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L’holophrase et le phénomène psychosomatique

Alain Harly Séminaire "Les aléas de la jouissance" 12 Novembre 2020



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Quelques propositions de Lacan.

Je vous propose de repartir de différentes assertions de Lacan en ce qui concerne les phénomènes psychosomatiques, en nous limitant pour l’instant de régler notre lecture sur le statut de l'objet a, et du premier couple de signifiants SI-S2 et du sujet tel qu’il s’en déduit.

Voici quelques citations qui rien qu’en tant que tel montre que c’est une question sur laquelle il s’est penché. On ne trouve pas énormément de références dans son œuvre, mais elles sont d’une grande partie dans le séminaire XI.


La psychosomatique, « c'est quelque chose qui n'est pas un signifiant, mais qui tout de même, n'est concevable que dans la mesure où l'induction signifiante au niveau du sujet s'est passée d'une façon qui ne met pas enjeu l'aphanisis du sujet ».

« C'est dans la mesure où un besoin viendra être intéressé dans la fonction du désir ... C'est en tant que le chaînon désir est ici conservé même si nous ne pouvons plus tenir compte de la fonction aphanisis du sujet ».

« J'irai jusqu'à formuler que lorsqu'il n'y a pas d'intervalle entre SI et S2, lorsque le premier couple de signifiants se solidifie, s'holophrase, nous avons le modèle de la psychosomatique entre autres ».

Nous allons tenter de développer ces assertions.

Une formule en torsion

Il est incontournable de rappeler cette formule nodale de l’élaboration de Lacan qui articule le sujet, le signifiant, et l’objet. Vous n’êtes pas sans en avoir entendu parler d’une manière ou d’une autre : « un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. »

Le sujet ici ce n’est pas de la personne, ce n’est pas l’individu, mais c’est le sujet de l’inconscient en tant que cet inconscient serait structuré comme un langage. (et non pas comme le langage)

Le signifiant, ici ne se réduit pas à sa définition linguistique, même si elle emprunte à la linguistique qui en fait un élément du signe où le signifié est l’autre face de ce signe ; Avec Lacan le signifiant c ’est aussi un élément du discours, mais c’est pas seulement cela ; il est aussi engagé structurellement dans la définition même de ce sujet de l’inconscient ; il va assurer une fonction de représentation du sujet. C’est la Vorstellungsreprasentanz de Freud.

Et dans la mesure où le signifiant ne se définit pas comme isolé mais comme nécessairement pris dans une chaine signifiante, donc dans une différence avec d’autres signifiants, ce qui fait que cette fonction de représentation du signifiant en rapport avec le sujet ne vient pas ordinairement épingler le sujet dans une seule signification.

On va dire que le sujet va donc se trouver représenté par un jeu de signifiants, qu’il va en être affecté, qu’il va en subir les effets.

C’est ce que Lacan apporte dans cette formule ramassée, ciselée, qu’il va apporter très tôt dans son enseignement : « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. »

Cette formule dans sa grammaticalité se présente dans une torsion qu’on peut dire spatiale, topologique précisément, dont le parcours sur une bande de Moebius peut nous en donner l’idée. Bande unilataire, qui ne comporte ni endroit ni envers bien que ponctuellement cela peut en donner l’intuition.

Mais alors à suivre cette idée du parcours de la face unique de cette bande par le signifiant où se trouverait le sujet ?

Comme l’avait déjà avancé De Saussure le signifiant en lui-même n'est rien d'autre de définissable qu'une différence avec un autre signifiant, ce que Lacan conçoit bien lui aussi, mais il va ajouter une assertion tout aussi fondamentale, c’est que le signifiant est différent de lui-même. Il y a une auto-différence du signifiant à lui-même. (C’est dans le séminaire sur l’identification qu’il nous dit cela.)

Donc d’une part le signifiant est différent des autres signifiants, et aussi différent de lui-même.

En écriture logique cela revient à poser que « a » est égal à « a » , et que « a » est différent de « a » ; que ces deux égalités ne sont pas contradictoires , ajoutons dans la logique du signifiant. Dans la logique classique celle d’Aristote et de ses suiveurs, ce sont des propositions contradictoires. A égal A, c’est ce qu’on appelle une tautologie.

C’est bien sûr la tentative de la science et des mathématiques en particulier de tenter de réduire le signifiant à un pur signe vidé de toute équivocité. Et c’est ce qui a permis l’essor des mathématiques et de ses applications techniques. Et comme savez pour le meilleur et pour le pire.

Mais si l’on prend au sérieux l’essence du signifiant et bien à cette écriture de la tautologie , qui est finalement l’écriture du signe – un signe est toujours égal à lui-même, on peut opposer une autre écriture, celle de l’ auto-différence du signifiant à lui-même.
L’exemple fameux de Lacan c’est « Mon grand-père c’est mon grand-père », ce grand -père est un bourgeois étriqué et des plus antipathiques , mais c’est son grand-père, c’est-dire quelqu’un avec qui il a une relation de filiation précise. La première occurrence de grand-père n’est pas identifiable à la deuxième du point de vue de la signification.

Est-ce à dire qu’avec Lacan nous prônons un propos idéaliste, et critique vis-à-vis de la science : Absolument pas. Si la psychanalyse ne peut prétendre à un statut de science dure comme toutes les sciences humaines d’ailleurs, elle cherche dans l’élaboration de son savoir, à partir de sa pratique, à le faire avec rigueur. Et d’ailleurs le champ même de la science , des mathématiques entre autres, n’est pas unifié , mais nous nous pouvons cependant trouver de quoi avancer avec une exigence de rigueur et de scientificité. C’est le cas par exemple avec la topologie.

Si nous reprenons notre support de la bande de Moebius, bien plus proche de cette logique du signifiant, cela pourrait sans doute se représenter comme cela, en usant de la figure du parcours.

Un signifiant S1 va se distinguer d’un signifiant S2 d’être ponctuellement, apparemment, de l’autre côté de la bande. C’est une apparence car à poursuivre le parcours sur cette bande unilatère, S1 va pouvoir bientôt s’identifier à S2.
Il en résulte que ce qui était différent ponctuellement devient identique si on considère que le temps du parcours est elle-même une fiction nécessitée par l’espace où nous sommes plongés. Remarquons au passage que cela est homogène avec l’ignorance de l’inconscient quant au temps. L’inconscient ignore le temps avait dit Freud, ce que nous pouvons vérifier toutes les nuits si on se penche sur ses rêves. Il en résulte que le désir est increvable ;

Alors le sujet de l’inconscient si vous me suivez ce serait ce lieu d’une hypothèse tel que le parcours de la bande de Moebius nous en donne l’idée , parcours qui semble cerner un lieu vide, mais ce n’est là que méconnaissance imaginaire, car il n’y a ni vide ni encerclement, il y a un parcours engagé par le déplacement des signifiants et la supposition embrayée par le manque. Il reste que nous avons bien un objet, marqué par un impossible, impossible à saisir, impossible à représenter autrement que par un déplacement imaginaire, et dont l’ultime réduction de cet imaginaire nous invite à concevoir un tracé, non pas en forme de boucle , mais d’une boucle qui se redouble pour donner avec ce qui a pu s’appeler un huit -intérieur une sorte d’écriture, une proto-écriture, qui va donc mobiliser la lettre.

A partir d’un vers de Gertrude Stein


Si la topologie vous rebute, et il serait normale qu’on en soit rebuté, vous pouvez vous tourner vers la poésie, car que dit d’autre Gertrude Stein quand elle énonce :

« Rose is a rose, is a rose, is a rose » ?.

Il y a eu plusieurs versions de ce vers, celle-ci est la première , elle date de 1913 . on le trouve dans un poème intitulé Sacred Emily.

Voici un extrait de ce poème traduit où l’on trouve ce célèbre vers :

Symbole de beauté.
Dé de tout.
Dé de trèfle rusé.
Ruse de tout.
Ruse du dé à coudre.
Rusé rusé.
Placez dans les animaux de compagnie.
Ville de nuit.
Ville de nuit un verre.
Couleur acajou.
Couleur centre acajou.
Rose est une rose est une rose est une rose.
Beauté extrême.
Guêtres supplémentaires.
Beauté extrême.az

Par cette répétition du mot, quatre au total, cela n’est pas sans poser bien des questions de linguistique : l’autonomie du signifiant, l’arbitraire du signe, le rapport signifiant / signifié, la place du référent. G. Stein est une poétesse et non une linguiste, et ce n’est sans doute pas ces questions qui l’occupent là, encore qu’il soit fort probable qu’elle ait en tête le vers de Shakespeare dans Roméo et Juliette qui dit à peu près ceci : « une rose nommée autrement aurait la même odeur. »


Arrêtons-nous un instant sur ce vers qui a donné lieu à tellement de commentaires, alors pourquoi pas vous en donner le mien :

- Le premier Rose pourrait être un nom propre, un patronyme, un prénom de femme ? peut-être. Dans d’autres occurrences de ce vers, cela devient un nom, « a rose » ; je m’en tiens à la première où il semble assuré qu’il s’agisse d’un nom propre.

- Le deuxième rose je dirais que c’est une métaphore qui représente la dite personne nommée Rose : disons que cette dame Rose est une vraie rose. Et s’il s’agissait d’un homme cela ne changerait rien à l’évocation métaphorique.

- Cette évocation, c’est un déplacement qui use de cette figure de rhétorique, ce trope de la métaphore, qui est lui-même en tant que processus, nommable comme étant « a rose », disons qu’il a un parfum poétique bien précis. Cette évocation en tout cas est incomparablement plus riche que la démonstration de Shakespeare qui réduit le mot à un seul référent, mais qui a cependant le mérite de pointer bien avant Saussure l’arbitraire du signe linguistique.

- Et avec cette quatrième itération de is a rose, qui rompt avec le rythme d’un ternaire d’usage en poésie classique, nous avons, avec cette insistance, une mise en abime de la signification et cela nous inviterait à poursuivre mentalement et infiniment avec des is a rose , is a rose, …

Je vous propose ici quelques remarques :

On y retrouve tout d’abord l’arbitraire du signe saussurien, mais pas seulement : bien sûr rien n’oblige à nommer cette fleur de cette façon, mais le mot une fois mis en parole, il prend son autonomie, et rien ne peut arrêter le défilé du signifié, de la signification. « rose » c’est aussi bien le nom de la Dame (au sens de l’amour courtois si l’on veut), celui du signifiant qui fait métaphore, celui de la figure de rhétorique mis en jeu, celui qui engage la signification vers un point de fuite, vers un innommable et vers un irreprésentable.

Cela vaut pour toute énonciation qui peut être détournée de la signification sur laquelle on pensait pouvoir s’entendre. Sinon….qu’en posant un point d’arrêt, un point qui fait capiton et qui arrête la dérive. Ce point est un acte et c’est l’acte d’un sujet.

Gertrude y met un point qui rétroactivement donne toute une polyphonie à son poème. Elle nous fait ce cadeau, elle nous offre ainsi, porté par ces mots, par cette répétition, par cette rythmique du phonème, un bout de jouissance. Cette jouissance ici n’est pas ouverte vers l’infini, même si elle produit ce moment de vertige, de vacillement, mais c’est aussi une condition de cette jouissance d’autant qu’elle reste bornée par une forme poétique et par une ponctuation. Ce qui rétroactivement nous renvoie vers l’autre borne avec ce signifiant premier, ce schifter, ce nom propre, Rose, qui initie et commande toute la suite

Ce n’est pas non plus sans suggérer la question de l’objet, objet d’un délice, d’un amour peut être, d’une jouissance sans doute, avec ce parfum, avec le parfum des mots aussi, mais dont l’itération ouvre un abime dans la signification et révèle un vacillement dans la consistance même de l’objet qui s’évanouit, qui se révèle en même temps que sa propre évanescence.

Je vous suggère que c’est ce même vacillement qui est en jeu dans l’écriture que Lacan nous propose avec sa formule « Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant », et qu’il a formalisé de différentes manières, avec la bande de Moebius entre-autre.

A partir du mathème du discours du Maître

Mais nous allons nous servir de celle qui prend support de l’écriture d’un mathème, et qui d’ailleurs sera aussi celle qu’il lui permet d’écrire ce qu’il appelle le discours du Maitre.

S1 -------- S2
__ __
$ a

S1 c’est le signifiant maitre, celui qui commande l’opération de subjectivation. Il représente le sujet barré, le sujet de l’inconscient, qui sous S1, qui est « sous-posé » ce signifiant maître. Il représente le sujet pour un autre signifiant, pour l’Autre en quelque sorte. Entre S1 et S2 il y a donc un saut au-dessus du vide de toute représentation, au-dessus de ce lieu où plus rien ne répond à l’appel du sujet, un temps de silence qui va pourtant faire entendre les effets de résonnance du signifiant . Ce à quoi répond du côté du sujet qu’il est barré, qu’il est divisé, c’est une des interprétations que Lacan a pu faire de la castration freudienne.

Pour dire cette sensation de vertige, ce sentiment du rebut, d’éjection, d’évidement de la demande, c’est bien ce que Lacan pointe avec la notion d’aphanisis.

C’est un terme qu’il a trouvé chez Ernst Jones qui l’employait pour dire la crainte du sujet d’une abolition de la jouissance. Il va lui donner une portée plus ontologique puisqu’il en fait le temps logique d’un évanouissement, d’un fading, d’une disparition du sujet, et c’est du rapport aux signifiants que cela procède.

Je le cite : « Le sujet n'est jamais que ponctuel et évanouissement, (fading, aphanisis) car il n'est sujet que par un signifiant et pour un autre ». (in séminaire Encore) .

Je pense que l’on pourrait aussi avoir un repérage de cet aphanisis dans le champ imaginaire, c’est bien ce que nous avions noté à partir de l’observation de Freud de son petit-fils d’une part dans son jeu avec la bobine, et d’autre part quand il joue à se faire disparaitre en tant qu’image dans le miroir.

Alors pour revenir sur notre question des phénomènes psychosomatiques, on pourrait se demander si ce sujet va bien être représenté par un signifiant, mais que le saut, le jump, vers un autre signifiant ne se fait pas, ou pas toujours, ou partiellement.

La clinique du symptôme de vertige pourrait sans doute nous en indiquer quelque chose.

Ou pour poursuivre avec la métaphore poétique, disons qu’il y aurait entre a rose et a rose, à défaut de l’espace d’une résonnance, en d’autre terme faute d’un effet de la métaphore du nom-du-père, une épine réelle viendrait imposer sa marque, sa griffure, son incise dans le réel du corps.

Poursuivons notre commentaire et nos associations à partir des assertions de Lacan plus haut citées à propos des phénomènes psychosomatiques.


L’induction signifiante au niveau du sujet n’a pas mis en jeu l’aphanisis du sujet

On pourrait reformuler les choses ainsi : un signifiant S1 n'a pas représenté le sujet pour un autre signifiant.

Alors est-ce à dire que ce signifiant S1 est forclos ? Et dans ce cas nous serions dans la configuration de la psychose. La clinique ne confirme pas cette hypothèse. Bien qu’on puisse rencontrer des sujets souffrant de PPS qui présente une rigidité psychique, une intolérance aux effets de la polysémie, une restriction à se mouvoir dans la métaphore et ses effets imaginaires, mais nous n’avons pas ce qui spécifie la psychose, soit ce retour dans les hallucinations, dans les délires, dans l’automatisme mental de ce qui aurait été forclos du symbolique.
Par contre, il n’est pas exclu que le psychotique puisse présenter des PPS.

Est- ce à dire que ce signifiant S1 serait refoulé ? Dans ce cas nous serions dans une configuration névrotique avec un retour du refoulé donnant aux symptômes un chiffrage ouvert à l’interprétation. La clinique différentielle là encore nous enseigne : Autant une somatisation hystérique va pouvoir être interprété et des effets réels vont pouvoir être observés suite à cette intervention, autant un phénomène psychosomatique va rester dans une insensibilité radicale, le maniement du symbolique semble bien ici inopérant. En tout cas n’opère pas comme avec un névrosé, ce qui ne veut pas dire que cure psychanalytique ne puissent pas dans certains cas avoir des effets non négligeables.
Mais là encore, un névrosé va pouvoir présenter des PPS d’une manière transitoire.

Je pense à la clinique du zona : un homme âgé de 50 ans environ bien connu pour son honnêteté qui apprend qu’un de ses enfants est impliqué dans une affaire de cambriolage et qui déclenche un sévère zona alors qu’il n’avait jamais présenté une affection de ce type et pas plus ensuite.

Est-ce que nous pourrions alors dire qu’avec de tel patient dit psychosomatique le S1 va avoir un destin qui ne sera ni celui de la forclusion, ni celui du refoulement, mais où c’est le corps qui va prendre en charge ce qui n’a pas opéré, au moins partiellement, au moins temporairement, dans le processus qui permet un déplacement de S1 en S2 ?

Pour cet homme intègre, il y avait quelque chose de profondément inassimilable dans l’acte délinquant de son fils, cela n’avait pas de place dans son univers, dans ses idéaux, dans sa morale, il n’y avait pas pour lui de représentation qui aurait pu situer son fils.

On peut concevoir que c’est seulement quand il y a eu ce saut entre S1 et S2 que l’objet a peut émerger, et que le désir trouve alors à être causé.

Pour qu’un sujet accède à cette représentation dans la chaine signifiante, en d’autres termes pour qu’il en soit attaché, proprement aliéné, d’une manière telle que la différence du signifiant avec un autre signifiant et avec lui-même rende cette logique du signifiant effective. Il faut donc que S1 et S2 soient séparés et en même temps liés d’une manière particulière puisque c’est cette supposition de sujet qui le permet, en d’autre terme que ce sujet soit divisé, et que cela n’est possible qu’avec la production de l’objet a.

Pour le patient psychosomatique, est-ce à dire que nous aurions une mise en suspens de cette dialectique entre cette aliénation et cette séparation ? On peut sans doute en faire l’hypothèse, mais d’en faire une généralisation nous parait abusif et rend difficilement compte de la variété des formes cliniques. Aussi on pourrait aussi concevoir que des variations entre dans cette mise en suspens, ce qui pourrait aller d’un empêchement complet et permanent, ce qui nous donnerait la configuration des Maladies Psychosomatiques, opposable à celle des Phénomènes Psychosomatiques ou l’empêchement serait partiel et réversible. Mais tout ceci reste trop schématique, et il aurait à interroger la clinique pour affiner ces propositions théoriques.

On peut s’accorder avec Lacan qui dans le séminaire XI insiste sur ce point que l'aliénation est liée inextricablement au processus de séparation qui fait émerger l'objet a, cause du désir et que si pour un sujet représenté par un signifiant, ce saut vers le « pour un autre signifiant » ne se fait pas, ou en tout cas qui ne s’amande pas de cette perte de l’objet a nous avons les conditions qui peuvent offrir un terrain propice aux PPS.

Pourtant cela n’est pas spécifique aux PPS et on va trouver par exemple dans la clinique des psychoses des configurations qui se présentent ainsi. Il y a prendre en compte que c’est le corps qui est le lieu du symptôme, ce qui n’exclut en rien que le signifiant n’y soit pas déterminant.

Pour illustrer les mécanismes propres de l'aliénation-séparation, Lacan reprend (encore dans le Séminaire XI.) l’histoire de l’enfant à la bobine où ce sont les deux phonèmes Fort/Da qui les supportent. En effet pas de « fort » sans « da ». L’effet de subjectivation est suspendu à ce battement entre présence et absence et à leur prise dans l’opposition symbolique « fort /da ».

C’est dans la mesure où il y a perte, où cette perte peut être symbolisée, que l’objet a se constitue et qu’il pourra une fois repris en compte par la métaphore paternelle que la dialectique du désir se mettra en place.

Il faut dire dialectique du désir car chez le parlêtre le désir ne s’engage que dans un certain type de rapport avec le désir de l’Autre.

Le manque qui gît entre SI et S2 est subjectivement constitué par le désir inconnu de la mère (on verra que pour Zorn, la mère ne manifeste aucun désir) et il va recouvrir le manque constitué par l'aphanisis.

La clinique des phénomènes psychosomatiques pourrait nous donc conduire à cette hypothèse que l'absence d'aphanisis engendrerait une interruption dans le processus de séparation et que selon la proposition de Lacan S1 et S2 en viendrait à se maintenir dans une relation de type l'holophrasique.

Cela n’empêcherait cependant pas une certaine ouverture vers le champ de l'Autre, mais la chaine signifiante comporterait pour certain de ses maillons quelque chose de gélifié, de gelé, qui interdirait localement tout déplacement métaphorique.


Le premier couple de signifiants se solidifie, s’holophrase.

Arrêtons-nous encore donc un instant sur ce terme d’holophrase que lacan convoque ici.

Au sens courant qu’entendons nous par holophrase ? C’est d’abord un terme de grammaire où nous avons une condensation de mots, voire de compression d’élément de langage, qui vont être agglutiné en un seul élément linguistique.

On retrouve cela dans le langage enfantin ( le mot-phrase ) :

Un petit « garnement » âgé de 4 ans, disons Barnabé, qui se maintient dans une belle avarice de la parole, il me fait l’honneur de ses visites hebdomadaires, me disait quelque chose comme « Booueff ». Bien entendu j’ai avec l’âge l’oreille qui se fait un peu dure, mais malgré toute mon attention, je ne discernais rien dans son propos. Devant ma manifeste surdité, il a eu recours au pointage et j’ai enfin compris ce qu’on peut supposer être la phrase sous-jacente : Je veux la boite qui contient les jouets.

Un autre exemple inspiré d’un échange avec Jean Berges qui nous racontait quelque chose comme cela à propos de l’holophrase : Deux amis se rencontrent : « Comment ça va ? La réponse holophrasique étant : « cavacava. »

Remarquons que dans chacun de ces deux exemples nous peut repérer que la relation spéculaire y est bien opérante.

Mais il suffirait aussi de se pencher sur le moindre de nos rêves pour y trouver des holophrases, en se posant alors la question de la distinction avec le mécanisme de condensation. Ce qui peut arriver de mieux à un rêve, même pour les plus anodins, les plus insignifiants comme on dit, c’est que le rêveur s’engage dans un travail d’association avec les signifiants du rêve, qu’il ne se laisse pas fasciné par les images du rêve, où encore porté au rejet : cela ne me concerne pas, qu’il puisse se risquer à se lancer à partir des signifiants délivrés par le rêve vers d’autres signifiants. Ce qui n’est pas sans effet, au moins déjà celui là de dégager des significations ignorées et que l’image avait pour fonction de masquer. Plus l’image est belle, plus le masque est efficace.


Ce qui peut nous éclairer en retour sur l'holophrase dans la mesure où dans ce cas le sujet est suspendu à l'autre dans un rapport spéculaire. Or l'image spéculaire est le lieu où s’opère le transfert de la libido du corps vers l'objet. Avec l’holophrase, ce transfert serait interrompu, suspendu, arrêté, figé, dans quelque chose qui viendrait faire image, qui viendrait se réduire au signe, au mieux à l’icône ou au blason.

Mais là encore la clinique psychosomatique ne nous autorise pas à nous arrêter à cette seule remarque de situer le symptôme uniquement dans un registre imaginaire. Certes l’image est tout spécialement convoquée dans les affections dermatologiques par exemple mais ce n’est pour autant en retenir un réglage exclusif dans le registre scopique.

Le linguiste Roman Jakobson a fait dans « Langage enfantin et aphasie » une remarque intéressante sur le babil enfantin : l'enfant utilise les sons restés inemployés dans une langue donnée. C'est la période pré-linguistique, holophrastique avec des exclamations, des onomatopées, qui se déroule à peu près pendant la période du miroir. Un peu plus tard il aura recours au mot-phrase. On constate que l'enfant perd pratiquement ses facultés d'émettre tous ces sons singuliers lorsqu'il passe du stade pré-linguistique à l'acquisition de ses premiers mots.

Notre collègue Cyril Veken, linguiste et psychanalyste avait émis l’hypothèse que tous ces phonèmes disparus, ces sons inemployés pourraient nous donner une idée du refoulement originaire, celui dont Freud concevait qu’il ne pouvait y avoir de retour dans la chaine signifiante, contrairement au refoulement secondaire. Est-ce qu’on pourrait concevoir d’autre chemin de retour ?


En mémoire de Jean Guir

Jean Guir (décédé en 2016 à 75 ans) a eu une imposante expérience clinique avec les patients psychosomatiques. Il fut Médecin généraliste puis acupuncteur ; sa longue psychanalyse avec Jacques Lacan devait le conduire dans une recherche théorique pour articuler les manifestations somatiques les plus graves avec les processus psychiques les plus morbides.

Dans son ouvrage « Psychosomatique et cancer » il formule l’hypothèse que dans les phénomènes psychosomatiques, « ces sons interviennent comme un rappel de cette période » c’est-à-dire avant le stade où l'enfant construit un système des oppositions phonématiques. Il repère par exemple chez Zorn que les sons« K» et « R » reviennent de façon insistante dans ses constructions.

Dans sa pratique d’analyses de malades psychosomatiques, il a noté l'apparition d'holophrases particulières surtout dans les rêves et dans l'explication de leur maladie, et l’intervention analytique sur ce matériel dévoile dit-il des scories infantiles de l'ordre du babil. Il estime que ce découpage de l’holophrase va faire apparaître des « signifiants irréductibles faits de non-sens. » Leur mobilisation pourra introduire un symptôme névrotique, phobique ou hystérique, indicatif d’une opération de refoulement.

On pourrait discuter ce type d’intervention – elle ne parait pas bien différer du type d’intervention que Lacan préconise sur le signifiant - et sur ce qu’il appelle des signifiants irréductibles – ce qui est une formulation bien énigmatique – La notion de lalangue (en un seul mot) approche certainement cet état du parlêtre. Il nous faudra y revenir.

Jean Guir souligne combien dans la cure de sujets psychosomatiques l'opération transférentielle est particulièrement problématique. Pour qu’il y ait transfert analytique cela suppose une certaine ouverture au désir de l'Autre et que l'analyste vienne incarner peu ou prou l'objet a, ou en être le lieu de recel. C'est là que le désir de l'analyste doit être plus que jamais mis en œuvre surtout justement quand cette ouverture ne s’est pas faite, ou pas tout à fait. Il est notable que le patient psychosomatique est peu intéressé par son inconscient et qu’il est donc peu enclin à supposer chez l’analyste un savoir concernant cet inconscient.

Alors si l’analyste intervient sur les signifiants holophrasés hors transfert comme le préconise Jean Guir, n’y aurait-il pas le risque d’un forçage, ce qu’on a pu appeler aussi interprétation sauvage ? Cette proposition aurait mérité d’être plus développée. L’expérience analytique la plus courante nous montre pour qu’une intervention sur le signifiant puisse porter et produire des effets de sens réel, il faut qu’elle se situe justement dans le cadre d’un transfert.

Bien des questions restent ouvertes dans l’analyse de ces configurations psychiques, dans notre lecture des phénomènes, et aussi sur la conduite de la cure. Il me semble que de s’en tenir à ce mécanisme de l’holophrase nous arrivons à une limite dans notre lecture.

Que d’incertitudes dirons-nous ?

Pourtant s’il y a un aspect qui n’est pas dans sans certitude, c’est que ces phénomènes se caractérisent par des lésions.

Si nous prenons l'exemple banal des maladies de peau (eczéma, vitiligo, psoriasis par exemple) nous avons là une sorte de grimage, soit, mais pour quel théâtre ? des maquillages bien peu soignés mais pour quelle séduction ? des tatouages naturels mais pour quelle fête ? Il y a bien dans ce cas une monstration mais on ne sait à quel autre cela est adressée, et quant à la lecture qui pourrait en être faite elle reste suspendue.

Eh bien, on va avoir la surprise de le retrouver ce terme de tatouage dans la définition que Lacan donne de libido Je cite :

« La libido est un organe irréel. Irréel n'est point imaginaire. […] cela n'empêche pas un organe de s'incarner. La matérialisation, l'incarnation dans le corps de cet organe irréel c'est le tatouage. »

Cela reste une analogie, puisque dans les maladies psychosomatiques, on est confronté au Réel et que le désir bien qu’il puisse être problématique n’est pas toujours aboli. Alors on peut concevoir que dans ces phénomènes une matérialisation, une incarnation de l'objet a, cause du désir, qui vient s’appliquer sur le corps du sujet , sur la peau dans le cas des affections dermiques, ou sur un organe interne dans d’autres formes.

L'holophrasition de SI-S2, ratage dans le fonctionnement du premier couple de signifiants, doit cependant prendre en compte le destin de l'objet a. Le S1 qui peut être un simple phonème, un mot, une phrase, voire toute une pensée, s’il ne trouve pas de répondant pour le sujet dans un autre signifiant avec production de l'objet a, alors ce SI nous dit Lacan dans Encore en reste à sa vocalisation purement physique, reste un pure son sans signification mais pas sans effet puisqu’il est en place de commande. A retenir cette perspective c’est l’objet voix qui viendrait alors jouer un rôle déterminant et c’est le corps venant en place de S2 qui incarnerait le savoir, savoir qui se manifeste avec la jouissance de l'Autre.

Il nous faudrait ici déplier cette notion de jouissance selon ses différents aléas, en tant que jouissance autre, jouissance phallique et jouissance du sens ce qui nous amènera à nous servir du nœud borroméen.

Poitiers, le 12 novembre 2020, Alain Harly