforme. Bande d'Esmarch. Incision médiane verticale
de six centimètres environ sur le trajet du médian. Le
nerf est facilement mis en évidence ; il n'est pas altéré
au point de vue extérieur, ni dans son volume, ni dans sa couteur.
Sa face profonde repose immédiatement sur une crête osseuse,
aiguë et tranchante, formée par l'arête du fragment
supérieur. Ablation de la crête à la gouge. Hémostase.
Suture aux crins de Florence sans drainage. Pansement iodoformé.
-Aussitôt que le malade est réveillé, on constate
que la sensibilité est revenue complètement dans tout
le membre. Peut-être y a-t-il même un certain degré
d'hyperesthésie avec léger retard de la perception.
-Deux pansements à huit jours de distance.
-Le malade part à Vincennes le 1er avril. La guérison
de la plaie est parfaite; l'anesthésie n'a pas reparu. On ne
recherche pas la motilité afin de ne pas désunir la cicatrice
récente. "
Tels sont les renseignements fort précieux, vous
le voyez, qui nous sont donnés par M. Chaput (22 décembre
1889).
Après sa sortie de Vincennes, le malade put reprendre son travail
et la guérison se maintint pendant deux mois. Mais, au bout de
ce temps, la faiblesse du membre supérieur reparut et il fut
obligé de nouveau de retourner consulter M. Chaput qui nous l'envoya
le 20 décembre 1889.
Aujourd'hui, vous le voyez, Messieurs, c'est un jeune homme fort, bien
musclé, ayant toutes les apparences d'une parfaite santé,
Son état général est bon; toutes ses fonctions
organiques s'accomplissent normalement.
Il est atteint d'une monoplégie brachiale gauche présentant
les caractères suivants : l'impotence porte spécialement
sur la main, le poignet et l'avant-bras. L'épaule est légèrement
prise, car elle résiste moins aux mouvements passifs que du côté
sain, mais cela est fort peu accentué. L'avant-bras et le coude
sont au contraire presque complètement impotents, ainsi que le
poignet et la main.
Au dynamomètre, la main droite amène le chiffre de 50
kil. sans efforts; au contraire, la main gauche peut à peine
exercer une force de 4 kil.
Les réflexes tendineux du membre supérieur sont plus forts
du côté sain que du côté malade.
De plus, le membre supérieur tout entier est le siège
d'une anesthésie complète au contact, à la douleur,
au froid et au chaud, se terminant en haut par une ligne régulière
semblable, comme direction et comme situation, à la ligne d'emmanchure
d'une manche de veste. La sensibilité profonde est abolie dans
toute l'étendue de la main (V. Fig. 10 et 11).
Le sens musculaire est perdu dans la main, l'avantbras. Si je lui ferme
les yeux et que je lui commande d'aller chercher sa main gauche avec
sa main droite, vous voyez celle-ci errer dans l'espace à la
recherche de l'autre, sans pouvoir arriver à la trouver. Mais
il faut pour cette recherche, dans ce cas particulier, user de grandes
précautions. Vous voyez, Messieurs, avec quelle
douceur je remue la main malade. C'est qu'en effet le sens musculaire
n'est aboli que dans la main et l'avant-bras. Il persiste au niveau
du bras et le malade a conscience des mouvements que l'on fait exécuter
à son épaule. Si, dans ces conditions, je remue trop brusquement
la main, je risque de communiquer quelque mouvement à cette épaule,
au niveau de laquelle le sens
musculaire n'est point aboli et qui le guide dans la perception de la
position de tout le membre. C'est ainsi qu'une grosse erreur pourrait
être commise, et que, faute de précautions, nous pourrions
croire à une persistance du sens musculaire dans les segments
du membre paralysé, ce qui n'est point la règle en pareil
cas.
Le malade ne se plaint pas de douleur. En aucun point du membre vous
ne constatez d'atrophie musculaire, ni de troubles trophiques.
La main présente cette légère déformation
que vous avez vue signalée plus haut dans l'observation de M.
Chaput. Elle est transportée en masse sur le bord radial, tout
en étant inclinée sur le bord cubital, et l'axe du médius
ne correspond plus à l'axe de l'avant-bras.
Le malade n'a jamais eu d'attaques de nerfs, mais il est sujet à
de fréquents étourdissements qu'il décrit de la
façon suivante. Il est pris de sifflements dans les oreilles
et de battements dans les tempes. Puis tout d'un coup les objets se
mettent à tourner autour de lui, de gauche à droite. Il
ne perd jamais connaissance, tombe quelquefois, quoique rarement, mais
est souvent obligé de se retenir à quelque meuble ou même
de se jeter sur son lit pour éviter une chute. Jamais il ne s'est
produit à ce moment de convulsions. Après ces vertiges
prend naissance un violent mal de tête consistant en une constriction
douloureuse frontale et temporale, pendant lequel la peau est douloureuse
au niveau des tempes. Ces, étourdissements le prennent sans raison,
en causant, en travaillant, jamais la nuit. Le mal de tête qui
les suit peut durer toute une journée. Il n'éprouve jamais
d'envie de pleurer ou de rire après ces étourdissements.
Il n'existe aucune trace d'anesthésie sur tout le reste du corps.
Il
existe en revanche des points hyperesthésiques, quoique non positivement
hystérogènes, au-dessous du mamelon gauche et dans les
deux fosses iliaques. La pression profonde à ces niveaux occasionne
une douleur qui lui coupe la respiration. Le pincement de la peau aux
mêmes places n'est point douloureux.
Les deux yeux sont le siège d'un léger rétrécissement
du champ visuel (voir le schéma ci-contre). Il existe un léger
degré de mégalopsie dans les deux yeux et une diplopie
monoculaire assez nette à droite. Le malade dit voir double quelquefois.
On remarque que, quand il parle de ses vertiges, il louche légèrement.
Il est probable qu'il existe surtout au moment des vertiges un peu de
contracture ou de paralysie des muscles droits, internes ou externes.
Vous pouvez constater que le goût est aboli sur toute la surface
de la langue; une quantité de sulfate de quinine étalée
sur la langue ne provoque pas la moindre grimace de dégoût
sur la face du malade, et, de fait, il dit ne point sentir le goût
de ce qu'il mange ou boit.
L'ouïe est légèrement diminuée à droite.
Mais, d'après l'examen qui a été pratiqué
par M. le D Gellé, quelques opacités existant sur le tympan
suffisent à expliquer ce très léger trouble.
L'odorat est normal des deux côtés.
Le réflexe pharyngien est aboli à droite et à gauche.
Le malade avait autrefois de fréquentes insomnies. Il dort à
peu près bien maintenant, sans éprouver de cauchemars,
ni d'hallucinations hypnagogiques terrifiantes.
Il y a, chez ce malade, plusieurs points intéressants à
examiner. Il est à peine besoin de justifier le diagnostic d'hystérie.
La névrose est chez lui présente avec ses stigmates les
plus nets et les mieux accentués. Pour ne prendre que les signes
locaux de cette paralysie que présente Desf..., ceux-ci suffiraient
à eux seuls à faire porter le diagnostic de monoplégie
hystérique. Il y a déjà plusieurs années
que j'ai insisté sur le genre spécial de limitation de
l'anesthésie dans les paralysies hystériques. Ici, dans
une monoplégie brachiale, nous avons l'anesthésie classique
en manche de veste.
Je ne reviendrais donc pas sur le sujet de la délimitation de
l'anesthésie dans les monoplégies hystériques,
s'il n'existait une autre maladie dans laquelle on rencontre également
des troubles de la sensibilité distribués de la même
manière, c'est-à-dire par segments de membre. Cette maladie
est la syringomyélie. Mais, d'autre part, à ne considérer
que les autres signes de chacune des deux affections, que de différences
entre elles ? Je ne parle pas de leur nature, l'hystérie étant
une maladie de nature, dynamique, j'entends par là une maladie
dans laquelle les lésions matérielles n'ont pas encore
été reconnues et la syringomyélie une affection
caractérisée par les lésions les plus grossières
de la moelle épinière. Mais, restant sur le terrain clinique,
vous trouvez dans la syringomyélie les atrophies musculaires,
souvent un élément spasmodique révélé
par un certain degré de paraplégie avec exagération
des réflexes rotuliens, une scoliose vertébrale très
fréquente, des arthropathies, l'intégrité des sens
spéciaux, etc..
Ce n'est pas à dire que souvent le diagnostic entre les deux
maladies ne soit pas difficile. Les atrophies musculaires font, nous
le savons aujourd'hui, partie du tableau symptomatique de l'hystérie.
L'élément spasmodique peut se rencontrer chez les hystériques
et souvent aussi les arthrodynies, dont le diagnostic est quelquefois
si ardu. Ces phénomènes peuvent se combiner chez un individu,
de concert avec les troubles de la sensibilité, pour simuler
la syringomyélie, et il n'y a pas bien longtemps je vous ai présenté
un cas de ce genre sous le titre de simulation hystérique de
la syringomyélie (1). Mais, Messieurs, et c'est surtout pour
en
venir à ceci que j'ai fait cette courte digression sur la syringomyélie.,
si dans cette dernière affection les troubles de la sensibilité
se manifestent avec une délimitation analogue à celle
qui est la règle dans l'hystérie, ils présentent
d'autre part des caractères qui permettent facilement de les
reconnaître.
[)ans la syringomyélie, en effet, l'anesthésie, qui occupe
un ou plusieurs segments du membre, limitée par une ligne circulaire
plus ou moins parfaite, ne porte pas sur tous les modes de la sensibilité.
La sensibilité au toucher y est conservée ; la douleur,
au contraire, n'est plus perçue que comme contact et la sensibilité
au chaud et au froid est complètement abolie. Donc, analgésie
et thermoanesthésie, tels sont les caractères distinctifs
de l'anesthésie syringomyélique.
L'hystérie peut présenter, mais ne présente pas,
en général, cette dissociation si particulière
de l'anesthésie. Chez notre malade, vous voyez que la sensibilité
est abolie dans tous ses modes, ce qui est hystérique au premier
chef. De plus, le sens musculaire est perdu d'une façon assez
grossière pour la main et l'avant-bras, ce qui ne se voit pas
en général dans l'affection cavitaire de la moelle épinière.
Un autre point de l'histoire de Desf... est intéressant à
noter. Je veux parler de ces vertiges qu'il éprouve de temps
en temps et dont l'un a occasionné la chute du malade du haut
de son échelle, chute qui a été l'agent provocateur
des accidents hystériques locaux ultérieurs. S'agissait-il
là d'un vertige apoplectique? C'est bien peu vraisemblable. Jamais
le malade, à la suite de ces étourdissements, n'a présenté
de signes d'hémiplégie. Son âge est, de plus, en
contradiction avec cette manière de voir. La monoplégie
consécutive ne saurait être non plus, à cause de
ses caractères et de son évolution même, mise sur
le compte de cette soi-disant attaque d'apoplexie.
Peut-on penser à un vertige de Menière ? Le malade présente,
en général, avant la courte perte de connaissance dont
s'accompagne le vertige, quelques phénomènes du côté
de l'ouïe, tels que des sifflements d'oreille. Mais l'examen de
l'appareil auditif, pratiqué par M. Gellé, n'a décelé
l'existence d'aucune lésion otique pouvant produire le vertige
de Menière. Ce n'est donc point encore de cela qu'il s'agit.
Serait-ce par hasard un vertige épileptique ? C'est bien peu
vraisemblable. Et d'ailleurs pourquoi aller chercher si loin quand nous
trouvons dans la description du malade des caractères qui ne
peuvent permettre le doute. Le vertige est précédé
d'une aura céphalique hystérique absolument nette, consistant
en sifflements dans les oreilles et en battements dans les tempes. Sentant
le vertige qui commence, il s'accroche à quelque meuble ou se
jette sur son lit. Puis, une fois la petite perte de connaissance passée,
il se relève avec un mal de tête bien particulier, dans
lequel la peau du crâne et du front est le siège d'une
hyperesthésie très vive. Il n'y a rien d'épileptique
dans tout cela, tandis que l'hystérie s'y révèle
d'une façon parfaitement nette.
Les vertiges dont souffre notre malade sont donc en réalité
de petites attaques d'hystérie, manifestées seulement
par une aura suivie d'une courte perte de connaissance, sans convulsions
d'aucune sorte.
Arrivons maintenant à l'étude de l'accident
local déterminé par la chute et l'application consécutive
de l'appareil à fracture. A ce point de vue, le cas est en réalité
presque plutôt chirurgical que médical et ce sont, en effet,
les chirurgiens que le malade est allé trouver et qui ont eu
chez lui à intervenir. Vous avez pu constater, en entendant l'histoire
de cet homme, l'exactitude de ce que je vous disais en commençant,
touchant la nécessité pour le chirurgien de bien connaître
ces faits d'hystéro-traumatisme. Je vous ai dit aussi que mes
efforts pour propager la connaissance de ces notions commençaient
à être couronnés de succès. L'histoire de
notre homme en fournit la preuve.
Je vous ai lu mot à mot la note que nous avait adressée
M. Chaput, chirurgien distingué des hôpitaux, au sujet
de ce malade. Vous avez pu voir que la nature de cette monoplégie
brachiale, ignorée pendant quelque temps, avait fini par être
dépistée par lui, grâce aux signes spéciaux
qui la caractérisaient et sur lesquels j'ai insisté depuis
longtemps.Il s'appuyait surtout pour faire ce diagnostic de monoplégie
hystérique, qu'il formulait nettement dans une autre note qu'il
nous a adressée en nous envoyant le malade, sur les troubles
de la sensibilité qui lui semblaient hors de proportion et ne
concordant pas par leur disposition topographique avec le siège
de la lésion du nerf médian.
Ce point mérite de nous arrêter un instant. A un examen
superficiel on pouvait, en effet, supposer qu'il s'agissait là
d'une simple compression d'un nerf, si l'on limitait son examen à
la région de la main et du poignet. Cependant même en ces
points l'anesthésie n'était pas en rapport avec la distribution
du nerf comprimé. Il s'agissait en effet du médian et
l'insensibilité était absolue dans toute l'étendue
de la main, à sa face palmaire aussi bien qu'à sa face
dorsale. Mais si l'on poussait plus loin les investigations, on remarquait,
phénomène bien singulier dans l'hypothèse d'une
lésion du médian au poignet, que l'anesthésie remontait
tout le long de l'avant-bras et du bras, jusques et y compris le moignon
de l'épaule. Il ne pouvait donc s'agir exclusivement d'une compression
nerveuse au poignet.
Le nerf, cependant, était nettement comprimé et il fallait
à tout prix éviter les suites ultérieures possibles
de cette compression nerveuse, qui aurait pu aboutir à une dégénérescence
du nerf avec toutes ses conséquences fâcheuses, C'est ce
qui décida M. Chaput à faire
l'opération que je vous ai décrite. Mais ce n'est pas
cela seulement qui l'a guidé dans son intervention. Il pensait,
en outre, que l'effet moral produit par cette opération pouvait
aussi contribuer à guérir le malade de sa monoplégie
hystérique. C'était parfaitement raisonné et, à
mon avis, l'on ne peut qu'approuver l'excellence des motifs qui l'ont
poussé à pratiquer l'ablation de l'exostose qui comprimait
le médian.
Le double résultat qu'il attendait s'est produit. Tout, d'abord
le malade a été délivré de sa compression
nerveuse et il a échappé ainsi avec certitude à
ses dangers consécutifs. De plus, l'effet moral de l'opération
s'est manifesté par la guérison presque immédiate
de la monoplégie, ainsi que de l'anesthésie qui l'accompagnait.
En un mot, ce qu'une auto-suggestion avait fait, une auto-suggestion
contraire a pu le défaire.
Mais, Messieurs, l'hystérie ne se laisse pas aussi facilement
déloger quand elle a élu domicile chez un malade.
Il est vraisemblable que, même après la guérison
de l'accident local, les stigmates de la névrose persistaient.
Cela est bien probable, du moins quand on connaît l'histoire ultérieure
de notre malade. En effet, cette guérison de la monoplégie
ne se maintint pas longtemps. Au bout de deux mois de répit,
le malade voyait peu à peu l'impotence motrice se reproduire,
et était forcé de revenir consulter M. Chaput qui, cette
fois, à son rôle de chirurgien accompli, passait la main
aux neuropathologîstes et nous adressait le malade.
Vous voyez une fois de plus par cet exemple, car ce n'est pas le premier
de ce genre que je mets sous vos yeux, combien l'hystérie mâle
est souvent tenace, difficile à guérir dans ses accidents
épisodiques comme dans ses stigmates permanents. Nous allons
essayer ce que nous pouvons faire chez cet homme ; on va lui donner
des douches, des toniques, lui faire faire de la gymnastique du membre
malade pour réveiller dans son cerveau, par des mouvements tant
passifs qu'actifs, l'idée de mouvement et les représentations
motrices. J'espère obtenir un résultat, mais assurément
ce sera long. Voilà déjà quatorze mois que le malheureux
est impotent de son bras. Combien cela durera-t-il encore ? Je ne sais,
mais, en tout cas, retenez de ce fait que le pronostic des accidents
de ce genre est loin d'être toujours bénin, et que l'hystérie,
chez l'homme comme chez la femme d'ailleurs, est bien souvent une maladie
tenace, difficile à guérir et rebelle à tous les
traitements, même les plus rationnels.
Le pronostic porté au mois de janvier par M. Charcot s'est justifié
de tous points dans la suite. au mois de mars 1890, le malade est encore
porteur de sa monoplégie brachiale avec anesthésie en
manche de veste. L'impotence motrice est cependant assez notablement
améliorée, mais bien loin d'être guérie.
Les stigmates persistent encore, témoignant que l'hystérie
est toujours là, en dépit de l'amélioration relative
de l'accident local, (23 mars 1890).
|