|
|
Ecole Psychanalytique du Centre Ouest Un Groupe Regional de l'Association Lacanienne Internationale BP406 86010 Poitiers Cedex - Courriel: Epco2@wanadoo.fr |
|
S'incrire à la lettre de l'Epco Enseignements et Groupes de Travail L'Ecole Psychanalytique du Centre-Ouest L'Association Lacanienne Internationale
|
Non
à la psychothérapie d'Etat Melman Charles, 2004
On peut réglementer les psychothérapeutes, pas les psychothérapies.
Leurs modalités en effet ont toujours été sous la dépendance de l'évolution
culturelle de la société, des courants philosophiques, moraux, religieux,
politiques, voire esthétiques. Parmi elles peuvent certes se glisser
des entreprises vénales. Mais, outre qu'elles sont le déchet normal
de la vie sociale, l'essentiel des psychothérapies est qu'elles représentent
une conception idéale chaque fois particulière de l'homme et de son
bien-être. La médecine est gardienne de la vie. Mais de quoi la
psychothérapie est-elle gardienne
sinon de la représentation que chacune se donne d'une existence belle
et bonne ? La psychiatrie elle-même n'a pas échappé à cette loi. Le «traitement moral» de la folie par Pinel répond ainsi
à l'exigence révolutionnaire d'un accès citoyen à l'ordre et au droit.
La psychiatrie allemande, celle de l'illustre Kraepelin, est entièrement
issue de Kant ; les Japonais l'ont importée en ignorant tout
de cette filiation. Nous avons connu une psychiatrie marxiste, d'inspiration
pavlovienne ; existentialiste, dite humaniste. Une antipsychiatrie
avec Foucault, etc. La psychiatrie française repose, certes, sur un corpus
d'observations cliniques apparemment désintéressées. Il est facile
pourtant d'y retrouver les influences des penseurs dominant chaque
époque (Taine, Renan, Bergson, Alain, Husserl, etc.). Le cognitivo-comportementalisme
et les progrès de l'imagerie médicale donnent aujourd'hui à la psychiatrie
une forte apparence de scientificité. Mais, outre que cette dernière
en est à ses balbutiements et suscite déjà des divisions entre courants,
elle est également un trait culturel, peut-être éphémère, de notre
actualité. Quoi qu'il en soit, un engagement de l'Etat dans la discrimination
des méthodes existantes serait une stupéfiante intervention contre
la liberté de penser et d'évaluer. Car l'évaluation, en ce domaine,
et contrairement au champ médical, reste subjective. Les médecins
connaissent bien ces malades guéris, qui continuent de se plaindre ;
ceux aussi pleins d'allant alors qu'ils sont atteints d'un mal incurable. Il est difficile de croire à la mise en place dans notre
société libérale d'une «psychothérapie
d'Etat» avec définitions des normes spécifiques de ce que serait la
santé mentale. Prenons des exemples banaux : celui du jeune trader
qui vient demander de l'aide parce qu'il manque de l'agressivité brutale
et de l'esprit de concurrence sans retenue qu'exige la profession.
Le secours relèvera-t-il de la science ou d'une option éthique ?
Le jeune sans vocation ni activité inquiet de savoir ce qu'il pourrait
désirer. Que faire ? La femme prête à une IVG tardive (prévue
à l'étranger) soucieuse d'un soutien psychothérapique. Une réponse
standard est-elle possible ? La mère endeuillée par le suicide
de son fils schizophrène et dont le théâtralisme dissimule mal l'horrible
jouissance qu'elle y prend. La conduite à tenir est-elle scientifique ? Le législateur ne semble pas prendre la pleine mesure
des conséquences d'une méthode psychiatrique qui, en privilégiant
le comportement sur l'engagement subjectif de la personne, sa réflexion
et ses libres choix, favorise la venue d'un individu aux réactions
primaires. Vouloir, par la fixation de normes définissant une santé
mentale dont l'évaluation serait de règle au cours des psychothérapies,
imposer les comportements à tenir, est un outrage à la société démocratique,
laïque et libérale. L'intention de l'amendement est de protéger le public
contre les risques d'infiltration de ces thérapies par les sectes.
Or il est vérifiable que, sur ce plan, il sera impuissant. Il est
en effet avéré que des psychiatres, des psychologues, voire des chefs
d'orchestre peuvent déjà travailler pour des sectes. Aux nouveaux
venus, il suffira de quelques années d'études pour obtenir la validation
universitaire de pratiques laissées à leur choix. Enfin déjà se voient
des changements de nomination qui, renonçant à l'appellation de psychothérapeutes,
s'affranchissent de la réglementation des soins. Qui ne prévoit l'apparition
proche sur le marché de «psychopraticiens»
par exemple, dont l'exercice restera libre ? Cet amendement, inefficace dans ses effets, n'est pas
moins malheureux dans son inspiration. Il ne nous appartient pas de
juger les options du docteur Cléry-Melin,
directeur des deux importantes et réputées cliniques de la région
parisienne et auteur du rapport qui sert de soubassement à cet amendement.
Mais le corps psychiatrique français est assez riche et diversifié
pour qu'on ne lui fasse pas l'injure de le réduire à une option partisane.
Ce n'est pas faire offense à notre excellent confrère le docteur Christian
Vasseur, premier moteur de cette aventure, de rappeler son fort engagement
idéologique personnel et l'opportunité qu'il y aurait à ce qu'il revienne
devant son syndicat pour vérifier la popularité de ses options. Il
serait navrant qu'un projet de loi concernant la santé publique ne
se referme sur un banal règlement de comptes corporatiste. Le légitime souci de préserver le public, mais aussi
l'Etat, peut être satisfait autrement. L'établissement d'un annuaire
comprenant la liste des praticiens dont la formation universitaire
permet de reconnaître l'aptitude, et la liste des non-certifiés dont
la formation est donc indépendante, mentionnant dans chaque cas la
formation, les titres, travaux, méthode, école, ancienneté... permettrait
au public de s'orienter en parfaite connaissance de cause et de choix.
On pourrait exiger de chaque psychothérapeute qu'il signale sur sa
plaque : certifié, ou non-certifié. Le caractère contractuel de la relation serait préservé,
de même que la limite de l'engagement de l'Etat dans un domaine où
la liberté, dûment éclairée, de chacun est interpellée. Non pas, donc :
voilà comme tu dois être, mais : que veux-tu être ? |