Psychopathia Sexualis, ( partie VI )
by
Richard von Krafft-Ebing
très bas qui ont peur de faire des enfants, ou, on dehors
du mariage, de cyniques rassasiés de jouissances sexuelles.
L'importance pratique du sujet nous oblige à examiner de plus près,
au point de vue médico-légal, les actes sexuels qui ont été déclarés
par le législateur punissables comme délits de moeurs. Ce qui nous
aidera dans cet examen, c'est que les actes psycho-pathologiques qui
dans certaines circonstances sont tout à fait similaires à ceux qui
appartiennent à la catégorie physio-psychologique, seront mis dans
leur vrai jour par la comparaison avec ces derniers.
1. OUTRAGES AUX MOEURS PAR EXHIBITIONNISME
(Autriche, art. 516; Projet de loi, art. 195; Code allemand, art.
183.)
La pudeur est dans la vie civilisée de l'homme moderne un trait de
caractère et un principe tellement enracinés par l'éducation des siècles
qu'il faut bien supposer de prime abord l'existence d'un état psycho-pathologique
chez ceux qui outragent grossièrement la décence publique.
On supposera, avec juste raison, qu'un individu qui blesse d'une telle
façon le sentiment moral des hommes et en même temps sa propre dignité,
n'a jamais pu acquérir de principes moraux (idiots), ou les a perdus
(faiblesse mentale acquise), ou qu'il a agi dans un moment de trouble
de sa conscience (folie transitoire, troubles de l'esprit).
Un acte très singulier et qui rentre dans cette catégorie est l'exhibitionnisme.
Les cas observés jusqu'ici nous montrent que ce sont exclusivement
des hommes qui découvrent avec ostentation leurs parties génitales
devant des personnes de l'autre sexe, et qui ont éventuellement poursuivi
ces dernières, mais sans devenir agressifs.
La forme puérile de cet acte sexuel ou plutôt de cette manifestation
sexuelle indique une idiotie intellectuelle ou morale, ou du moins
une entrave temporaire aux fonctions intellectuelles et éthiques,
en même temps que le libido reçoit une excitation due à un trouble
considérable de la conscience (inconscience morbide, trouble des sens);
elle met en doute aussi la puissance de ces individus. Il y a donc
diverses catégories d'exhibitionnistes.
La première comprend les individus atteints de faiblesse mentale acquise,
chez lesquels la conscience a été troublée par une maladie du cerveau
ou de la moelle épinière; les fonctions éthiques et intellectuelles
ont été lésées et ne peuvent former aucun contre-poids contre le libido
qui a toujours été puissant ou qui a été excité par la maladie; de
plus, ces individus sont impuissants et ne peuvent plus manifester
leur impulsion sexuelle par des actes violents (éventuellement le
viol) mais seulement par des actes puérils.
C'est dans cette catégorie que rentrent la plupart des cas rapportés[106].
[Note 106: Lasègue, Union médicale, 1887, mai; Laugier, Annal.
d'hygiène publ., 1878, nº 106; Pelanda, Ueber Pornopathiker,
Archivio di Psichiatria, VIII; Schuchardt, Zeitschrift f. Medicinalbeamte,
1890, II. 6.]
Il s'agit d'individus tombés dans la dementia senilis, dans
l'idiotie paralytique, ou qui, par abus de l'alcool, par suite d'épilepsie,
etc., sont devenus malades au point de vue intellectuel.
OBSERVATION 165.--Z..., fonctionnaire supérieur, soixante ans, veuf,
père de famille, a provoqué un scandale parce que pendant une période
de quinze jours, à plusieurs reprises, genitalia sua de fenestra
ostendit à une fille qui habitait en face de lui. Plusieurs mois
après, cet homme a répété dans des circonstances analogues son acte
inconvenant. Dans l'interrogatoire il reconnaît lui-même le caractère
abominable de son procédé, mais il ne peut en donner aucune explication.
Une année après, il est mort d'une affection cérébrale. (Lasègue, op. cit.)
OBSERVATION 166.--Z..., soixante-dix-huit ans, marin, a plusieurs
fois exhibitionné dans des préaux où jouent les enfants ou dans la
proximité des écoles de filles. C'était son seul procédé d'activité
sexuelle. Z..., marié, père de dix enfants, a eu, il y a douze ans,
à la tête, une grave blessure dont il porte encore une cicatrice osseuse
très profonde. Une pression sur cette cicatrice lui cause de la douleur,
en même temps que la figure devient rouge et qu'il a l'air comme pétrifié.
Le malade paraît somnolent; il a souvent des convulsions dans l'extrémité
supérieure à droite (évidemment des états épileptoïdes en connexité
avec une maladie de l'écorce cérébrale). Du reste, constatation d'une
démence sénile et d'un senium très avancé. On ne sait pas si
les exhibitions ont coïncidé avec des accès épileptoïdes. Preuve d'une
dementia senilis. Acquittement. (Dr Schuchardt, op. cit.)
Pelanda (op. cit.) m'a communiqué une série de cas qui rentrent
dans cette catégorie.
1. Paralytique, soixante ans. À l'âge de cinquante-huit ans, il a
commencé à exhibitionner devant des femmes et des enfants. Il a gardé
à l'asile d'aliénés (Verona) pendant longtemps encore son caractère
lascif et a essayé aussi de la fellatio.
2. Vieux potator, soixante-six ans, très taré, atteint de folie
circulaire. Son exhibitionnisme a été remarqué pour la première fois
à l'église, pendant l'office. Son frère aussi était exhibitionniste.
3. Homme de quarante-neuf ans, taré, potator, de tout temps
très excitable sexuellement, interné à l'asile pour alcoolisme chronique,
exhibe toutes les fois qu'il aperçoit un être féminin.
4. Homme de soixante-quatre ans, marié, père de quatorze enfants.
Chargé de lourdes tares. Rachitique, crâne microcéphale. Est exhibitionniste
depuis des années, malgré les condamnations réitérées qu'il s'est
attirées.
OBSERVATION 167.--X..., négociant, né en 1833, célibataire, a exhibitionné
devant des enfants à plusieurs reprises: parfois il urinait devant
eux; une fois, pendant qu'il se trouvait dans cette situation, il
a embrassé une petite fille. Il y a vingt ans, X... a eu une grave
maladie mentale qui a duré deux ans et pendant laquelle il aurait
eu une attaque d'apoplexie.
Plus tard, ayant perdu sa fortune, il se livra à la boisson et, dans
les dernières années, il semblait souvent avoir des absences d'esprit.
Le status præsens a amené la constatation d'alcoolisme, de
senium præcox, de faiblesse mentale. Penis petit, phimosis,
testicules atrophiés. Preuves de maladie mentale. Acquittement. (Dr
Schuchardt, op. cit.)
Ces cas d'exhibitionnisme rappellent l'habitude des jeunes gens plus
ou moins âgés et en excitation sexuelle, habitude qui se retrouve
aussi chez certains adultes cyniques d'une moralité très abaissée,
qui s'amusent à salir les murs des lieux d'aisance publics de dessins
de parties génitales masculines et féminines. C'est une sorte d'exhibitionnisme
idéal mais qui est encore très loin de l'exhibitionnisme réel.
Les épileptiques forment une autre catégorie d'exhibitionnistes.
Cette catégorie se distingue de la précédente par le fait essentiel
qu'il y a absence de mobile conscient pour l'exhibition. Celle-ci
semble plutôt un acte impulsif dont l'exécution s'impose à l'individu
sans égards pour les circonstances extérieures, par suite d'une contrainte
morbide et organique.
Il y a toujours tempore delicti une obnubilation de l'esprit.
Cela explique aussi pourquoi le malheureux, sans avoir conscience
de la portée de son acte, dans tous les cas sans cynisme, commet sous
l'influence d'une obsession aveugle un acte qu'il regrette et abhorre
quand il a repris ses sens, à moins qu'il ne soit déjà arrivé à un
état permanent de faiblesse mentale.
Dans cet état d'esprit embrouillé, primum movens est, comme
dans les autres actes impulsifs, un sentiment d'oppression anxieuse.
S'il s'y joint un sentiment sexuel, l'idée obsédante reçoit une ligne
de direction déterminée dans le sens d'un acte correspondant (sexuel).
On trouvera ailleurs l'explication du fait que, chez les épileptiques,
ce sont précisément les représentations sexuelles qui surgissent avec
une facilité particulière tempore insultus.
Si une pareille association d'idées s'est faite et que, dans un accès,
un acte déterminé ait lieu, cette association se reproduit dans tous
les accès suivants avec d'autant plus de facilité qu'il s'est formé,
pour ainsi dire, un sentier battu dans la voie de la motivation.
L'état d'angoisse pendant que la conscience est voilée, fait paraître
l'impulsion sexuelle associée, comme un ordre, une contrainte intérieure,
qui est exécutée impulsivement et avec une suppression absolue du
libre arbitre.
OBSERVATION 168.--K..., fonctionnaire subalterne, vingt-neuf ans,
de famille névropathique, vivant heureux en ménage, père d'un enfant,
a plusieurs fois, au crépuscule, exhibitionné devant des bonnes. Il
est grand, svelte, pâle, nerveux, précipité dans ses allures. Il n'a
qu'un souvenir sommaire de ses délits. Depuis son enfance, il a eu
de fréquents états congestifs, avec rougeur vive à la figure, pouls
accéléré et tendu, regard fixe et comme dénotant une absence d'esprit.
Par ci, par là, il y avait dans ces accès, abolition des sens et vertige.
Dans cet état exceptionnel (épileptique), K... ne répondait que lorsqu'on
avait crié plusieurs fois; alors il revenait à lui, comme s'il sortait
d'un rêve. K... prétend que, pendant les quelques heures qui précédaient
les actes incriminés, il se sentait toujours excité et inquiet, qu'il
éprouvait une angoisse avec oppression et fluxion vers la tête. Arrivé
au summum de cet état, il sortait sans but de la maison et exhibait
quelque part ses parties génitales. Rentré à la maison, il n'avait
gardé de ces incidents que comme un souvenir de rêve: il se sentait
très fatigué et très déprimé. Il est aussi à remarquer que, pendant
l'exhibition, il allumait des allumettes pour éclairer ses parties
génitales. L'avis des médecins légistes concluait que les actes incriminés
s'étaient produits sous l'action d'une contrainte due à l'état épileptique.
Toutefois il fut condamné, avec admission de circonstances atténuantes.
(Dr Schuchardt,
op. cit.)
OBSERVATION 169.--L..., trente-neuf ans, célibataire, tailleur, né
d'un père qui probablement était adonné à la boisson, avait deux frères
épileptiques et un qui était aliéné. Lui-même présente des crises
épileptiques plus légères; il a de temps en temps l'esprit voilé;
dans cet état il erre sans but et ne sait plus après où il a été.
Il passait pour un homme convenable; il est maintenant accusé d'avoir
dans une maison étrangère exhibé quatre à six fois ses parties génitales
et joué avec. Le souvenir de ces actes était très vague chez lui.
L... avait déjà subi une grave condamnation pour avoir déserté plusieurs
fois pendant qu'il était au régiment (probablement ces désertions
ont eu lieu dans un état de trouble épileptique); en prison, il fut
atteint d'une maladie mentale et on le transporta pour cause de «folie
épileptique» à la Charité, d'où il fut plus tard renvoyé comme guéri.
En ce qui concerne les actes incriminés, il faut exclure l'idée de
cynisme ou d'exubérance. Il est probable qu'ils ont été commis dans
un état d'obnubilation intellectuelle, ce qui ressort entre autres
du fait que cet homme paraissait étrange au point de vue psychique,
même aux agents qui l'arrêtaient, et qui l'appelaient l'idiot. (Liman, Vierteljahrsschr.
f. ger. Med., N. F., XXXVIII, fascicule 2.)
OBSERVATION 170.--L..., trente-sept ans, s'est rendu coupable d'avoir,
du 15 octobre jusqu'au 2 novembre 1889, fait un grand nombre d'exhibitions
devant des filles; il avait commis ces actes en plein jour, dans la
rue, et même dans des écoles où il pénétrait. À l'occasion il arrivait
qu'il demandait aux filles la masturbation ou le coït, et comme cela
lui était refusé, il se masturbait devant elles. À G..., se trouvant
dans un cabaret, il frappa avec son pénis, mis à nu, sur les vitres,
de sorte que les servantes et les enfants qui étaient dans la cuisine
le virent.
Après son arrestation, on constata que, depuis 1870, L... avait déjà
nombre de fois provoqué du scandale par ses exhibitions, mais qu'il
avait toujours échappé à une condamnation, grâce aux preuves d'une
maladie mentale établies par les médecins. En revanche, il avait subi,
pendant son service militaire, des condamnations pour désertion et
vol, et une fois, comme civil, pour vol de cigares. À plusieurs reprises
il a été interné dans un asile d'aliénés pour maladie mentale (accès
de folie). Du reste il s'était fait remarquer par son caractère changeant
et querelleur, par son excitation périodique et son inconstance.
Le frère de L... est mort paralysé. Lui-même ne présente aucun stigmate
de dégénérescence ni d'antécédents épileptiques. Pendant la période
d'observation il n'est ni malade d'esprit, ni mentalement affaibli.
Il se comporte d'une manière très décente et exprime une profonde
horreur pour ses délits sexuels.
Il les explique de la façon suivante. D'habitude il n'est pas buveur,
et par moments il a pourtant une impulsion à boire. Aussitôt qu'il
a commencé à boire, il se produit un afflux de sang à la tête, des
vertiges, de l'inquiétude, de l'angoisse, de l'oppression. Alors il
tombe dans une sorte d'état de rêve. Un charme irrésistible le contraint
à se découvrir, ce qui lui procure du soulagement et de la liberté
pour respirer.
Une fois découvert il ne sait plus ce qu'il fait. Comme signes précurseurs
de ces accès il a des scintillements devant les yeux et du vertige.
Il n'a qu'un souvenir très vague et semblable à un rêve lointain de
sa période d'obnubilation.
Ce n'est qu'avec le temps que des représentations et des impulsions
sexuelles se sont associées à ses états d'obnubilation pleins d'angoisse.
Déjà, plusieurs années auparavant, en proie à cet état, il avait déserté
sans motif et en s'exposant aux plus grands dangers; une fois il a
sauté par une fenêtre du deuxième étage: une autre fois il a quitté
une bonne place et est allé sans projet dans un pays voisin où il
fut bientôt arrêté pour exhibitionnisme.
Quand par hasard L... s'enivrait, en dehors de sa période de maladie,
il n'exhibitionnait jamais. À l'état lucide ses sentiments et ses
rapports sexuels sont tout à fait normaux. (Dr Holzen, Friedreichs Blætter, 1890, fascicule 6.)Comme autres cas voir les observations 153,
155.
Un groupe qui, au point de vue clinique, est très voisin de celui
des exhibitionnistes épileptiques, est représenté par certains neurasthéniques,
chez lesquels il se produit aussi par accès des états d'obnubilation[107]
(épileptoïde?) avec une oppression anxieuse. Les impulsions sexuellesqui s'associent à ces états peuvent amener impulsivement
à des actes d'exhibitionnisme.
[Note 107: Comparez v. Krafft, Ueber transitorisches Irresein bei Neurasthenischen,
Journal Irrenfreund, 1883, nº 8 et Wiener klin. , 1891, nº 50.]
OBSERVATION 171.--Dr S., professeur de lycée, a provoqué un scandale
public par le fait qu'il a été vu, à plusieurs reprises, genitalibus
denudatis devant des dames et des enfants. S... en convient, mais
il nie avoir eu ni l'intention ni la conscience d'avoir provoqué par
là un scandale public; il allègue comme excuse qu'en courant rapidement
avec les parties génitales découvertes, il soulage son émotion nerveuse.
Son grand-père du côté maternel était hypocondriaque et a fini par
le suicide, sa mère était de constitution névropathique, avait du
somnambulisme (se promenait pendant son sommeil) et fut passagèrement
atteinte d'une dépression mélancolique. L'inculpé est névropathe;
il était somnambule, eut de tout temps une aversion pour les rapports
sexuels avec les femmes, pratiqua pendant sa jeunesse l'onanisme.
C'est un homme timide, sans énergie, qui s'embarrasse facilement et
tombe en confusion; il est neurasthénique. Il était toujours très
excité sexuellement. Il rêvait souvent qu'il courait mentula denudata
ou qu'étant en chemise, il était suspendu sur la barre d'une salle
de gymnastique, ayant la tête en bas, de sorte que la chemise retombait
et que le membre en érection se trouvait découvert. Ces rêves lui
donnaient des pollutions, et il était alors calmé pour toute une semaine.
Même quand il est éveillé, il a souvent, comme dans ses rêves, une
impulsion à courir, avec son membre découvert. Quand il se met à découvrir
son membre, il sent une chaleur ardente; il court alors à tort et
à travers, son membre devient moite, mais il n'arrive pas à la pollution.
Enfin il y a relaxatio membri, il le remet dans son pantalon,
il recouvre ses sens et est très heureux quand personne n'a vu ce
manège. Dans cet état d'excitation il se sent comme en rêve, comme
ivre. Il n'a jamais eu, dans ces circonstances, l'intention de provoquer
des femmes. S... n'est pas épileptique. Ses assertions sont empreintes
d'un cachet de vérité. En effet, se trouvant dans cet état, il n'a
jamais poursuivi de femmes, il ne leur a même jamais adressé la parole.
La brutalité et la frivolité semblent être absentes dans son cas.
De toutes façons les actes de S... sont dus à un sentiment et à une
idée morbides et il se trouvait, au moment de les commettre, dans
un état de trouble morbide des fonctions mentales. (Liman, Vierteljahrschrift
für gerichtl. Med. N. F XXX, VIII, fascicule 2.)
OBSERVATION 172.--X..., trente-huit ans, marié, père d'un enfant.
De tout temps d'un caractère sombre, taciturne; souffrant souvent
de maux de tête; gravement neurasthénique, mais pas malade au physique,
très tourmenté par des pollutions nocturnes; a plusieurs fois suivi
dans la rue des filles de magasin qu'il avait guettées dans un urinoir;
en les suivant il exhibait ses parties génitales et manipulait son
pénis. Dans un cas il avait même poursuivi une fille jusque dans le
magasin. (Trochon, Arch. de l'anthropologie criminelle, III,
p. 256.)
Dans l'observation suivante l'exhibition n'apparaît que comme un accessoire
à côté d'un penchant impulsif à satisfaire par la masturbation un
libido violent qui se manifeste subitement.
OBSERVATION 173.--R..., cocher, quarante-neuf ans, marié à Vienne
depuis 1866, sans enfants, est né d'un père névropathe exalté sexuellement
et qui est mort d'une maladie cérébrale. Il ne présente aucun stigmate
de dégénérescence.
À l'âge de vingt-cinq ans il a eu une commotio grave à la suite
d'une chute d'un lieu élevé. Jusque-là sa vita sexualis était
normale. Depuis il tombe tous les trois ou quatre mois dans un état
d'excitation sexuelle très pénible, avec une impulsion à la masturbation.
Comme signes précurseurs de ces accès, il éprouve un sentiment de
grande fatigue et de malaise avec le besoin de prendre des boissons
alcooliques. Dans les intervalles il est froid sexuellement, et il
n'a eu que rarement le besoin de faire le coït avec sa femme qui,
du reste, est depuis cinq ans malade et inapte à la cohabitation.
Il affirme ne s'être jamais masturbé pendant qu'il était jeune homme;
il n'a pas songé davantage, dans les intervalles de ses accès, à ce
genre de satisfaction sexuelle.
Pendant la période dangereuse, l'impulsion à la masturbation surgit
toujours à la vue de certains charmes féminins, tels que jupon court,
beau pied et beaux jarrets, apparition élégante. L'âge n'y fait rien.
Des petites filles même peuvent exercer une impression excitante.
L'impulsion est subite, irrésistible. R... donne la description des
états et des symptômes d'un acte impulsif. Il a souvent essayé de
résister, mais alors il se sent brûlé par une chaleur et il a des
angoisses terribles; il sent comme une chaleur d'ébullition qui lui
monte à la tête; il est comme dans un brouillard; il ne perd pas tout
à fait conscience, c'est vrai, mais il est comme hors de ses sens.
En même temps il a des douleurs et des lancements violents dans les
testicules et dans les cordons spermatiques. Il regrette d'être obligé
d'avouer que l'impulsion est plus forte que sa volonté. Dans cette
situation il se sent contraint de se masturber, n'importe dans quel
endroit où il se trouve. Aussitôt que l'éjaculation s'est produite,
il se sent soulagé et il retrouve son empire sur lui-même. C'est une
chose terrible et fatale. Son avocat m'apprend que R... a déjà été
condamné six fois pour le même délit: exhibition et masturbation sur
la voie publique. Toutes les fois il a demandé que l'état mental de
son client fût soumis à un examen médical et le tribunal a toujours
refusé, alléguant que dans le dossier de la cause on ne trouvait exprimé
aucun doute concernant la responsabilité de l'accusé.
Le 4 novembre 1889, R... étant dans sa période dangereuse, se trouvait
dans la rue au moment où un groupe de petites filles de l'école passait
devant lui. Son impulsion indomptable se réveilla. Il n'eut pas le
temps d'aller dans un cabinet d'aisances, il était trop excité. Aussitôt
il procéda à l'exhibition, se masturba sous une porte-cochère: immense
scandale, arrestation. R... n'est pas idiot ni défectueux éthiquement.
Il gémit sur son sort, éprouve une honte profonde de son acte, craint
de nouveaux accès, mais considère ses accès comme morbides, comme
une fatalité en présence de laquelle il se trouve impuissant.
Il se croit encore sexuellement puissant. Le pénis est d'une grandeur
anormale. Existence du réflexe crémastérien; réflexe patellaire accentué.
Depuis quelques années, faiblesse du sphincter vésical. Divers symptômes
neurasthéniques.
Le rapport médical a démontré que R... avait agi sous l'influence
de conditions morbides et d'une manière impulsive. Pas de condamnation.
Le malade a été interné dans une maison de santé d'où il fut relaxé
quelques mois plus tard.
Dans l'observation précédente, le point clinique principal n'est pas
dans la névrose existante, mais plutôt dans le caractère impulsif
de l'acte (exhibition pour la masturbation).
Il est évident qu'en établissant des catégories entre les exhibitionnistes
imbéciles, entre ceux qui sont mentalement affaiblis et ceux qui se
trouvent sous l'influence d'un trouble névrosique des sens (épileptique
ou neurasthénique), le côté médico-légal de ce phénomène n'est pas
encore épuisé. On peut ajouter aux groupes précédents un autre groupe
dont les représentants sont, par suite de lourdes tares (héréditaires,
névrose dégénérative), poussés périodiquement et d'une manière impulsive
à l'exhibition.
Dans ces états de psychopathia sexualis periodica l'impulsion
à l'exhibition éveillée par hasard, n'est qu'un phénomène partiel
d'un ensemble clinique, de même que dans la dipsomania periodica.
Magnan, à qui j'emprunte les deux cas instructifs suivants, attribue,
avec raison, une grande importance au caractère impulsif et périodique
de ces penchants morbides, ainsi qu'au fait que souvent ils sont accompagnés
d'une angoisse pénible qui fait place à un sentiment de grand soulagement
aussitôt que les désirs sont réalisés.
Ces faits--et, dans une mesure non moins grande, toute l'histoire
clinique de la dégénérescence psychique, qu'on peut dans la plupart
des cas ramener à des influences héréditaires ou à des conditions
qui, dans les premières années de la vie, ont nui au développement
du cerveau (Rachitis, etc.),--sont, au point de vue médico-légal,
d'une signification décisive.
OBSERVATION 174.--G..., vingt-neuf ans, garçon de café, a, en 1888,
exhibé sous la porte d'une église en face de plusieurs filles qui
travaillaient dans un magasin. Il avoue le fait, et même que plusieurs
fois déjà au même endroit et à la même heure, il s'était rendu coupable
du même délit, ce qui, l'année passée, lui avait valu une peine d'un
mois de prison.
G... a des parents très nerveux. Son père est mal équilibré psychiquement,
d'un caractère très emporté. Sa mère est de temps en temps malade
psychiquement et atteinte d'une grave maladie de nerfs.
G... eut de tout temps un tic nerveux de la face; variations continuelles
entre une dépression sans motif avec tædium vitæ et des périodes
de gaieté. À l'âge de dix ans et de quinze ans, il a voulu se suicider
pour des raisons futiles.
Quand il est émotionné, il a des convulsions dans les extrémités.
Il présente constamment de l'analgésie générale. En prison il fut
tout d'abord hors de lui à cause de la honte et du déshonneur qu'il
causait à sa famille; il s'accusait d'être le plus mauvais des hommes
et de mériter la punition la plus grave.
Jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, G... s'est satisfait par l'auto-masturbation
et la masturbation mutuelle: il a aussi une fois onanisé une fille.
À partir de cette époque, employé dans un café, il était à la vue
de la clientèle féminine tellement excité qu'il en avait souvent de
l'éjaculation. Il souffrait presque continuellement de priapisme et,
comme l'affirmait sa femme, il en perdait le sommeil, malgré le coït.
Depuis sept ans, il avait, à plusieurs reprises, exhibé et s'était
exposé nudatus en présence de feminis vicinis.
En 1883, il a conclu son mariage par amour. Les devoirs conjugaux
ne suffisaient pas à ses besoins excessifs. Par moments, son excitation
sexuelle devenait si violente qu'il en avait des maux de tête, qu'il
paraissait troublé, comme s'il était ivre, étrange, et incapable de
faire son service.
Se trouvant dans cet état le 12 mai 1887, il avait deux fois, à de
courts intervalles, exhibitionné devant des dames dans les rues de
Paris. Depuis, il livre un combat désespéré contre ses penchants morbides
qui l'obsèdent presque constamment; à la fin de cet état il était
toujours sombre, consterné, et il pleurait alors des nuits entières.
Toutefois, il recommençait toujours. Rapport médical: preuve de dégénérescence
héréditaire avec idées obsédantes et impulsions irrésistibles (perversion
délirante du sens génital). Acquittement. (Magnan, Arch. de l'anthropologie
criminelle, T. V, nº 28).
OBSERVATION 175.--Br., vingt-sept ans, de mère névropathe et de père
alcoolique, a un frère qui est ivrogne et une soeur qui est hystérique.
Quatre parents proches du côté paternel sont des ivrognes; une cousine
est hystérique.
Il pratiqua, à partir de onze ans, l'onanisme, tantôt solitaire, tantôt
mutuel. À partir de l'âge de treize ans il eut un penchant à exhibitionner.
Il essaya dans l'urinoir d'une rue, en éprouva un bien-être voluptueux,
mais eut des remords bientôt après. Quand il essayait de combattre
son penchant, il sentait une angoisse violente et un serrement à la
poitrine. Étant soldat, il avait souvent l'obsession de montrer, sous
divers prétextes, sa mentulam aux camarades.
À partir de l'âge de dix-sept ans, il eut des rapports sexuels avec
des femmes. Il avait un grand plaisir à se montrer nu devant elles.
Il continuait ses exhibitions dans les rues. Mais comme dans les urinoirs
il ne pouvait compter que rarement sur des spectateurs féminins, il
choisit pour théâtre de ses délits les églises. Pour pouvoir exhibitionner
dans ces endroits, il était toujours obligé de se remonter le courage
par quelques verres.
Sous l'influence des boissons alcooliques, l'impulsion qu'il pouvait
ordinairement assez bien maîtriser, devenait irrésistible. B... n'a
pas été condamné, il perdit sa place et depuis il boit encore davantage.
Peu de temps après, nouvelle arrestation pour exhibition et masturbation
dans une église. (Magnan, idem.)
OBSERVATION 176.--X..., garçon coiffeur, trente-cinq ans, plusieurs
fois condamné pour délits de moeurs, a été de nouveau arrêté parce
que depuis trois semaines il rôdait autour d'une école de filles,
il cherchait à attirer sur lui l'attention des filles, et quand il
y réussissait il exhibitionnait immédiatement. À l'occasion, il leur
avait aussi promis de l'argent en leur disant: Habeo mentulam pulcherrimam,
venite ad me ut eam lambatis.
X... avoue tout au magistrat, mais, dit-il, il ne sait pas comment
il a pu arriver à commettre de pareils actes. D'habitude c'est un
homme de fort bon sens, mais il a un penchant à commettre ce délit,
et il ne peut pas le réprimer.
Déjà, en 1879, étant soldat, il a quitté le service pour rôder dans
la ville et exhibitionner devant des enfants. Un an de prison. En
1881, même délit. Il courait après les enfants et s'arrêtait fixe.
Un an et trois mois de prison. Deux jours après avoir été rendu à
la liberté il disait à deux petites filles: «Si mentulam meam videre
vultis, mecum in hanc tabernam veniatis.» Il nia ces paroles et
prétendit qu'il était ivre. Trois mois de prison.
En 1883, nouvelle exhibition. Il ne prononça pas une parole; pendant
son interrogatoire, il prétendit que depuis une maladie grave qu'il
avait eue, il y a huit ans, il souffrait de ces excitations morbides.
Un mois de prison. En 1884, exhibition devant des filles dans un cimetière;
en 1885, idem. Il déclara: «Je reconnais mon tort, mais c'est
une maladie; quand cela me prend, je ne puis pas m'empêcher de faire
ces actes. Parfois il se passe un plus long laps de temps pendant
lequel ces penchants ne me viennent pas.» Six mois de prison.
Relaxé le 12 août 1885, il récidive le 13 août. Même excuse. Cette
fois on le soumet à un examen médical qui ne put constater aucun trouble
mental. Trois ans de travaux forcés.
Après avoir purgé cette peine, série de nouvelles exhibitions.
Cette fois, l'examen a donné les résultats suivants.
Le père a souffert d'alcoolisme chronique et, dit-on, avait commis
le même genre d'actes d'impudicité. La mère et une soeur sont atteintes
d'une maladie de nerfs; toute la famille était d'un tempérament violent.
X... souffrit de crises épileptiques à partir de sept ans jusqu'à
dix-huit ans. À l'âge de seize ans, premier coït. Plus tard, gonorrhée
et prétendue syphilis. Dans la période suivante, rapports sexuels
normaux jusqu'à l'âge de vingt et un ans. À cette époque il était
souvent obligé de passer devant un préau; à l'occasion il satisfaisait
son besoin d'uriner et il arrivait que des enfants poussés par la
curiosité le regardaient.
Incidemment, il s'aperçut que ces regards curieux l'excitaient sexuellement
et lui donnaient de l'érection et même de l'éjaculation. Il trouva
alors plus de plaisir à ce genre de satisfaction sexuelle, devint
de plus en plus indifférent au coït; il ne se satisfaisait que par
l'exhibition qui envahissait toutes ses pensées et dont il rêvait
même dans ses pollutions. Il lutta contre ce penchant mais en vain;
sa résistance devint de plus en plus faible. Il était pris avec une
telle puissance qu'il n'avait plus d'égards pour rien, qu'il ne voyait
ni n'entendait plus rien autour de lui, qu'il était complètement «sans
raison, comme un taureau qui veut de sa tête enfoncer un mur».
X... a un crâne d'une largeur anormale; pénis petit; le testicule
gauche est atrophié. Le réflexe patellaire manque. Symptômes de neurasthénie,
surtout neuro-cérébrale. Pollutions fréquentes. Les rêves ont la plupart
pour sujet le coït normal, et rarement l'exhibition devant des petites
filles.
Quant à ses actes sexuels anormaux, il affirme que le penchant à chercher
et à attirer des filles vient chez lui en première ligne, et ce n'est
que lorsqu'il a réussi, earum intentionem in sua genitalia nudata
transferre, erectionem et ejaculationem fieri; pendant l'acte
il ne perd pas conscience. Après il est toujours mécontent de l'avoir
commis et il se dit, quand il n'a pas été pris en flagrant délit,
«qu'il a encore une fois échappé au procureur».
En prison il n'a plus ce penchant; là il n'est tourmenté que par des
rêves et des pollutions. Quand il est en liberté il cherche chaque
jour l'occasion de se satisfaire par l'exhibition. Il donnerait dix
années de sa vie, s'il pouvait se débarrasser de sa manie; «cette
vie d'angoisse continuelle, cette alternative entre la liberté et
la prison est insupportable».
Le rapport médical supposa une perversité congénitale du sens sexuel
en même temps qu'il constatait, une tare héréditaire manifeste, une
constitution névropathique, une asymétrie du crâne, un développement
défectueux des parties génitales.
Il est à remarquer aussi que l'exhibitionnisme s'est déclaré à partir
de l'époque où la maladie épileptique a cessé, de sorte qu'on pourrait
penser à un phénomène vicariant.
La perversion sexuelle s'est développée sur la base d'une prédisposition
existante et par le concours d'une association d'idées amenée par
le hasard (regards curieux des enfants lorsqu'il urinait), à la suite
d'un acte insignifiant en lui-même.
Le malade n'a pas été condamné, mais transféré dans un asile d'aliénés.
(Dr Freyer, Zeitschr.
f. Medicinalbeamte, 3e année nº 8.)
OBSERVATION 177.--Par une soirée du printemps de 1891, vers les neuf
heures, une dame venait toute consternée au poste de police du Stadtpark
raconter l'incident suivant. Pendant qu'elle se promenait, un homme
complètement nu par devant était sorti subitement d'un bosquet et
s'était approché d'elle; épouvantée, elle avait pris la fuite. L'agent
de police se rendit immédiatement à l'endroit désigné et y trouva
un homme qui exposait aux regards ventrem et genitalia nuda.
Il essaya de se sauver, mais il fut rejoint et arrêté. Il déclara
avoir été, par suite d'une forte consommation d'alcool, excité sexuellement
et sur le point de se mettre en quête d'une prostituée. En traversant
le parc il s'était souvenu que l'exhibition lui procurait beaucoup
plus de jouissance que le coït qu'il ne pratique que rarement et à
défaut d'un autre genre de satisfaction. Après avoir retiré sa chemise
et déboutonné la partie supérieure de son pantalon, il s'était posté
dans un bosquet et quum duæ feminæ advenissent nudatis genitalibus
iis occurrisse. Dans cette situation il sent une chaleur agréable
et le sang lui monte à la tête.
L'inculpé est un ouvrier d'un établissement industriel; son contremaître
le dépeint comme un homme consciencieux dans ses devoirs, laborieux,
rangé, sobre et intelligent.
Déjà en 1886 B... a été condamné pour avoir deux fois exhibitionné
sur la voie publique: la première fois en plein jour, et la seconde
fois, le soir, étant assis sous une lanterne.
B..., âgé de trente-sept ans, célibataire, fait une impression étrange
par sa mise de gommeux, son langage et ses manières affectés. Son
oeil a une expression névropathique et romanesque; autour de sa bouche
se dessine toujours un sourire d'infatuation. Il prétend être né de
parents sains. Une soeur de son père et une soeur de sa mère eurent
une maladie mentale. D'autres soeurs de sa mère passaient pour des
dévotes excentriques.
B... n'a jamais eu de maladies graves. Dès son enfance il était excentrique,
fantasque, aimait les romans de chevalerie et autres, s'absorbait
tout entier dans ces sortes d'histoires et finissait par s'identifier,
dans son imagination surchauffée, avec les héros du roman. Il croyait
toujours être quelqu'un de supérieur aux autres, attachait une grande
valeur à une mise élégante et aux bijoux; et lorsque les dimanches
il se pavanait, il croyait dans son imagination être un fonctionnaire
supérieur. B... n'a jamais présenté de symptômes d'épilepsie. Dans
sa première jeunesse, il a pratiqué un onanisme modéré, plus tard
le coït d'une façon modérée. Il n'a jamais eu avant des sentiments
ou des impulsions sexuelles perverses. Il vivait d'une vie retirée
et employait ses loisirs à la lecture (ouvrages populaires et histoires
de chevalerie, Dumas entre autres). B... n'était pas buveur. Ce n'est
qu'exceptionnellement qu'il se préparait une sorte de bowle
et en la buvant il se sentait excité sexuellement.
Depuis quelques années son libido ayant considérablement diminué,
il avait conçu pendant ses libations alcooliques «l'idée bête en diable»
et le désir genitalia adspectui feminarum publice exhibere.
Quand il est dans cet état, il s'échauffe; le coeur lui bat violemment,
le sang lui monte à la tête, et alors il ne peut se défendre contre
son penchant. Il ne voit ni n'entend plus autre chose, et il est alors
tout à fait absorbé par son désir. Après il a souvent frappé à coups
de poing sa tête folle et pris la ferme résolution de ne plus faire
du pareilles choses, mais les idées folles lui sont toujours revenues.
Pendant ces exhibitions, son pénis n'a qu'une demi-érection et jamais
il n'y a éjaculation, celle-ci d'ailleurs ne se produit que tardivement
quand il fait le coït. Il lui suffit, lorsqu'il exhibe, genitalia
adspicere, et il a alors l'idée soulignée par une sensation voluptueuse
que cet aspect doit être très agréable aux femmes, de même que lui
regarde genitalia feminarum. Il n'est capable de faire le coït
que lorsque la puella se montre très prévenante. Sinon il préfère
payer et s'en aller sans avoir rien fait. Dans ses rêves érotiques,
il exhibitionne devant des femmes jeunes et plantureuses.
Le rapport médico-légal a démontré la personnalité héréditairement
psychopathique de l'inculpé, la tendance perverse et impulsive aux
délits incriminés et a fourni encore la preuve, digne d'être remarquée,
que les impulsions à la consommation de l'alcool, chez cet homme d'habitude
sobre et économe, doivent être attribuées à une contrainte morbide
qui revient périodiquement. Il ressort à l'évidence des species
facti que pendant ses accès B... se trouvait dans un état d'exception
psychique, dans une sorte de trouble des sens, tout à fait plongé
dans ses fantaisies sexuelles perverses. C'est ainsi que s'explique
aussi le fait qu'il ne s'est aperçu de l'approche de l'agent de police
que lorsqu'il était déjà trop tard pour prendre la fuite. Ce qui est
intéressant dans cet exhibitionnisme héréditaire, dégénératif et impulsif,
c'est que le penchant sexuel pervers a été réveillé de son état latent
par l'influence de l'alcool.
Les frotteurs représentent une espèce d'exhibitionnistes remarquables
au point de vue médico-légal. Leur perversion repose sur un fondement
névrotico-dégénératif et clinique qui est analogue à celui des autres
exhibitionnistes; mais le procédé qui les caractérise particulièrement
est provoqué par un libido violent (hyperæsthesia sexualis)
qui existe en même temps qu'une puissance sexuelle fort entamée.
Les trois observations suivantes, empruntées à Magnan (op. cit.),
sont typiques.
OBSERVATION 178.--D..., quarante-quatre ans, taré, alcoolique et atteint
de saturnisme, s'était beaucoup masturbé jusqu'à il y a un an; il
avait aussi dessiné beaucoup d'images pornographiques et les avait
montrées à ses amis. À plusieurs reprises, se trouvant seul chez lui,
il s'était habillé en femme.
Depuis deux ans, étant devenu impuissant, il éprouvait le besoin d'aller
dans la foule à l'heure du crépuscule et mentulam denudare eamque
ad nates mulieris crassissimæ terere.
Pris un jour en flagrant délit, il fut condamné à quatre mois de prison.
Sa femme tient une crèmerie. Iterum iterumque sibi temperare non
potuit quia genitalia in ollam lacte completam mergeret. Il éprouvait
alors une sensation de volupté «comme s'il y avait contact avec du
velours».
Il était assez cynique pour se servir de cette huile pour lui et pour
ses clients.
En prison il s'est développé chez lui une monomanie alcoolique de
persécution.
OBSERVATION 179.--M..., trente et un ans, marié depuis six ans, père
de quatre enfants, lourdement taré, souffrant épisodiquement de mélancolie,
a été il y a trois ans surpris par sa femme au moment où, revêtu d'une
robe de soie, il se masturbait. Un jour il fut surpris dans un magasin
au moment où il se frottait contre une dame. Il fut profondément confondu
et demanda une punition sévère pour son penchant qui d'ailleurs était
irrésistible.
OBSERVATION 180.--G..., trente-trois ans, lourdement chargé de tares
héréditaires, est surpris à une station d'omnibus au moment où il
frottait son membre contre une dame. Profond repentir, mais affirmation
qu'à l'aspect des posteriora prononcés d'une dame il se sentait
irrésistiblement entraîné à faire du frottage et qu'il est alors troublé
au point de ne plus savoir ce qu'il fait.
Internement dans un asile d'aliénés.
OBSERVATION 181.--Z.... né en 1850, d'un passé irréprochable, de bonne
famille, employé d'une administration privée, bonne situation matérielle,
sans tare, veuf depuis 1873, après un ménage de courte durée, s'était
depuis longtemps fait remarquer dans les églises par sa manie de se
presser par derrière contre les femmes, jeunes ou vieilles, et de
manipuler leurs tournures. On le guetta et un jour on réussit à l'arrêter
en flagrant délit. Il fut consterné au plus haut degré; désespérant
de sa situation, il pria, en faisant un aveu complet, qu'on le ménage,
sinon il ne lui resterait qu'à se suicider.
Depuis deux ans, il était obsédé par le penchant funeste, quand il
se trouvait au milieu d'une foule, à l'église ou au théâtre, à se
frotter par derrière contre les femmes et de manipuler leurs robes
bouffantes, ce qui lui donnait de l'orgasme et de l'éjaculation.
Z... affirme n'avoir jamais été adonné à la masturbation et n'avoir
dans aucun sens de tendance sexuelle perverse. Depuis la mort prématurée
de sa femme, il avait satisfait ses puissants besoins sexuels dans
des amourettes temporaires, mais il avait toujours eu de la répugnance
pour les bordels et les prostituées. Le penchant au frottage lui est
venu subitement, il y a deux ans; il stationnait par hasard dans une
église. Bien qu'il se rendît compte que c'était inconvenant, il n'a
pu s'empêcher de céder immédiatement à cette impulsion. Depuis il
est devenu si excité par les postérieurs des femmes qu'il se sent
poussé à chercher des occasions de frottage. Chez la femme il n'y
a que la tournure qui l'excite; tout le reste du corps ou la toilette
lui est absolument indifférent, de même que l'âge de la femme, sa
beauté ou sa laideur. Depuis il n'a plus d'inclination pour la satisfaction
naturelle. Ces derniers temps des scènes de frottage apparaissaient
aussi dans ses rêves érotiques.
Pendant le frottage il se rend parfaitement compte de sa situation
et de la portée de son acte, et il s'efforce de procéder autant que
possible de manière à n'être pas aperçu. Après il éprouve toujours
de la honte d'avoir commis une pareille action.
L'examen médico-légal n'a relevé aucun symptôme de maladie mentale
ou de faiblesse intellectuelle, mais bien des symptômes de neurasthenia
sexualis--ex abstinentia libidinosi, ce qui est indiqué
aussi par le fait que le seul contact du fétiche avec les parties
génitales non exhibées suffisait à produire une éjaculation. Il est
évident que le libidineux Z... qui était sexuellement très affaibli
et qui se méfiait de sa puissance, a été amené au frottage par une
coïncidence accidentelle: la vue de posteriora feminæ avec
une émotion sexuelle. C'est cette liaison associative d'une perception
avec une sensation qui a donné au postérieur féminin le caractère
d'un fétiche.
Comme actes offensant la moralité publique et, par conséquent, tombant
sous le coup de la loi, on peut encore ajouter aux précédents les
cas d'outrages à des statues dont Moreau (op. cit.) a recueilli
toute une série, dans les temps antiques et modernes. Malheureusement
il ne sont rapportés que dans des récits ayant trop le caractère anecdotique
pour pouvoir être analysés et jugés avec certitude. Ils produisent
toujours l'impression de faits de nature pathologique. Ainsi, par
exemple, l'histoire de ce jeune homme (racontée par Lucianus et saint
Clément d'Alexandrie) qui se servait d'une Vénus de Praxitèle pour
assouvir ses désirs; ensuite le cas de Clisyphus qui, au temple de
Samos, a souillé la statue d'une déesse après avoir apposé un morceau
de viande à un certain endroit de cette oeuvre sculpturale.
À une époque plus récente, le journal l'Évènement du 4 mars
1877 publie l'histoire d'un jardinier qui, étant tombé amoureux de
la statue de la Vénus de Milo, fut pris en flagrant délit au moment
où il faisait des essais de coït sur cette statue. Ces cas sont cependant
en rapports étiologiques avec un libido anormalement fort qui
subsiste en même temps qu'une puissance défectueuse ou bien un manque
de courage ou d'occasions pour une satisfaction sexuelle normale.
Il faut faire la même supposition, en ce qui concerne les soi disant
«voyeurs[108]», c'est-à-dire ces hommes qui sont assez cyniques pour
chercher à voir faire le coït afin de stimuler leur puissance, ou
bien qui, à l'aspect d'une femme excitée, sont pris d'orgasme et d'éjaculation.
[Note 108: Le docteur Moll désigne cette perversion par le nom de
Mixoskopie (mixi, = union sexuelle et skeptein, = regarder). Son hypothèse,
qui la rapproche du masochisme parce que peut-être le voyeur trouve
un charme à souffrir en voyant une femme en la possession d'un autre,
ne me paraît pas juste. D'autres détails à voir chez Moll, Inversion
sexuelle, édit. française, Carré, éditeur, Paris.]
En ce qui concerne ce genre d'aberration morale que nous ne voulons
pas ici traiter plus amplement, pour diverses raisons, il suffirait
de renvoyer au livre de Coffignon: La Corruption à Paris. Les
révélations faites dans ce livre sur le domaine de la perversité et
aussi de la perversion sexuelle, sont de nature à inspirer de l'horreur.
2. VIOL ET ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ.
Code autrichien § 125, 127; Projet de Code autrichien § 192; Code
allemand § 117.
Le législateur entend par viol le fait qu'une personne adulte est
forcée à subir le coït devant une menace dangereuse, ou par un acte
de violence, ou quand elle est mise hors d'état de se défendre, ou
qu'elle a perdu conscience d'elle-même, et enfin, le coït hors du
mariage entrepris sur une fille au-dessous de dix-sept ans. Pour que
le viol ait lieu, il faut au moins la conjunctio membrorum
(Schütze). À notre époque, le viol commis sur des enfants est d'une
fréquence surprenante. Hoffmann (Geri. Med., I., p. 188) et
Tardieu (Attentats) rapportent des cas épouvantables.
Le dernier constate le fait que, dans la période de 1851 à 1875, on
a jugé en France 22,017 délits de viol dont 17,657 avaient été commis
sur des enfants.
Le crime de viol suppose un penchant sexuel, temporairement très puissamment
excité, soit par l'alcool, soit par d'autres moyens. Il est fort improbable
qu'un homme sain au moral commette un crime d'une telle brutalité.
Lombroso (Goltdammers Archiv) croit que la majorité des violateurs
sont des dégénérés, ce qui est surtout le cas quand le viol a été
commis sur des enfants ou des vieilles femmes. Il prétend avoir trouvé
des stigmates de dégénérescence chez beaucoup d'hommes de cette catégorie.
En effet, souvent le viol est un acte impulsif d'hommes tarés, d'imbéciles[109]
qui, selon les circonstances, ne respectent pas même les liens consanguins
de la plus proche parenté.
[Note 109: Annal. médico-psychol., 1819, p. 515; 1863. p. 57;
1867, p. 45; 1866. p. 253.]
On peut supposer que des viols aient lieu au milieu d'un accès de
folie furieuse, par suite de satyriasis, ou par suite d'épilepsie;
en effet on a constaté déjà plusieurs crimes de viol commis dans une
des circonstances que nous venons d'énumérer.
Parfois l'acte du viol est suivi d'égorgement de la victime[110].
Il peut alors s'agir d'un homicide commis sans intention préalable
ou d'un assassinat commis dans le but de faire taire pour jamais le
seul témoin de la forfaiture ou enfin d'un assassinat par volupté.
On devrait employer, pour ces derniers cas seulement, le terme Lustmord
(assassinat par volupté)[111].
[Note 110: Comparez les cas de Tardieu, Attentats, p. 182-192.]
[Note 111: Comparez Holtzendorff, Psychologie des Mords.]
Nous avons déjà parlé dans ce livre des mobiles de l'assassinat commis
par volupté. Les exemples que nous avons cités à ce propos sont bien
caractéristiques par la façon de procéder de l'auteur. On peut toujours
soupçonner un assassinat par volupté dans le cas où l'on constate
aux parties génitales des lésions d'un tel caractère et d'une telle
dimension qu'elles ne peuvent pas être attribuées uniquement à la
brutalité de l'acte du coït même. Cette supposition est encore de
beaucoup plus fondée quand on trouve des plaies sur le corps, des
parties du corps (intestins, parties génitales) arrachées, ou quand
celles-ci manquent et qu'elles ont été enlevées par le violateur.
L'assassin par volupté, qui commet son acte dans des conditions psychopathiques,
n'a vraisemblablement jamais de complices.
OBSERVATION 182. (Imbécillité. Épilepsie. Tentative de viol. Mort
de la victime)[112].--Le 27 mai 1888, au soir, le petit Blaise,
garçon de huit ans, jouait avec d'autres enfants près du village de
S... Un homme inconnu arriva par la chaussée et attira l'enfant dans
le bois.
[Note 112: Tardieu, Attentats, Observation L1, p. 188.]
Le lendemain on trouva dans une ravine le cadavre du garçon, le ventre
ouvert, une large blessure du côté du coeur et deux blessures par
coups de couteau dans le cou.
On supposa un assassinat par volupté; un homme du signalement de l'assassin
du petit garçon avait déjà, le 21 mai, essayé de traiter de la même
façon une fille de six ans, et il n'en fut empêché que par l'effet
du hasard.
Il fut constaté que le cadavre avait été trouvé dans une position
accroupie et n'ayant comme vêtement que la chemise et un gilet de
flanelle: on a trouvé une longue incision sur le scrotum.
Les soupçons d'assassinat portèrent sur le valet de ferme E..., mais
à la confrontation les enfants n'ont pu démontrer son identité avec
l'inconnu qui avait attiré le garçon dans le bois. De plus, avec l'aide
de sa soeur, E... établit un alibi.
La gendarmerie, infatigable, réussit cependant à recueillir de nouveaux
indices et enfin E... fit des aveux complets.
Il avait attiré la fillette dans le bois, l'avait terrassée, lui avait
dénudé les parties génitales et avait voulu en abuser. Mais comme
elle avait la teigne et qu'elle criait beaucoup, il avait perdu l'envie
de commettre son acte et s'était enfui.
Après avoir attiré le garçon dans le bois sous prétexte de prendre
des nids d'oiseaux, il eut une envie subite d'abuser de lui. Mais
comme l'enfant refusait de défaire son pantalon, il le lui avait enlevé
de force, et comme il criait, il lui avait donné deux coups de couteau
dans la gorge. Il avait alors fait une incision sur le pubis pour
avoir un semblant de parties génitales féminines et pour assouvir
son désir par cette fente. Mais le corps étant devenu tout de suite
froid, il avait perdu l'envie de commettre l'acte, il s'était empressé
de laver ses mains et son couteau et de prendre la fuite.
En voyant le garçon mort, il avait pris peur et son membre était tout
de suite devenu flasque.
Pendant son interrogatoire E... jouait avec son chapelet, comme si
l'affaire ne le regardait pas. Il a agi par faiblesse mentale. Il
ne peut pas comprendre, ajoute-t-il, comment il a pu commettre une
pareille action. C'est peut-être dans le sang, car souvent il devient
abruti à en tomber par terre. Ses anciens maîtres affirment qu'il
avait des moments où il était comme en absence d'esprit, récalcitrant,
qu'alors il ne travaillait pas pendant des journées et qu'il fuyait
la société des hommes.
Son père dépose que E... apprenait difficilement à l'école, qu'il
était maladroit au travail et souvent si hébété qu'on n'osait pas
le punir. Alors il ne mangeait rien, quittait à l'occasion la maison
et restait absent pendant plusieurs jours.
Dans ces périodes, il paraissait tout à fait absorbé par ses pensées,
faisait des grimaces singulières et tenait des propos incohérents.
Étant jeune homme, il pissait encore au lit, et lorsqu'il fréquentait
l'école il est souvent revenu de la classe avec ses vêtements mouillés
ou souillés. Son sommeil était très agité, de sorte qu'on ne pouvait
pas dormir à côté de lui. Il n'a jamais eu de camarades; il n'a jamais
été ni cruel, ni méchant, ni immoral.
La mère fait une déposition analogue; elle dit encore que E... eut
à l'âge de cinq ans, pour la première fois, des convulsions et qu'il
perdit la parole pendant sept jours. À l'âge de sept ans environ il
a eu pendant quarante jours des accès de convulsions et a été aussi
hydropique. Plus tard encore il avait souvent pendant son sommeil
des mouvements convulsifs; il parlait pendant son sommeil et quelquefois
après de pareilles nuits on trouvait le matin le lit tout mouillé.
Parfois on ne pouvait rien obtenir de ce garçon. Comme la mère ne
savait pas si c'était à cause de sa méchanceté ou par maladie, elle
n'osait pas le punir.
Depuis ses accès convulsifs à l'âge de sept ans, il avait tellement
rétrogradé intellectuellement, qu'il ne put même pas apprendre les
prières ordinaires; de plus il est devenu d'un caractère très emporté.
Les voisins, les autorités de la commune, les maîtres d'écoles, confirment
que E... était un homme faible d'esprit, emporté, parfois très bizarre,
et se trouvant naturellement dans un état d'exception psychique.
Voici ce qui ressort de l'examen des médecins légistes. E... est grand,
svelte, maigre, son crâne a une circonférence d'à peine 53 centimètres;
il est rhombiquement déformé et la partie postérieure est abrupte.
L'air est inintelligent, le regard fixe, sans expression, le maintien
du corps négligé, penché en avant; les mouvements sont lents et lourds.
Les parties génitales sont normalement développées. Tout l'extérieur
de E... indique la torpeur et la débilité mentale.
Pas de stigmates de dégénérescence, ni anomalie des organes végétatifs,
pas de troubles du côté de la motilité ni de la sensibilité. E...
est né d'une famille tout à fait saine. Il ne se rappelle pas avoir
eu des convulsions dans son enfance ni avoir mouillé son lit la nuit,
mais il raconte que ces années dernières il a eu des accès de vertige
et de «lourdeur» dans la tête.
De prime abord il nie carrément son assassinat. Plus tard il avoue
tout avec un grand repentir et expose clairement devant le juge d'instruction
les mobiles de son crime. Jamais auparavant une pareille idée ne lui
était venue.
E... s'est adonné depuis des années à l'onanisme. Il le pratiquait
jusqu'à deux fois par jour. Il prétend que par manque de courage il
n'a jamais osé demander le coït à une femme, bien que, dans ses rêves
érotiques, c'étaient toujours des scènes avec des femmes qui planaient
devant son imagination. Ni dans ses rêves ni à l'état de veille il
n'a jamais eu de tendances perverses et en particulier pas d'idées
d'inversion sexuelle ni de sadisme. La vue de l'abatage des animaux
ne l'aurait jamais intéressé non plus. Quand il attira la fille dans
le bois, il a, sans doute, voulu assouvir son désir; mais il ne saurait
pas expliquer comment il a pu en arriver à s'attaquer au petit garçon.
Il a dû être alors hors de lui-même. La nuit qui suivit l'assassinat,
il n'a pu dormir de peur; aussi a-t-il déjà deux fois confessé son
crime pour apaiser ses remords. Il ne craint que d'être pendu. Il
prie qu'on lui épargne seulement ce genre de châtiment, puisqu'il
n'a agi que par débilité d'esprit.
Il ne saurait dire pourquoi il a ouvert le ventre du garçon. Il n'a
pas eu l'idée de fouiller dans les entrailles, ni de les renifler,
etc. Il prétend que le lendemain de son attentat sur la fille et la
nuit qui suivit l'assassinat du garçon, il avait eu son accès de convulsions.
Au moment de ses actes, il avait pleine conscience, mais il n'a pas
réfléchi à ce qu'il faisait.
Il souffre beaucoup de maux de tête, ne supporte pas la chaleur, ni
la soif, ni les boissons alcooliques; il a des heures où sa tête est
tout à fait troublée. L'examen de ses facultés intellectuelles fait
constater un degré très avancé d'imbécillité.
Le rapport médico-légal (Dr Kautzner, à Gratz) montre l'imbécillité
et la névrose épileptique de l'accusé et admet comme vraisemblable
que ses crimes dont il n'a d'ailleurs qu'un souvenir sommaire, ont
été commis dans un état d'exception psychique, préépileptique, occasionné
par la névrose. En tout cas, E... est un danger pour la sécurité publique
et il a besoin d'être interné probablement à perpétuité dans un asile
d'aliénés.
OBSERVATION 183.[113] (Viol commis par un idiot sur une petite
fille. Mort de la victime).--Le soir du 3 septembre 1889, Anna,
petite fille d'ouvriers, âgée de dix ans, alla à l'église du village
éloignée de trois quarts d'heure de marche de sa demeure, elle n'en
revint pas. Le lendemain on trouva son cadavre à cinquante pas de
la chaussée, dans un bosquet; la face était tournée vers le sol, la
bouche était bouchée avec de la mousse; à l'anus il y avait trace
de viol.
[Note 113: Comparez le rapport médical complet de ce cas dans Friedreichs
Blætter, fascicule 6.]
Les soupçons se portèrent sur le journalier K..., âgé de dix-sept
ans, car celui-ci avait déjà, le 3 septembre, essayé d'attirer l'enfant
dans le bois comme elle rentrait de l'église.
K..., mis en état d'arrestation, nie d'abord, mais bientôt après il
fait des aveux complets. Il avait tué l'enfant en l'étouffant et,
quand elle ne «remua» plus, actum sodomiticum in ano infantis perpetravit.
Pendant la première enquête judiciaire, personne n'avait soulevé la
question de savoir quel était l'état mental de ce criminel monstrueux;
la demande de l'avocat auquel la défense avait été confiée d'office
peu de temps avant les débats judiciaires, que l'état mental de l'accusé
fût soumis à un examen médical, avait été repoussée «parce qu'il n'y
avait dans le dossier aucun fait mentionné qui pût faire supposer
un trouble cérébral».
Par hasard le vaillant avocat réussit à faire constater que l'aïeul
et la tante du côté paternel de l'accusé étaient des aliénés; que
son père était depuis son enfance un buveur d'eau-de-vie et estropié
d'un côté. Le défenseur a pu faire confirmer ces faits au cours de
la séance publique.
Ces constatations n'eurent pas d'effet non plus. Enfin l'avocat décida
le médecin légiste à proposer qu'on envoyât K... pour six semaines
dans une maison de santé pour y être observé.
Le rapport des médecins aliénistes de l'asile présenta K... comme
un idiot qu'on ne pouvait pas rendre responsable de son acte.
Il paraissait indifférent, abruti, apathique; il avait oublié presque
tout ce qu'il avait appris à l'école: il ne manifestait jamais dans
ses paroles ou dans ses gestes le moindre mouvement de pitié, de repentir,
de honte, d'espoir ou de crainte pour l'avenir. Sa figure était immobile
comme un masque.
Le crâne est tout à fait anormal et a la forme d'une boule: preuve
que le cerveau était déjà malade dans la période foetale ou du moins
dans les premières années du développement.
Sur cet avis, K... a été interné pour toujours dans un asile d'aliénés.
Grâce à un brave avocat et à son sentiment infatigable du devoir,
la magistrature a pu dans ce cas éviter de commettre un assassinat
judiciaire, et la société humaine a pu sauver son honneur.
OBSERVATION 184 (Assassinat par volupté. Imbécillité morale).--Homme
d'un âge moyen, né en Algérie, prétendant descendre de race arabe.
Il servit quelques années dans les troupes coloniales, voyagea ensuite
comme matelot entre l'Algérie et le Brésil et est parti plus tard
pour l'Amérique du Nord, attiré par l'espoir d'y pouvoir plus facilement
gagner sa vie. Il était connu dans son entourage comme un homme paresseux,
lâche et brutal. Il a été plusieurs fois condamné pour vagabondage;
on disait que c'était un voleur du plus bas étage, qu'il se promenait
avec des femmes de la plus vile espèce et qu'il faisait cause commune
avec elles. On connaissait aussi ses rapports sexuels pervers et ses
pratiques dans ce sens. Il avait à plusieurs reprises mordu et battu
des femmes avec lesquelles il avait eu des rapports sexuels. D'après
son signalement, on croyait tenir en sa personne cet inconnu qui,
pendant la nuit, effrayait dans la rue les femmes en les enlaçant
de ses bras et en les embrassant et qu'on désignait sous le nom de
Jack the Kisser (Jacques l'embrasseur).
Il était de haute taille (plus de 6 pieds), un peu voûté. Le front
bas, les pommettes très saillantes, les mâchoires massives, les yeux
petits, rapprochés l'un de l'autre, rouges; le regard perçant, de
grands pieds, des mains comme des serres d'oiseau de proie; en marchant
il lançait les pieds. Ses bras et ses mains étaient couverts du nombreux
tatouages, entre autres l'image coloriée d'une femme autour de laquelle
se trouvait inscrit le nom de «Fatima», fait digne d'être remarqué,
car, chez les Arabes des troupes algériennes, le tatouage d'un portrait
de femme est une marque de déshonneur, et les prostituées de ce pays
ont une croix tatouée sur le corps. Son extérieur faisait l'impression
d'un être d'une intelligence très inférieure.
N... fut convaincu d'avoir assassiné une femme d'un âge mûr avec laquelle
il avait passé la nuit. Le cadavre avait plusieurs blessures, remarquables
par leur longueur; le ventre était ouvert, des morceaux de boyaux
coupés, de même qu'un ovaire; d'autres parties se trouvaient éparses
autour du cadavre. Plusieurs des blessures avaient la forme d'une
croix, et une celle d'un croissant. L'assassin avait étranglé sa victime.
N... nie l'assassinat de même que tout penchant à de pareils actes.
(Dr Mac-Donald, Clark University Mass.)
3. COUPS ET BLESSURES, DÉTÉRIORATION D'OBJETS, MAUVAIS TRAITEMENTS
SUR DES ANIMAUX, PAR SUITE DE SADISME.
Autriche, § 152, 411; Allemagne, § 223; Autriche, § 85, 468; Allemagne,
§ 303; Ordonnance de police autrichienne; Allemagne, Code pénal, §
300; mauvais traitements sur les animaux.
À côté de l'assassinat par volupté, que nous avons traité dans le
chapitre précédent, on rencontre aussi des manifestations plus atténuées
des penchants sadistes, telles que les piqûres jusqu'au sang, la flagellation,
la souillure des femmes, la flagellation des garçons, les mauvais
traitements sur des animaux, etc. La signification lourdement dégénérative
de ces cas ressort clairement des observations analysées dans le chapitre
de la pathologie générale de ce livre. Les dégénérés intellectuels
de ce genre, s'ils sont incapables de dompter leurs envies perverses,
ne peuvent être que l'objet d'un internement dans un asile d'aliénés.
OBSERVATION 185.--X..., vingt-quatre ans, parents sains, deux frères
morts de la tuberculose, une soeur souffre de crises périodiques.
À l'âge de huit ans, X... éprouvait déjà une singulière sensation
de volupté avec érection toutes les fois qu'à l'école il pressait
son abdomen contre le banc.
Il se procura souvent ce plaisir. Plus tard masturbation mutuelle
avec un camarade d'école. La première éjaculation a eu lieu à l'âge
de treize ans. Au premier essai de coït qu'il fit à l'âge de dix-huit
ans, il fut impuissant. Il continue l'auto-masturbation; il est atteint
d'une neurasthénie grave, après la lecture d'un ouvrage populaire
qui décrivait les suites funestes de l'onanisme. Il s'améliore par
l'hydrothérapie. En renouvelant un essai de coït, il est de nouveau
impuissant. Retour à la masturbation. Celle-ci échoue avec le temps.
Alors X... saisit des oiseaux vivants par le bec et les agite en l'air.
L'aspect de l'animal torturé produit l'érection tant désirée. Aussitôt
que l'animal touche avec la pointe de ses ailes le pénis, il y a éjaculation
avec grande volupté. (Dr Wuchholtz, Friedreichs Blætter f. ger. Med., 1892, fasc.
6, p. 136.)
OBSERVATION 186 (Sadisme commis sur des garçons et des filles par
un idiot moral).--K... quatorze ans et cinq mois, tue un petit
garçon d'une manière cruelle. L'enquête constate, outre deux cas d'homicide,
une série de sept cas dans lesquels K... a cruellement torturé des
petits garçons. Tous ces enfants avaient entre sept et dix ans. K...
les attirait dans un endroit désert, les déshabillait complètement,
leur liait les mains et les pieds, les attachait solidement à un objet
quelconque, leur bâillonnait la bouche avec un mouchoir et les battait
avec un bâton, une courroie ou un bout de corde, en donnant des coups
mesurés, laissant des intervalles d'une minute entre chaque coup et
«souriant» pendant ce temps, sans prononcer une seule parole. Il força
en le menaçant de mort un de ces garçons de dire deux fois le Pater
noster, de jurer de garder le silence et ensuite de répéter des
blasphèmes qu'il lui dictait. Dans un autre fait, qui a eu lieu plus
tard, il donne des coups d'épingle à la joue du garçon, joue avec
les parties génitales de cet enfant et lui fait aussi des piqûres
dans cet endroit du corps et autour; il le fait coucher sur le ventre,
piétine sur lui, le pique et le mord aux nates. Un autre garçon
est mordu au nez, et reçoit plusieurs coups de couteau. La huitième
de ses victimes est une petite fille qu'il attire dans le magasin
de sa mère. Là il l'assaille par derrière, lui ferme la bouche d'une
main tandis que de l'autre il lui coupe la gorge.
On retrouve le cadavre dans un coin, couvert de cendres et de fumier;
la tête est séparée du corps, la chair détachée des os, le corps couvert
de nombreuses blessures et d'incisions. La plus grande incision, blessure
béante, se trouve du côté intérieur de la cuisse gauche, traversant
les parties génitales jusqu'à la cavité du ventre. Une autre incision
s'étend de la fosse iliaque en sens oblique à travers l'abdomen. Les
vêtements et le linge sont coupés en morceaux et déchirés.
Le cadavre de la neuvième victime avait la gorge coupée, le sang avait
coulé des yeux, le coeur était transpercé de coups nombreux. Nombre
de coups de couteau avaient pénétré dans la cavité du ventre. Le scrotum
était ouvert, les testicules étaient coupés de même que le pénis.
K... avait attiré le garçon de la même manière que la fille; il lui
avait coupé d'abord la gorge et ensuite porté les coups de couteau.
K..., sur les antécédents duquel on n'a aucun renseignement, fut gravement
malade pendant toute la première année de sa vie; il était alors maigre
comme un squelette. Dans la deuxième année de sa vie, il se remit
peu à peu, sauf qu'il se plaignait souvent de maux de tête et d'yeux,
de vertiges; il aurait été bien portant jusqu'à l'âge de onze ans,
alors il eut une «maladie grave» avec délire. Parfois, les maux de
tête le prenaient subitement, de telle sorte qu'il interrompait brusquement
ses jeux, et qu'il n'y pouvait retourner qu'après un certain laps
de temps. Quand on l'interrogeait dans ces moments, il ne répondait
qu'à voix basse et lente: «Oh, ma tête! ma tête!»
C'était un enfant indocile, peu obéissant et réfractaire à toute éducation.
Il montrait des changements brusques dans son état d'esprit, ses désirs
et ses idées. À l'âge de trois ans, on le surprit un jour, au moment
où il torturait, à coups de couteau un petit poulet. Il raconte des
fables avec l'air d'une véracité parfaite. À l'école il dérange les
autres, fait des grimaces, murmure sans cesse, est récalcitrant et
manque de respect au maître. Il considère toute correction comme une
injustice. Mis à l'école de correction, il se tient à l'écart des
autres élèves, s'occupe de lui-même, est méfiant, détesté par ses
camarades, n'a pas d'amis. Ses facultés intellectuelles sont bonnes;
on convient qu'il a une intelligence claire, de la perspicacité et
une bonne mémoire. Au point de vue éthique, cependant, il se montre
très défectueux. Il ne manifeste pas la moindre douleur, ni le moindre
repentir de ses actes; il n'a aucune conscience de la responsabilité.
Pour sa mère seule, il a quelque chose comme une velléité de tendresse.
Il n'attache aucune importance particulière à ses crimes. Il pèse
froidement ses chances et se dit qu'on ne pourra pas le condamner
à mort puisqu'il n'a que quatorze ans; il sait que jusqu'ici ce n'est
pas l'usage de pendre des garçons de quatorze ans, et, ajoute-t-il,
ce n'est pas avec lui qu'on commencera à rompre avec la tradition.
Quant au mobile de ses actes on ne peut obtenir aucune explication
de K... Une fois, il prétend qu'à la suite de la lecture de récits
sur les tortures que les prisonniers des Peaux-Rouges avaient à subir,
il s'enquit de ces cruautés et fut poussé à les imiter. Il avait même,
pour cette raison, voulu un jour s'enfuir et aller chez les Indiens
de l'Amérique. Quand il se désignait une victime il avait toujours
l'imagination remplie de scènes et d'actes de cruauté.
Le matin de ces jours-là, il s'était toujours réveillé avec du vertige
et la tête lourde, et cela durait toute la journée.
Comme anomalies physiques, il n'y a que le volume considérable du
pénis et des testicules. Le mons Veneris montre un système
pileux complet; toutes les parties génitales ont les proportions et
le développement de celles d'un homme adulte. On ne peut trouver des
symptômes indiquant l'existence de l'épilepsie. (Dr Mac-Donald,
Clark University Mass.)
OBSERVATION 187 (Assassinat par sadisme).--Homme marié, âgé
de trente ans à l'époque de son dernier crime, c'est-à-dire au moment
de la découverte. Il avait attiré une fille dans un clocher de l'église
dont il était sacristain et l'y avait tuée. Devant les preuves et
les indices, il avoua avoir commis encore un autre assassinat, analogue
à celui-ci.
Les deux cadavres avaient de nombreuses blessures sur les parties
molles de la tête, blessures causées par un instrument contondant,
des enfoncements des os du crâne, des effusions de sang sous la dure-mère
et dans le cerveau. Les deux cadavres n'avaient pas de blessures sur
les autres parties du corps; les parties génitales particulièrement
étaient intactes.
Sur le linge du criminel, qui a été arrêté bientôt après le crime,
on a trouvé des taches de sperme. On décrit L... comme ayant un extérieur
sympathique; il est brun, imberbe. On n'a aucun renseignement sur
ses conditions héréditaires, ni sur ses antécédents, ni sur sa vita
sexualis ante acta, etc.
Il donne comme mobile: «volupté de la forme la plus cruelle et la
plus abominable.» (Dr Mac-Donald,
Clark University Mass.)
4. MASOCHISME ET SERVITUDE SEXUELLE.
Le masochisme[114] aussi, peut, dans certaines circonstances, avoir
une portée médico-légale, car le droit criminel moderne ne reconnaît
plus le principe du volenti non fit injuria et le Code pénal
autrichien, actuellement en vigueur, dit expressément dans son article
4: «Des délits sont commis aussi sur des personnes qui demandent elles-mêmes
à être endommagées par l'acte du délit.»
[Note 114: Ainsi que le fait remarquer Herbst (Handb. des oesterr.
Strafrechts, Vienne 1878, p. 72), il y a pourtant des délits qui
n'existent qu'à défaut du consentement de l'endommagé et qui, par
conséquent, n'existent pas dans le cas où la personne qui paraît comme
la partie lésée a consenti à l'acte, par exemple, à un vol, au viol.
Herbst range aussi dans la catégorie de ces actes la restriction de
la liberté personnelle.
Dans ces derniers temps il s'est produit un changement important dans
la façon d'envisager ce point. Le Code pénal allemand considère pour
le cas d'homicide le consentement de la victime comme un fait si important
qu'il inflige à la suite de cette circonstance une peine beaucoup
plus atténuée (art. 216). De même le projet du Code pénal autrichien
(§ 222). On a songé à ce propos aux doubles suicides des couples amoureux.
Pour les coups et les blessures, ainsi que pour les séquestrations,
le consentement de la personne lésée devra trouver chez le magistrat
des égards analogues. Pour juger de la vraisemblance d'un pareil consentement
qu'on pourrait invoquer, la connaissance du masochisme est en tout
cas d'une certaine importance.]
Au point de vue psychologique et médico-légal les faits de servitude
sexuelle offrent un intérêt beaucoup plus grand. Quand la sexualité
est trop puissante, éventuellement captivée par un charme fétichiste
et que la force morale de résistance est minime, une femme rancunière
ou rapace, au pouvoir de laquelle l'homme est tombé par passion amoureuse,
peut pousser son amant aux crimes les plus graves. Le cas suivant
en est un exemple digne d'être retenu.
OBSERVATION 188 (Assassinat de sa propre famille par servitude
sexuelle).--N..., fabricant de savons à Catane, âgé de trente-quatre
ans, autrefois de bonne réputation, a, dans la nuit du 21 décembre
1886, tué à coups de poignard sa femme, qui dormait à côté de lui,
et étranglé ses deux filles, dont l'aînée avait sept ans et la cadette
six semaines. N... nia d'abord, et essaya de détourner les soupçons
sur un autre; ensuite il fit des aveux complets et pria les magistrats
de le faire exécuter.
N..., issu d'une famille tout à fait saine, autrefois bien portant,
négociant respecté et très capable, vivant en bon ménage, se trouvait,
depuis des années, sous l'influence fascinatrice d'une maîtresse qui
savait l'attirer à elle, et qui le dominait entièrement.
Il a pu tenir secrets ces rapports et devant le monde et devant sa
femme.
En provoquant sa jalousie et en lui déclarant qu'il ne pourrait conserver
la possession de ses faveurs qu'en l'épousant, ce monstre de femme
a su pousser son amant, faible de caractère et fou d'amour, à assassiner
son épouse et ses enfants. Après l'acte, N... força son petit neveu
à le ligotter comme si lui-même avait été victime des assassins, et
il imposa le silence au petit garçon en le menaçant de le tuer. Quand
les gens arrivèrent, il joua le rôle d'un père de famille malheureux
et victime d'un guet-apens.
Après ses aveux, il manifesta un profond repentir. Pendant les deux
années de l'instruction judiciaire et à l'audience publique, N...
ne présenta jamais de symptômes de troubles mentaux.
Il ne pouvait s'expliquer que par une sorte de fascination sa passion
folle pour la catin en question. Il n'a jamais eu à se plaindre de
sa femme. On ne trouva aucune trace d'un instinct génital anormalement
fort, ni d'une tendance perverse chez ce criminel passionnel et exceptionnel.
Son repentir et sa mortification prouvaient qu'il n'était pas non
plus défectueux moralement. Preuve de facultés mentales intactes.
Exclusion de toute impulsion irrésistible. (Mandalari, Il Morgagni,
1890, février.)
Il va de soi que la responsabilité, dans ce cas horrible et dans beaucoup
d'autres analogues, ne peut pas être contestée. Dans l'ordre actuel
des choses, l'analyse plus subtile des motifs d'un acte est hors de
la portée des profanes et les juristes se tiennent systématiquement
à l'écart de toute psychologie en raison d'un formalisme logique.
Il n'y a pas lieu de supposer que la servitude sexuelle soit appréciée
par des magistrats et des jurés, d'autant moins que dans ce cas le
mobile de l'acte criminel n'est pas de nature morbide et que l'intensité
d'un mobile en elle-même ne saurait être prise en considération.
Toutefois on devrait, dans de pareils cas, examiner et peser s'il
y a encore sensibilité aux contre-motifs moraux ou si cet élément
a été éliminé, ce qui indiquerait un déséquilibrement de l'état psychique.
Sans doute, dans ces cas, il s'est produit une sorte de faiblesse
morale acquise qui influe sur la responsabilité. Dans les délits d'instigation,
la servitude sexuelle devrait toujours être comptée comme une raison
pour l'admission des circonstances atténuantes.
5. COUPS ET BLESSURES, VOL À MAIN ARMÉE, VOL PAR FÉTICHISME.
Autriche, § 190; Allemagne, § 219 (vol à main armée); Autriche, §
171 et 460; Allemagne, § 212 (vol).
Il ressort du chapitre de pathologie générale qui est consacré au
fétichisme, que le fétichisme pathologique peut devenir quelquefois
la cause de délits. Jusqu'ici on connaît, comme délits de ce genre:
le fait de couper les nattes de cheveux (observations 78, 79, 80);
le vol à main armée ou le simple vol de linges de femmes, mouchoirs,
tabliers (observations 82, 83, 85, 86), souliers de femmes (observations
67, 87, 88), étoffes de soie (observation 93). Il n'y a pas à douter
que les auteurs de ces actes soient psychiquement tarés. Mais pour
pouvoir admettre le manque de libre arbitre et, par conséquent, l'irresponsabilité,
il est absolument nécessaire de fournir la preuve qu'il y a une contrainte
irrésistible soit dans le sens d'un acte impulsif, soit par une débilité
d'esprit qui a mis l'individu dans l'impossibilité de dompter son
penchant pervers et criminel.
Toutefois, ces délits, ainsi que la forme singulière de leur exécution
qui diffère sensiblement d'un vulgaire vol ou vol à main armée, exigent
une enquête médico-légale. D'autre part, ils n'ont pas toujours pour
cause originaire des circonstances psycho-pathologiques, ainsi que
nous le montrent les cas très rares où le coupeur de nattes[115] est
poussé uniquement par l'âpreté au gain.
[Note 115: D'après le droit autrichien, ce délit pourrait être qualifié
de blessure légère et tomber sous le coup du § 411; d'après le droit
criminel allemand, il y a dans ce cas coups et blessures. (Comparez
Liszt, p. 325.)]
OBSERVATION 189 (Fétichisme du mouchoir. Vols continuels de mouchoirs
de femmes).--D..., quarante-deux ans, valet de ferme, célibataire,
a été envoyé par les autorités, le 1er mars 1892, à l'asile du district
de Deggendorff (Bavière) pour que son état mental y soit soumis à
l'observation médicale.
D... est un homme de grande taille, 1 m,62, fort et gras. Le crâne
est sub-microcéphale, l'expression de la figure fate. L'expression
des yeux est névropathique. Les organes génitaux sont tout à fait
normaux. Sauf un degré modéré de neurasthénie et d'accentuation du
réflexe patellaire, on ne trouve rien d'anormal physiquement du côté
du système nerveux.
En 1878, D... a été pour la première fois condamné par la Cour d'assises
de Straubing à une peine d'un an et demi de prison pour avoir volé
des mouchoirs.
En 1880, il vola dans la cour d'une ferme le mouchoir d'une marchande
de volailles; il fut condamné à quinze jours de prison.
En 1882, il essaya, sur la route publique, d'arracher à une fille
de paysan le mouchoir que celle-ci tenait à la main. Accusé d'acte
de brigandage il fut acquitté sur l'avis du médecin légiste, qui constata
une débilité mentale d'un degré très avancé et un trouble morbide
des fonctions intellectuelles tempore delicti.
En 1884, la Cour d'assises le condamna à quatre ans de prison pour
vol d'un mouchoir commis avec violence et dans les mêmes circonstances
que le délit précédent.
En 1888 il tira, dans un marché public, un mouchoir de la poche d'une
femme. Il fut condamné à quatre mois de prison.
En 1889 il fut condamné pour un délit de ce genre à neuf mois de prison.
En 1891, idem, dix mois. Pour le reste, la liste de ses condamnations
fait mention encore de quelques contraventions et détentions pour
port d'armes prohibées et pour vagabondage.
Tous les vols de mouchoirs avaient été sans exception commis au détriment
de jeunes femmes ou de filles et, dans la plupart des cas, en plein
jour, en présence d'autres personnes, et avec tant de maladresse et
si peu de ménagement que le voleur fut toujours immédiatement pris
et arrêté. Nulle part, dans les dossiers, on ne trouve d'indice que
D... aurait jamais volé d'autres objets, même les plus insignifiants.
Le 9 décembre 1891, D... venait une fois de plus de sortir de prison.
Le 14, il fut pris en flagrant délit, au moment où, dans la bousculade
d'une foire, il tirait un mouchoir de la poche d'une fille de paysans.
Il fut arrêté sur place et l'on trouva sur lui encore deux mouchoirs
blancs de femmes.
Lors de ses arrestations précédentes, on avait aussi trouvé sur D...
des collections de mouchoirs de femmes. En 1880, on en a trouvé 32;
en 1882, on en a trouvé 17; il en portait 9 autour du corps; une autre
fois 25. Lors de son arrestation en 1891, on a trouvé en le fouillant
et en visitant son corps 7 mouchoirs blancs.
Dans ses interrogatoires, D... invoquait toujours comme mobile de
ses vols qu'il se trouvait dans un état d'ébriété prononcée, et qu'il
n'avait voulu faire qu'une plaisanterie.
Quant aux mouchoirs qu'on trouva sur lui, il prétendit les avoir en
partie achetés, en partie troqués contre d'autres objets, ou les avoir
reçus en cadeau des filles avec lesquelles il avait eu des rapports.
Pendant la période d'observation D... paraît intellectuellement très
borné, en même temps qu'il y a chez lui une déchéance due au vagabondage,
à l'ivrognerie et à la masturbation: mais au fond il est de bon caractère,
docile et pas du tout réfractaire au travail.
Il ne sait rien de ses parents; il a grandi sans aucune éducation
ni aucune surveillance; étant enfant, il subvenait à sa vie en mendiant;
à l'âge de treize ans, il est devenu valet d'écurie et, à l'âge de
quatorze ans, on abusa de lui pour des actes de pédérastie. Il affirme
avoir senti son instinct génital très tôt et d'une manière puissante;
il a commencé très tôt à faire le coït et il pratiquait en outre la
masturbation. À l'âge de quinze ans, un cocher lui apprit qu'on pourrait
se procurer un grand plaisir avec des mouchoirs de jeunes femmes en
se les appliquant ad genitalia. Il essaya et trouva que le
dire du cocher s'était pleinement confirmé; à partir de ce moment
il essaya par tous les moyens de se procurer de ces mouchoirs. Son
penchant devenait si puissant qu'aussitôt qu'il apercevait une femme
qui lui était sympathique et qui tenait un mouchoir à la main ou assez
visiblement dans sa poche, il était, en sentant une violente émotion
sexuelle, saisi par l'impulsion de se presser contre cette personne
et de lui voler son mouchoir.
À jeun il lui était presque toujours possible de résister à ce penchant,
par la crainte d'encourir une condamnation. Mais, quand il avait bu,
sa force de résistance disparaissait. Déjà pendant son service militaire,
il s'était fait donner des mouchoirs par des jeunes filles ou des
femmes qui lui plaisaient et il les avait troqués contre d'autres
après s'en être servi pendant quelque temps.
Quand il passait la nuit chez une fille, il échangeait toujours son
mouchoir avec elle. À plusieurs reprises il avait acheté des mouchoirs
pour les échanger chez des femmes.
Tant que les mouchoirs étaient neufs et n'avaient pas encore servi,
ils ne produisaient sur lui aucun effet. Ils ne l'excitaient sexuellement
qu'après qu'ils avaient été portés par des filles.
Il ressort du dossier de son procès que souvent, pour mettre des mouchoirs
neufs en contact avec des femmes, il en avait à plusieurs reprises
mis sur le chemin où des femmes devaient passer et avait essayé de
les forcer à marcher dessus. Une fois il assaillit une fille, lui
pressa son mouchoir sur le cou et se sauva ensuite.
Quand il était en possession d'un mouchoir qui avait été touché par
une femme, il se produisait chez lui de l'érection et de l'orgasme.
Il passait alors le mouchoir ad corpus nudum, de préférence
ad genitalia, et obtenait alors une éjaculation satisfaisante.
Il n'a jamais demandé le coït aux femmes; d'une part parce qu'il «craignait
un refus, mais surtout parce qu'il aimait mieux le mouchoir que la
femme».
D... ne fait ces aveux qu'avec beaucoup de réticences et par petits
morceaux. Plusieurs fois il se met à pleurer et déclare qu'il ne veut
pas continuer à parler, parce que cela le fait rougir. Ce n'est pas
un voleur; il n'a jamais volé, pas même pour la valeur d'un sou, même
quand il se trouvait dans la plus grande misère. Il n'a jamais pu
se décider à vendre les mouchoirs.
Il affirme avec un accent très sincère et parti du coeur: «Je ne suis
pas méchant garçon. Seulement quand je fais de ces bêtises-là, je
suis tout sens dessus dessous.»
L'excellent rapport fait par l'administration de l'asile appuie sur
le fait que les délits ont été commis sous l'influence d'une impulsion
morbide et irrésistible qui repose sur la prédisposition anormale
du sujet; il constate aussi une débilité mentale peu prononcée. Acquittement
sur l'accusation de vol.
6. DÉBAUCHE AVEC DES INDIVIDUS AU-DESSOUS DE QUATORZE ANS. OUTRAGES
(AUTRICHE).
Code autrichien, § 128, 132; Projet autrichien, § 189, 191; Code allemand,
§ 114, 176.
Par débauche (souillure, outrage) avec des individus non encore mûrs
sexuellement, le législateur comprend toutes sortes d'actes d'impudicité
commis sur des personnes au-dessous de quatorze ans, et qu'on ne peut
pas qualifier comme des viols. L'expression «débauche», dans le sens
juridique du mot, réunit toutes les aberrations désolantes et toutes
les plus grandes abominations dont un homme embrasé par la volupté,
d'une morale faible et souvent aussi d'une puissance sexuelle faible,
est seul capable.
Un caractère commun à ces délits de moeurs commis sur des individus
qui appartiennent plus ou moins encore à l'enfance, c'est leur manque
de virilité, leur caractère de friponnerie et souvent d'ineptie. En
effet, à part les êtres pathologiques, représentés par les imbéciles
paralytiques, et les individus tombés dans l'imbécillité sénile, ce
genre de délits est commis presque exclusivement par des gens très
jeunes qui n'ont pas encore confiance dans leur courage et leur puissance,
ou par des débauchés qui sont devenus plus ou moins impuissants. Il
est absolument inimaginable qu'un adulte, en pleine possession de
sa puissance sexuelle et de ses facultés mentales, puisse trouver
plaisir à la débauche avec des enfants.
L'imagination du débauché, dans la mise en scène active ou passive
des actes d'impudicité, est excessivement féconde, et l'on peut se
demander si, par l'énumération suivante des actes parvenus jusqu'ici
à la connaissance des hommes de loi, on ait épuisé tous les cas possibles
capables de se produire dans ce domaine.
Dans la plupart des cas, l'impudicité consiste en attouchements voluptueux
(selon les circonstances, flagellation[116]), manustupration active,
entraînement des enfants à la débauche en se servant d'eux pour la
masturbation ou pour l'attouchement voluptueux.
[Note 116: Pour les cas précis, voir Friedreichs Blætter, f. ger.
Anthropologie, 1859, III, p. 77.]
Parmi les délits plus rares sont le cunnilingus, irrumare
sur des garçons ou des filles, pædicatio puellarum, coitus
inter femora, exhibition.
Dans un cas rapporté par Maschka (Handb., III, p. 174), un
jeune homme fit danser dans sa chambre des petites filles nues, de
huit à douze ans, il les fit sauter, uriner devant lui jusqu'à ce
qu'il en eût de l'éjaculation.
L'abus des garçons par des femmes voluptueuses n'est pas rare non
plus; ces femmes procèdent avec les enfants à une conjunctio membrorum
pour se satisfaire par la friction, ou bien elles cherchent à se procurer
de la satisfaction en se faisant masturber[117].
[Note 117: Les cas cités par Maschka, Handbuch, III, p. 175.--Caspers,
Vierteljahreschrift, 1852, t. 1.--Tardieu, Attentats aux
moeurs.]
Un des exemples les plus abominables a été observé par Tardieu. Des
servantes, d'accord avec leurs amants, ont masturbé des enfants qui
leur avaient été confiés, ont fait le cunnilingus avec une
fille de sept ans, lui ont introduit des carottes et des pommes de
terre in vaginam et aussi dans l'anus d'un garçon de deux ans.
OBSERVATION 190.--L..., soixante-deux ans, lourdement taré, masturbateur,
prétend n'avoir jamais fait le coït, mais avoir souvent pratiqué la
fellatio. Il est à l'asile d'aliénés pour paranoia.
Son plus grand plaisir était d'attirer chez lui des filles de dix
à quatorze ans et de pratiquer sur elles le cunnilingus et
d'autres horreurs. Il éjaculait alors avec orgasme.
La masturbation ne lui procurait pas une satisfaction aussi grande
et ne lui donnait de l'éjaculation que fort difficilement. Faute de
mieux il était aussi fellator virorum et occasionnellement
exhibitionniste. Phimosis. Crâne asymétrique. (Pélanda, Arch. di
Psichiatria, X, fascic. 3.)
OBSERVATION 191.--X..., prêtre, quarante ans, fut accusé d'avoir attiré
à lui des filles de dix à treize ans, de les avoir déshabillées, d'avoir
fait sur elles des attouchements voluptueux et de s'être, après ces
procédés, finalement masturbé.
Il est taré, onaniste dès son enfance, imbécile moralement; de tout
temps il fut sexuellement très excitable. Le crâne est un peu petit.
Pénis d'une grandeur extraordinaire; symptômes d'hypospadias. (Idem.)
OBSERVATION 192.--K..., vingt-trois ans, joueur d'orgue de Barbarie,
est accusé et convaincu d'avoir à plusieurs reprises attiré des garçons,
parfois aussi des petites filles, et d'avoir, dans un lieu écarté,
pratiqué avec ces enfants des actes d'impudicité (masturbation mutuelle,
fellatio puerorum, attouchements des parties génitales des
petites filles).
K... est un imbécile; il est aussi rabougri au physique, il a à peine
1 m,5 de taille; crâne rachitique, hydrocéphale, avec des dents écartées
l'une de l'autre, défectueuses, irrégulières.
Des lèvres épaisses, une mine abêtie, un langage bègue, des attitudes
maladroites complètent l'image de la dégénérescence physique et intellectuelle.
K... se comporte comme un enfant qui a été surpris pour une gaminerie.
Barbe à peine perceptible. Parties génitales bien et normalement développées.
Il a une idée vague d'avoir commis quelque chose d'inconvenant, mais
il ne se rend pas compte de la portée morale, sociale et judiciaire
de ses actes.
K... est né d'un père adonné à l'ivrognerie et d'une mère qui est
devenue folle par suite des mauvais traitements qu'elle dut subir
de la part de son mari; elle est morte à l'asile d'aliénés.
Dans les premières années de sa vie, K... devint presque complètement
aveugle à la suite d'abcès de la cornée; à partir de l'âge de six
ans, il fut mis chez une femme subventionnée par l'Assistance publique;
devenu plus grand, il gagnait pauvrement sa vie comme joueur d'orgue
de Barbarie.
Son frère est un vaurien; lui-même passait pour un homme grincheux,
querelleur, méchant, capricieux et irritable.
Le rapport releva particulièrement l'arrêt de développement intellectuel,
moral et physique de l'inculpé.
Malheureusement, il faut convenir que les plus abominables de ces
délits de moeurs sont précisément commis par des personnes saines
d'esprit, qui, trop rassasiées des plaisirs sexuels, ou par lubricité
et brutalité, souvent aussi pendant l'ivresse, oublient à ce point
leur dignité d'hommes.
Mais une grande partie de ces faits procèdent d'un fondement morbide.
C'est surtout le cas chez les vieillards[118] qui deviennent séducteurs
de la jeunesse.
[Note 118: Comparez Kirn, Allgem. Zeitschrift f. Psych., XXXIX, p.
47.]
Je me rallie
absolument à l'avis de Kirn qui, pour ces cas, croit dans toute
circonstance une exploratio mentalis nécessaire; car souvent
on peut établir le réveil d'un instinct génital pervers d'une violence
morbide et indomptable, réveil d'instinct qui peut être le phénomène
partiel d'une dementia senilis.
7. IMMORALITÉ
CONTRE NATURE (SODOMIE[119]).
[Note 119:
Je me conforme au langage généralement en usage, en traitant la
bestialité et la pédérastie sous la désignation commune de sodomie.
Dans la Genèse (chapitre XIX) où ce terme a pris son origine, il
désigne exclusivement le vice de pédérastie. Plus tard on a appliqué
le mot de sodomie au vice de bestialité. Les théologiens moralistes,
comme saint Alphonse de Ligori, Gury et autres, ont toujours judicieusement,
c'est-à-dire dans le sens de la Genèse, fait la distinction entre:
sodomia i. e. concubitus cum persona ajusdem sexus et bestialitas
i. e. concubitus cum bestia. (Comparez Olfers, Pastoralmedicin,
p. 73.)
Les Juristes
ont porté la confusion dans la terminologie en admettant une sodomia
ratione sexus et une sodomia ratione generis. La science
devrait cependant ici se déclarer comme l'ancilla theologiæ,
et revenir à l'usage juste des termes.]
Code autrichien,
§ 129, Projet, § 190. Code allemand, § 175.
Bestialité[120].
[Note 120: Pour notes historiques intéressantes, v. Krauss, Psych. des
Verbrechens, p. 130; Mashka, Hdb. III, p. 188; Hoffmann,
Lehrb d. ger. Med., p. 180; Rosenbaum, Die Lustseuche,
3e édition, 1842.]
La bestialité,
quelque monstrueuse et répugnante qu'elle puisse paraître à tout
homme honnête, ne tire pas toujours non plus son origine de conditions
psycho-pathologiques. Une moralité tombée à un niveau très bas,
une forte impulsion sexuelle qui se butte à des obstacles pour la
satisfaction naturelle, sont peut-être les principales raisons de
cette satisfaction contre nature qu'on rencontre aussi bien chez
les hommes que chez les femmes.
Nous savons
par Polak qu'en Perse elle tire souvent son origine de l'idée fixe
qu'on peut, par l'acte sodomique, se débarrasser de la gonorhée;
de même qu'en Europe, cette croyance est encore très répandue qu'on
peut, en faisant le coït avec une petite fille, se guérir du mal
vénérien.
L'expérience
nous a montré que la bestialité n'est pas un fait rare dans les
étables de vaches et les écuries de chevaux. À l'occasion, un individu
peut s'en prendre aussi aux chèvres, aux chiennes, et même aux poules,
comme nous l'apprennent un cas rapporté par Tardieu et un autre
par Schauenstein (Lehrb., p. 125).
On connaît
l'ordre donné par Frédéric le Grand au sujet d'un cavalier qui avait
sodomisé une jument: «Ce gaillard est un cochon, il faut le mettre
dans un régiment d'infanterie.»
Les rapports
des individus féminins avec des animaux se bornent aux relations
avec des chiens. Un exemple monstrueux de la dépravation morale
dans les grandes villes, est le cas rapporté par Maschka (Handb.
III) d'une femme qui, à Paris, en petit comité, contre une entrée
payée, se montrait devant des débauchés et se laissait couvrir par
un bulldogue dressé à cette fonction!
Les tribunaux
jusqu'ici n'ont pas prêté attention à l'état mental des sodomistes
et n'en ont guère tenu compte.
Dans plusieurs
cas, parvenus à la connaissance de l'auteur, il s'agissait de gens
débiles d'esprit.
Le sodomiste
de Schauenstein aussi était un aliéné. Le cas de bestialité suivant
est évidemment dû à des conditions morbides. Il s'agit d'un épileptique.
Le penchant sexuel pour les animaux apparaît ici comme un équivalent
de l'instinct génital normal.
OBSERVATION
193.--X.... paysan, quarante ans, grec orthodoxe. Le père et la
mère étaient de forts buveurs. À partir de l'âge de cinq ans, le
malade a eu des accès épileptiques: il tombe par terre et perd conscience;
il reste immobile pendant deux ou trois minutes; alors il se relève
et se met à courir sans savoir ou, les yeux grands ouverts. À l'âge
de dix-sept ans, réveil de l'instinct génital. Le malade n'a de
penchants sexuels ni pour les femmes, ni pour les hommes, mais bien
pour les animaux (oiseaux, chevaux, etc.). Il fait le coït avec
des poules, des canards, plus tard avec des chevaux, des vaches.
Ne s'est jamais masturbé.
Le malade
est peintre d'images religieuses, très borné d'esprit. Depuis des
années, paranoia religieuse avec états d'extase. Il a un
amour «inexplicable» pour la Sainte Vierge, pour laquelle il donnerait
sa vie. Reçu à la clinique, le malade ne présente pas de tares organiques
ni de stigmates de dégénérescence anatomique.
Il a eu
de tout temps de l'aversion pour les femmes. Ayant essayé une fois
le coït avec une femme, il resta impuissant; en présence des animaux
il est toujours puissant. Vis-à-vis des femmes il est toujours pudique.
Le coït avec des femmes lui semble presque comme un péché. (Kowalewsky,
Jahrb. f. Psychiatrie, VII, fascic. 3.)
OBSERVATION
194.--Le 23 septembre 1889, à midi, l'apprenti cordonnier W...,
âgé de seize ans, attrapa dans le jardin d'un voisin une oie et
fit sur cet animal des actes de bestialité, jusqu'à l'arrivée du
voisin. À ses reproches il répondit: «Eh bien! est-ce que l'oie
en est malade?» et il s'éloigna sur cette réponse. À l'interrogatoire
devant le juge, il avoua le fait, mais il s'excusa en alléguant
une absence d'esprit temporaire. Depuis une grave maladie qu'il
a eue à l'âge de douze ans, il a plusieurs fois par mois des accès
accompagnés de chaleurs à la tête; alors il est très excité sexuellement,
ne sait comment se soulager ni ce qu'il fait. C'est dans un de ces
accès qu'il a commis l'acte. Il se défendit de la même façon à l'audience
publique et prétendit n'avoir appris les species facti que
par les assertions du voisin. Le père déclare que W... est originaire
d'une famille saine, mais que, depuis qu'il a eu, à l'âge de cinq
ans, la scarlatine, il a toujours été maladif et que, à l'âge de
douze ans, il a eu une maladie cérébrale avec fièvre. W... avait
de bons antécédents; il avait bien appris à l'école et plus tard
avait aidé son père dans les travaux de son métier. Il n'était pas
adonné à la masturbation.
L'examen
médical n'a amené la constatation d'aucune défectuosité morale ou
intellectuelle. L'examen du corps a permis de constater que les
parties génitales étaient normales. Pénis relativement très développé,
augmentation considérable du réflexe du tendon du genou. Pour le
reste, constatations négatives.
Il a été
établi que l'amnésie tempore delicti n'a pas existé. On n'a
pu constater des accès de troubles mentaux à une époque antérieure,
et on n'a rien remarqué pendant la période d'observation qui a duré
six semaines. Il n'y avait pas de perversion de la vita sexualis.
Le rapport médical admit la possibilité d'états organiques provenant
d'une maladie du cerveau (fluxion à la tête) ayant pu exercer une
influence sur la perpétration de l'acte incriminé. (Puisé dans un
rapport médical de M. le docteur Fritsch, à Vienne.)
OBSERVATION
195.--(Sodomie impulsive).--A..., seize ans, garçon jardinier;
enfant illégitime; père inconnu; mère lourdement tarée, hystéro-épileptique.
A... a le crâne et la face difformes, asymétriques; il en est de
même du squelette. Il est de petite taille; masturbateur depuis
son enfance; toujours morose, apathique, aimant la solitude, très
irascible. Ses passions réagissaient d'une façon pour ainsi dire
pathologique. C'est un imbécile; au physique, il a beaucoup dépéri,
probablement par suite de la masturbation; il est neurasthénique.
De plus, il présente des symptômes hystéropathiques (diminution
du champ visuel, dyschromatopsie, diminution du sens olfactif et
du sens auditif du côté droit, anaesthesia testiculi dextr.).
A... est
convaincu d'avoir en partie masturbé, en partie sodomisé des chiens
et des lapins. À l'âge de douze ans, il a vu des garçons masturber
un chien. Il les imita et ne put, par la suite, s'empêcher de tourmenter
de cette façon abominable les chiens, les chats et les lapins qu'il
rencontrait. Il sodomisait beaucoup plus fréquemment des lapins
femelles, les seuls animaux qui avaient quelque charme pour lui.
La nuit tombante, il allait à l'étable à lapins de son maître pour
assouvir son horrible passion. On a plusieurs fois trouvé des lapins
avec le rectum déchiré. Ses actes de bestialité avaient toujours
lieu de la même façon. Il s'agissait de véritables accès qui se
produisaient périodiquement, environ toutes les huit semaines, le
soir, et toujours avec les mêmes symptômes. A... éprouvait d'abord
un grand malaise, une sensation de coups de marteau tombant sur
sa tête. Il lui semblait qu'il perdait la raison. Il luttait contre
l'idée obsédante qui surgissait et le poussait à sodomiser des lapins,
il éprouvait une angoisse croissante et une augmentation des maux
de tête au point de ne pouvoir plus les supporter. Arrivé au plus
haut degré de cet état, il avait des bourdonnements, une sueur froide
lui perlait à la peau, les genoux tremblaient, enfin toute force
de résistance s'évanouissait, et il y avait exécution impulsive
de l'acte.
L'acte
consommé, il est délivré de son angoisse. La crise nerveuse disparaît,
il reprend son empire sur lui-même, éprouve une honte profonde de
ce qui vient de se passer et redoute le retour de cet état. A...
affirme que si, dans cette situation, on le plaçait dans l'alternative
de choisir entre une femme et une lapine, il ne pourrait se décider
que pour cette dernière. Dans les intervalles aussi, parmi les animaux
domestiques, ce sont les lapins seuls qui lui plaisent. Dans ses
états d'exception, il lui suffit, pour avoir une satisfaction sexuelle,
de presser, d'embrasser, etc., le lapin; mais parfois il tombe dans
une telle furor sexualis qu'il lui faut impétueusement sodomiser
l'animal.
Ces actes
de bestialité, sont les seuls qui puissent le satisfaire sexuellement
et c'est pour lui la seule forme possible d'activité sexuelle. A...
affirme qu'il n'a jamais eu de sensations voluptueuses; la satisfaction
consiste seulement en ce que, par ce moyen, il se délivre de la
situation pénible que lui crée une contrainte impulsive.
L'examen
médical a pu facilement démontrer que ce monstre était un dégénéré
psychique, un malade privé de son libre arbitre, mais non un criminel.
(Boeteau, la France médicale, 38e année, nº 38.)
Le cas
suivant ne paraît pas être de nature psycho-pathologique.
OBSERVATION
196.--Sodomie.--Dans une ville de province, un homme de classe
supérieure, âgé de trente ans, a été surpris en rapport sodomique
avec une poule. Depuis longtemps, on recherchait le malfaiteur,
car les poules de la maison dépérissaient l'une après l'autre.
Le président
du tribunal demanda à l'accusé comment il avait pu s'aviser de commettre
une action aussi dégoûtante; il se défendit en invoquant la petitesse
de ses parties génitales qui lui rendait impossible tout rapport
avec des femmes. L'examen médical a, en effet, constaté une exiguïté
extraordinaire des parties génitales. Cet individu était tout à
fait normal au point de vue intellectuel.
Pas de
renseignements ni sur les tares éventuelles, ni sur l'époque du
réveil de l'instinct génital, etc. (Gyurkovechky, Männl. Impotenz, 1889, p. 82)
8. ACTES
D'IMPUDICITÉ AVEC DES PERSONNES DU MÊME SEXE (Pédérastie, Sodomia
sensu strictiori).
Le Code
allemand ne connaît que l'acte d'impudicité entre des personnes
masculines. La loi autrichienne va plus loin et vise les actes de
ce genre commis entre personnes appartenant au même sexe; par conséquent,
l'impudicité entre femmes peut aussi tomber sous le coup de la loi.
Parmi les
actes immoraux commis entre individus masculins, la pédérastie (immissio
penis in anum) tient le premier rang comme intérêt. La législation
a évidemment pensé exclusivement à ce genre de perversité des actes
sexuels; d'après les développements des commentateurs les plus autorisés
du Code (Oppenhoff, Stgsb, Berlin, 1872, p. 324 et Rudolf
et Stenglein, D. Strafgesb f. das Deutsche Reich, 1881, p.
423), l'immissio penis in corpus vivum est un fait requis
pour pouvoir établir le crime prévu dans l'article 175.
D'après
cette manière de voir, il n'y a pas lieu de poursuivre les autres
actes d'impudicité commis entre hommes, à moins que ces actes ne
soient compliqués d'une offense publique à la pudeur, ou de l'emploi
de la violence, ou du fait qu'ils ont été accomplis sur des garçons
au-dessous de quatorze ans. On est revenu ces temps derniers sur
cette manière de voir, et on considère que le fait de délit contre
nature entre individus de sexe masculin existe quand même il n'y
aurait que des actes similaires du coït[121].
[Note 121:
Un travail sur le caractère délictueux des rapports entre hommes
publié dans la Zeitschrift f. d. gesammte Strafrechtswissenschaft,
t. VII, fascicule 1, ainsi qu'une étude parue dans Friedreichs
Blætter f. gerichtl. Medizin, année 1891, fascic. 6, nous indiquent
d'une manière excellente combien subtile et sujette à caution doit
être pour le magistrat l'appréciation de ces actes «similaires du
coït» pour constater le fait objectif du délit.--Consultez encore
le livre de Moll: Inversion sexuelle, et celui de Bernhardt:
Der uranismus, Berlin, 1882.]
Les études
sur l'inversion sexuelle ont mis l'amour homosexuel entre hommes
sous un jour tout autre que celui sous lequel se présentaient les
délits de moeurs dus à l'inversion, et particulièrement la pédérastie,
à l'époque où l'on a élaboré les Codes. Le fait que beaucoup de
cas d'inversion sexuelle sont causés par un état psychopathologique,
permet d'admettre sans aucun doute que la pédérastie aussi peut
être l'acte d'un irresponsable, et c'est pour cette raison qu'on
devrait dorénavant, in foro, apprécier non seulement l'acte
en lui-même mais aussi tenir compte de l'état mental de l'accusé.
Les idées
données au début de ce chapitre peuvent servir ici de règles. Ce
n'est pas l'acte, mais seulement le jugement sur l'état anthropologico-clinique
de l'auteur qui doit trancher la question de savoir s'il y a perversité
criminelle ou perversion morbide de l'esprit et de l'instinct qui,
dans certaines circonstances, pourrait exclure toute condamnation.
La première
question in foro doit être posée dans ce sens: le penchant
sexuel pour les personnes de son propre sexe est-il congénital ou
acquis? Et, dans ce dernier cas, il faut examiner si cette tendance
représente une perversion morbide ou seulement une aberration morale
(perversité).
L'inversion
sexuelle congénitale ne se rencontre que chez des individus doués
d'une prédisposition morbide (tarés), comme phénomène partiel d'une
tare caractérisée par des anomalies anatomiques ou fonctionnelles
ou par des anomalies de ces deux genres à la fois. Le cas se dessinera
d'autant plus nettement, et le diagnostic sera d'autant plus sûr,
que le caractère et la totalité des sentiments de l'individu paraîtront
peu conformes à sa singularité sexuelle; qu'il y aura chez lui absence
complète d'affection pour l'autre sexe ou même horror pour
les rapports hétérosexuels; que cet individu présentera encore dans
son impulsion à satisfaire son inversion sexuelle des symptômes
d'autres anomalies de la vie sexuelle ainsi qu'une dégénérescence
profonde caractérisée par la périodicité de l'impulsion et des actes
impulsifs, qu'enfin ce sera un névropathe et un psychopathe.
L'autre
question concerne l'état mental de l'uraniste. Si cet état est tel
que les conditions de la responsabilité manquent absolument, le
pédéraste n'est pas un criminel, mais un aliéné irresponsable.
Ce cas
est plus rare chez les uranistes congénitaux. Ordinairement ils
présentent tout au plus des troubles psychiques élémentaires qui
ne suppriment pas la responsabilité en elle-même.
Malgré
cela, la question médico-légale de la responsabilité de l'uraniste
n'est pas encore tranchée. L'instinct génital est un des besoins
organiques les plus puissants. Aucune législation ne trouve répréhensible
en elle-même la satisfaction sexuelle en dehors du mariage; si l'uraniste
a un sentiment pervers, ce n'est pas sa faute, mais celle d'une
prédisposition anormale. Son désir sexuel peut être très répugnant
au point de vue esthétique; mais, envisagé au point de vue morbide
de l'uraniste, c'est un désir naturel. Au surplus, chez la majorité
de ces malheureux, l'instinct sexuel pervers se manifeste avec une
force anormale, et leur conscience ne considère pas leur instinct
pervers comme une tendance contre nature. Ils n'ont donc point de
contrepoids moraux et esthétiques pour contrebalancer leur impulsion.
Bien des
hommes d'une constitution normale sont capables de renoncer à la
satisfaction de leur libido sans être atteints dans leur
santé par cette abstinence forcée. Beaucoup de névropathes--et les
uranistes le sont tous--deviennent malades, quand ils ne peuvent
satisfaire leur instinct naturel ou quand cette satisfaction a lieu
d'une manière qu'ils considèrent comme perverse.
La plupart
des uranistes se trouvent dans une situation pénible. D'un côté,
ils ont un penchant anormalement fort pour leur propre sexe, penchant
qu'ils sentent comme une loi naturelle et dont la satisfaction leur
paraît bienfaisante; d'autre part, il y a l'opinion publique qui
flétrit leurs procédés, et la loi qui les menace de condamnations
infamantes. D'un côté, des états d'âme tourmentants pouvant aller
jusqu'à l'hypocondrie et au suicide, ou au moins conduire à des
maladies de nerfs; de l'autre côté, la honte, la perte de leur position
sociale, etc. On ne peut contester que cette malheureuse prédisposition
morbide crée des cas de contrainte et de force majeure. La société
et la loi devraient tenir compte de ces faits: la première, en plaignant
ces malheureux au lieu de les mépriser; la dernière, en ne les punissant
pas, tant qu'ils restent dans les limites tracées en général pour
la manifestation de l'instinct génital.
Comme confirmation
de ces vues et de ces réclamations en faveur de ces enfants mal
partagés de la nature, nous nous permettons de reproduire ici un
mémoire adressé par un uraniste à l'auteur de ce livre; celui qui
a écrit les lignes suivantes est un personnage qui occupe une haute
position sociale à Londres.
Vous n'avez
pas une idée des luttes terribles et continuelles que nous tous,
surtout les penseurs et les délicats, avons à soutenir encore aujourd'hui,
et combien nous avons à souffrir de l'opinion erronée et presque
générale sur notre compte et sur notre prétendue «immoralité».
Votre opinion
que ce phénomène doit, dans la plupart des cas, être attribué à
une prédisposition morbide congénitale comme cause originaire, pourra
peut-être vaincre bientôt les préjugés existants et éveiller de
la compassion pour nous autres «malades», en place de l'horreur
et du mépris dont nous sommes encore l'objet.
Quelque
profondément que je sois convaincu que l'idée que vous défendez
est pour nous très avantageuse, je ne puis, dans l'intérêt de la
science, accepter sans réserve le mot «morbide», et je me permettrai
de vous donner à ce sujet encore quelques explications.
Le phénomène
est en tout cas anormal; mais le terme «morbide» a encore une autre
signification que je ne trouve pas exacte, du moins dans les nombreux
cas que j'ai eu l'occasion d'observer personnellement. Je conviens
a priori que, chez les uranistes, les cas de troubles mentaux,
de surexcitation nerveuse, etc., peuvent être constatés dans une
proportion beaucoup plus considérable que chez les individus normaux.
Cette nervosité aiguë est-elle en connexité nécessaire avec la nature
du l'uranisme ou ne doit-elle pas, dans la plupart des cas, être
attribuée à ce que l'uraniste, par suite de la législation actuelle
et des préjugés sociaux, ne peut arriver, comme les autres hommes,
à satisfaire, d'une manière simple et aisée, ses penchants sexuels
ou génitaux.
Le jeune
uraniste, dès qu'il sent les premières émotions sexuelles et qu'il
en fait naïvement part à ses camarades, s'aperçoit bientôt que les
autres ne le comprennent pas. Il se replie donc sur lui-même. Confie-t-il
à son professeur ou à ses parents ce qui l'émeut, on lui représente
comme criminel ce mouvement qui lui paraît aussi naturel que la
natation pour le poisson: et on lui dit qu'il faut combattre et
supprimer à tout prix ce penchant. Voilà que commence une lutte
intérieure, une suppression violente de l'instinct sexuel; et plus
on en supprime la satisfaction naturelle, plus l'imagination s'échauffe
et travaille, plus elle fait surgir, comme par enchantement, précisément
ces images qu'on voudrait bannir. Plus le caractère qui soutient
ce combat est énergique, plus le système nerveux doit fatalement
en souffrir. C'est, à mon avis, cette suppression violente d'un
instinct si profondément enraciné chez nous, qui développe les symptômes
morbides que nous pouvons observer chez beaucoup d'uranistes, mais
ces symptômes ne sont pas nécessairement en connexité avec les prédispositions
uranistes.
Les uns
continuent pendant une période plus ou moins longue ce combat intérieur,
sans trêve, et finissent par s'user complètement; les autres arrivent
finalement à la conviction que cet instinct puissant qui leur est
congénital ne peut pas être un péché; ils cessent de tenter l'impossible,
c'est-à-dire la suppression de leur penchant. Mais alors commence
en réalité une série de souffrances et d'excitations permanentes.
Le Dioning, quand il cherche la satisfaction de son instinct génital,
sait toujours la trouver facilement; tel n'est pas la cas de l'urning.
Il voit des hommes qui le charment, mais il ne lui est pas permis
d'en rien dire, pas même de laisser voir ce qui l'émeut. Il croit
que lui seul au monde a ces sentiments anormaux. Naturellement,
il recherche la compagnie des jeunes gens, mais il n'ose pas se
confier à eux. Ainsi il est amené à se procurer une compensation
de la satisfaction qu'il ne peut pas obtenir. L'onanisme est pratiqué
sur une vaste échelle, et toutes les conséquences de ce vice se
font bientôt sentir. Si alors, après un certain laps de temps, il
se produit un délabrement du système nerveux, le phénomène morbide
n'est pas occasionné par l'uranisme même, mais il a pris naissance
parce que, par suite de l'opinion régnante à notre époque, l'uraniste
n'a pu trouver la satisfaction sexuelle qui lui est normale et naturelle,
et que, par conséquent, il a dû tomber dans l'onanisme.
Admettons
que l'uraniste a eu la chance rare de rencontrer une âme qui sente
comme lui, ou qu'il a été renseigné par un ami expérimenté sur les
choses du monde uraniste; bien des combats intérieurs lui sont épargnés,
mais une longue série de soucis troublants, de craintes, suit tous
ses pas. Il sait maintenant qu'il n'est plus le seul au monde qui
ait ces sentiments anormaux; il ouvre les yeux, et il est étonné
du trouver tant de compagnons dans toutes les couches sociales et
dans toutes les professions; il apprend que, de même que chez les
Dioning, il y a aussi chez les uranistes une prostitution, et qu'on
peut avoir des hommes vénals, de même qu'on achète des filles. L'occasion
de satisfaire l'instinct sexuel ne fait donc plus défaut. Et pourtant,
combien différent est ici le cours des choses, comparé à ce qui
se passe chez les Dioning!
Prenons
le cas le plus heureux. L'ami de même tendance après lequel on a
langui toute sa vie, est trouvé. Mais il n'est pas permis de se
livrer franchement à lui comme le jeune homme s'abandonne à la fille
qu'il aime. Au milieu d'une angoisse continuelle, tous deux doivent
cacher leur liaison, même une trop grande intimité qui pourrait
facilement éveiller les soupçons doit rester cachée devant le monde,
surtout si tous les deux ne sont pas de même âge ou s'ils n'appartiennent
pas à la même classe sociale. Ainsi commence, avec la liaison même,
une série d'agitations; la crainte que leur secret peut être trahi
ou deviné, ne permet pas au malheureux de jouir en toute gaieté
de coeur. Un incident insignifiant pour tout autre le fait trembler,
car il craint que les soupçons soient éveillés, son secret percé
à jour, ce qui compromettrait complètement sa position sociale et
lui ferait perdre son poste et son métier. Cette agitation continuelle,
ces craintes et ces soucis permanents, ne laisseraient-ils aucune
trace et ne retentiraient-ils pas sur tout le système nerveux?
Un autre,
moins heureux, n'a pas trouvé l'ami de sentiments similaires, mais
il est tombé entre les mains d'un beau jeune homme qui d'abord a
été complaisant pour lui jusqu'à ce qu'il ait pu surprendre les
secrets les plus intimes de l'uraniste. Alors il se met à pratiquer
le chantage le plus raffiné. La malheureuse victime, placée entre
l'alternative de payer ou de se rendre impossible dans la société,
de perdre une situation respectée, de se voir couvert de honte,
lui et sa famille, paie; et plus il paie, plus devient avide le
vampire qui le suce jusqu'à ce que finalement le pauvre jeune homme
n'ait plus le choix qu'entre la ruine matérielle ou le déshonneur.
Qui s'étonnera que les nerfs ne soient pas toujours assez forts
pour tenir tête à cette lutte terrible? Chez les uns, les nerfs
succombent complètement, le trouble mental se produit, et le malheureux
trouve enfin dans une maison de santé le repos qu'il n'avait pu
trouver dans la vie. Un autre, poussé au désespoir, met fin par
le suicide à cet état insupportable. Combien de suicides mystérieux
de jeunes gens doivent être attribués à cette circonstance! Voilà
ce qu'on ne peut même s'imaginer!
Je ne crois
pas me tromper en affirmant que, au moins la moitié des suicides
de jeunes gens doivent être ramenés à de pareilles causes. Même
dans les cas, où il n'y a pas un maître-chanteur inexorable qui
poursuit l'uraniste, mais seulement une liaison entre les deux hommes,
liaison qui en soi-même suit un cours satisfaisant, la découverte
ou seulement la crainte de la divulgation pousse souvent au suicide.
Que d'officiers qui avaient une liaison avec un de leurs subordonnés,
que de soldats qui en entretenaient une avec un camarade, ont, au
moment où ils se croyaient découverts, essayé d'échapper à la honte
en se logeant une balle dans la tête! Il en est de même dans toutes
les professions.
Si donc,
en réalité, il faut convenir qu'on observe chez les uranistes plus
d'anomalies intellectuelles et peut-être aussi des troubles mentaux
en plus grand nombre, cela ne prouve pas encore que ces dérangements
intellectuels soient fatalement en connexité avec l'uranisme et
que l'un suppose l'autre. Ma ferme conviction est que, dans l'immense
majorité, les cas de troubles mentaux qu'on a observés chez les
uranistes, que leurs prédispositions morbides, ne doivent pas être
mis sur le compte de leur anomalie sexuelle, mais qu'ils ont été
provoqués par l'opinion erronée actuellement régnante sur l'uranisme
et par la législation existante.
Celui qui
n'a qu'une idée approximative de la somme de souffrances morales
et intellectuelles, des craintes et des soucis qu'un uraniste doit
supporter, des hypocrisies et des cachoteries continuelles dont
il est obligé de faire usage pour dissimuler son penchant, des difficultés
immenses qui s'opposent à la satisfaction naturelle de son instinct
sexuel, celui-là ne peut que s'étonner qu'il n'y ait pas encore
plus de troubles mentaux et de maladies nerveuses parmi eux. La
plus grande partie de ces états morbides n'arriveraient certainement
pas à se développer, si l'uraniste, à l'exemple du Dioning, pouvait
trouver d'une manière simple et aisée une satisfaction sexuelle,
s'il n'était plus exposé à la torture de ses craintes éternelles.
De lege
lata on devrait avoir des ménagements pour l'uraniste en tant
que le paragraphe en question n'est interprété que dans le sens
d'une pédérastie effective et qu'il faut tenir compte et de l'anomalie
psychico-somatique établie par une expertise exacte et de l'examen
individuel de la question de culpabilité.
De lege
ferenda les uranistes désirent avant tout la suppression de
ce paragraphe. La législateur n'y consentira pas facilement, car
il pense que la pédérastie est plus souvent un vice abominable que
la suite d'une infirmité physique et mentale, que beaucoup d'uranistes,
bien que contraints à pratiquer des actes sexuels sur des personnes
de leur propre sexe, ne sont nullement forcés de se livrer à la
vraie pédérastie, acte sexuel que l'on a considéré de tout temps
comme cynique et dégoûtant et même nuisible, quand elle est passive.
Mais le législateur de l'avenir devrait cependant mûrement peser
si, pour des raisons d'utilité (difficultés d'établir la culpabilité,
prétextes aux chantages les plus vils, etc.), il ne serait pas opportun
de supprimer dans les Codes les poursuites judiciaires contre l'amour
entre hommes.
Les raisons
que j'invoque moi-même pour la suppression de ce paragraphe du Code
sont les suivantes:
1º Les
délits prévus dans la législation prennent d'habitude leur origine
dans une prédisposition morbide de l'âme.
2º Seul
un examen médical très minutieux peut différencier les cas de simple
perversité de ceux de perversion morbide. Mais du moment où l'on
requiert judiciairement contre l'individu, celui-ci est déjà perdu
au point de vue social.
3º La plupart
de ces uranistes sont non seulement atteints de perversion, mais
ont encore le malheur d'avoir un instinct développé avec une vigueur
anormale. En cédant à leur instinct génital, ils se trouvent donc
directement sous le coup d'une contrainte physique.
4º Pour
beaucoup d'entre eux, ce genre de satisfaction ne paraît nullement
contre nature; au contraire, pour eux, c'est la façon naturelle,
et celle qui est admise par la loi, qui est contre nature. Ils manquent
donc de tous les correctifs moraux qui pourraient les empêcher de
commettre leur délit sexuel.
5º À défaut
d'une définition exacte de ce qu'il faut entendre par impudicité
contre nature, on a laissé une trop grande latitude à l'arbitraire
personnel du juge. L'interprétation de plus en plus subtile du §
175, en Allemagne, nous montre combien la manière d'envisager juridiquement
le cas varie et est peu fixe. Le fait objectif est décisif pour
le jugement. (En général on ne s'inquiète jamais du fait subjectif.)
Comment peut-on établir le premier? Le délit est toujours commis
sans témoins.
6º On ne
peut invoquer aucune raison théorique ou juridique pour le maintien
de l'article du Code. Il n'a que rarement pour effet d'empêcher
le délit par crainte de la punition; son application ne corrige
jamais, car des phénomènes naturels morbides ne peuvent pas être
détruits par une punition; comme châtiment d'un acte punissable
qui ne l'est que dans certaines conditions souvent erronées, l'application
de cet article peut amener les injustices les plus formidables.
Qu'on n'oublie pas que, dans divers pays civilisés, cet article
du Code n'existe pas, et qu'en Allemagne il ne représente qu'une
concession faite au sentiment de la morale publique qui cependant
part d'une supposition fausse et confond la perversion avec la perversité.
7º À mon
avis, la jeunesse et la moralité publique sont suffisamment protégées
en Allemagne par d'autres articles du Code; l'article 175 fait plus
de mal que de bien, car il favorise une des infamies les plus abominables:
le chantage.
Il est
vrai qu'on punit aussi le maître-chanteur qui a dénoncé le fait,
mais il a pour lui la chance énorme que sa victime ne laissera pas
venir les choses à l'extrême, c'est-à-dire jusqu'à la dénonciation
au parquet. Dans les plus mauvais cas, un coquin de cette espèce
se laisse nourrir en prison pendant quelque temps, sans qu'il soit
compromis dans son existence honteuse, tandis que sa victime est
déshonorée, ruinée, et finit souvent par le suicide.
8º Dans
le cas où le législateur allemand croirait que la suppression de
l'article 175 compromettrait la protection de la jeunesse, il suffirait
d'étendre l'article 176, alinéa 1, aux individus en général, car
l'article, dans sa rédaction actuelle, ne punit que les actes d'impudicité
commis sur les femmes par violence ou menaces. Le Code pénal français
a un paragraphe dans ce sens. Éventuellement, on pourrait songer
encore à modifier l'article 176, alinéa 3, en fixant une limite
d'âge plus élevée que dix-sept ans, limite à partir de laquelle
les actes d'impudicité commis sur de jeunes individus ne seraient
plus poursuivables. Cette extension profiterait aussi à bien des
individus féminins qui, à l'âge de quinze ans, n'ont qu'exceptionnellement
la maturité d'esprit nécessaire et la capacité pour se diriger elles-mêmes
et pouvoir se protéger suffisamment. Par là on offrirait aussi aux
jeunes individus du sexe masculin (environ jusqu'à l'âge de seize
ans) une protection plus efficace que ne saurait le faire l'article
175 qui, comme on sait, ne vise que la pédérastie (et, d'après de
nouvelles interprétations, d'autres actes similaires du coït), mais
qui laisse impunis l'onanisme et les autres actes d'impudicité.
C'est précisément par ces actes d'impudicité que les uranistes deviennent
dangereux pour les jeunes gens, et exceptionnellement par la pédérastie.
Le législateur n'a ni le droit ni le devoir de menacer de peines
des actes immoraux inter mares qui ont lieu portis clausis
et avec consentement mutuel, quand les personnes dont il s'agit
ont atteint au moins leur seizième année, âge où l'individu dispose
déjà d'une somme suffisante de maturité morale et intellectuelle;
ces choses sont l'affaire personnelle de chacun, car aucun intérêt
public ou privé n'est lésé.
Ce qui
a été dit de lege lata, relativement à l'inversion congénitale,
pourrait s'appliquer à l'inversion acquise. La névrose ou psychose
qui l'accompagne pèsera beaucoup, au point de vue médico-légal,
dans la balance, quand il s'agira de trancher la question de la
culpabilité.
Un fait
d'un très grand intérêt psychopathologique et, selon les circonstances,
médico-légal, c'est que, dans le cas où ces invertis éprouvent un
refus dans leur amour ou même une infidélité de la part de leur
amant, ils deviennent capables de toutes ces réactions psychiques,
jalousie et vengeance, que nous pouvons si souvent observer dans
l'amour entre homme et femme et qui fréquemment poussent l'individu
outragé dans ses sentiments les plus chers à des actes de violences
contre l'objet de son amour ou contre celui qui lui a volé son bonheur.
Rien ne
prouve mieux combien l'inversion sexuelle est enracinée dans la
constitution, combien elle domine tous les sentiments, les pensées
et les efforts de l'individu, et combien elle se substitue complètement
à la manière normale de sentir et de se développer des hétérosexuels.
Un exemple qui montre de quels actes est capable cet amour repoussé
ou trahi, nous est fourni par le cas suivant, très instructif, et
qui a été emprunté à la chronique judiciaire américaine. Je suis
particulièrement obligé à M. le Dr Boeck, de Vienne, qui s'est donné
la peine de recueillir les documents de cette cause célèbre dans
les journaux et dans les comptes rendus des débats judiciaires.
OBSERVATION
197.--Une fille atteinte d'inversion sexuelle assassine son amante
qui n'a pas voulu répondre à son amour.
À Memphis,
aux États-Unis de l'Amérique du Nord, une jeune fille, Alice M...,
issue d'une des premières familles de la ville, a assassiné, au
mois de janvier 1892, son amie Freda W..., également issue d'une
famille du meilleur monde. Elle lui a donné plusieurs coups de rasoir
au cou.
L'enquête
judiciaire a donné les résultats suivants. Alice est lourdement
tarée du côté de son ascendance maternelle: un oncle et plusieurs
cousins du premier degré étaient des aliénés, la mère, d'une prédisposition
psychopathique, eut après chaque accouchement une période de «folie
puerpérale» qui fut plus grave quand elle accoucha de son septième
enfant, l'accusée Alice. Plus tard, elle tomba dans un état de débilité
mentale, avec idées de persécution.
Un frère
de l'accusée eut pendant quelque temps des troubles d'esprit, à
la suite d'une insolation, à ce qu'on prétend.
Alice M...
a dix-neuf ans; de taille moyenne, elle n'est pas jolie. La figure
est enfantine et «presque trop petite en proportion du corps», asymétrique;
le côté droit de la face est plus développé que le gauche; le nez
est d'une «irrégularité surprenante», le regard perçant. Alice M...
est gauchère.
Dès l'entrée
en puberté, elle eut fréquemment de grands maux de tête d'une durée
assez longue. Une fois par mois elle souffrait d'hémorragies nasales,
et souvent même, ces derniers temps, d'accès de tremblement et de
tremor. Une fois elle en perdit connaissance.
Alice était
une enfant nerveuse, irritable, et en retard dans son développement.
Elle n'éprouva jamais de plaisir aux jeux des enfants et pas du
tout aux amusements des petites filles. À l'âge de quatre à cinq
ans, elle trouvait beaucoup de plaisir à écorcher des chats ou à
les suspendre par une patte.
Elle préférait
à ses soeurs son frère cadet et ses jeux de garçon; elle cherchait
à le dépasser en fouettant les toupies, dans le base-ball
et foot-ball, ensuite au tir à la cible et dans toutes sortes
de gamineries. Son exercice favori était de grimper, et elle y avait
acquis une grande adresse. Elle aimait particulièrement à s'occuper
à l'écurie auprès des mulets. Elle avait six ou sept ans, lorsque
son père acheta un cheval; elle aimait à soigner cet animal, à lui
donner à manger, à monter sur lui sans selle, à la façon des garçons,
et à se faire mener ainsi dans les champs. Plus tard encore, elle
s'occupait à nettoyer le cheval, à lui laver les pieds; elle le
conduisait par la bride à travers les rues, elle lui mettait les
harnais, l'attelait; elle s'entendait très bien à l'attelage des
voitures et à les raccommoder.
À l'école,
elle ne peut suivre que lentement et incomplètement les cours; elle
est incapable de s'occuper sérieusement de quelque chose; elle saisit
et retient difficilement. On essaie de lui apprendre la musique
et le dessin, mais on échoue complètement; il est impossible de
lui faire faire des ouvrages féminins. Plus tard, elle n'a pas non
plus de goût à la lecture; elle ne lit ni livres, ni journaux. Elle
est entêtée et capricieuse; ses professeurs et les gens de sa connaissance
croient qu'elle n'est pas normale.
Étant enfant,
elle ne se commet pas avec les garçons, n'a pas de camarades parmi
eux; plus tard, elle n'a pas d'intérêt pour les jeunes gens; elle
n'a personne qui lui fasse la cour. Elle se comporte toujours avec
indifférence envers les jeunes gens, quelquefois avec brusquerie,
et elle passe pour «folle» parmi eux.
Elle éprouva
une affection extraordinaire, «aussi haut que ses souvenirs remontent»,
pour Freda W..., fille du même âge qu'elle et enfant d'une famille
amie. Fr. était délicate et pleine de sentiment; elle avait un caractère
de fille; l'affection existait des deux côtés, mais elle était beaucoup
plus violente chez Alice; elle s'accrut avec les années au point
de devenir une passion. Un an avant la catastrophe, la famille W.
transporta son domicile dans une autre ville. Al. resta plongée
dans le chagrin le plus profond. Il s'engagea alors une correspondance
tendre et amoureuse.
Deux fois
Al. va faire une visite à la famille de Fr.; alors les deux jeunes
filles ont des rapports «d'une tendresse dégoûtante», comme l'affirment
les témoins. On les voit des heures entières, couchées dans le même
hamac, se pressant l'une contre l'autre et s'embrassant. «C'étaient
des pressions et des baisers entre les deux filles à en avoir le
dégoût». Al. a honte de faire de pareilles choses en public; elle
en est blâmée par Fr.
Pendant
une contre-visite de Freda, Alice essaie de la tuer; elle veut,
pendant que son amie dort, lui verser du laudanum dans la bouche;
la tentative échoua, car Fr. se réveilla.
Al. prend
alors devant Fr. le poison et en est longtemps malade. Voici le
mobile de la tentative d'assassinat et de suicide: Fr. avait manifesté
de l'intérêt pour deux jeunes gens; Al. déclara ne pouvoir vivre
sans l'amour de Fr.; «ensuite elle a voulu se suicider pour se délivrer
de ses souffrances et rendre à Fr. sa liberté.» Après la guérison
d'Al., la correspondance entre les deux amies reprend son cours
et elle est plus que jamais remplie de protestations d'un amour
passionné.
Bientôt
après, Al. commence à développer à son amante son projet de l'épouser.
Elle lui envoie une bague de fiançailles; elle menace de la tuer
en cas de rupture de promesse. Toutes les deux devaient prendre
un pseudonyme et fuir ensemble à Saint-Louis. Al. voulait s'habiller
en homme et chercher de l'ouvrage pour toutes les deux; elle voulait
aussi, si Fr. le désirait, se faire pousser des moustaches; elle
espérait obtenir ce résultat en se rasant.
Peu de
temps avant la mise à exécution de la fuite de Fr., le plan est
dévoilé; la fuite est empêchée; on renvoie à la mère d'Al. la bague
de fiancée et d'autres reliques d'amour, et l'on interdit tout rapport
entre les deux jeunes filles.
Al. est
complètement abattue. Elle perd le sommeil, ne prend que peu de
nourriture et à contre-coeur; elle est apathique, distraite (elle
met sur les comptes de ménage le nom de son amante au lieu du sien).
Elle cache la bague et les autres reliques d'amour, entre autres
un dé de Fr. qu'elle avait rempli du sang de l'amie, dans un coin
de la cuisine où elle passe des heures entières en contemplant ces
objets, tantôt riant, tantôt éclatant en sanglots.
Elle maigrit;
sa figure prend une expression craintive, les yeux ont «une lueur
étrange et sinistre». À cette époque, elle apprend la prochaine
visite de Fr. à Memphis; elle conçoit alors le projet de tuer Fr.
puisqu'elle ne peut la posséder. Elle s'empare d'un rasoir de son
père et le garde soigneusement.
Elle entame
avec l'amoureux de Fr., en feignant de l'intérêt pour lui, une correspondance,
afin de pouvoir jeter un coup d'oeil dans leurs relations et pour
se tenir au courant du développement que prendrait cette liaison.
Pendant
la séjour de Fr. à Memphis, toutes les tentatives d'Al. pour se
rapprocher d'elle ou entrer en correspondance avec elle, échouent.
Elle guette Fr. dans la rue, tente une fois déjà d'exécuter son
projet; mais elle en est empêchée par un hasard. Ce n'est que le
jour du départ de Fr. qu'elle réussit à s'approcher d'elle sur la
route qui va au paquebot.
Profondément
froissée de ce que Fr., dans toute la route qu'elle suit dans une
petite voiture à côté d'elle, n'a pas une parole pour elle, pas
seulement un regard, Al. saute de sa voiture, attaque Fr. et lui
porte un coup profond avec un rasoir. Battue et insultée par la
soeur de Fr., elle entre dans une rage folle et coupe aveuglément
la gorge de Fr. à coups de rasoir vigoureux et profonds; une des
blessures s'étend d'une oreille à l'autre. Pendant que tout le monde
s'occupe autour de Fr., Al. part dans sa voiture à bride abattue
et parcourt à tort et à travers la ville avant de rentrer à la maison.
À peine rentrée, elle raconte à sa mère ce qu'elle vient de faire.
Elle ne comprend pas ce que cet acte a d'horrible; les blâmes, l'évocation
des conséquences graves la laissent absolument froide et ne l'émeuvent
pas; c'est seulement lorsqu'elle apprend la mort et l'enterrement
de Fr. qu'elle se rend compte de la perte de sa bien-aimée; elle
éclate en sanglots et en pleurs passionnés; elle embrasse toutes
les photographies qu'elle possède de Fr. et leur parle comme si
Fr. vivait encore.
Pendant
l'audience publique, elle se fait remarquer aussi par son indifférence
pour les membres profondément affligés de sa famille et par son
insensibilité pour tous les rapports éthiques de son action.
Seulement,
quand on évoque les souvenirs de son amour pour Fr. et de sa jalousie,
elle est émue et excessivement agitée. Fr. «lui a manqué de fidélité,
elle l'a tuée parce qu'elle l'avait aimée». Tous les experts dépeignent
le développement intellectuel de l'accusée comme étant au niveau
de celui d'une fille de treize à quatorze ans. Elle comprend que
des enfants n'auraient pu naître de son union avec Fr., mais elle
ne veut pas convenir que son «mariage» aurait été une chose insensée.
Elle repousse la supposition d'avoir eu avec Fr. des rapports sexuels
(peut-être masturbation). Sur ce point, de même que sur sa vita
sexualis peracta, on n'apprend absolument rien; on n'a pas procédé
non plus à un examen gynécologique.
Le procès
se termine par un verdict constatant l'aliénation mentale de l'accusée.
(The Memphis
Medical Monthly, 1892.)
LA PÉDÉRASTIE
ACQUISE ET NON MORBIDE[122].
[Note 122:
Pour notes historiques intéressantes, consulter Krauss, Psychologie
des Verbrechens, p. 114; Tardieu, Attentats; Maschka,
Hdb. III, p. 174. Ce vice paraît avoir pris son origine en
Asie et s'être propagé de là à travers la Crète en Grèce et y avoir
été très répandu à l'époque de l'antique Hellas. De là il parvint
à Rome, où il s'est développé. En Perse, en Chine (où il est même
toléré), il est très répandu, mais aussi en Europe. (Comparez Tardieu,
Tarnowsky et autres).]
La pédérastie
représente une des pages les plus épouvantables de l'histoire des
débauches humaines.
Les motifs
qui amènent à la pédérastie un homme qui primitivement a des sentiments
sexuels normaux et qui est sain d'esprit, peuvent être très divers.
Elle peut temporairement servir de moyen de satisfaction sexuelle,
à défaut du moyen normal, de même que, dans des cas rares, il y
a bestialité à la suite d'une abstinence forcée des jouissances
sexuelles normales[123].
[Note 123:
Il ressort des faits recueillis par Lombroso que des rapports sexuels
entre des individus du même sexe, ont lieu aussi chez les animaux
forcés à l'abstinence. (Le Criminel, p. 20, etc.)]
Ce fait
se produit à bord des navires à longue course, dans les prisons,
les bagnes, etc. Il est fort probable que, dans ces réunions d'individus,
il y en a qui sont d'une moralité très basse et d'une sensualité
très puissante, ou bien qu'il y a de véritables uranistes qui deviennent
les séducteurs des autres. La volupté, l'instinct d'imitation, la
rapacité font le reste.
Toutefois,
preuve bien caractéristique de la puissance de l'instinct génital,
ces mobiles suffisent pour vaincre l'horreur de l'acte contre nature.
Une autre
catégorie de pédérastes est représentée par ces vieux roués qui
sont saturés des jouissances sexuelles normales et qui trouvent
dans la pédérastie un moyen de ranimer leur volupté, l'acte ayant
pour eux le charme de la nouveauté. Ils stimulent temporairement
par ce moyen leur puissance psychique et somatique abaissée. Cette
nouvelle situation sexuelle les rend, pour ainsi dire, relativement
puissants, et leur donne des jouissances que les rapports sexuels
avec la femme ne peuvent plus leur offrir. Avec le temps la puissance
pour l'acte pédéraste disparaît aussi. Alors ces individus peuvent
en venir à la pédérastie passive comme à un stimulant passager qui
les met dans la possibilité d'accomplir la pédérastie active, de
même qu'ils ont occasionnellement recours à la flagellation, à la
contemplation de scènes lascives. (Cas de bestialité cité par Maschka.)
La fin
de l'activité sexuelle chez les individus atteints d'une telle dégradation
morale, consiste en faits d'impudicité de toutes sortes avec des
enfants, cunnilingus, fellare et autres horreurs.
Cette sorte
de pédérastie est la plus dangereuse, car les individus de ce genre
poursuivent avant tout et dans la plupart des cas les jeunes garçons,
et leur corrompent l'âme et le corps.
Les observations
que Tarnowsky (op. cit., p. 53, etc.) a recueillies à ce
sujet dans la Société de Saint-Pétersbourg sont horribles. Ce sont
les pensionnats qui sont le théâtre et les foyers de la pédérastie.
De vieux roués et des uranistes jouent le rôle de séducteurs. Au
commencement il en coûte à celui qu'on séduit d'accomplir cet acte
dégoûtant. Il a d'abord recours à son imagination et évoque l'image
d'une femme. Peu à peu il s'habitue à cette abomination. Finalement,
semblable à l'homme détraqué sexuellement par la masturbation, il
devient relativement impuissant en présence de la femme et en même
temps assez libidineux pour se plaire à l'acte pervers. Suivant
les circonstances, cet individu devient un cynède vénal.
Ces faits
ne sont pas rares dans les grandes villes ainsi que nous l'apprennent
les observations recueillies par Tardieu, Hoffmann, Liman et Taylor.
Il ressort de nombreuses communications que j'ai reçues de la part
d'uranistes, qu'il existe une prostitution professionnelle, de véritables
maisons de prostitution pour l'amour entre individus masculins.
Ce qui
est encore digne d'être remarqué, ce sont les artifices de la coquetterie
que ces mérétrices mâles déploient sous forme de toilettes de luxe,
de parfums et de vêtements de coupe féminine, pour attirer les pédérastes
et les uranistes. Cette imitation intentionnelle des particularités
de la femme se retrouve d'ailleurs spontanément et inconsciemment
chez les invertis congénitaux et parfois dans les cas d'inversion
sexuelle (morbide) acquise.
Les lignes
suivantes fournissent des renseignements intéressants et précieux
pour le psychologue et surtout pour les fonctionnaires de la police,
sur la vie sociale et les menées des pédérastes.
Coffignon,
La Corruption à Paris, p. 327, divise les pédérastes actifs
en amateurs, entreteneurs et souteneurs.
Les amateurs
(rivettes) sont des gens débauchés, mais souvent des invertis congénitaux,
appartenant au monde, ayant de la fortune et qui ont des raisons
de bien se garder que la satisfaction de leurs désirs homosexuels
soit connue. À cet effet, il vont dans les lupanars, les maisons
de passe ou dans les appartements particuliers des prostituées féminines
qui ont l'habitude d'être en bons termes avec les prostitués masculins.
C'est ainsi qu'ils se mettent à l'abri du chantage.
D'aucuns
de ces amateurs ont assez d'audace pour se livrer dans des lieux
publics à leurs désirs abominables. Ils risquent d'être arrêtés,
mais moins facilement (dans les grandes villes) le chantage. On
dit que le danger augmente leur jouissance secrète.
Les entreteneurs
sont de vieux pécheurs qui ne peuvent s'empêcher, même au risque
de tomber entre les mains des maîtres-chanteurs, d'entretenir une
maîtresse masculine.
Les souteneurs
sont des pédérastes qui ont subi des condamnations, qui soutiennent
un petit «jésus», qui l'envoient en expédition pour attirer des
clients (faire chanter les rivettes), et qui, autant que possible,
surviennent au moment psychologique pour plumer la victime.
Souvent
ils vivent ensemble par bandes; chacun remplit selon ses goûts actifs
ou passifs le rôle d'homme ou de femme. Dans ces bandes, il y a
de véritables noces, des mariages, des bénédictions nuptiales, avec
banquets et accompagnement des nouveaux mariés dans leurs chambres.
Ces souteneurs
élèvent leurs petits jésus. Les pédérastes passifs sont des «petits
jésus», des «jésus», ou des «tantes».
Les petits
«jésus» sont des enfants abandonnés et dévoyés que le hasard amène
dans les mains d'un pédéraste actif qui les séduit et leur ouvre
alors une carrière horrible pour gagner leur vie, soit comme entretenus,
soit comme les hétaïres masculines des rues avec ou sans souteneur.
Les petits
jésus les plus rusés et les plus recherchés sont élevés et dressés
par ceux qui enseignent à ces enfants l'art d'une mise et d'un maintien
féminins.
Peu à peu
ils cherchent à se débarrasser de leurs professeurs et exploiteurs
pour devenir «femmes entretenues»; souvent ils arrivent à cette
émancipation par une dénonciation anonyme du souteneur à la police.
La préoccupation
du souteneur et du petit jésus est que ce dernier garde, par toutes
sortes d'artifices de toilette, son air juvénile aussi longtemps
que possible.
L'extrême
limite d'âge est probablement la 25e année. Alors il devient «jésus»
et «femme entretenue»; dans ce cas, il est souvent entretenu par
plusieurs individus à la fois. Les «jésus» se divisent en «filles
galantes», c'est-à-dire ceux qui sont de nouveau tombés en la possession
d'un souteneur, et en «pierreuses» (coureurs ordinaires des rues
comme leurs collègues féminines), et enfin en «domestiques».
Ces derniers
prennent une place de domestique chez des pédérastes actifs pour
servir à leurs désirs ou parfois aussi pour leur amener des «petits
jésus».
Une subdivision
de cette catégorie de domestiques est composée par ceux qui se placent
comme femme de chambre petit jésus. Le but principal de ces domestiques
est de se procurer, étant en place, des documents compromettants
à l'aide desquels ils pourront faire plus tard du chantage et se
procurer, par cette extorsion, une existence assurée pour leurs
vieux jours.
La catégorie
la plus détestable des pédérastes passifs est bien cette des «tantes»,
c'est-à-dire des souteneurs de prostituées féminines, qui ont une
vie sexuelle normale, mais qui, monstres au moral, pratiquent la
pédérastie passive par âpreté au gain ou dans le but de faire du
chantage.
Les amateurs
riches ont leurs réunions, leurs locaux où les passifs apparaissent
vêtus en femmes et où l'on fait les orgies les plus horribles. Les
garçons de service, les musiciens de ces soirées sont tous pédérastes.
Les filles galantes n'osent pas, sauf en temps de carnaval, se montrer
vêtus en femmes dans les rues, mais ils savent afficher leur métier
honteux par certaines marques dans leur extérieur, dans la coupe
féminine de leur mise, etc.
Ils attirent
par gestes, par attouchements, etc.; ils mènent leurs conquêtes
dans les hôtels, les bains ou les bordels.
Ce que
l'auteur dit du chantage est généralement connu. Il y a des cas
où des pédérastes se laissent extorquer toute leur fortune.
La note
suivante coupée dans une feuille berlinoise (National-Zeitung)
du mois de février 1881, qui m'est tombée par hasard entre les mains,
paraît de nature à bien caractériser la vie et les menées des uranistes.
Le bal
des mysogines.
Presque tous les éléments de la société de Berlin ont leurs réunions:
les gros, les chauves, les célibataires, les veufs. Pourquoi les
ennemis du sexe féminin n'auraient-ils pas la leur? Cette espèce
d'hommes, très curieuse au point de vue psychologique, mais peu
édifiante au point de vue social, donnait ces jours derniers un
bal. L'affiche annonça: «Grand bal masqué viennois.» On procédait
avec une sévérité extrême à la vente et à la distribution des billets:
ces messieurs veulent être entre eux. Leur rendez-vous est un grand
local de danse bien connu. Nous entrons dans la salle vers minuit.
On danse ferme aux sons d'un orchestre très bien tenu. L'épaisse
fumée qui voile les becs de gaz ne permet pas de voir ressortir
assez nettement les détails des mouvements du public. Ce n'est que
pendant l'entr'acte que nous pouvons passer une revue plus minutieuse.
Les masques sont en immense majorité; on ne voit qu'isolément l'habit
noir et la robe de soirée.
Mais qu'est-ce
que c'est que cela? Une dame en tarlatan rose qui passe près de
nous avec un grand bruit de froufrou, tient dans le coin de sa bouche
un cigare allumé et lance des bouffées de fumée comme un cuirassier.
Elle porte une petite barbe blonde à peine dissimulée par le maquillage.
Maintenant elle cause avec un «ange» fortement décolleté qui est
planté là, les bras nus derrière le dos et qui fume aussi. Ce sont
deux voix d'hommes et le sujet d'entretien est aussi très masculin;
il s'agit de ce «fichu tabac qui ne tire pas». Voilà donc deux hommes
en toilettes de femmes.
Un clown,
comme on en voit tant, est là-bas près d'une colonne en conversation
très affectueuse avec une ballerine et enlace d'un bras la taille
irréprochable de cette dernière. Elle a une coiffure à la Titus
blonde, un profil très accentué et à ce qu'il paraît des formes
plantureuses. Les boucles d'oreilles étincelantes, le collier avec
le médaillon autour du cou, les épaules et les bras pleins et arrondis
ne laissent aucun doute sur son authenticité jusqu'à ce que, avec
un mouvement brusque, elle se détache du bras qui la tient et en
bâillant dise d'une voix du plus bas creux: «Émile tu es aujourd'hui
trop ennuyeux.» Le professeur en croit à peine ses yeux: la ballerine
aussi est du sexe masculin!
Plein de
méfiance nous continuons notre examen. Nous sommes près de supposer
qu'ici on joue «au monde renversé», car voilà que nous voyons marcher
ou plutôt trottiner un homme,--non décidément cela n'en est pas
un, bien qu'il porte une petite moustache bien soignée. Ces cheveux
bouclés et bien soignés, cette figure maquillée et poudrée, avec
des sourcils fortement dessinés à l'encre de Chine, ces boucles
d'oreilles d'or, ce bouquet de fleurs qui couvre la partie comprise
entre l'épaule gauche et la poitrine et qui orne l'élégant smocking
noir, ces bracelets d'or aux poignets et cet éventail élégant à
la main gantée de blanc: ce ne sont point les attributs d'un homme.
Et avec quelle coquetterie il manie son éventail, comme il se dandine
et se tourne, comme il trottine et chuchotte! Et pourtant! Et pourtant
la nature si bonne a créé homme cette poupée! Il est vendeur dans
une maison de confection de notre capitale, et la ballerine que
nous venions de voir à l'instant est son «collègue».
Là bas,
à une table de coin, on semble tenir grand cercle. Plusieurs messieurs
d'un âge mûr se pressent autour d'un groupe de dames fort décolletées
qui sont assises devant des bouteilles de vin et qui, à en juger
par leur hilarité bruyante, ne lancent pas des plaisanteries très
discrètes. Qui sont ces trois dames? «Dames», dit en souriant mon
guide expérimenté; celle à droite, aux cheveux bruns et en costume
de fantaisie à demi-long, c'est la «marchande de beurre», de son
métier garçon coiffeur; la seconde, la blonde, en costume de chanteuse
de café-concert, avec un collier de perles, est ici connue sous
le nom de «Miss Ella sur la Corde», de son métier un ouvrier tailleur
pour dames; la troisième c'est la fameuse «Lotte», si connue et
si célèbre.
Mais il
est impossible que cela soit un homme! Voyez cette taille, ce buste,
ces bras classiques, tout cet air et ces manières ont un caractère
décidément féminin!
On m'apprend
que «Lotte» était autrefois comptable. Aujourd'hui elle ou plutôt
il est exclusivement «Lotte» et il trouve son plaisir à tenir les
hommes aussi longtemps que possible en erreur sur son sexe. Lotte
est en train de chanter un couplet qui n'est pas tout à fait conforme
à l'étiquette d'une Cour impériale; elle fait entendre, grâce à
un entraînement et à un exercice de longues années, une voix d'alto
que bien des cantatrices pourraient lui envier. «Lotte» a aussi
très souvent «travaillé» dans la spécialité d'«actrice comique».
Aujourd'hui l'ancien comptable s'est tellement absorbé dans son
rôle de dame que, même quand il sort dans la rue, il paraît toujours
en toilette de femme, et les gens chez lesquels il est logé, racontent
qu'il se sert même d'une robe de nuit de dame joliment brodée.
En examinant
de plus près les assistants, j'ai découvert, à ma grande surprise,
plusieurs personnes de ma connaissance: mon cordonnier que j'aurais
pris pour tout autre chose plutôt que pour un ennemi du beau sexe;
il est aujourd'hui déguisé en «Trouvère» avec épée et chapeau à
plumes et sa «Léonore» en costume de fiancée me donne habituellement
au bureau de tabac les «Havanne» et les «Upmann». Je reconnais bien
distinctement la «Léonore» qui pendant l'entr'acte s'est dégantée:
voilà bien ses grandes mains couvertes d'engelures. Tiens! voilà
aussi mon fournisseur de cravates! Il court dans un costume bien
risqué; il est en «Bacchus» et le céladon d'une dame attifée d'une
manière déplaisante, dame qui, à d'autres heures, sert comme garçon
de brasserie. Les «vraies» dames qu'on rencontre ne sauraient faire
le sujet d'une description destinée à la publicité. Dans tous les
cas celles-ci n'ont de rapports qu'entre elles et évitent tout rapprochement
avec les hommes mysogines, pendant que ceux-ci restent et s'amusent
entre eux, et ne prennent aucun souci du sexe féminin.
Ces faits
méritent l'attention pleine et entière des autorités policières
qui devraient être à même d'avoir légalement le même pouvoir d'agir
contre la prostitution masculine, que contre la prostitution féminine.
Dans tous
les cas, la prostitution masculine est de beaucoup plus dangereuse
pour la société que la prostitution féminine: c'est la plus grande
des hontes dans l'histoire de l'humanité.
Je sais
par les renseignements d'un fonctionnaire supérieur de la police
de Berlin que celle-ci connaît jusque dans ses moindres détails
le demi-monde masculin de la capitale allemande et qu'elle fait
tout son possible pour combattre le chantage chez les pédérastes,
car souvent les maîtres-chanteurs ne craignent pas de commettre
même un assassinat.
Les faits
que nous venons de citer justifient notre désir de voir le législateur
de l'avenir renoncer, du moins pour des raisons d'utilité, aux poursuites
judiciaires contre la pédérastie.
Il est
à remarquer à ce sujet que le Code français laisse la pédérastie
impunie tant qu'elle ne constitue pas en même temps un outrage public
à la pudeur. Peut-être pour des raisons politiques et sociales le
nouveau Code italien aussi passe sous silence le délit d'impudicité
contre nature, de même que la législation hollandaise, et autant
que je sache les législations belge et espagnole.
Nous laissons
de côté la question de savoir dans quelle mesure les pédérastes
d'élevage peuvent être considérés encore comme normaux au physique
et au moral. Il est probable que la plupart d'entre eux souffrent
de névroses génitales. Dans tous les cas, on trouve des transitions
qui se confondent presque avec l'inversion sexuelle acquise. On
ne peut pas, en général, mettre en doute la responsabilité de ces
individus qui sont encore bien au-dessous de la prostituée.
En ce qui
concerne la forme de la satisfaction sexuelle, on peut, en somme,
caractériser les diverses catégories des hommes aimant l'homme par
ce trait que l'uraniste congénital ne devient qu'exceptionnellement
pédéraste, et qu'il y est amené éventuellement après avoir essayé
et épuisé tous les autres actes d'impudicité possibles entre des
individus de sexe masculin.
La pédérastie
passive est idéalement et pratiquement la forme qui correspond à
l'acte sexuel. L'uraniste accomplit la pédérastie active par complaisance.
L'important est son inversion congénitale et inaltérable. Il n'en
est pas de même avec le pédéraste qui l'est devenu par éducation.
Il s'est comporté sexuellement d'une façon normale ou du moins il
a senti ainsi; et épisodiquement, à ses heures de liberté, il a
encore des rapports avec l'autre sexe.
Sa perversité
sexuelle n'est ni primitive ni inaltérable. Il commence par la pédérastie
et finit éventuellement par d'autres pratiques sexuelles qui sont
encore possibles malgré la faiblesse du centre d'érection ou du
centre d'éjaculation. Son désir sexuel, quand il est à l'apogée
de la puissance, n'est pas pour la pédérastie passive, mais pour
l'active. Toutefois il consent, par complaisance ou par rapacité
d'hétaïre masculin, à se prêter à la pédérastie passive; parfois
c'est aussi un moyen de stimuler sa puissance en voie d'extinction
afin de pouvoir de temps en temps encore accomplir la pédérastie
active.
Une chose
bien dégoûtante que nous devrions mentionner encore c'est la pædicatio
mulierum[124] et même uxorum, selon les circonstances.
[Note 124:
Comparez Tardieu, Attentats, p. 198; Martineau, Deutsche
med. Zeitg., 1882, p. 9; Virchow, Jahrbuch, 1881, p.
553; Coutagne, Lyon médical, nº 35, 36.]
Des débauchés
accomplissent ces actes d'un goût particulier sur des filles vénales
ou même sur leurs épouses. Tardieu cite des exemples d'hommes qui,
en dehors du coït régulier avec leurs épouses, faisaient de temps
en temps la pédication. Parfois la crainte de provoquer une nouvelle
grossesse peut pousser l'homme à cet acte et décider la femme à
le tolérer.
OBSERVATION
198 (Pédérastie imputée mais non prouvée. Renseignements puisés
dans le dossier).--Le 30 mai 1888 le docteur chimiste S... a
été dénoncé par une lettre anonyme adressée à son beau-père comme
entretenant des rapports immoraux avec le fils du boucher G...,
jeune homme âgé de dix-neuf ans. On remit au docteur S... la lettre.
Indigné du contenu de cette missive, il alla trouver son supérieur
hiérarchique qui lui promit de procéder discrètement dans cette
affaire, de s'informer auprès de la police des propos qui couraient
dans le public et de ce qu'on en disait en général.
Le 31 mai
au matin, la police arrêta le jeune G..., qui était atteint de blennorrhagie
avec orchite et qui était couché dans l'appartement du docteur S.
où on le soignait. Le docteur S. fit auprès du procureur des démarches
pour obtenir la mise en liberté de G.; il offrit même un cautionnement,
ce qui fut refusé. Dans sa requête adressée au tribunal, le docteur
S. prétend qu'il y a trois ans il fit dans la rue la connaissance
du jeune G., que depuis il l'avait perdu de vue, et qu'il ne l'aurait
retrouvé qu'à l'automne de 1887 dans le magasin de son père. Depuis
novembre 1887, c'est G. qui était chargé de fournir la viande nécessaire
pour la cuisine du docteur; il venait le soir pour prendre la commande
et le matin pour livrer la marchandise. C'est ainsi que le docteur
S. fit une connaissance plus étroite de G., et peu à peu il eut
des sentiments amicaux pour ce jeune homme. Le docteur S. tomba
malade et resta la plupart du temps au lit jusqu'au 15 mai 1888;
G. eut tant d'attentions pour lui que S. ainsi que sa femme le prirent
en affection à cause de son attitude gaie, innocente et toute filiale.
Le docteur S. lui montrait sa collection d'antiquités, et tous deux
passaient souvent ensemble des soirées pendant lesquelles Mme S.
leur tenait compagnie. S. prétend encore avoir fait avec G. des
essais de fabrication de saucisses et de gelées, etc. Vers la fin
du mois de février, G. fut atteint de blennorrhagie. Comme le docteur
S. l'estimait comme un ami, qu'il aimait beaucoup à soigner les
malades et qu'il avait étudié la médecine pendant plusieurs semestres,
il s'occupa de G. et lui donna des médicaments, etc. Comme G. était
encore malade au mois de mai et que, pour bien des raisons, il aurait
été désirable qu'il quittât la maison paternelle, M. et Mme S. le
prirent chez eux pour le soigner.
S. repousse
avec indignation toutes les suspicions auxquelles ces faits ont
donné lieu; il invoque son passé honorable, sa bonne éducation,
la circonstance qu'à cette époque G. était atteint d'une maladie
dégoûtante et contagieuse et que lui-même S. souffre d'une maladie
douloureuse (calculs néphrétiques avec coliques temporaires).
En face
de cette version bien inoffensive du docteur S., il faut cependant
tenir compte des faits suivants qui ont été établis par l'enquête
judiciaire et sur lesquels s'est appuyée la sentence du tribunal
de première instance.
La liaison
de S. et G. a provoqué, par son caractère choquant, bien des commentaires
chez les particuliers et dans les cabarets. G. passait la plupart
de ses soirées dans le cercle de la famille de S. dont il est devenu
pour ainsi dire un familier. Tous deux faisaient souvent des promenades
ensemble. Pendant une de ces promenades S. dit à G. qu'il était
joli garçon et qu'il l'aimait beaucoup. S. prétend n'avoir touché
ce sujet que pour avertir G. de certains dangers. Quant à leurs
rapports dans la maison, il est établi que S. assis sur le canapé,
avait parfois enlacé de ses bras G. et l'avait embrassé. Cette marque
d'affection lui fut donnée aussi en présence de Mme S. et de la
bonne de la maison. Lorsque G. fut atteint de blennorrhagie, S.
lui montrait comment il fallait faire les injections et, à cette
occasion, il prenait dans sa main le membrum du jeune homme.
G. déclare qu'en demandant à S. pourquoi il l'aimait tant, celui-ci
aurait répondu: «Je ne le sais pas moi-même». Quand G. restait quelques
jours sans venir, S. s'en plaignait avec des larmes dans les yeux
aussitôt que G. faisait sa réapparition. S. lui disait aussi que
son ménage n'était pas heureux et, les larmes aux yeux, priait G.
de ne pas l'abandonner, car il était l'ami qui devait remplacer
sa femme.
L'acte
d'accusation conclut de tous ces faits que la liaison entre les
deux accusés avait une tournure sexuelle. Si tout se passait en
public et de façon à être remarqué par tout le monde, c'est une
circonstance qui, selon l'acte d'accusation, ne vient point à l'appui
du caractère inoffensif de la liaison, mais c'est plutôt une preuve
de l'intensité de la passion de S. On convient que l'accusé a des
antécédents sans tache, une conduite honorable et un coeur tendre.
Il est probable que la vie conjugale de S. n'était pas heureuse
et qu'il avait des disposions naturelles très sensuelles.
Au cours
de l'instruction judiciaire, on a plusieurs fois soumis G. à un
examen médico-légal. Il est d'une taille moyenne, avec un teint
pâle, une constitution robuste. Le pénis et les testicules sont
très fortement développés.
On a constaté
d'un unanime accord que l'anus, par suite du manque de plis à son
pourtour et du relâchement du sphincter, était altéré pathologiquement,
et que ces changements permettaient avec une certaine probabilité
de conclure à la pratique de la pédérastie passive.
C'est sur
ces faits que fut basée la sentence du tribunal. L'arrêt a reconnu
que la liaison existant entre les deux accusés n'indiquait pas d'une
manière certaine l'impudicité contre nature, les constatations faites
sur le corps de G. ne suffisant pas en elles-mêmes à en fournir
la preuve.
Mais, prenant
dans son ensemble ces deux circonstances, le tribunal s'est fait
la conviction que les deux accusés étaient coupables, et considéra
comme établi que: «l'état anormal de l'anus de G. n'a pu se produire
qu'à la suite de l'introduction réitérée du membre de l'accusé S.
dans cette partie du corps, et que G. s'est prêté complaisamment
à ces pratiques et a toléré l'exécution sur lui de ces actes immoraux».
Ainsi le
cas prévu par l'article 175 du R. St. G. semble être établi. En
fixant les peines on a tenu compte du degré d'instruction de S.,
du fait que c'est lui qui a évidemment séduit G.; pour ce dernier
on a pris en considération qu'il avait été séduit et qu'il était
encore très jeune; pour tous les deux, on admit comme circonstance
atténuante leurs bons antécédents, et, conformément à ces conditions,
le Dr S. a été condamné à huit mois de prison, le jeune G. à quatre
mois.
Les accusés
se sont pourvus en cassation auprès du tribunal de l'empire à Leipzig
et se préparaient, dans le cas où la cassation serait rejeté, à
recueillir des documents afin de pouvoir demander la révision du
procès.
Ils se
soumirent à l'examen et à l'observation de spécialistes célèbres.
Ceux-ci déclarèrent que, d'après les constatations faites sur l'anus
de G., il n'y avait aucun indice d'actes de pédérastie passive.
Comme les
parties intéressées attachaient aussi une grande importance au côté
psychologique du cas, dont on ne s'était pas du tout occupé pendant
l'audience, l'auteur du ce livre reçut la mission d'examiner et
d'observer le Dr S. et son coaccusé G.
Résultats
de mon examen personnel fait du 11 au 18 décembre 1888, à Gratz.--Le Dr S..., trente-sept ans, marié depuis
deux ans, sans enfants, autrefois chef du laboratoire municipal
à H., est né d'un père qui, à ce qu'on dit, est devenu nerveux à
la suite de surmenage. À l'âge de cinquante-sept ans il a été atteint
d'une attaque d'apoplexie; à l'âge de soixante-sept ans, il est
mort à la suite d'une nouvelle attaque d'apoplexie. La mère vit
encore: on la dépeint comme une femme vigoureuse, mais qui depuis
des années souffre des nerfs. La mère de cette dernière est morte
à un âge assez avancé et, prétend-on, à la suite d'un abcès du cervelet.
Un frère du père de la mère aurait été buveur. Le grand-père de
l'accusé du côté paternel est mort prématurément à la suite d'un
ramollissement du cerveau.
Le Dr S...
a deux frères qui jouissent d'une bonne santé.
Lui-même
déclare qu'il est d'un tempérament nerveux et d'une constitution
robuste. Il prétend qu'après avoir eu, à l'âge de quatorze ans,
un rhumatisme articulaire aigu, il a souffert pendant plusieurs
mois d'une grande nervosité. À la suite, il souffrait souvent de
rhumatismes, ainsi que de battements de coeur et de suffocations.
Ces malaises disparurent peu à peu sous l'influence de l'usage des
bains de mer. Il y a sept ans, il a attrapé une blennorrhagie. Cette
blennorrhagie est devenue chronique et lui a causé pendant longtemps
des douleurs de vessie.
En 1887,
le docteur S. a subi son premier accès de colique néphrétique. Ces
accès se répétèrent plusieurs fois au cours de l'hiver 1887-1888,
jusqu'au 10 mai 1888 où un gros calcul néphrétique se dégagea. Depuis
ce moment, son état de santé a été assez satisfaisant. Il prétend
que, à l'époque où il souffrait de la pierre, il avait pendant le
coït, au moment de l'éjaculation, une douleur aiguë dans l'urètre,
de même quand il urinait.
Quant à
son curriculum vitæ, S. déclare qu'il a, jusqu'à l'âge de
quatorze ans fréquenté le lycée; mais, à partir de cette époque,
il a dû, à la suite d'une maladie grave, continuer ses études sous
la direction d'un maître particulier. Ensuite, il a passé quatre
ans dans l'officine d'un droguiste; plus tard, il a, pendant six
semestres, suivi les cours de la Faculté de médecine; et, pendant
la guerre de 1870, il a servi comme aide-volontaire de lazaret.
N'ayant pas son baccalauréat, il a abandonné l'étude de la médecine;
il a acquis le diplôme de docteur en philosophie; ensuite il a servi
comme assistant au musée minéralogique à K., plus tard à H., et
puis il s'est livré à des études spéciales de chimie alimentaire
et, il y a cinq ans, il a pris le poste de chef de laboratoire municipal.
S... fait
toutes ces dépositions d'une manière sûre et précise. Il ne cherche
pas à rappeler ses souvenirs en faisant ses réponses; de sorte qu'on
a de plus en plus l'impression d'avoir affaire à un homme qui aime
et qui dit la vérité, d'autant plus que, dans les examens des jours
suivants, les dépositions furent toujours les mêmes. En ce qui concerne
sa vita sexualis, S. déclare avec modestie, décence et franchise,
que, à partir de l'âge de onze ans, il s'est rendu compte de la
différence des sexes, que jusqu'à l'âge de quatorze ans il fut pendant
quelque temps adonné à l'onanisme, qu'il a fait son premier coït
à l'âge de dix-huit ans, et qu'il l'a pratiqué avec modération les
années suivantes. Ses désirs sexuels n'ont jamais été très grands,
l'acte sexuel était normal à tous les points de vue jusqu'à ces
derniers temps; il avait la puissance nécessaire et une sensation
voluptueuse satisfaisante. Depuis son mariage, conclu il y a deux
ans, il n'a coïté qu'avec sa femme qu'il a épousée par inclination
et qu'il aime encore beaucoup; il faisait l'acte plusieurs fois
par semaine.
Mme S...,
qui a dû être entendue, confirme pleinement ces dépositions.
À toutes
les questions contradictoires au sujet d'un sentiment sexuel pervers
pour l'homme, le docteur S. répondit, dans les examens réitérés,
par la négative, toujours d'accord avec ses dépositions et sans
avoir la moindre hésitation dans ses réponses; même lorsqu'on veut
lui tendre un piège en lui représentant que la preuve d'un sentiment
sexuel pervers serait fort utile pour le but qu'il veut atteindre
avec le nouvel examen médical, il persiste dans ses dépositions
antérieures. On fait cette constatation très précieuse que S. ne
sait rien des faits établis par la science sur l'amour homosexuel.
Ainsi on apprend que ses rêves accompagnés de pollutions, n'ont
jamais pour objet des individus du sexe masculin, que les nudités
féminines seules l'intéressent, qu'aux bals il aime à danser avec
des femmes, etc. On ne peut découvrir chez S. aucune trace de quelque
inclination sexuelle pour son propre sexe. En ce qui concerne ses
relations avec G., il fait exactement les mêmes déclarations qu'il
a faites devant le juge d'instruction. Il ne saurait expliquer son
affection pour G. que par le fait qu'il est un homme nerveux, sentimental,
d'un coeur facile à toucher, et très sensible aux prévenances aimables.
Dans sa maladie, il se sentait isolé et déprimé; sa femme était
souvent absente, en visite chez ses parents, et c'est ainsi qu'il
est arrivé à conclure une amitié avec G., jeune homme très poli
et bon garçon. Maintenant encore, il a un faible pour lui, et se
sent dans sa compagnie très rassuré et heureux.
Il eut
déjà deux fois auparavant des amitiés de ce genre: quand il était
étudiant, pour un confrère du même corps d'étudiants, un docteur
A., qu'il a souvent enlacé de ses bras et embrassé; plus tard pour
un baron M. Quand il le perdait de vue pendant quelques jours, il
était inconsolable jusqu'aux larmes.
Il a la
même tendresse et le même attachement pour les bêtes. Ainsi il a
eu un chien qui est mort il y a quelque temps, et qu'il a pleuré
comme si c'était un membre de sa famille; il embrassait souvent
cet animal. (En évoquant ce souvenir, S... a les larmes aux yeux.)
Ces dépositions sont confirmées par le frère du docteur, avec cette
remarque que, en ce qui concerne l'amitié de son frère avec A. et
M., le moindre soupçon d'une tendance sexuelle paraît exclu d'avance.
Les interrogatoires les plus prudents et les plus insistants, les
procédés les plus insinuants avec le docteur S. ne fournissent pas
le moindre point d'appui pour des suppositions de ce genre.
Il prétend
n'avoir jamais eu non plus en présence de G., la moindre émotion
sexuelle, et encore moins une érection ou un désir sexuel. Quant
à son affection pour G..., poussée jusqu'à la jalousie, il l'explique
simplement par son tempérament sentimental et par son amitié exaltée.
G. lui est encore cher aujourd'hui comme s'il était son fils.
Un fait
bien caractéristique, c'est que S. déclare que lorsque G. lui racontait
ses bonnes fortunes auprès des femmes, il ne se sentait péniblement
touché que parce qu'il craignait que G. courût risque de se rendre
malade par ses excès et de ruiner sa santé. Mais il n'a jamais éprouvé
un sentiment de froissement personnel. Si aujourd'hui il connaissait
pour G. une brave fille, il souhaiterait de bon coeur de les marier,
et il aiderait à arranger ce mariage.
S. dit
que ce n'est qu'au cours de l'enquête judiciaire qu'il a reconnu
avoir agi avec imprudence dans ses rapports sociaux avec G. en donnant
lieu aux cancans des gens. Il déclare que ses relations d'amitié
étaient publiques, parce qu'elles avaient un caractère tout à fait
innocent.
Il est
à relever que Mme S. n'a jamais remarqué rien de suspect dans les
rapports de son mari avec G., tandis que la femme la plus simple,
guidée par son instinct, se serait doutée de quelque chose. Mme
S. n'a non plus fait aucune objection à ce que G. fut reçu à la
maison.
Elle fait
valoir, à ce sujet, que la chambre dans laquelle G. était couché
pendant sa maladie, se trouve au premier étage, tandis que l'appartement
de la famille est au troisième; que, de plus, S. ne restait jamais
seul avec G., pendant que celui-ci était à la maison. Elle déclare
être convaincue de l'innocence de son mari, et l'aimer toujours
comme auparavant.
Le docteur
S. avoue sans réticence avoir autrefois souvent embrassé G. et avoir
parlé avec lui de questions sexuelles. G. est très ardent pour les
femmes, et, étant donnée cette circonstance, S., l'a souvent, par
amitié, exhorté à ne pas se livrer à ces excès, surtout quand G.,
comme c'était souvent le cas, avait mauvaise mine à la suite de
ses débauches sexuelles.
Il est
vrai qu'il a dit une fois que G. était un joli garçon; mais cette
remarque n'avait qu'un intérêt bien inoffensif.
C'est dans
un débordement d'amitié qu'il a embrassé G., alors que celui-ci
avait fait preuve d'une attention particulière ou lui avait fait
un plaisir. Mais jamais il n'y avait éprouvé aucune sensation sexuelle.
Aussi quand il rêvait par-ci par-là de G., c'était d'une façon bien
innocente.
L'auteur
de ce livre crut d'une grande importance d'étudier aussi le caractère
de G. L'occasion s'en est offerte le 12 décembre de l'année courante,
et il en a largement profité.
G... est
un jeune homme au corps délicat, développé normalement pour son
âge; il a vingt ans; il a une apparence névropathique et sensuelle.
Les parties génitales sont normales et fortement développées. L'auteur
croit devoir passer sur les constatations faites sur l'anus de ce
jeune homme, car il ne se croit pas autorisé à émettre un jugement
sur le rapport médical. Quand on s'entretient quelque temps avec
G..., celui-ci fait l'impression d'un jeune homme inoffensif, bon,
dénué d'astuce, léger, mais pas du tout corrompu moralement. Rien
dans sa mise, ni dans son attitude n'indique un sentiment sexuel
pervers. On ne peut concevoir le moindre soupçon d'avoir affaire
à une courtisane du sexe masculin.
G., amené
in medias res, déclare que S. et lui ont innocemment dit
les choses qu'on leur reproche, et c'est là-dessus qu'on a échafaudé
tout le procès.
Au début
l'amitié et surtout les embrassements de S. lui ont paru étranges.
Plus tard il s'est convaincu que c'était de la pure amitié, et il
ne s'en est plus étonné.
G. reconnut
dans S. comme un ami paternel, et il l'aima parce que ce dernier
lui était agréable sans arrière-pensée.
Le mot
«joli garçon» a été prononcé un jour que G. avait une amourette
et qu'il exprimait ses doutes sur son bonheur à venir. C'est alors
que S. l'avait consolé en lui disant: «Vous avez une jolie tournure,
vous ne manquerez pas de faire un bon parti.»
Une fois
S. s'est plaint à lui que sa femme avait un penchant pour la boisson,
et, en lui faisant cette confidence, il avait les larmes aux yeux.
Alors G. fut touché du malheur de son ami. C'est à cette occasion
que S. l'avait embrassé et l'avait prié de lui conserver son amitié
et de venir souvent le voir.
S. n'a
jamais spontanément amené la conversation sur les choses sexuelles.
Comme G. lui demandait un jour ce que c'était que la pédérastie,
dont il prétendait avoir entendu beaucoup parler en Angleterre,
S. lui en avait donné l'explication.
G. convient
qu'il est homme de prédispositions sensuelles. À l'âge de douze
ans, il a été initié à la vie sexuelle en entendant les propos des
apprentis. Il ne s'est jamais masturbé; à l'âge de dix-huit ans,
il a fait le coït pour la première fois, et depuis il a beaucoup
fréquenté le bordel. Il n'a jamais éprouvé une inclination pour
son propre sexe, ni aucune sensation sexuelle quand S. l'embrassait.
Il a toujours fait le coït d'une façon normale et avec volupté.
Ses pollutions dans ses rêves étaient toujours accompagnées d'images
lascives concernant des femmes. Il repousse avec indignation l'insinuation
qu'il s'est livré à la pédérastie passive, et invoque à ce propos
qu'il descend d'une famille saine et honnête.
Avant que
le bruit relatif à ces soupçons eût éclaté, il ne se doutait de
rien et ne pensait nullement à mal. Il donne sur les anomalies de
son anus, les mêmes essais d'explication qu'on trouve dans le dossier
du l'affaire. Il nie avoir fait de l'auto-masturbation in ano.
Il est
bon de remarquer que J. S., en entendant parler du prétendu amour
homosexuel de son frère, n'en aurait pas été moins étonné que les
autres personnes qui connaissaient celui-ci de plus près. Il est
vrai qu'il n'a pu comprendre lui non plus ce qui attachait son frère
à G., et que toutes les représentations qu'il lui avait faites sur
son attitude étaient restées inutiles.
L'expert
s'est donné la peine d'observer sans qu'on s'en aperçût le docteur
S. et G. pendant qu'ils soupaient à Gratz, en compagnie du frère
de S. et de Mme S. Cette observation n'a pas fourni le moindre indice
dans le sens d'une amitié illicite.
L'impression
générale que m'a faite le docteur S. fut celle d'un individu nerveux,
sanguin, un peu exalté, mais en même temps de bon caractère, franc,
et avant tout un homme sentimental.
Le docteur
S., est au physique, vigoureux, un peu replet; il a une tête régulière
et légèrement brachycéphale. Les parties génitales sont très développées,
le pénis est un peu gros, le prépuce un peu hypertrophié.
Conclusions.--La pédérastie est une forme insolite, perverse,
et l'on peut même dire monstrueuse, de la satisfaction sexuelle,
qui, dans la vie moderne, n'est malheureusement pas rare, mais toutefois
exceptionnelle parmi les populations européennes. Elle suppose une
perversion congénitale ou acquise du sens sexuel en même temps qu'une
défectuosité du sens moral acquise par des influences héréditaires
ou morbides.
La science
médico-légale connaît exactement les conditions physiques et psychiques
sur la base desquelles se produit cette aberration de la vie sexuelle
et, dans un cas concret, surtout lorsqu'il est douteux, il paraît
nécessaire d'examiner si ces conditions empiriques et subjectives
existent aussi pour la pédérastie.
À ce sujet,
il faut bien distinguer entre la pédérastie active et la passive.
La pédérastie active se rencontre:
I. Comme
phénomène non morbide:
1º Comme
moyen de satisfaction sexuelle dans le cas d'une abstinence forcée
des jouissances sexuelles normales, quand en même temps l'individu
a de grands besoins sexuels;
2º Chez
de vieux débauchés qui, rassasiés des jouissances sexuelles normales,
et devenus plus ou moins impuissants, et de plus dépravés moralement,
ont recours à la pédérastie pour stimuler leur volupté par ce charme
d'un nouveau genre, et remonter un peu leur impuissance psychique
et somatique tombée très bas;
3º Traditionnel
chez certains peuples à un niveau très bas de civilisation et dont
ni la moralité ni les moeurs ne sont développées.
II. Comme
phénomène morbide:
1º Sur
la base d'une inversion sexuelle congénitale avec horreur des rapports
sexuels avec la femme, inversion qui va jusqu'à l'impuissance à
accomplir l'acte normal. Ainsi que l'a déjà remarqué Casper, la
pédérastie est très rare dans ce cas. L'uraniste se satisfait avec
l'homme par la masturbation passive ou mutuelle ou par des actes
similaires du coït (par exemple coitus inter femora) et n'arrive
qu'exceptionnellement à la pédérastie, par rut sexuel ou par complaisance,
quand le sens moral est chez lui très diminué;
2º Sur
la base de l'inversion morbide acquise:
a. À la suite de l'onanisme pratiqué pendant des
années et ayant rendu l'individu impuissant en présence de la femme,
et quand en même temps un vif désir sexuel continue à subsister;
b. À la suite d'une grave maladie psychique (imbécillité
sénile, ramollissement du cerveau chez les aliénés, etc.); dans
ce cas, ainsi que l'a démontré l'expérience, l'inversion sexuelle
peut se produire facilement.
La pédérastie
passive se rencontre:
I. Comme
phénomène non morbide:
1º Chez
des individus de la lie du peuple, qui ont eu le malheur d'être
séduits dès l'enfance par des roués et dont la douleur et le dégoût
ont été vaincus par l'argent; il faut encore que ces individus,
moralement dégradés, soient tombés assez bas, quand ils arrivent
à l'âge adulte, pour se plaire dans ce rôle d'hétaïres masculins;
2º Dans
des circonstances analogues à celle du paragraphe I, pour récompenser
un consentement à la pédérastie active.
II. Comme
phénomène morbide:
1º Chez
des individus atteints d'inversion sexuelle, comme compensation
de services d'amour rendus et en surmontant la douleur et le dégoût;
2º Chez
des uranistes qui se sentent femmes, en face de l'homme; les mobiles
sont la volupté et leur penchant. Chez ces hommes-femmes il y a
horror feminæ et incapacité absolue pour les rapports sexuels
avec la femme. Le caractère et les inclinations sont féminins.
Telles
sont les observations recueillies par la science médico-légale et
la psychiatrie. La science médicale exige la preuve qu'un homme
appartient à une des catégories susénumérées, pour qu'elle puisse
croire que cet individu est pédéraste.
C'est en
vain qu'on chercherait, dans les antécédents et dans l'extérieur
du docteur S., des symptômes permettant de le classer dans une des
catégories de la pédérastie active établies par la science. Ce n'est
ni un individu astreint à l'abstinence sexuelle, ni un individu
devenu impuissant en face des femmes par suite de débauches, ni
un homosexuel, ni un individu devenu par suite d'une masturbation
continuelle indifférent pour la femme et poussé vers l'homme, ni
un individu devenu, par suite d'une grave maladie mentale, sexuellement
pervers.
Il n'a
pas même les caractères généraux de la pédérastie: imbécillité morale
ou dépravation d'un côté, et trop grands besoins sexuels de l'autre.
Il est
aussi impossible de classer son complice G., dans une des catégories
de la pédérastie passive; car il n'a ni les attributs d'une hétaïre
masculine, ni les stigmates cliniques de l'homme-femme. Il est tout
le contraire de cela.
Pour rendre
plausible du point de vue médico-légal une liaison pédéraste entre
ces deux hommes, il faudrait alors que le docteur S., présentât
les antécédents et les symptômes du pédéraste actif mentionnés (I
al. 2) et G., ceux du pédéraste passif cités (II al. 1 ou 2).
La supposition
sur laquelle se fonde le verdict est, au point de vue de la psychologie
légale, insoutenable.
On pourrait,
pour la même raison, prendre tout homme pour un pédéraste. Reste
encore à examiner si, au point de vue psychologique, les explications
fournies par S., et G., sur leur amitié au moins étrange, tiennent
debout.
Au point
de vue psychologique, ce n'est pas un fait sans analogie qu'un homme
excentrique et sentimental comme S., conclue une amitié transcendante
sans aucune émotion sexuelle.
Il suffit
de rappeler à ce propos les amitiés intimes qui se lient dans les
pensionnats de filles, l'amitié pleine de dévouement de jeunes gens
sentimentaux en général, la tendresse que l'homme de coeur sensible
montre même envers un animal domestique, sans que personne l'interprète
comme une tendance sodomiste.
Étant donnée
la particularité psychologique du docteur S., une amitié exaltée
pour le jeune G., est très compréhensible. La franchise avec laquelle
se montrait cette amitié devant le public laisse plutôt supposer
le caractère innocent de cette affection qu'une passion sensuelle.
Les condamnés
réussirent à obtenir une revision de la procédure judiciaire. Le
7 mars 1890 eurent lieu les nouveaux débats contradictoires. Les
dépositions des témoins fournirent en faveur des accusés des faits
qui les disculpaient entièrement.
Tous reconnurent
la conduite morale de S., antérieurement. La soeur de charité qui
a soigné G., pendant que celui-ci se trouvait malade à la maison
de S., n'a jamais remarqué rien de suspect dans leurs rapports.
Les anciens amis de S., témoignèrent de sa moralité, de son amitié
très tendre et de son habitude de les embrasser à l'arrivée et avant
le départ. Les modifications qu'on avait autrefois constatées à
l'anus de G., n'existaient plus. Un des experts convoqués par le
tribunal admit la possibilité que ces anomalies de l'anus aient
été occasionnées par des manipulations digitales. Leur valeur diagnostique
a été contestée par le médecin-expert convoqué par le défenseur.
Le tribunal
a reconnu que la preuve du délit présumé n'existait pas, et il a
prononcé l'acquittement des accusés.
AMOR LESBICUS[125].
[Note 125:
Comparez Mayer, Friedreichs Blätter, 1875, p. 41; Krausold,
Melankolie und Schuld, 1885, p. 20; Andronico, Archiv.
di psich. scienze penali e d'anthropol., crim., vol. III, p.
145]
Son importance
médico-légale est bien minime quand il s'agit de rapports entre
adultes. En Autriche seulement, il pourrait avoir une importance
pratique. Mais, comme pendant de l'uranisme, il a une importance
anthropologique et clinique. L'amor lesbicus ne paraît pas
être moins rare que l'uranisme. La grande majorité des uranistes
féminins ne cèdent pas à un penchant congénital, mais ils se développent
dans des conditions analogues à celles de l'uranisme artificiel.
Cette «amitié
défendue» fleurit surtout dans les prisons de femmes.
Krausold
(op. cit.) dit: «Les prisonnières lient souvent entre elles
ce genre d'amitié dans laquelle, il est vrai, on aboutit autant
que possible à la manustupration mutuelle.»
Mais le
but de ces amitiés ne consiste pas seulement dans une passagère
satisfaction manuelle. Elles sont aussi liées pour ainsi dire systématiquement
et pour une époque plus longue pendant laquelle se développent une
jalousie féroce et un amour ardent d'une violence qu'on ne trouve
guère plus intense parmi les personnes de sexe différent. Si l'amie
d'une prisonnière s'aperçoit d'un sourire pour une autre, il y a
des scènes violentes de jalousie et des crépages de chignon.
Si la prisonnière
qui s'est laissée aller aux voies de fait, a été, selon le règlement,
punie et mise aux fers, elle dit que «son amie lui a fait un enfant».
Nous devons
aussi à Parent-Duchâtelet (De la prostitution, 1857) des
renseignements très intéressants sur l'amor lesbicus artificiellement
créé.
Le dégoût
provoqué par les actes les plus abominables et les plus pervers
(coitus in axilla, inter mammas, etc.) que les hommes commettent
sur des prostituées, poussent souvent ces malheureuses, dit l'auteur
cité, à l'amour lesbien. Il ressort de ses recherches que ce sont
particulièrement les prostituées de grande sensualité qui, non satisfaites
par les rapports avec des impuissants ou des pervers, et dégoûtées
de leurs pratiques, sont amenées à cette aberration.
De plus,
les prostituées qui se font remarquer comme tribades, sont toujours
des personnes qui ont fait plusieurs années de prison et qui ont
contracté cette aberration dans ces foyers d'amour lesbien ex
abstinentia.
Il est
bien intéressant de constater que les prostituées méprisent les
tribades, de même que l'homme méprise le pédéraste, tandis que les
prisonnières femmes ne considèrent point ce vice comme choquant.
Parent
cite le cas d'une prostituée qui, en état d'ivresse, a voulu en
violer une autre à la manière lesbienne. Là-dessus les autres filles
du bordel furent prises d'une telle indignation qu'elles dénoncèrent
cette pervertie à la police. Taxil (op. cit. p. 166, 170)
cite des faits analogues.
Mantegazza
également (Études d'anthropologie et d'histoire de la civilisation)
trouve que les rapports sexuels entre femmes ont surtout la signification
d'un vice qui s'est développé à la suite d'une hyperæsthesia
sexualis non satisfaite.
Nombre
de cas de ce genre--abstraction faite de l'inversion sexuelle congénitale--sont
tout à fait analogues aux cas masculins dans lesquels le vice s'est
artificiellement développé, est devenu peu à peu de l'inversion
sexuelle acquise avec horreur des rapports sexuels avec les individus
de l'autre sexe.
Il est
probable qu'il s'agit de cas de ce genre dans les correspondances
que nous rapporte Parent entre amantes, correspondances aussi débordantes
et aussi sentimentales que celles entre des amoureux de sexe différent;
l'infidélité et la séparation mettaient hors d'elle l'abandonnée;
la jalousie était féroce et amenait souvent à des vengeances sanglantes.
Les cas suivants d'amor lesbicus cités par Mantegazza sont
certainement morbides et peut-être des faits d'inversion congénitale.
1º Le 5
juillet 1877 a comparu devant le tribunal, à Londres, une femme
qui, déguisée en homme, s'était déjà mariée trois fois avec diverses
femmes. Elle a été reconnue femme devant tout le monde et condamnée
à six mois de prison.
2º En 1773,
une autre femme, déguisée en homme, fit la cour à une jeune fille,
demanda sa main, mais sa tentative audacieuse ne réussit pas.
3º Deux
femmes vécurent ensemble pendant trente ans, comme mari et femme.
Ce n'est qu'en mourant que l'«épouse» a révélé le secret aux personnes
qui entouraient son lit.
Coffignon
(op. cit., p. 301) cite de nouveaux faits remarquables.
Il rapporte
que cette aberration est maintenant très à la mode, en partie à
cause des romans qui traitent de ce sujet, en partie aussi par suite
de l'excitation des parties génitales par un travail excessif avec
les machines à coudre, et aussi par la fait que les domestiques
féminins couchent souvent dans le même lit, puis par les séductions
qui se font dans les pensions par des élèves perverties ou par la
séduction des filles de famille par des servantes perverses.
L'auteur
prétend que ce vice (saphisme) se rencontre de préférence chez les
dames de l'aristocratie et chez les prostituées. Mais il ne distingue
pas entre les cas physiologiques et pathologiques, et parmi ces
derniers il ne fait pas non plus la distinction entre les cas acquis
et les cas congénitaux. Certains détails concernant des cas sûrement
pathologiques correspondent complètement aux faits qu'on a pu recueillir
sur les hommes atteints d'inversion sexuelle.
Les saphistes
ont leurs lieux de réunion à Paris, se reconnaissent par le regard,
les gestes, etc. Des couples saphistes aiment à s'habiller et à
se parer de la même façon. On les appelle alors «petites soeurs».
9.--NÉCROPHILIE[126].
[Note 126:
Comparez Maschka, Hdb. III, p. 191 (bonnes notes historiques);
Legrand, La Folie, p. 521.]
(Code autrichien,
§ 306.)
Cette forme
horrible de la satisfaction sexuelle est si monstrueuse que la supposition
d'un état psychopathique est justifiée dans tous les cas; Maschka
exige que dans ces cas on examine toujours l'état mental du sujet.
Cette exigence est parfaitement fondée. Il faut une sensualité morbide
assurément perverse pour surmonter l'horreur naturelle que l'homme
éprouve devant les cadavres, et pour trouver du plaisir à la conjonction
sexuelle avec un cadavre.
Malheureusement,
dans la plupart des cas qui ont été rapportés dans les publications
spéciales, l'état mental de l'individu n'a pas été examiné, de sorte
que la question de savoir si la nécrophilie est compatible avec
l'intégrité mentale, n'est pas tranchée. Celui qui connaît les aberrations
horribles de la vie sexuelle n'oserait pas répondre à cette question
par la négative.
10.--INCESTE.
(Code autr.,
§ 122; Projet, § 189; Code allemand, § 174).
La conservation
de la pureté morale de la vie de famille est due au développement
de la civilisation; chez l'homme civilisé qui est encore intact
au point de vue éthique, un sentiment pénible se fait toujours sentir
quand il lui vient une idée libidineuse concernant un membre de
sa famille. Une sensualité très puissante jointe à des idées morales
et juridiques très défectueuses est seule capable d'amener un individu
à l'inceste.
Ces deux
conditions peuvent se rencontrer dans des familles chargées de tares.
L'ivrognerie et l'ivresse chez les individus du sexe masculin, l'idiotie
qui a arrêté le développement de la pudeur et qui, selon les circonstances,
se trouve alliée à l'érotisme chez des individus de sexe féminin,
sont les éléments qui facilitent les actes incestueux. Les conditions
extérieures qui facilitent le développement de cette aberration
sont la promiscuité des sexes dons les familles prolétaires.
Nous avons
rencontré l'inceste comme phénomène certainement pathologique dans
des cas de débilité mentale congénitale ou acquises, puis dans des
cas isolés d'épilepsie et de paranoïa.
Dans un
grand nombre de cas, la majorité peut-être, on ne peut cependant
pas montrer les causes pathologiques d'un acte qui non seulement
offense les liens du sang, mais aussi les sentiments de toute population
civilisée. Dans bien des cas pourtant, qui sont rapportés dans les
publications spéciales, on peut, pour l'honneur de l'humanité, supposer
un fondement psychopathique.
Dans le
cas de Feldtmann (Marc-Ideber, I, p. 15) un père a commis
des attentats aux moeurs répétés sur sa fille adulte, et finalement
l'a tuée. Ce père dénaturé était atteint d'imbécillité et probablement
aussi de troubles cérébraux périodiques. Dans un autre cas d'inceste
entre père et fille (loc. cit., p. 244), c'était cette dernière
qui était idiote. Lombroso (Archiv. di Psichiatria, VIII,
p. 519) rapporte le cas d'un paysan âgé de quarante-deux ans qui
fit l'inceste avec ses filles âgées de vingt-deux ans, de dix-neuf
et de onze ans, qui força même sa fille de onze ans à la prostitution,
et la visitait au bordel. L'examen médico-légal a fait constater
des tares, de l'imbécillité intellectuelle et morale, du potatorium.
Les cas
comme celui qui a été rapproché par Schuermayer (Deutsche Zeitschr.
für Staatsarzneikunde, XXII, fasc. 1) n'ont pas été analysés
au point de vue psychique. Dans le cas en question, une femme a
mis sur son ventre son fils âgé de cinq ans et demi et l'a violé.
Dans un autre cas rapporté par Lafarque (Journ. de méd. de Bordeaux,
1877), une fille de dix-sept ans a pris sur elle son frère âgé de
treize ans, a procédé à la membrorum conjunctionem et l'a
masturbé.
Les cas
suivants concernent des individus chargés de tares. Magnan (Ann.
méd.-psych., 1885) fait mention d'une demoiselle de vingt-neuf
ans qui, indifférente aux autres enfants et aux hommes, souffrait
beaucoup à la vue de ses neveux, et ne pouvait résister à l'impulsion
de cohabiter avec eux. Mais cette pica sexuelle ne subsista
que tant que ses neveux furent tout jeunes.
Legrand
(Ann. méd.-psych., 1876, mai) fait mention d'une jeune fille
de quinze ans qui avait entraîné son frère à toutes sortes d'excès
sexuels; quand après deux années de rapports incestueux le frère
est mort, elle fit une tentative d'assassinat sur un parent. Dans
le même endroit on trouve rapporté le cas d'une femme mariée, âgée
de trente-six ans, qui laissait pendre par la fenêtre ses seins
nus et qui faisait de l'inceste avec son frère âgé de dix-huit ans;
il cite ensuite une mère âgée de trente-neuf ans qui faisait de
l'inceste avec son fils dont elle était amoureuse à en mourir et
qui, devenue enceinte de lui, provoqua un avortement.
Nous savons
par Casper que, dans les grandes villes, des mères perverties éduquent
leurs petites filles d'une façon abominable pour les préparer aux
usages sexuels des débauchés. Cet acte criminel rentre dans une
autre catégorie.
11.--ACTES
IMMORAUX COMMIS AVEC DES PUPILLES.--SÉDUCTION
(Code autrichien,
§ 121; Projet, § 183; Code allemand, § 173).
Ce qui
se rapproche de l'inceste mais sans blesser aussi profondément les
sentiments moraux, ce sont les cas où un individu cherche à accomplir
ou tolère des actes immoraux sur une personne dont l'éducation,
la surveillance lui ont été confiées et qui par conséquent se trouve
plus ou moins sous sa dépendance. Ces actes immoraux qui sont particulièrement
définis par les codes, ne paraissent avoir qu'exceptionnellement
une signification psychopathique.