De
la lypémanie ou mélancolie (1820)
E.Esquirol (partie 4)
4. TRAITEMENT DE LA LYPÉMANIE
Le traitement de la mélancolie avec délire,
comme celui des
autres aliénations, ne doit point se borner à l'administration de
quelques
médicaments. Il faut, avant toute médication, être bien convaincu que
cette
maladie est opiniâtre, difficile à guérir ; que la médecine morale, qui
cherche
dans le coeur les premières causes du mal, qui plaint, qui pleure, qui
console,
qui partage les souffrances et qui réveille l'espérance, est souvent
préférable à toute autre. Il faut s'être bien informé des causes
éloignées et
prochaines de la maladie. Le traitement de la lypémanie peut être
hygiénique,
moral ou pharmaceutique.
Hippocrate et les anciens,
les Arabes et les modernes, ont
tous observé que l'état de l'atmosphère exerce une grande influence sur
les
facultés intellectuelles et morales de l'homme. Un climat sec et
tempéré, un
beau ciel, une température douce, un site agréable et varié,
conviennent aux
mélancoliques. Aussi les médecins anglais ont-ils soin d'envoyer leurs
lypémaniaques dans les provinces méridionales de la France et dans
l'Italie,
les préservant ainsi des funestes effets de l'air épais et humide
d'Angleterre.
M... né en Belgique, âgé de 42 ans, d'une
forte constitution,
faisant un très grand commerce, vient me consulter à la fin de l'hiver dé 1825.
Voici les renseignements que
me donna M. lé consultant : « J'ai toujours joui d'une bonne santé, je suis heureux
dans mon ménagé,. aimant
beaucoup ma femme et mes enfants qui sont charmants ; mes affaires sont
en très bon
état. Il y a trois ans,
j'éprouvai une légère
tracasserie, c'était à l'entrée
dé
l'automne, je devins triste, soucieux et susceptible. Peu-à-peu je négligeai mes
affairés ; je désertai ma
maison pour fuir l'ennui : je me
sentais faible, je bus de
la bière et dés liqueurs. Bientôt je fus
irritable,. un rien me
contrariait,
m'agitait et me rendait insupportable
aux miens et même dangereux. Mes affairés souffrirent de cet
état ; j'avais dé l'insomnie et
dé l'inappétence. Ni les
avis, ni les tendres conseils dé ma
femme, dé ma famille,
n'avaient plus
d'empire sur moi. Enfin je tombai dans une apathie profonde,
incapable
de tout, excepté de boire et de
me fâcher. A
l'approche du printemps, je me sentis renaître à mes
affections, je
recouvrai toute mon activité
intellectuelle et toute mon ardeur pour
lés affaires. Je me suis très bien porté tout l'été suivant ; mais dès lés premiers froids humides de
l'automne, retour
de la tristesse, de l'ennui, du
besoin de. boire pour
dissiper ma
tristesse ; retour de
l'irascibilité, dés
emportements. L'automne dernier et cet hiver j'ai éprouvé pour la troisième fois les
mêmes phénomènes, ils ont été
plus fâcheux, ma fortune a souffert et ma femme
n'a pas été sans danger... Je viens me livrer à vous, monsieur, et me soumettre à tout
ce que vous m'ordonnerez.
» Après mille questions, je donnai
les conseils suivants : une
maison de
santé n'est pas utile, elle peut nuire. Je vous indiquerai un
médecin
qui, pendant tout l'été,
surveillera votre
régime, vous accompagnera dans vos coursés aux environs de
Paris. Vous vous baignerez
souvent et vous boirez de temps en temps de l'eau dé Sedliz. La
nourriture sera
végétale. .Au mois dé
septembre,
vous gagnerez le Languedoc et serez rendu en Italie avant la
fin
d'octobre d'où vous reviendrez
au mois de
mai. Ces conseils furent rigoureusement suivis : à la fin du mois de décembre, M...
était à
Rome. Le froid se fit sentir ; des
velléités
dé désir dé boire se
manifestèrent,
mais se dissipèrent presque aussitôt. M... avait échappé à un quatrième accès en se soustrayant à l'influence du
froid humide de l'automne.
Il revint à Paris au mois de mai,
jouissant d'une excellente
santé. Je
pourrais rapporter quelques faits
semblables.
Les vêtements doivent
être chauds, souvent renouvelés,
particulièrement lés chaussures, les mélancoliques étant surtout sujets au froid des
pieds.
On doit proscrire les
aliments salés, épicés, irritants, grossiers et de difficile digestion.
Les viandes
fraîches, rôties et
choisies parmi
celles dés jeunes animaux, la diète
végétale conviennent à ces malades ; ils
doivent s'abstenir des végétaux farineux, préférer les légumes herbacés, lés fruits, surtout ceux qui
contiennent
en plus d'abondance le
principe
mucoso-sucré : tels que
lés fruits rouges d'été,
le raisin, les orangés, les
grenadés,etc. Fernel,
Van-Swiéten,
Lorry citent des exemples de
mélancoliques guéris par l'usage des fruits d'été ; ils auraient
pu ajouter par l'usage très abondant du raisin.
L'exercice, de quelque
manière qu'il soit pris, est sans contredit
une. des grandes ressources pour combattre la lypémanie ; les voyages, qui agissent sur le
cerveau par les
impressions, en faisant passer en quelque
sorte au travers de
l'intelligence une
multitude d'images, d'idées sans
cesse renouvelées, détruisent nécessairement cette fixité des idées, cette concentration
de
l'attention si désespérantes.
Les
malades qui ne peuvent voyager doivent
être exercés et distraits par la promenade à pied ou en voiture, par les exercices du
corps, par la
culture de la terre, par
les soins
donnés à un jardin, par les occupations
du ménage, par la pratique d'une profession quelconque. L'équitation excite
l'activité des viscères abdominaux,
favorise la transpiration, repose et
distrait l'attention. On
obtient
d'heureux résultats de la conduite d'une voiture. Les Anglais
luttent
contre le spleen en prenant la
place de leur
cocher et en parcourant ainsi
les
rues de Londres. Le célèbre Alfieri ne rendait supportable sa
noire
mélancolie que par ce moyen. La chasse
peut
remplir les mêmes vues, mais il faut craindre de confier témérairement
des
armes à ceux qui ont quelques dispositions au suicide. Pinel exprime
le voeu
que tout hospice
d'aliénés soit à
portée d'une ferme où l'on puisse
faire travailler la terre à ces malades. Le docteur Langèrmann avait presque effectué ce
voeu dans
l'hospice de Bareuth,
dont il était
le médecin ".
Le docteur Horn a pourvu
les aliénés de l'hôpital de Berlin de tous les moyens
d'exercice
compatibles avec leur sûreté et il en retire de grands avantages. A la Salpêtrière, un bon nombre de nos
femmes aliénées
s'y occupent à la
couture, au tricot
et à d'autres ouvrages manuels ; quelques-unes se livrent à la
culture
du jardin et plusieurs sont
occupées au
service de l'hospice. Ces occupations actives contribuent aux
nombreuses guérisons
obtenues dans cette maison. Il n'est pas
aussi facile de fournir
aux hommes
des instruments de travail parce qu'ils veulent en abuser. Les
individus
qui n'ont point l'habitude de
l'occupation,
lorsque des obstacles invincibles
s'opposent à ce qu'ils voyagent, à ce qu'ils montent à cheval,
à ce
qu'ils aillent en voiture, doivent s'exercer à des jeux qui reposent
l'esprit
et fatiguent le corps :
tels sont le
volant, la paume, le ballon, le billard, etc.
Mais aux exercices du corps il faut joindre ceux de l'esprit. L'étude contribue à guérir
les
mélancoliques, pourvu
qu'elle ne s'applique
point à des objets propres à
exalter
l'imagination. Quelquefois aussi, on se prête aux idées mélancoliques de celui qu'on
veut guérir. M. Charpentier,
dans son excellente thèse sur la
mélancolie, rapporte
qu'un
ecclésiastique, devenu mélancolique avec penchant au suicide, à la suite des
malheurs de la révolution,
fut retiré de cet état par l'activité qu'il
mit à défendre le
concordat, qui
était favorable à l'indépendance
des
ministres de la religion. Un homme se persuade que ses ennemis l'ont dépouillé
de toute sa fortune ;
il
devient triste, morose, refuse de manger, parce qu'il n'a plus rien pour acheter sa
nourriture : il est envoyé à Paris. Après
plusieurs mois, je conseille à l'un de ses parents de supposer
un procès
et de persuader au malade de consulter un avocat ; celui-ci, prévenu,. demande un mémoire écrit, afin de
mieux connaître
la:. situation
de
l'affaire. Après quelques jours d'hésitation,. M... commence un long mémoire qui
nécessite plusieurs., courses et même de petits
voyages. Un mois
était à. peine écoulé, le mémoire n'était point fini, qu'il
était évident que la maladie
tendait à sa guérison,
laquelle ne: se fit pas attendre long-temps. M. Alibert rapporte uni fait analogue.
L'isolement-
est
ordinairement favorable, même lors-qu'il
est absolu ; la solitude
exerce un
pouvoir mysté-rieux qui
rétablit
les forces morales épuisées par les. passions.
Les
bains tièdes
prolongés sont d'une utilité évidente-. pour le rétablissement de la
transpiration et tous les. médecins, depuis Galien jusqu'à nos
jours, ont
vanté leurs bienfaits et
en ont
soigneusement recommandé l'usage.
Les excrétions semblent presque toutes suspendues dans la lypémanie ; la
transpiration ne se fait point ; l'urine
est retenue quelquefois pendant un jour, deux jours, cinq jours. La constipation est
opiniâtre ; elle persiste
pendant des semaines, pendant des mois. Forestus parle d'un vieillard qui fut,
pendant trois mois, sans
évacuations alvines. Cette constipation n'est
pas toujours sans danger,
elle
occasionne quelquefois des inflammations intestinales. Il faut
la
surmonter par la qualité des alimens et des boissons et par l'usage des
lavements, des
fomentations sur l'abdomen, par
les bains de siège, etc.
Quoique la continence soit
très rarement cause de la mélancolie, il n'est pas moins vrai
que, dans
quelques circonstances,
l'évacuation
spermatique a guéri. Peutêtre l'action morale a-t-elle été plus
favorable que l'évacuation elle-même. Il n'est point aisé d'établir le
degré
d'influence qui, dans cet acte, appartient au physique et au moral : Aëtius a trop
vanté les avantages du coït,
qu'il prescrit comme un spécifique. Que de
faits contraires, je peux
opposer à
quelques observations rares.
En parcourant les divers matériaux de l'hygiène, .j'ai
presque tracé les règles
les plus importantes pour
le traitement des mélancoliques :
il me reste à parler de l'emploi des passions pour
le traitement de ces
malades. Rien n'est plus difficile que de
maîtriser les passions de
l'homme
sain, combien la difficulté augmente
lorsqu'on veut diriger les passions des aliénés. Il faut une certaine adresse dans
l'esprit, et une grande habitude
pour saisir les nuances infinies que
présente l'application du
traitement
moral et pour se déterminer sur
l'opportunité de cette application. Tantôt il faut en imposer, et vaincre les résolutions
les plus
opiniâtres, en inspirant
aux malades
une passion plus forte que celle qui
domine leur raison ;
substituer
une
crainte réelle à une
crainte
imaginaire ; tantôt il faut conquérir leur confiance, relever
leur
courage abattu en faisant
naître
l'espérance
dans leur coeur. Chaque mélancolique
doit être conduit d'après une connaissance parfaite de la
portée de son
esprit, de son caractère et de
ses
habitudes,
afin de subjuguer la passion qui, maîtrisant sa pensée, entretient son délire.
Les mélancoliques qui
sont sous l'empire de la superstition doivent
éviter les lectures, les
conversations sur le mysticisme. Il est rare qu'on s'écarte impunément de ce
précepte, et c'est ordinairement
après avoir lu des livres propres à exalter
l'imagination,
après s'être livré à des pratiques religieuses exagérées, après avoir assisté
à des prédications qui
égarent le sentiment religieux, que le délire
mélancolique prend un caractère plus funeste. Les guérisons que
l'on
rapporte et que l'on attribue à l'influence reli
gieuse méritent d'être constatées ;
j'ai fait bien
des tentatives ;
j'ai appelé à mon
aide beaucoup et
de bien respectables
ecclésiastiques, mais rarement ai-je obtenu du succès. Un homme
se désespère
pour ne pas avoir
obtenu une
place ;
il se croit
déshonoré, lui et sa famille.
L'assistance religieuse pourra le guérir
en faisant diversion à
ses idées
dominantes et en le persuadant de la vanité des choses
d'ici-bas ;
mais un démonomaniaque ne cède point aux conseils
d'un ecclésiastique. J'ai vu des
aliénés qui n'étaient rien moins que religieux avant leur maladie et qui après leur
guérison sont devenus
croyants sincères et pratiquant très régulièrement les
préceptes de la religion. Ils étaient
convalescents lorsqu'ils
ont embrassé franchement les voies
religieuses. L'un de ces
individus,
homme d'un grand mérite et qui a
long-temps rempli des fonctions publiques très importantes, a
été
conduit aux croyances religieuses, qui lui étaient bien étrangères
avant, par
le souvenir de tout
ce qu'il
avait éprouvé
pendant le délire. Lorsque l'amour est
la passion dominante, il n'y a souvent que la possession de l'objet
aimé qui
guérisse :
amore
medico sanatur amor (Ovide). Tout le monde connaît le fait
d'Erasistrate, qui guérit
le fils de Séleucus en déterminant ce prince à sacrifier à son fils
son amour
pour Stratonice. Arétée parle d'un Crotoniate qui ne guérit
que par la possession de l'objet
aimé. Si des
obstacles insurmontables
s'opposent
à l'emploi de ce moyen, quelques
médecins n'ont pas craint de renvoyer aux conseils donnés par
Ovide.
Une émotion vive, forte
et imprévue, une surprise, la
crainte, la terreur, ont eu leurs succès : spasmo spasmus solvitur, dit
Lorry. On a eu recours à des moyens plus
ou moins ingénieux pour briser les convictions, pour rompre la chaîne des idées
bizarres ; mille circonstances
peuvent fournir au médecin et faire naître dans son
esprit des indications
de thérapeutique intellectuelle et morale ; les faits suivants
peuvent mettre sur la voie ;
on en trouve dans tous les
recueils d'observations
et dans les diverses parties de
cet ouvrage. Alexandre de
Tralles
guérit une femme qui croyait avoir avalé un serpent en jetant
un serpent dans le vase en même
temps
qu'elle vomissait.
Zacutus raconte qu'un jeune homme qui se croyait damné, fut
guéri par l'introduction, dans son
appartement, d'un homme déguisé
sous la forme d'un ange qui lui
annonça que ses péchés
étaient
remis. Ambroise Paré guérit un malade
qui croyait avoir des grenouilles dans le ventre, en le purgeant et en jetant
furtivement des
grenouilles dans son vase de nuit.
Un
démonomaniaque refuse
toute sorte de nourriture,
parce
qu'il se croit mort. Forestus parvient à le faire manger en lui présentant un autre mort qui assura au malade que les gens de l'autre
monde
mangeaient très bien.
Alexandre de Tralles rapporte que Philotinus dé
trompa un homme qui croyait n'avoir
plus de tête,
en lui faisant porter un bonnet de plomb, dont la pesanteur l'avertit enfin de son erreur.
Un
mélancolique croit
qu'il ne peut uriner sans faire courir
à la terre le risque d'être submergée par un nouveau déluge. On vient lui annoncer
que le feu menace d'embraser
la ville et que, s'il ne consent à
uriner, tout est perdu ; il
se décide
à ce qu'on lui demande, et guérit.
Un
jeune homme ne veut
pas manger, parce que ses
amis, ses
parents seront déshonorés s'il mange. Un de ses amis arrive tout
essoufflé, et
apporte une déclaration
du
gouvernement qui le met à l'abri de tout déshonneur ; le malade, qui avait
passé treize jours sans rien prendre, mange aussitôt.
Pinel
rapporte que,
pendant qu'il était médecin à Bicêtre,
il fit simuler un tribunal qui jugea un mélancolique qui se
croyait
coupable ; ce stratagème
réussit, mais ce succès fut de courte durée
par l'imprudence d'un indiscret
qui dit à ce même homme
qu'on l'avait joué. Le
même auteur
raconte dans le Traité
de la Manie, plusieurs exemples de monomaniaques
dont les craintes imaginaires,
les répugnances obstinées avaient cédé
à une
crainte réelle, causée par un grand appareil de contrainte ; la douleur a
aussi triomphé de l'obstination de quelques malades. Une dame
confiée à
mes soins, qui croyait être
damnée et avoir
le diable dans le corps,
fut guérie
par la crainte des bains frais qu'elle redoutait
infiniment, dont on lui faisait la menace chaque fois qu'elle
s'abandonnait à
ses idées et à ses craintes
chimériques. On réussit aussi, en persuadant aux lypémaniaques qu'ils n'ont nulle
possibilité d'accomplir
leur dessein. Ainsi une jeune personne
trompée dans ses
affections, ayant,
pendant dix-sept jours, refusé de
prendre des aliments pour terminer sa vie, fut ramenée à la
santé
lorsqu'on lui eut ingéré des aliments à l'aide
d'une sonde, et qu'elle eut acquis la conviction que, malgré elle, on la nourrirait et
qu'on l'empêcherait de
mourir de faim.
J'ai vu la substitution
d'une passion à une autre guérir la
lypémanie, en s'adressant à l'amour-propre, en l'irritant, l'exaltant. J'ai fait
taire des terreurs imaginaires
; j'ai
vu l'amour prendre la place du délire mélancolique chez deux ou
trois
jeunes lypémaniaques de la
Salpêtrière.
On doit être sobre dans
l'emploi de la crainte et surtout de la terreur ; ces passions ont une action sédative qui petit avoir les plus graves
conséquences.
Les effets de la musique,
auxquels les anciens ont attribué tant de miracles, sont plus
utiles
dans la mélancolie que dans les
autres
espèces d'aliénations mentales. Galien
assure qu'Esculape guérissait les maladies de l'esprit avec les chants et
l'harmonie. On lit, dans l'histoire
de la musique, et dans les écrits des
médecins, des exemples de
guérisons
produites par ce moyen pour
le rendre
efficace, il faut employer un petit nombre d'instruments, il faut choisir des
airs appropriés à l'état du
malade. Dans le Mémoire sur
Charenton, je
rapporte les résultats que j'ai obtenus
de mes essais nombreux sur la
musique.
Le traitement qui
s'applique directement à la sensibilité
organique et qu'on appelle traitement
physique, lorsqu'il est
secondé par
l'hygiène, lorsqu'il n'est point dirigé
par l'empirisme et par des vues systématiques, contribue certainement à la guérison de
la lypémanie ; car si
cette maladie est souvent produite par les
affections morales, elle
l'est aussi
par des dérangements physiques.
Il
est d'observation, que les aliénations mentales, la mélancolie, en particulier,
offrent plus de chances
de guérison lorsque le médecin peut
apercevoir quelques désordres dans les fonctions de la vie d'assimilation.
Supposons
la nature des
causes pathologiques qui ont
produit
la mélancolie bien connue, les vues thérapeutiques seront dirigées d'après
cette connaissance s'il
y a suppression de la menstruation ou des
hémorrhoïdes, il faut
rétablir le
cours de ces évacuations ; s'il
y
a rétrocession de dartres, on agit sur la peau, etc. Il serait superflu
d'entrer dans les détails, les praticiens savent
qu'ils ont souvent affaire à des mélancolies dépendantes de causes semblables.
Il n'est pas toujours aisé
de remonter à la connaissance
de causes aussi évidentes, on a traité la
lypémanie conformément
aux théories
et aux systèmes qui ont prévalu aux différentes époques de la
médecine.
Les anciens, considérant cette
maladie comme
produite par la bile,
l'atrabile,
l'humeur corrodante, employaient les évacuants,
surtout les purgatifs. L'hellébore était le remède par excellence contre la
mélancolie, son usage était passé en
proverbe ; l'hellébore
d'Antycire
était préféré à tout autre. Celse recommande l'ellébore blanc
dans la
monomanie gaie tandis qu'il prescrit l'ellébore noir contre la lypémanie ou mélancolie
triste. Quelques modernes
ont voulu rappeler l'usage de l'hellébore ; ils se proposent de purger, mais nous ne
manquons pas d'autres
médicaments mieux connus, plus sûrs et
moins dangereux, car les praticiens qui préconisent l'usage de cette racine, ne lui accordent pas
sans doute une
vertu spécifique. Pinel
s'en
tient aux légers laxatifs, aux purgatifs doux ; les chicoracées, les plantes
savonneuses, combinées
avec quelques
sels neutres, suffisent pour faire
cesser la constipation, soit qu'elle annonce un accès ou un paroxysme, soit qu'elle
complique la
mélancolie. Dans le
début des
lypémanies, les vomitifs, les émétocathartiques, sont très utiles. On
se
trouve bien aussi d'entretenir une diarrhée artificielle
lorsque les
forces du malade le permettent, imitant ainsi la nature dans l'un de ses moyens de guérison :
les
lavements plus ou moins
irritants ont aussi
quelque avantage. Les évacuants conviennent
principalement dans la mélancolie caractérisée par la nonchalance, l'aversion
pour le mouvement et la
lenteur des fonctions. On administre le
tartrite antimonié de potasse, à petites doses rapprochées, soit pour déplacer l'irritation, soit
pour agir
sur l'imagination des malades qui se croient bien portants les douleurs gastriques ou
intestinales
qu'ils éprouvent attirent leur
attention,
leur persuadent qu'ils sont malades, et
les déterminent à faire les remèdes convenables. Chez quelques mélancoliques qui repoussent
toute espèce
de médicaments, on
emploie des
substances énergiques sous un
petit
volume, et on les fait prendre à l'insu du malade, mêlées aux
boissons
ou aux aliments : tels sont, la
gomme gutte, le
diagrède, le jalap, l'aloès, le
muriate de mercure doux,
etc. Dans
ces derniers temps, Darwin a appliqué à la médecine une machine
dite
rotatoire dont l'effet est de produire des évacuations abondantes par le haut et par le bas. Quelques
médecins
anglais, entre autres
Masson Cox et
Haslam, vantent beaucoup les
heureux
effets de cette machine dont, le premier en France, j'ai fait faire un modèle.
Quelques médecins ont
craint que l'usage de cette machine ne fût plus nuisible qu'utile.
Elle provoque
l'épistaxis, fait craindre l'apoplexie,
jette dans la plus grande faiblesse, amène la syncope et expose à d'autres
accidents plus ou moins alarmants,
ce qui l'a fait rejeter. Poursuivant
l'atrabile jusque dans le
sang, les
humoristes firent de la saignée un précepte général contre la
mélancolie. Arétée, seul parmi
les anciens,
la défend expressément dans la plupart
des cas. Il ne la permet que chez les sujets jeunes, au printemps, et en petite quantité.
Cullen dit que
la saignée est rarement
utile. Pinel
l'emploie très peu. Néanmoins,
on
peut recourir aux évacuations sanguines locales, tantôt à l'épigastre,
lorsque
l'estomac est le siège d'une vive irritation ; tantôt à la vulve, lorsqu'on veut rétablir
le flux menstruel, ou
à l'anus, lorsqu'on veut remplacer
les
hémorroïdes tantôt à
la tête,
lorsqu'il y a des signes de congestion cérébrale. Il m'est
arrivé
quelque fois d'appliquer avec succès des sangsues sur l'un des côtés de
la
tête, lorsque les lypémaniaques se plaignaient d'une douleur fixe dans
ce même
côté.
La lypémanie ne se
présente pas toujours escortée de symptômes
qui indiquent la prédominance du système abdominal ou la turgescence du système
sanguin ;
quelquefois
le système nerveux paraît seul être cause de tout le désordre ;
et Lorry, le premier, a bien
senti et admirablement
exprimé le caractère de cette
mélancolie, qu'il distingue parfaitement de la mélancolie avec matière.
Dans cette
mélancolie, vulgairement appelée nerveuse,
dans la mélancolie sans matière, de Lorry, les évacuants augmentent le mal. Le
médecin doit se proposer
de modifier la sensibilité, de calmer
l'excitation nerveuse par
les moyens
hygiéniques déjà indiqués, par les
boissons adoucissantes, par les narcotiques, par l'opium, par l'usage de l'eau en
vapeur, en douches, en bains,
en affusions ;
le bain
tiède est plus ou moins. prolongé,
quelquefois pendant plusieurs heures.
Le bain d'immersion dans l'eau froide est utile lorsque la
mélancolie
est causée par l'onanisme. Les affusions d'eau froi
de, en provoquant à l'extérieur une
réaction nerveuse,. font
cesser le spasme intérieur, et provoquent une
solution heureuse de la
maladie. La
douche agit de la même" manière,
outre qu'entre les mains d'un médecin expérimenté, elle peut avoir une influence
morale sur le malade, et
le forcer de renoncer à des résolutions
funestes et dangereuses.
Quelques
médecins, et
particulièrement Teden et Leroi
d'Anvers, ont conseillé de prendre intérieurement l'eau froide à très grandes doses ;
ces médecins la regardent comme un remède presque
infaillible contre
le suicide.
Les
anciens faisaient un
grand usage des narcotiques. Lazare
Rivière vante les bons effets des opiacés. Odier dit avoir guéri une mélancolie par
l'opium, porté graduellement
jusqu'à trente grains, et combiné
avec égale quantité de
musc. On doit
en rejeter l'usage chez les
individus pléthoriques, et disposés aux congestions sanguines.
Quelques
enthousiastes
ont employé le magnétisme dans
le
traitement de la mélancolie : qu'ont-ils
obtenu ? Quelques
résultats peu
avantageux et même contestés. J'ai
fait aussi des expériences et je n'ai pas obtenu de guérison.
Après
avoir exposé
rapidement les considérations générales
que présente l'étude de la lypémanie ou de la mélancolie avec
délire,
nous devrions indiquer les formes variées que prend le délire
mélancolique ; mais qui pourrait
indiquer toutes ces variétés ? Ne sont-elles pas aussi nombreuses que les modifications
que la sensibilité peut éprouver ?
n'empruntent-elles pas leurs caractères à
quelques passions exaltées par l'imagination ? et quoique le fond de la
maladie reste toujours le même, les traits
qui caractérisent chaque maniaque se nuancent et se diversifient à
l'infin.
NOTES
1.Ce
mot a été admis dans
le Dictionnaire de
l'Académie
Française,édition de
1835.
2.Medical inquiries and observations upon the diseases
of the mind,Philadelphie,
1812, in-8.
3.Traité des maladies nerveuses ou
vapeurs, 2 vol.,
Paris, 1816,
4.
La solitude, trad. par
A.J.L. Jourdan, Paris, 1825, in-8.
5.Mémoires de la Société Médicale
d'Emulation, III,
p. 348.
6.
Depuis plus de trente
ans, on a conseillé le travail et le
travail de la
terre plus
particulièrement. Aujourd'hui ce précepte est invoqué
partout et mis en
pratique en Allemagne, en Angleterre et en
France.
7.
Bibliothèque
Britannique, Genève, 1816.