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Ecole Psychanalytique du Centre Ouest Un Groupe Regional de l'Association Lacanienne Internationale BP406 86010 Poitiers Cedex - Courriel: Epco2@wanadoo.fr |
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S'incrire à la lettre de l'Epco Enseignements et Groupes de Travail L'Ecole Psychanalytique du Centre-Ouest L'Association Lacanienne Internationale
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Association Lacanienne Internationale L'Ecole Psychanalytique du Centre-Ouest
Bernard Vandermersch
L’avenir de la psychanalyse[i] Angers le 31 mars 2012 Argument L’absence de rapport « naturel » entre les
sexes chez l’être humain semble la source principale de la civilisation mais
aussi du malaise qui l’accompagne. Ce malaise est d’abord apparu comme le résultat d’un
excès de répression des pulsions. Il
s’accompagnait de symptômes relevant de névroses bien qualifiées :
phobique, hystérique, obsessionnelle. Aujourd’hui, il serait plutôt l’effet
d’un idéal exténuant de réussite et de jouissance sans entraves dont les
symptômes apparaissent au premier abord bien moins structurés par le
langage : dépressions, stress, addictions. La psychanalyse, talking cure née à la fin du 19ème
siècle sur la trace des symptômes de l’époque, reste-t-elle un recours thérapeutique
face à ce nouveau malaise ? A-t-elle-même quelque chance de survie dans cette
nouvelle économie psychique si l’inconscient lui-même ne suscite plus
guère de curiosité? En dépit de sa relative disgrâce officielle, qui lui
aura peut-être été salutaire, la psychanalyse est plus que jamais un lieu de respiration pour le sujet, quoique
rationnel et sans promesse de salut. Conférence 1. Constat d’actualité On n’a sans doute jamais autant publié de livres et de revues
psychanalytiques. Il n’y a jamais eu autant de psychanalystes (en France, au
moins), souvent avec peu d’analysants, il est vrai. En même temps la
psychanalyse n’a sans doute jamais été autant critiquée. Ce ne sont plus tout à fait les mêmes critiques que lorsqu’il
s’agissait pour Freud de faire reconnaître sa découverte de l’inconscient.
Aujourd’hui, avec le temps, des philosophes et des historiens contestent
l’honnêteté de son fondateur, l’originalité et la validité de ses découvertes.
Des psycho-pédagogues accusent son influence délétère sur l’éducation des
enfants. Des militants progressistes, au contraire, la jugent réactionnaire en
ce qui concerne les mœurs sexuelles des adultes. Des praticiens modernes
contestent son efficacité thérapeutique. Des « scientifiques » lui
reprochent de se refuser à une évaluation objective de ses résultats. Un
parlementaire en vient même à demander qu’elle soit interdite dans l’abord de
l’autisme, (et par extension à tous les
troubles de l’enfant) et l’HAS elle-même, dans un geste pilatique, sans la
condamner, ne trouve aucun argument pour la sauver. A cette liste faut-il ajouter les psychanalystes
eux-mêmes ? Freud revenu de son optimisme initial dans Analyse finie et analyse infinie
reconnaît qu’ « il est indiscutable que les analystes eux-mêmes ne
sont pas toujours parvenus au degré de normalité auquel ils voudraient élever
leurs patients et c’est là un fait dont les adversaires de la psychanalyse ne
manquent pas de faire état pour démontrer la vanité des efforts
psychanalytiques. » Avant de faire de la psychanalyse la troisième profession
« impossible » après l’art d’éduquer les hommes et l’art de
gouverner. On peut regretter que Freud n’ait pas alors saisi ce que cet
impossible devait à ce qu’il appelle lui-même le dieu Logos. Freud, pourtant
ferme dans son athéisme, ne semble pas reconnaître les limites de la
rationalité alors même qu’il se voit contraint du fait même de ces limites, - soit de situer cet
impossible dans un recours à un prétendu « fait biologique », à
savoir « le refus de la féminité » pour rendre compte du « grand
mystère de la sexualité » et notamment le complexe de castration, - soit d’inventer le mythe du meurtre du père de la horde
primitive pour faire tenir l’édifice. Son insistance sur la réalité du meurtre d’un père primitif qui
s’accaparait toutes les femmes (Totem et Tabou), donne corps à une sorte de
culte phallique de l’Œdipe. Il faut bien s’y résoudre, l’Œdipe n’est qu’un
mythe et qui n’est pas universel. Mais il a été la porte d’entrée de Freud pour
la découverte de la castration. La castration, c’est-à-dire l’interprétation de l’aspect des
organes génitaux féminins comme un manque de pénis chez la mère, est la
présentation sous forme imaginaire du manque dans le langage d’un signifiant
qui en garantisse la vérité. Elle élève l’organe phallique au rang de
signifiant du désir. Elle a incontestablement un effet
« normalisant » et intellectuellement stimulant à travers une énigme
: « pourquoi l’homme ne doit-il assumer les attributs de son sexe qu’à
travers une menace, voire sous l’aspect d’une privation ? » (Lacan,
la signification du phallus, Ecrits, p. 685). Et cet effet normalisant tient à
la mise en place d’un réel : l’absence de tout rapport naturel ou logique
entre les sexes au profit d’un rapport spécifique et non complémentaire de
chaque sexe au phallus[ii].
Ce discord entre les sexes semble être la source principale de la civilisation en
raison de la nécessité d’y substituer une création (le fantasme chez le sujet,
les lois de la parenté, entre autres, pour la société) mais aussi du malaise
qui l’accompagne. Ce malaise est d’abord apparu à Freud comme l’effet d’un
effort excessif de répression des pulsions demandé par la civilisation. Cette
répression s’accompagnait de symptômes relevant des grandes névroses que la
psychanalyse a bien contribué à décrire et qualifier et dont l’analyse révélait
la structure langagière. Encore faut-il dissiper l’illusion d’un rapport de
cause direct : la force du surmoi est souvent inversement proportionnelle
à la rigidité de l’éducation. Aujourd’hui le malaise serait plutôt l’effet d’un idéal
exténuant de réussite et de jouissance sans répression dont les symptômes
apparaissent moins structurés par le langage : dépressions, stress,
addictions. La psychanalyse, talking cure, née à la toute fin du XIXème siècle
reste-t-elle un recours thérapeutique devant ces nouveaux symptômes ?
A-t-elle quelque chance de survie dans cette nouvelle donne si les symptômes ne
recélant plus d’énigme, l’’inconscient ne susciterait plus guère de curiosité ?
Pour répondre à ces questions je me propose d’abord de
reprendre les propres questions de Freud sur le malaise social et la
psychanalyse puis celle que Lacan se pose à partir de sa révision des causes du
malaise social. Freud, dont la découverte a consisté à prendre au sérieux son
propre désir inconscient « qu’il a suivi contre son gré » dit Lacan, a
d’autant plus été attaché à l’idée de la scientificité de l’analyse. Son souci
était de se démarquer d’occultisme. En 1927 [iii]Freud
s’interroge sur l’avenir d’une illusion, la religion. C’est une illusion, dit-il, non pas tant pour
ce que la doctrine religieuse reposerait sur des erreurs ¾
souvent ses énoncés sont invérifiables et quand ils sont en contradiction
manifeste avec les acquis de la science, la religion peut faire son aggiornamento, c’est-à-dire interpréter
les textes ¾ mais pour ce que
« dans sa motivation, l’accomplissement
de souhait (Wunscherfüllung, c’est le mot même qu’il emploie pour qualifier
le rêve) vient au premier plan… ». « … il serait fort beau qu’il y eût un Dieu, Créateur de
mondes et providence bienveillante, qu’il y eût un ordre moral du monde et une
vie dans l’au-delà, mais il est néanmoins très frappant que tout cela soit exactement
ce que nous ne pouvons manquer de nous souhaiter… ». Freud ne cache pas son vœu, à lui, qui est de la victoire de
la rationalité. Il se fait le vigoureux défenseur de la science :
« Non, notre science n’est pas une illusion. » Mais il ajoute avant
de conclure : « Mais ce serait une illusion de croire que nous
pourrions recevoir d’ailleurs ce qu’elle ne peut nous donner ». Avec cette dernière phrase Freud donne le coup de grâce à la
religion mais, malgré cette précaution de style, ce n’est qu’une partie du
problème car ce n’est pas tellement l’absence d’un Dieu qui angoisse le névrosé
mais l’absence de garantie de la vérité. Or il faut faire ici quelques
remarques : - Certes la science n’est pas une illusion et elle a des
effets bien réels. Comme le dit Freud, elle ne sauvera pas notre condition
d’orphelin, mais contrairement à ce qu’il pense, elle n’a aucun rapport avec
l’amour de la vérité. Rien ne guide ni n’arrête l’immense désir qui la porte et
qu’elle ignore. Elle ne peut permettre à un sujet de se guider dans
l’existence. Le savant fou n’est pas
qu’une figure de science fiction. - La science n’est pas une illusion mais « Dieu sait »
de combien d’illusions elle est le support, ce qu’on appelle le scientisme et
qui est le résultat d’un oubli curieux et constant que l’homme est un animal
parlant et qu’il est soumis à l’incomplétude du langage : il n’y a pas de
dernier mot et le sujet qui n’existe que grâce à ce manque dans le langage
n’est pas non plus caché dans les neurones. Il « ex-siste » tout
autant à son propre corps comme le reconnaît la langue : « J’ai un
corps, je ne suis pas un corps. » Et l’angoisse est précisément la
sensation d’être réduit à son corps. Notons que la science n’implique pas cette forclusion pour le
savant : Newton avait besoin de Dieu pour renseigner à chaque instant les
planètes et aujourd’hui encore nombreux sont ceux qui se disent croyants. Cette forclusion du sujet d’un savoir dans le réel, n’est-ce
pas ce que Freud souhaitait? Ce qu’il n’a pas vu, sans doute, c’est que c’est ce même
sujet forclos par la science qui vient l’interroger, lui, Freud, le savant
neurologue, dans le symptôme hystérique. Et diviser le corps médical :
c’est organique, dit l’un, c’est psychique, dit l’autre[iv].
Freud est traversé par cette question. Le rêve de l’injonction faite à Irma,
inaugurant L’interprétation du rêve, a
aussi comme motion : « n’ai-je pas négligé une cause
organique ? ». Il se termine sur un réel plus inattendu que les
horreurs qui encombrent la bouche
d’Irma : la formule développée[v]
de la triméthylamine N ¾ (CH3)3. C’est en effet une écriture et
c’est toujours par l’écrit qu’on aborde et déplace le réel. Quoi qu’il en soit, la thèse de Freud, que son rêve est
supposé confirmer, est que le rêve est l’accomplissement d’un vœu, ein Wunscherfüllung. Mais quel vœu ?
Que sa thèse soit confirmée ? Le rêve tombe à point. N’y a-t-il pas là,
cher Freud, selon votre propre dire, la marque de l’illusion ? En fait,
c’est son adresse qui donne à un rêve son organisation et c’est sous transfert
que l’objet a le tire pour signifier le désir. Freud voit aussi dans la psychanalyse une tâche civilisatrice
pour le sujet : Wo Es war, soll Ich
werden : Là où c’était, je dois advenir. Cette tâche civilisatrice, il
la voit à la fois comme une conquête scientifique, voire technique
(l’assèchement du Zuyderzee) et comme une éthique qui comporte essentiellement
l’acceptation de la réalité : Dans Analyse finie et
infinie : « N’oublions pas que la situation analytique est fondée
sur l’amour de la vérité (Wirklichkeit),
c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité (Realität), ce qui doit en exclure toute illusion et toute duperie. »
A le formuler dans ces termes il y a sans doute quelque illusion puisque
la situation analytique, du côté de l’analysant, est fondée sur le transfert
qui est la croyance en un sujet supposé savoir à qui s’adresse son amour et, du
côté de l’analyste, sur un désir très particulier qui l’amène à en supporter la
figure et que Lacan a défini comme désir d’obtenir la différence pure. L’analyse
est née du désir de Freud mais pour Lacan, quelque chose n’en a jamais été analysé
(Les quatre concepts). La psychanalyse, pourfendeuse d’illusion, serait-elle
elle-même illusion ? Si elle l’était, sur le mode de la religion, il n’y
aurait pas inquiétude à avoir sur son avenir : la religion résiste bien et
s’il faut en changer pour en avoir une plus ferme, c’est possible. Un symptôme n’est pas une illusion. Il tient au réel. Du fait de la
structure du langage, la vérité ne peut être que mi-dite, l’autre moitié étant
de jouissance. Quant à la réalité, elle est un montage fantasmatique qui est du
même tissu que notre désir, l’amour de la
réalité est amour d’un fantasme. C’est donc, au-delà de la réalité, au réel
que l’analyse a à faire. Ce réel du sujet, sa condition d’exilé du langage et
du corps que symbolise l’écriture : objet a, c’est dans le symptôme que nous le rencontrons, dans ce qui se
met en travers de notre maîtrise. On attend de la psychanalyse, pratique de langage, des effets
réels. Pas seulement des effets imaginaires ni des effets dans le
symbolique : des effets sur le réel du symptôme. Comment y
parvient-elle ? Certainement pas en appliquant une méthode codifiée ou un
quelconque protocole. Il y a un savoir faire, un truc, dit Lacan, qui, à vrai
dire, malgré tout le savoir engrangé depuis que l’analyse existe, ne s’enseigne
guère et ne marche pas dans tous les cas. Voici comment, vers la fin de son enseignement (La troisième), Lacan envisage l’avenir
de la psychanalyse si elle est bien un symptôme : « J’appelle symptôme ce qui vient du réel. Ça veut dire que ça se présente comme un petit poisson dont le bec vorace ne se referme qu’à se mettre du sens sous la dent. Alors de deux choses l’une, ou ça le fait proliférer […] ou bien alors il en crève. Ce qui vaudrait mieux, ce à quoi nous devrions nous efforcer, c’est que le réel du symptôme en crève. Et c’est là, la question : comment faire ? » En clair, si la psychanalyse est un symptôme[vi]
[n’oublions pas ce qu’elle doit au désir de Freud et à l’époque] et si ce
symptôme non analysé reçoit une juste interprétation, il en crève. Ça ressemble
un peu à un suicide. En fait il s’agit de venir aussi à bout du réel d’où,
comme symptôme, elle vient, soit du non-rapport sexuel : « Le sens du symptôme dépend de l’avenir du réel, donc de la réussite de la psychanalyse. Ce qu’on lui demande, c’est de nous débarrasser du réel et du symptôme. [Si elle a du succès dans cette demande, on peut s’attendre à tout, à un retour de la vraie religion par exemple…] Si elle réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme oublié. Elle ne doit pas s’en épater : c’est le destin de la vérité telle qu’elle-même la pose en principe. La vérité s’oublie [on la refoule]. Donc tout dépend si le réel insiste. Pour ça, il faut que la psychanalyse échoue. Il faut reconnaître qu’elle en prend la voie et qu’elle a de bonnes chances de rester un symptôme, de croître et de se multiplier… » Il y a une part d’ironie dans ce propos de 1973, année
du séminaire Les non dupes errent dont
le titre même signifie que refuser l’illusion du transfert, c’est perdre toute
orientation. Mais c’est un transfert qui n’en reste pas à l’illusion première
d’un sujet supposé savoir mais porte sur le savoir inconscient. Il n’est pas
démontré pour autant qu’on puisse se priver de toute attache à un fondateur. Lacan,
lui, s’est toujours déclaré freudien. Le paysage a changé : La dégénérescence légale de l’autorité paternelle est
pratiquement achevée. C’est au nom de l’innocence de l’enfant que la loi
s’exerce et non plus au nom de la légitimité d’un père vite soupçonné d’être un
abuseur. L’impératif économique, qui mine le discours du maître, ne
laisse plus aucun domaine hors de son emprise
avec son intempestivité spécifique. Pas de temps pour s’étonner, tenter
de comprendre : il faut répondre dans l’instant. Le ton harcelant de
l’interviewer des politiques le rappelle. Le symptôme s’est tu : de grands savants ont déclaré que
la psychanalyse avait tort et que l’homme était neuronal. Est apparue une nouvelle illusion, un droit à la jouissance
qui serait sans coût pour le sujet sinon financier. Les névroses bien qualifiées : phobique, hystérique,
obsessionnelle, se font (plus) rares même si leurs symptômes n’ont pas totalement
disparu. Ils ont toutefois reçu de nouvelles appellations (TOCs, Troubles
somatoformes, Troubles anxieux) qui d’ailleurs intéressent une clinique plus
large que celle des névroses et ne sont
plus référés explicitement à un refoulement pulsionnel. Notons qu’il existait
aussi pour Freud des névroses actuelles
qui ne relevaient pas de la psychanalyse car il les considérait comme le
résultat direct d’un trouble actuel de la fonction sexuelle (et non comme une
formation de l’inconscient trouvant sa source dans les conflits de l’enfance). On pourrait dire que les névroses actuelles (sauf leur nom de
névroses) sont plus actuelles que jamais. Ou plutôt que tous les symptômes
nouveaux : dépression, stress, addictions sont considérés comme des
névroses actuelles n’intéressant pas l’inconscient et n’indiquant pas un
traitement psychanalytique. Dirons-nous alors que la psychanalyse a réussi et qu’elle ne
sera bientôt plus qu’un symptôme oublié d’une vérité dépassée ? Demi-succès
puisque la mutation culturelle de nos sociétés depuis Freud montre que ce qui a
été guéri du côté de la répression est en souffrance du côté de la jouissance
avec de nouveaux symptômes (Ch. Melman). Dès lors, à supposer que ces symptômes soient toujours
l’objet d’une demande, comment la psychanalyse y répondrait-elle s’ils n’ont
pas de savoir à délivrer ? Or, l’expérience montre que bien souvent des symptômes se
révèlent, voire apparaissent en cours de cure, si l’on veut bien prêter temps
et attention à l’inconscient. Ce que la psychanalyse rappelle, c’est d’abord que l’homme
est un animal parlant, que de ce fait tous ses besoins sont contaminés par le
fait d’être impliqués dans les exigences de l’inconscient, lui-même produit du
langage, et que, dès lors pour l’animal
parlant, la santé elle-même n’est pas indépendante du savoir inconscient. En effet si la partition (au sens de ce terme en musique) de
la vie est en partie écrite dans le savoir génétique, c’est le savoir de
l’inconscient qui l’interprète ainsi qu’il le fait des traumatismes
intercurrents. En l’absence de tout instinct guidant sa conduite, c’est lui qui
opère en dépit de nos connaissances (qu’on pense à la façon dont se soignent
les médecins). Ce savoir de l’inconscient est sans doute un savoir
« emmerdant » (Lacan) mais il n’y a pas d’autre voie pour accéder au
réel de notre condition. Une partie des dépressions nerveuses, forme moderne de
la névrose actuelle, n’est peut-être qu’une panne dans la production de ce
savoir inconscient. Cette panne est probablement un effet de la perte du
référent paternel qu’on ne peut plus accuser de son échec qui donc retombe sur
soi. Les jeunes, dit Melman, « ont le sentiment qu’ils doivent inventer
leur vie, une vie qui serait plus riche, plus diversifiée et moins marquée par
les interdits que celle de leur parents. Mais inventer une vie nouvelle, c’est
extrêmement difficile d’autant qu’ils ne trouvent pas de textes de
référence… » Et, ajouterai-je, quand ils en trouvent, il vaudrait mieux
qu’ils aient appris à lire. Comment les analystes répondront-ils à cette génération ?
Les uns concernent les résistances des psychanalystes
eux-mêmes. Les autres concernent son rapport à la culture ambiante. Dans l’ordre symbolique, la psychanalyse a développé tout un
corpus de savoir plus ou moins homogène qui peut donner l’illusion que l’on
pourrait s’en servir dans une cure. Ces connaissances sont indispensables
notamment dans le repérage de la structure, et, dans la cure, à l’analyse de ce
qui s’y passe, mais elles ne fonctionnent pas comme savoir transmissible à
l’analysant, sinon comme surprise. Ce savoir lui-même fait parfois l’objet dans nos milieux d’une
vénération quasi-religieuse. Pour contrer les détracteurs scientistes de la
psychanalyse, on serait tenté de faire valoir ce savoir comme convergent avec celui
de la science. Certains psychanalystes souhaiteraient s’engager dans ce sens. Mais il n’y a pas de
psychologie psychanalytique. Aussi avancée que soit la théorie, « la
psychanalyse n’est pas la science de l’objet a », ni du sujet, ni de l’inconscient ». C’est une
pratique qui prend en charge ce sujet dont ni la biologie, ni la linguistique,
ni personne ne peut rien dire sinon que son existence ne se soutient que d’un
certain rapport à cet objet a. La psychanalyse n’a pas pour autant à refuser les découvertes
de la science et en particulier des neurosciences ¾ sans naïveté. Il semble exister dans
notre société un certain désintérêt pour la science dont il serait dommage que
les analystes participent. Ce n’était certes pas la position de Lacan. Je ne
rappellerai pas ici l’étendue de sa culture dans ces domaines. Quant à l’enseignement de l’analyse dans les facultés, c’est
sans doute une catastrophe mais qui permet au moins que certains signifiants de
l’analyse restent en circulation dans la culture et produisent des effets. Sa
disparition serait sans doute pire. Dans l’ordre imaginaire, on a parfois cru que la psychanalyse
était une promotion de la subjectivité. On milite pour la défense du sujet. On
vire ainsi aisément au discours de l’hystérique. Or ce dont il s’agit ce n’est
pas de le défendre, ce sujet, mais d’admettre que « de notre position de
sujet nous sommes toujours responsables ». Il en va de même d’autres
idéaux qu’ils soient de beau ou de bon, de liberté ou de vérité. La
psychanalyse n’a pas à réfuter ces idéaux mais une cure ne saurait s’achever
sans que l’analysant n’ait été un instant réveillé de son hypnose qui n’est
autre que la coalescence de l’idéal avec l’objet cause du désir. On le voit, ce que l’analyse est seule à prendre en charge,
c’est la question du désir et de sa cause, un réel que trahit le symptôme.
C’est pourquoi elle ne vise pas à supprimer ce « petit poisson
vorace » directement, mais à le déchiffrer. Elle sait qu’un sujet humain ne tient pas sans une certaine
consistance de la pensée et du savoir, mais que
pour que ça tienne ensemble sans étouffer le désir, il faut que cette pensée et
ce savoir soient aussi troués. Il n’y a pas à combler les trous mais à se tenir
sur leur bord. A cette condition et en dépit de sa relative disgrâce, qui lui
aura été somme toute salutaire, la psychanalyse, dans tous les lieux où elle
trouve à s’exercer, en cure, en supervision etc. est plus que jamais un lieu de
respiration pour le sujet, quoique rationnelle et sans promesse de salut. Et d’ailleurs, la psychanalyse commence à voir revenir vers
elle ceux qui se sont lassés de bien des thérapies, de celles qui, de se
vouloir évaluables scientifiquement, ne laissent guère de place aux surprises
et méprises de la langue, comme de celles dont le langage
« poétique » ou quasi-délirant cache mal l’inconsistance des
références. [i] Cette conférence, faite dans le cadre de l’ALI-EPCO s’inscrit dans la suite de la conférence faite le 16 avril 2011 à La Rochelle « La psychanalyse est-elle efficace ? ». On pourra également se reporter à mes articles Freud, Lacan in Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXème siècle sous la direction d’Emmanuel de Waresquiel, Paris, Larousse-Bordas/HER 1999. [ii] Avant la symbolisation du phallus il n’y a pas de rapport sexuel puisque pas de différence entre les sexes ; avec la symbolisation du phallus il y a un rapport différent de chaque sexe à la castration. [iii] Soit deux ans après le « procès du singe » à Dayton contre John Scopes qui osa enseigner la théorie darwinienne de l’évolution contre une disposition juridique en vigueur dans l’état de Tennessee stipulant que toute version de la création du monde autre que celle de la bible était interdite dans les écoles publiques. [iv] Freud, qui avait entendu dans les couloirs de la Salpétrière Charcot dire à son assistant : « Mais, dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours, toujours », s’étonne : « S’ils le savent, pourquoi ne le disent-ils pas ? » [v] Le dessin de cette formule, réunion de trois branches, pourrait évoquer à celui qui ne craint pas l’anachronisme le nouage borroméen de trois consistances identiques (réel, symbolique, imaginaire) [vi] Lacan tient à préciser que la psychanalyse n’est pas
un symptôme social car le lien à deux qu’elle instaure, en lieu et place du
rapport sexuel (ça se fait sur un divan), ne fait pas société. Ce pourquoi il a
fondé une école qui n’est pas une société mais un lieu qui se définit de ce
qu’il enseigne au sens antique. Il n’est pas donné à tous les psychanalystes de
faire école.
Groupe Limoges Art & Psychanalyse
Hommage à Aloïse
Aloïse Corbaz. Accumulation au fur et à mesure de l'oeuvre. Ces mêmes visages de femmes, paupières closes et bleues. Ces mêmes princes. Accumulation, répétition. Ces mêmes visages. Ces mêmes couleurs. Répétition incessante. Entraperçus aussi, dessins d'une schizophrène, art-thérapie. Un visage de femme année 1930 en gravure de mode, fort bien dessiné, toujours le même, des mois durant, multiplié et semblable sur la feuille également. Encore et encore surmontant un corps à la posture étrange et figée. Là encore toujours semblable, de trois-quarts, un bras tendu à 45 degrés, incliné et l'autre à demi plié, quelque chose d'une marionnette. Étrangement dessiné d'une main d'enfant alors que le visage témoigne de la maîtrise parfaite du crayon. Répétition, accumulation. Mais en aucun cas, il ne peut s'agir de décoratif, voire même de série à la façon de Warhol. L'art décoratif, les séries picturales, organisent leur répétition. Ils en jouent en les structurant selon des règles. Que celles-ci soient de distances, de variations de motifs, de dispositions ou de couleurs. Simples ou complexes, elles déploient la répétition selon un certain un ordre. Au plus complexe, notre ravissement de le découvrir. Ici, rien de tel. Une accumulation, un amas, un entassement. Qui témoigne sans doute, non d'une répétition décorative, ordonnancée, mais d'une compulsion de répétition au sens freudien. Et puis l'absence de perspective. Cette perspective qui s'annonce depuis la Renaissance comme la marque du renouvellement de la place du sujet, aussi bien dans le monde, le monde vivant et quotidien, que dans l'univers au regard des étoiles comme à celui de Dieu. Son étude, avec Panofsky, Alberti, Lacan, Damish, Léonard de Vinci, et l'excellent cours de P Marcelé, mis par ses soins sur Internet, nous a permis d'en saisir la caractéristique de référence, de référence symbolique de cette place subjective. Qu'elle soit purement géométrique, ou purement atmosphériques, comme l'a élaboré très tôt Léonard de Vinci, de consister essentiellement dans ce cas en des dégradés de tons et de couleurs, cf. l'arrière-plan de la Joconde, le spumato. Qu'elle soit globale, ou limitée, une fenêtre, une lucarne, dans un coin du tableau, ouvrant sur un paysage extérieur par exemple, alors que l'ensemble de la toile est sans profondeur se limitant à des modelés ou des aplats. La perspective est toujours là, comme élément référentiel de cette place. Même si son indication se limite à un simple reflet dans un miroir, voire dans un minuscule objet brillant, ou dans sa propre déformation sous l'apparence de l'anamorphose. Elle est toujours là, depuis la Renaissance jusqu'à l'abstraction, géométrique ou atmosphérique, réduite à une simple ligne ou un simple dégradé... Voire à l'extrême, comme dans l'abstraction surface, présente de par sa négation même. Or chez Aloïse, elle n'est pas niée, ou déniée, elle n'y est simplement pas. Elle est absente. Et dans les autres exemples entraperçus également, la perspective en tant que référence symbolique de la place du sujet n'est ni réduite ni déniée, mais absente. Chez Aloïse, et chez ces autres, la perspective absente, nulle place du sujet. Et puis encore le regard. Au long des oeuvres d'Aloïse, ses personnages aux cavités oculaires toutes semblables. Sont-ce des paupières closes recouvertes du bleu de la nuit ? Sont-ce des creux que la nuit a remplis ? Cette absence de regard de ce défilé répété de personnages... Tous ont ces paupières, ou ces orbites, remplis de nuit. Aloïse, juste une seule fois, elle avait une vingtaine d'années, au parc de Sans-souci, a croisé le regard de Guillaume II. Elle en est tombée instantanément amoureuse ; amoureuse folle, passionnée. Elle en développe un délire érotomane qui restera intact jusqu'à sa mort, plus de 60 ans plus tard. Et plus d'un exemple clinique pourrait montrer le déclenchement d'un délire érotomane d'un simple échange de regards. Mais le « coup de foudre » ? Y a-t-il si loin du « coup de foudre » à l'érotomanie ? Et Breton, Nadja, l'amour fou... De quel point commun? C'était d'être à la recherche du regard comme objet a, cause du désir, que Lacan analysait la perspective dans le tableau des Ménines. Le regard et l'amour. Écoutons Aloïse le dire si bien : « Chercher mon âme dans vos grands yeux où se mire le firmament constellé d'étoiles des cieux »... Reconnaissance par l'Autre où git l'Idéal... D'autres exemples, d'autres dessins. L'oeil est là, non clos chez comme chez Aloïse.. Mais mille fois répété, toujours semblable, habitant des visages aux traits assez proches. L'oeil est ouvert, mais ne contient que le point d'une pupille qui, dans la répétition compulsive de son dessin, n'apparaît pas comme le lieu d'un regard mais comme un point fixe géométrique répété. Le regard et l'amour. Oedipe découvrant l'horreur de ses amours!.. Ce sont ses yeux qu'il arrache. Mais peut-être moins pour être voyant, comme le veut la légende, moins pour ne plus être spectateur de son infamie, que sachant qu'ils sont ce par quoi ses amours avaient eu lieu. « Chercher mon âme... », Jocaste, « dans vos grands yeux où se mire... », Aloïse Corbaz est née à Lausanne le 28 juin 1886. Après avoir suivi des études secondaires, où elle hésita à se diriger vers le chant lyrique, elle devient à 25 ans la gouvernante des enfants du chapelain de Guillaume II. C'est ainsi qu'elle rencontre celui-ci au château de Postdam. En 1914 la guerre l'a contraint à rentrer en Suisse. À partir de 1918, elle est internée en établissement psychiatrique où elle restera jusqu'à sa mort en 1964. C'est à partir des années 1930, 1940 qu'elle commence à dessiner les oeuvres que nous pouvons maintenant contempler. J.J.L
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