entete
Accueil
S'inscrire à
la lettre de l'Epco

Agenda
Enseignements
Bibliothèque
L'Ecole Psychanalytique
du Centre-Ouest
L'Association Lacanienne
Internationale
Publications
Liens Divers
Espace Membres
ligner
Die Verneinung : la vérité de la parole, du sujet à l'être (M-C Salomon-Clisson)

INTRODUCTION
Je remercie A. Harly de m'avoir conviée à participer à ces journées, me proposant d'approfondir ma réflexion sur le texte de S. Freud "Die Verneinung" (la dénégation, 1925), réflexion amorcée dans le cadre d'un groupe de travail relatif au séminaire de J. Lacan "les structures freudiennes des psychoses".
Je me suis demandée comment j'allais pouvoir articuler ce texte avec le thème proposé aujourd'hui : cliniques et structure de la croyance. A mon grand étonnement, ma réponse affirmative est devenue le fil conducteur de ce travail. Elle s'est trouvée être directement liée à mon questionnement sur le "oui" dont parle S. Freud dans "Die Verneinung", ce "oui" du temps mythique et ô combien énigmatique de la Bejahung ainsi qu'à la possibilité d'interroger la croyance en tant qu'élément participant du travail psychanalytique, influant sur la position éthique du psychanalyste ainsi que sur celle de l'analysant.
En effet, comme le dit A. Didier-Weill, "si l'analyste est supposé savoir qu'il y a du sujet c'est parce qu'il a su transmettre à ce sujet, qui, d'être inconscient ne sait pas qu'il existe, qu'il était supposable, et sans la transmission de cette supposition, le transfert à l'analyste est indu". Je reprendrai donc à mon compte sa proposition étayée sur la théorie de J. Lacan : "la Bejahung ne va-t-elle pas avoir comme effet, de causer le "je" de l'inconscient dans un moment de sidération du moi ? Et la croyance n'est-elle pas, à ce moment-là, la réponse du sujet au fait qu'il se constitue structurellement inconscient de sa cause signifiante, le "je" ne s'instituant qu'en tant que projet en assumant un "oui" qui peut être considéré comme un acte de foi ?".
J. Lacan, abordant le texte de Freud, pose cette question : "De quelle Bejahung, de quelle assomption par le moi, de quel "oui" s'agit-il dans le procès analytique ? Quelle Bejahung s'agit-il d'obtenir qui constitue le dévoilement essentiel au progrès d'une analyse ?".
Cette réflexion sur la Bejahung nous permettra peut-être de nous interroger différemment sur ce que peut être la Verwerfung (la forclusion) se manifestant dans la structure des psychoses. En effet, S. Freud la pose comme un acte d'expulsion absolue de la Bejahung primordiale dont la conséquence sera de faire disparaître ce que Lacan appelle "la condition première pour que du réel quelque chose vienne s'offrir à la révélation de l'être".
L'initiateur de notre questionnement est bien S. Freud, mais il m'aura fallu un long détour, en partant de J. Lacan, pour arriver jusqu'à lui. C'est A. Didier-Weill, qui, en bout de chaîne, m'a ramenée à mes propres questions et plus particulièrement celles concernant la voix et le réel de cette voix entrant en jeu comme support et médiateur de la parole de la mère en position de grand Autre et qui va fonder un sujet.
J. Lacan propose une lecture du texte de S. Freud dans le cadre de son premier séminaire sur les écrits techniques de Freud, en 1953. Il attache une grande importance à la formation des analystes. Il va aborder le thème de la résistance et des défenses, la résistance étant ce qui signe la bascule de la parole vers la présence du témoin. Il rejoint donc S.Freud qui, parallèlement à Die Verneinung, vient d'écrire un article intitulé : résistances à la psychanalyse.
J. Lacan pose ses questions et y donne des réponses. De quelle résistance s'agit-il ? Essentiellement de celle du psychanalyste. Où apparaissent ces manifestations majeures du transfert ? Dans le discours. Comment se manifestent-elles ? Par le refoulement. De quoi s'agit-il ? d'un phénomène du moi qui est du registre de l'imaginaire. Précisons aussi que l'intérêt porté par J. Lacan à la résistance n'a d'égal que son intérêt pour l'orientation du traitement dans la cure.
Il affirme ses propositions : le rêve a une valeur en tant que vecteur de la parole, ses entraves sont des signifiants. L'inconscient c'est le discours du grand Autre. Il reprend : "la mort apporte la question de ce qui nie le discours, la mort nie-t-elle le discours ou introduit-elle la négation ?" Il précise alors sa conception de la négation dans le discours : c'est ce qui permet de faire être ce qui n'est pas. Il poursuit : "qu'est-ce que le non-être qui se manifeste dans l'ordre symbolique doit à la réalité de la mort ?". Il insiste : "la technique analytique se doit de prendre en compte le rapport au réel".
Je rappelle que J.Lacan aborde ce texte de S. Freud à la lumière de ses propres avancées théoriques : conférence sur le symbolique, l'imaginaire et le réel en juillet 1953, et présentation au congrès de Rome de Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, en septembre de la même année.
Vous voyez donc le fourmillement de toutes ces questions à l'oeuvre chez J. Lacan lorsqu'il nous invite à nous plonger dans le texte de S. Freud. Pourquoi avoir choisit de reprendre ces questions ? Tout d'abord parce qu'il ne s'agit pas là d'une spéculation intellectuelle mais d'une démarche rigoureuse qui nous met dans l'obligation d'avoir à penser et ensuite, parce que nous pouvons déjà y voir les effets produits par le texte de S. Freud sur J. Lacan. On ne peut plus lire le texte de Freud de la même manière après ce qu'il vient de nous en dire. Et c'est bien J. Lacan qui m'a amenée à lire S. Freud.
Petit rappel historique : Quand S. Freud publie Die Verneinung, il a écrit depuis vingt ans le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient et depuis dix ans, l'article Notre relation à la mort. En 1920, il publie l'Au-delà du principe de plaisir où il propose sa nouvelle théorie des pulsions en introduisant pulsion de vie et pulsion de mort. En 1923, il publie le moi et le ça.

I - DIE VERNEINUNG
Ne connaissant pas la langue allemande, j'ai utilisé le texte Pour une traduction de la Dénégation de Sigmund Freud de J-C Capèle et D. Mercadier afin d'être au plus près des écrits de S. Freud.
Die Verneinung est un texte court qui rend compte de cette praxis qu'est la psychanalyse. S. Freud nous parle de sa méthode de travail. Le cadre est celui de la cure analytique qui se déroule selon la règle fondamentale de l'association libre et où peut se manifester le transfert. Il élabore devant nous sa théorie de la constitution du moi, à partir de ses interprétations. Pour cela il met en scène deux sujets, le sujet supposé savoir qu'est l'analyste et l'analysant dont la parole est celle d'un sujet de l'inconscient.
S. Freud part de ses observations cliniques où l'analysant énonce, sous une forme négative, une pensée refoulée (refoulement secondaire), ce que J. Hyppolyte va formuler ainsi : "présenter ce qu'on est sur le mode de ne l'être pas" et dont J. Lacan nous dira qu'il s'agit de la question de "la relation du sujet à l'être". S. Freud nous fait découvrir un mode possible du retour du refoulé avec l'utilisation du symbole de la négation, symbole qui va être à l'origine de la mise en place de la fonction du jugement. Pour lui, le jugement est le substitut intellectuel du refoulement. Comment s'y prend-il pour obtenir le contenu de pensée refoulée ? "Nous prenons, la liberté, dit-il, lors de l'interprétation, de faire abstraction de la négation et d'extraire le pur contenu de l'idée". Sa proposition est la suivante : l'acceptation intellectuelle du refoulé obtenue en cours de cure, la négation de la négation dira J. Hyppolyte, n'abolit pas pour autant le refoulement. Cette affirmation intellectuelle est différente de l'affirmation de la Bejahung qui requiert un "oui" inconscient comme nous le préciserons ultérieurement.
S. Freud nous propose ensuite une conception de l'origine du jugement, donc de la pensée. Quel rôle y joue la dénégation ? S. Freud va se servir d'un mythe, celui de la création du dehors et du dedans dans lequel le jugement aura deux décisions à prendre : d'une part, attribuer ou refuser une propriété à une chose et d'autre part, reconnaître ou contester à une représentation l'existence de la réalité.
Premier temps, le jugement d'attribution. S. Freud dit : ce sont les motions pulsionnelles orales qui vont s'exprimer dans leur langage. Je le cite : "cela je veux le manger ou je veux le cracher". Puis il transpose : "cela, je veux l'introduire en moi et cela, je veux l'exclure de moi". Un mouvement d'introduction va se produire par lequel le "bon" va être introjecté et un mouvement d'exclusion où le "mauvais" sera lui, expulsé. S. Freud précise : le mauvais, l'étranger au moi qui va être expulsé lui est tout d'abord identique. Ce premier temps est donc caractérisé par un état d'indifférenciation. C'est à partir d'un moi indifférencié où il n'y a pas encore de sujet que se constitue le moi-plaisir sous la dépendance du principe de plaisir. C'est le commencement de la construction d'un dedans lié au bon et d'un dehors lié au mauvais.
Deuxième temps, le jugement d'existence. Il s'agit de savoir si quelque chose de présent dans le moi, en tant que représentation, peut aussi être retrouvé dans la perception. C'est la mise en place du moi-réalité qui s'étaye sur le moi-plaisir selon un autre principe, un au-delà du principe de plaisir. S. Freud précise : "C'est, comme on le voit, à nouveau une question du dehors et du dedans". Il va donc y avoir un non-réel (le subjectif,) qui n'est que dedans et un réel (l'objectif), un autre, l'étranger qui est aussi dans le dehors. Le dedans devient une réalité psychique et le dehors une réalité matérielle (un réel). Cette épreuve de réalité va se faire à partir de l'introjection, son but n'étant pas de confronter la représentation à la perception qui l'a précédée mais de vérifier cette perception. L'épreuve de réalité consiste à retrouver l'objet qui correspond à une représentation, donc à ce qui a été symbolisé et garde la marque de la Bejahung primordiale, et non plus à une perception. N'oublions pas que S. Freud a posé l'objet premier (das Ding) comme perdu dès le départ. Ici, la question du dedans et du dehors ne se pose pas de la même manière : le penser peut réactualiser ce qui a été perdu et l'objet n'a plus besoin d'être présent au dehors. S. Freud ajoute que la reproduction de la perception dans la représentation n'est pas toujours fidèle et que c'est l'épreuve de réalité qui va servir de contrôle.
Après la mise en place du jugement il va y avoir celle de l'action motrice dont la fonction sera de faire passer du penser à l'agir. Le juger devient un tâtonnement moteur, un mouvement d'avancée et de retrait et S. Freud ne relève pas sans malice que ce procédé a déjà été employé. Il dit : "réfléchissons", en employant un mot allemand qui contient le sens de souvenons-nous, lui permettant de faire référence à ses travaux sur la mémoire (lettre 52 à Fliess) pour insister sur le fait que la perception est un processus actif.
Ce que nous propose S. Freud, c'est de rendre compte de la genèse de l'intelligence à partir du jeu des motions pulsionnelles primaires et dont le juger sera l'évolution finalisée de l'intégration et de l'expulsion au moi. Je cite S. Freud : "Sa polarité (le juger) semble correspondre au caractère d'opposition des deux groupes de pulsions que nous avons supposées (pulsion de vie et pulsion de mort). L'affirmation (Bejahung) - en tant que substitut de l'unification - fait partie de l'Eros, la dénégation (Verneinung) - conséquence de l'expulsion - de la pulsion de destruction". Nous pouvons remarquer que la Bejahung et la Verneinung, bien que faisant partie de pulsions qui s'opposent, ne sont pas situées au même niveau : on pourrait dire que la Bejahung est en lieu et place de l'unification en tant que substitut et peut donc en avoir la fonction. Quant à la Verneinung, elle serait une conséquence de l'expulsion (l'Ausstossung) donc un résultat de celle-ci. Remarquons également que le terme d'expulsion devrait s'opposer au terme d'introjection et non pas à celui d'unification. Ce qui peut nous permettre dès à présent de dire que pour qu'il y ait dénégation (Verneinung), il faut qu'il y ait conjugaison de deux mouvements : introjection (Bejahung) et expulsion (Ausstossung).
S. Freud ajoute : l'accomplissement de la fonction de jugement n'est rendue possible que par la création du symbole de la négation qui donne au moi une certaine indépendance à l'égard du refoulement (manifestation du sujet qui exprime son être sous la forme du non-être) ainsi qu'à l'égard du principe de plaisir (il peut choisir de dire "non" à ses instincts). Cette conception de la dénégation lui permet de dire qu'il n'y a pas de "non" provenant de l'inconscient et que la reconnaissance de l'inconscient par le moi s'exprime dans une formule négative qui traduit sa méconnaissance.
L'expression de ce "non" au niveau du moi est une manifestation de la résistance, qui apparaît aussi bien dans le discours du rêve que dans l'impossible d'un acte, cet impossible que J. Lacan va appeler le réel. Ce symbole de la négation va donc permettre une articulation avec le réel.

Remarques personnelles
Vous voyez bien qu'il est nécessaire pour aborder ce texte, de distinguer dans le terme Verneinung, ce qui concerne le symbole de la négation et ce qui concerne l'attitude de refus du sujet. Le titre de l'article, exprime bien la dénégation en tant que procédé pour se défendre, ce procédé nécessitant l'emploi du symbole de la négation.
Nous remarquerons que pour parler du processus de négativation qui correspond à la chute d'une représentation dans le Réel, S. Freud va employer différents mots impliquant des actions psychiques et des effets de sens différents. Par exemple : Werfen va exprimer le rejet ou le refus, Projektion la projection, Ausstossung l'expulsion,Verwerfung la forclusion. J'y ajouterai le mot verblüfung exprimant la sidération, employé par Freud dans le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, utile à notre réflexion.
D'autre part, nous aurons à différencier la Bejahung originaire avec sa première opération symbolique inconsciente et sa mise en acte dans la pulsion de vie en relation avec la pulsion de mort au cours de l'épreuve de réalité.

Prolongement de ma réflexion à partir de Jacques Lacan
Pour J. Lacan, le texte de S. Freud permet l'émergence d'une nouvelle vérité à traiter dans sa valeur de transfert. Pour cela il faut l'interpréter. Cette interprétation n'est-elle pas à rapprocher de celle où le nouveau-né doit interpréter un son pour lui donner un sens ? Il précise, cette vérité n'a de fondement que de la parole. Sur quoi est fondée cet amour de la vérité qui est au coeur de la relation analytique ? J. Lacan se réfère à S. Freud : la reconnaissance de la réalité entraîne la naissance du sujet divisé, celui qui pourra prendre la parole. Et c'est par la façon dont le sujet va aborder la réalité que nous pourrons saisir cette division où se pose la question de la croyance. Il ajoute : c'est parce qu'il y a du réel que celui qui s'efforce de dire la vérité ne fait que la mi-dire. "C'est l'expulsion hors du sujet qui constitue le réel en tant qu'il est le domaine subsistant hors de la symbolisation". La vérité devient donc la reconnaissance de ce réel. C'est elle qui parle : "là où c'était, je dois advenir". J Lacan précise que la vérité n'est donc pas fondée sur l'adéquation à la chose, mais sur le signifiant qui ne désigne pas la chose mais représente le sujet.
Qu'est-ce que l'affectif ? "C'est ce qui, d'une symbolisation primordiale (Bejahung) conserve ses effet dans la structuration discursive, cette structuration intellectuelle étant faite pour traduire sous forme de méconnaissance ce que cette symbolisation doit à la mort. Nous sommes à l'intersection du Symbolique et du Réel, sans intermédiaire de l'Imaginaire qui se médiatise sous une forme qui se renie (la dénégation) par ce qui a été exclu au premier temps de la symbolisation". Il y a donc eu meurtre de la Chose qui est devenue objet perdu. Nous relevons ici l'ascendant du Réel sur le Symbolique : l'Ausstossung exclut une partie de ce qui est symbolisé par la Bejahung.
"L'affirmation inaugurale (Bejahung) est renouvelée à travers les formes voilées de la parole inconsciente. C'est seulement par la négation de la négation que l'on peut y revenir". J'ajoute : le refoulement secondaire pourrait se traduire, comme le proposera ultérieurement A. Didier-Weill, par un "je ne sais pas que je cache", l'affirmation intellectuelle par "je sais que je cache" et la bejahung primordiale (négation de négation) par : "je ne suis pas étranger à cet étranger qu'est l'autre".
La verwerfung (forclusion), elle, "coupe court à toute manifestation de l'ordre symbolique". J. Lacan s'appuie sur S. Freud pour dire : "ce que le sujet a retranché de l'ouverture à l'être, ne se retrouvera pas dans son histoire, l'histoire étant le lieu où le refoulé vient à réapparaître sous la forme d'un je n'en veux rien savoir au sens du refoulement, parce que cela n'est pas venu au jour de la symbolisation primordiale (Bejahung)". Quelles sont les conséquences ? "Ce qui n'est pas venu au jour du symbolique, apparaît dans le réel". J. Lacan précise : "La perception prend son caractère de réalité par les articulations symboliques qui l'enchevêtrent à tout un monde". Vous remarquerez que la perception n'est donc par une réalité en soi.
"Le symbole constitue ce qui n'existe pas", d'où l'importance de la création du symbole de la négation. Ce qui lui permet de dire : "rien n'existe que sur un fond supposé d'absence. Rien n'existe en tant qu'il n'existe pas". Ce qui se trouve dehors, le réel, est ce qui ne se trouve pas à l'intérieur du sujet, ce qui n'existe pas pour le sujet. C'est le sujet de l'inconscient qui va, dans l'acte de parole, présenter l'être sous la forme de non-être.
J. Lacan va faire référence à l'homme aux loups et de son hallucination et nous remarquer l'apparition d'un certain silence lié à la non disposition d'un signifiant. Cette notion de silence me paraît très importante et j'ai souhaité attiré l'attention sur les différents silences qui peuvent jalonner la parole du sujet.

II - SUR LES PAS D'ALAIN DIDIER-WEILL
Partir du texte de S. Freud, c'est partir de la dénégation en tant que troisième marque (le refoulement originaire et le refoulement secondaire étant respectivement la première et la deuxième) de ce qui caractérise le moi, à savoir : la méconnaissance qui peut se traduire en terme d'absence, de silence et d'oubli, chacun ayant une structure différente selon qu'il s'agisse d'une absence et d'une présence ou d'une absence dans une présence, d'un silence habitable ou inhabitable par la parole, et d'un oubli oubliable ou inoubliable.

Le devenir humain passe par la voix qui transmet la parole avec sa musique. Le nouveau-né reçoit de cette musique la notion de continuité par la mélodie des voyelles et la notion de discontinuité par l'articulation des consonnes. Cette musique va donner une empreinte à son monde où il rencontrera le discontinu dans le champ de la loi qui l'amènera à discriminer et le continu qui marquera son entrée dans un monde où apparaîtront de nouveaux possibles. Il y sera guidé par une poussée qui est celle de la pulsion invoquante.
Nous pouvons envisager le temps originaire comme celui de la création du temps par la parole. C'est le premier temps de la pulsion invoquante où le nourrisson entend le premier Autre qui, par la musique de sa voix, va lui transmettre le Nom-du-Père. Accepter ce don maternel c'est aussi pour l'infans faire acte d'interprétation afin que le son devienne sens et qu'il puisse recevoir, à ce moment-là, le Nom-du-Père en tant que signifiant du Nom-du-Père. Ce sera la réussite de la métaphore paternelle ainsi que celle de la Bejahung primordiale. Nous pouvons également repérer, dans ce premier temps, le moment où peut se produire la Verwerfung du signifiant du Nom-du-Père, caractéristique de la psychose.

1. La voix
Pour J. Lacan : "Un dit ne va pas sans un dire", et j'ajouterai : dont la voix doit être partie prenante.
Comment peut-on la définir ?
C'est la médiatrice du langage et de la parole, leur support concret : support de son qui va avoir à se transformer en support de sens. Elle est indispensable à leur transmission.
Elle est singulière dans son réel. Je dirai même qu'il y a, comme l'avait remarqué Françoise Dolto pour le lait maternel, une voix maternelle spécifique pour chaque enfant qu'elle aura mis au monde.
La voix indique un lieu qui est celui de l'Autre.
C'est l'objet de la pulsion invoquante. Ce n'est pas un objet sexuel partiel qui morcellerait le corps mais un objet subjectivant.
Elle est émise par la bouche, reçue par l'oreille et aussi par le corps. Transmetteur et récepteur sont différents, ce qui n'est pas le cas des objets partiels.
On ne peut pas y échapper mais on peut la refuser soit en refusant le son, soit en refusant le sens.
La voix est la messagère du tiers puisqu'elle est apporte le Nom-du-Père qui tient lieu de la fonction symbolique.
La voix apporte la musique qui va mettre en place le premier rythme du temps et institué l'absence et la présence de l'autre comme réversibles et diachroniques. Cette musique va introduire à la Bejahung et va permettre l'entrée dans le traumatisme. C'est une présence qui nous rappelle que dans notre tentative d'oublier l'Autre pour pouvoir parler, nous sommes obligés de rencontrer un point où l'Autre se manifeste comme inoubliable.
La voix apporte la parole qui fonde le sujet, qui constitue la réalité et qui va instituer une autre absence, celle du traumatisme, l'absence dans l'autre, qui est irréversible et synchrone à la présence. Cette parole introduit au refoulement originaire où les signifiants phalliques vont être substitués par le signifiant du Nom-du-Père dans un acte d'expulsion subjectivante qui est celui de l'Ausstossung. C'est aussi la parole qui permettra de sortir du traumatisme en passant par la sidération et qui donnera accès à un Autre divisé pouvant être tout à la fois présent et absent. La parole ne peut naître que s'il y a deuil de la part de l'infans de l'alternance du rythme musical de la voix maternelle. C'est ce qui va lui permettre de jouer au fort-da.
La voix donne à l'infans l'accès au langage dont la vocation est d'exprimer la présence indélébile de l'objet fondamental du désir qu'est la mère primordiale, et cela à l'insu de celui qui parle.

2. La pulsion invoquante
Définition
C'est la pulsion que J. Lacan évoque dans le séminaire XI comme étant la pulsion la plus proche de l'inconscient. Il ne s'agit pas d'une pulsion partielle, son objet n'étant pas un objet partiel.
On peut la définir par ce qui caractérise toute pulsion, à savoir : la poussée, la source, l'objet et le but.
- Sa poussée est celle de l'appel qui nous pousse à être vivant, à aller plus loin et qui est un mouvement vers le signifiant. Cette poussée sera masquée ultérieurement par un autre, celle qui nous pousse vers l'objet du désir.

- Sa source, c'est l'acte du refoulement originaire qui est le pacte métaphorique originaire. Avec J. Lacan la cause du sujet de l'inconscient ne sera plus l'objet sexuel, mais le signifiant. En effet, le "oui" donné par le sujet au "y a d'l'Un" octroyé par le signifiant du Nom-du-Père est un renouvellement du pacte par lequel ce qui a été anéanti par le traumatisme va se substituer un nouveau nouage entre l'Autre et le sujet. Pour J. Lacan il s'agit d'un nouage borroméen.

L'hypothèse d'A. Didier-Weill est que par ce refoulement originaire vont se nouer trois métaphores originaires de trois significations : l'inouï (R/S), l'invisible (S/I) et l'immatériel (I/R). Ce nouage implique que le Réel a un ascendant sur le Symbolique qui a un ascendant sur l'Imaginaire qui lui même a un ascendant sur le Réel. Ce refoulement originaire n'est pas un acte automatique, mais un pacte éthique où le sujet est amené à consentir ou non. Ces trois métaphores sont trois paramètres de la castration où le phallus a à se situer dans son articulation au corps (R), à la parole (S) et à l'image (I). Les trois métaphores vont être produites par la négativation du terme inférieur par le terme supérieur :
- Le S est négativé par le R : l'inouï est un trou réel dans le symbolique.
- L'I est négativé par le S : l'invisible est un trou dans l'image spéculaire.
- Le R est négativé par l'I : l'immatériel est un trou dans le réel.

Nous pouvons dire qu'il y a un pacte parce que l'Ausstossung est indissociablement corrélée au "oui" de la Bejahung. Par ce "oui", le sujet est lié à une double fidélité, fidélité envers l'Autre et fidélité envers soi-même. le sujet reconnaît qu'il est en dette envers le signifiant transmis par l'Autre pour autant que c'est l'assomption de ce trou dans l'Autre qui permet l'institution en lui du trou symbolique dont il s'origine. Pour créer en lui ce trou originaire, il doit payer de sa personne, en expulsant (Ausstossung) une part qu'il sacrifie, dont la disparition permet d'instituer un trou réel dans le symbolique. Comment le sujet pourra-t-il assumer sa dette ? En commémorant le "oui" qu'il a dit au fait de se séparer d'une partie de lui-même. En effet, le sujet ne fait pas que perdre une part de soi-même, il donne à la chose perdue la signification d'un don symbolique à l'Autre (il a accepté de perdre la chose) par lequel il tend à payer sa dette envers la parole qui l'a constitué.

La division du sujet marquant l'avènement du sujet de l'inconscient c'est l'opération par laquelle l'ordre Symbolique va médiatiser le rapport du sujet au Réel. Elle correspond au refoulement originaire. Le signifiant S2 (signifiant du Nom-du-Père) va venir désigner S1 (signifiant phallique de la mère primordiale) par la substitution du refoulement originaire. S1 est inconscient mais va continuer à être nommé.


- Son objet c'est la voix dans sa double texture de son et de sens.

- Son but se situe dans un au-delà du principe de plaisir, c'est l'invocation, c'est-à-dire un appel qui suppose une altérité pour advenir. Cet appel est adressé au signifiant du Nom-du-Père : qui va me dire s'il y a de l'autre ? C'est la question que l'analysant va poser à l'Autre supposé savoir. Cette question implique la mise en jeu de trois inconscients : celui du tiers symbolique qui doit transmettre le signifiant du Nom-du-Père à la mère qui devra à son tour le transmettre à l'infans. Ce qui va opérer dans la fonction paternelle pour la transmission du signifiant, c'est la fonction de l'Un-père qui est l'incarnation du père réel intervenant dans la transmission de la loi symbolique. Cette transmission n'est donc pas si simple ! L'assomption de cet appel implique donc une Bejahung sur trois générations. L'acte de la Bejahung c'est le nouage de trois "oui". Il peut donc y avoir plusieurs niveau de forclusion.
Le signifiant du Nom-du-Père est caractérisé par son altérité fondamentale. Pour qu'il soit transmis, il doit passer par la réelle altérité de l'Autre, d'où l'importance du réel de l'autre voix.
Comme toutes pulsions, la pulsion invoquante fait retour sur elle-même et permet ainsi au sujet de recommencer et non pas de répéter à l'identique, apportant un remaniement psychique possible et par là même un remaniement des symptômes.

La pulsion invoquante mettant en jeu la dialectique du sujet et de l'Autre, elle nous permet ainsi de repérer les différents temps de la Bejahung.
Sa structure à deux faces, la pulsion de vie et la pulsion de mort, la caractérise. Dans un jeu d'interaction, la pulsion de mort va annuler les signifiants déjà existants et laisser place à d'autres signifiants qui seront pris en charge par la pulsion de vie. Celle-ci détourne la pulsion de mort de son caractère mortifère en la mettant au service de "l'esprit", celui du mot d'esprit, qui annule ce qui est déjà là (par exemple, le sens du code lexical) pour laisser exister une signifiance nouvelle. Le sujet est toujours confronté à la persistance d'un réel en souffrance qu'il ne doit cesser de porter à l'existence alors qu'il s'y dérobe.
Nous pouvons renouer avec la pulsion invoquante par l'expérience analytique qui peut nous renvoyer au temps mythique du commencement absolu où ce qui n'existait pas se met à exister en tant que chose humaine exprimant qu'un réel a pâti du signifiant. Le rôle de cette pulsion est de commémorer ce temps où ce qui était absolument extérieur a trouvé un lieu intime dans lequel les notes des paroles peuvent danser.
Son processus est non sexuel. Une voix s'adressant en tant qu'extériorité absolue à un sujet supposé cesse d'être extérieure pour devenir cause intime d'un sujet créé ex-nihilo qui sera amené lui aussi à faire entendre sa voix.
Son cycle
Envisageons ce cycle selon une métaphore musicale, la musique n'ayant strictement aucun autre sens que d'être la médiatrice d'une pure articulation logique entre l'Autre et le sujet. L'infans va faire une découverte : il entend un appel qui lui arrive par la musique de la voix maternelle et il s'aperçoit que c'est lui qui est écouté par cette musique. Il découvre un appel venant de lui qu'il ne soupçonnait pas.
La création du temps, c'est ce qui permet de penser l'origine de l'être humain. C'est le commencement de la Chose humaine, cette chose qui est ce qu'il y a de plus intime, de plus radicalement autre. C'est elle que l'on retrouve dans Die Verneinung, celle qui aura des attributs et devra concéder à une représentation l'existence ou non de la réalité.
Le premier temps : Le nourrisson manifeste un appel (viens) sans le savoir, la mère (l'Autre) qui entend, répond par un appel : "je te demande de te laisser être, deviens". Le nourrisson entend cet appel et va effectuer un déplacement vers la mère par le mouvement de son corps (qu'A. Didier-Weill appelle un pas de danse). Entre le moment où il est appelé par la voix maternelle et le moment où il s'arrache de sa place, il y a un temps de latence. Dans ce premier pas initial, l'enfant manifeste sa foi, sa confiance : il peut se lancer parce qu'il se sent accompagné. Il va exprimer sa foi par un autre appel " reviens " qui devient une invocation. L'autre va consentir : "tu as raison d'espérer en disant reviens" et va de nouveau faire acte de présence. Le "deviens" de l'Autre et le "reviens" du nourrisson forment le premier temps du rythme dans lequel le nourrisson vit une double expérience : la soustraction à la loi de la pesanteur avec la manifestation du pas de danse et le mouvement de retour où le corps va être soumis de nouveau au réel de la pesanteur.
Nous voyons ici apparaître le début du transfert qui sera plus tard une manière de renouer avec ce rythme musical et le pouvoir que détient l'Autre de nous arracher de notre position initiale.
Quelque chose va être inoubliable dans ce premier temps : la faille dans l'Autre d'où part cet appel et qui est la demande d'amour que l'on pourrait traduire de cette manière : "moi qui entends ton appel, je te demande de te laisser être". Il s'agit là d'un commandement inoubliable qui vient de l'Autre maternel par l'intermédiaire de sa voix.
Le deuxième temps : La mère s'adresse maintenant au sujet et lui demande de témoigner de cette venue en insistant Elle lui dit : "redeviens", l'obligeant ainsi (au sens du forçage transitiviste) à ne pas oublier ce qui est devenu, c'est à dire ce qui a commencé. Elle lui demande de conquérir une nouvelle place en partant de cette place de départ où tout doit recommencer. "Redeviens" pourrait se traduire par : "retrouve en toi l'élan premier qui t'a fait danser quand je t'ai appelé". C'est un rappel du "deviens" initial qui ne va pas être appréhendé de la même manière. L'infans va faire un nouveau pas qui ne sera pas le même que le premier car le "redeviens" agit comme une interprétation du "deviens". L'insistance de la mère qui correspond à la demande d'amour : viens encore ! lui fait découvrir sa propre insistance.
Le pouvoir détenu par l'Autre c'est de révéler au sujet qu'il peut devenir. Ce pouvoir prend sa source dans le fait que le sujet, avant même que l'Autre ne s'adresse à lui, l'invoquait sans le savoir d'un "viens".

Le cycle de cette pulsion est donc : deviens, reviens, redeviens et viens. Ce viens est la manifestation de cette possibilité que le sujet a de faire appel à la première manifestation de l'Autre qui a inauguré le temps absolu.
La pulsion invoquante met en évidence que le sujet n'habite pas dans le temps mais qu'il est habité par le temps.

3. La Bejahung
Le signifiant originaire est transmis par l'Autre et permet à l'enfant d'accéder à la dimension du "y a d'l'Un", et d'accéder ultérieurement à la révélation traumatique qui conteste le "y a pas d'Un". Le soutien du rythme va s'effondrer et le sujet va devoir reconquérir un temps qui ne sera plus le temps de l'Autre mais un temps intérieur :
1. Une scansion originaire est l'introduction du temps de l'Autre avec le signifiant sidérant du Nom-du-Père. C'est le temps du contrat inconscient où le pré-sujet doit dire "oui".
2. Le deuxième temps sera le renouvellement d'un pacte, c'est le temps de l'insistance, ce sera le "oui" de l'acte du refoulement originaire qui est le pacte métaphorique originaire qui permettra l'assomption de la castration.
3. Le troisième "oui" sera celui de la persévérance.
La Bejahung c'est donc la façon dont le sujet va faire l'assomption de l'Autre. Le premier "oui", l'affirmation primordiale de la Bejahung, ne peut être assumable par le sujet que si, à son appel primordial "viens", l'Autre donne un sens en manifestant qu'il a entendu ce "viens" et en tient compte par sa réponse "deviens". Cette réponse "oui" au "deviens" de l'Autre fait que le sujet doit s'arracher à son "viens", à son intime, pour se mettre en mouvement vers l'extérieur. C'est cette conjonction de l'intime et de l'extérieur qui va permettre l'articulation de ce que Lacan va appeler l'ex-time dans lequel l'un et l'autre se disant "oui" incarnent la réussite de cette Bejahung primordiale.
En effet, pour que l'infans puisse accéder au langage et prendre la parole il faut tout d'abord que lui soit transmis une parole fondatrice, parole de l'Autre, incarnée par la mère, et qu'il y donne son consentement pour faire l'assomption de cet appel. L'infans doit accuser réception de cette parole. Il doit donc dire "oui" à cette parole fondatrice et cela ne sera possible que si la mère a dit "oui" à la parole de l'Un-père qui est incarné par le père réel qui lui-même aura dit "oui" au signifiant du Nom-du-Père. Nous voyons ici que l'acte de la Bejahung primordiale correspond au nouage de trois "oui", celui de l'infans, de la mère et du père.
La première Bejahung c'est donc la réussite du pacte le plus originaire, par lequel, grâce à cette intermédiaire qu'est la musique, l'infans cesse d'être étranger à cet étranger qu'est l'Autre. La réussite de la Bejahung primordiale, c'est la réussite de la métaphore paternelle.

III - LE FIL CONDUCTEUR DE L'EPREUVE DE REALITE : la loi symbolique, le traumatisme, la sidération, l'accès au désir.
Pour J. Lacan, le Nom-du-Père, consistance des trois noms premiers, n'est transmissible au pré-sujet que s'il en fait une Bejahung. La transformation du nom du père en signifiant du Nom-du-Père, c'est la loi symbolique. Quel est l'effet produit ? Le Réel de l'Abîme qui habite le sujet, qui est un trou sans fond et sans bord, va devenir un trou fondé et bordé, un trou borroméen. A ce moment là, le sujet va disposer du signifiant du Nom-du-Père pour enchaîner l'immonde à la chaîne symbolique.
Dans la psychose, la forclusion est la non-assomption du Nom-du-Père qui ne pourra, de ce fait devenir le signifiant du Nom-du-Père.
A partir de là, A. Didier-Weill va distinguer deux types de silence :
1. le silence des ténèbres, qui est dû à l'absence du signifiant du Nom-du-Père en tant que forclos.
2. le silence de l'abîme qui se produit en présence du signifiant du Nom-du-Père. Nous avons ici une absence dans la présence due au refoulement originaire qui signe l'entrée dans le traumatisme. Cette absence dans la présence est signifiable mais irréductible.
Le silence qui précède l'énonciation de la parole originaire, c'est l'ex-nihilo de l'incréé. L'énonciation de la parole va résonner dans la nature, un silence va lui succéder qui sera le lieu d'habitation de la parole. C'est parce qu'il va être habité que le silence va s'entendre. Ce silence qui s'entend s'oppose au silence de silence du refoulement originaire.
La loi symbolique
Elle introduit le signifiant de l'altérité qui s'interpose entre le sujet et le réel en interdisant au réel de s'offrir à la perception interne du sujet, lui permettant ainsi d'être symbolisé dans un dire.
L'hypothèse d'A. Didier-Weill est la suivante : Ce n'est pas la loi de la parole articulée qui arrache le nouveau-né au réel primordial mais une loi qui introduit la dimension d'un pur rythme musical apporté par la voix maternelle où l'enfant va pouvoir danser avant de savoir parler. Ce rythme va soustraire l'infans au pur déterminisme du réel et va le faire tomber sous l'ascendant du trait unaire qui a trois dimensions : celle de l'inouï, de l'invisible et de l'immatériel. C'est dans le vide entre deux notes, l'existence de cet entre-deux, un silence inouï, que va se manifester l'Autre. Son absence ne sera donné que comme la promesse d'un retour possible. Dans cet intervalle il y a une note attendue que l'on n'entend pas encore et qui est invisible. Ce rythme provoque la danse où la loi de la pesanteur n'a plus l'exclusive, le corps adviendra à la dimension du symbolique en acquérant la signifiance de l'immatérialité.
On retrouve cette primauté du son sur le sens dans les cosmogonies les plus anciennes "En effet, les cosmogonies les plus anciennes font de l'homme un être d'essence sonore, la source dont procède le monde est toujours acoustique. Dans les récits sacrés, la création du monde est souvent représentée par la rupture de l'oeuf cosmique, après que la voix de Dieu se soit fait entendre. En Inde, le son est la qualité principielle de l'espace et représente le reliement intérieur et extérieur. Dans l'Aïtaraya Brahmana : le siège de Brahma est dans l'ouïe. Les Dieux produisent et fécondent par la bouche, nourrissent et conçoivent par l'oreille. Le chant est une émission de semence qui part de la bouche d'un Dieu pour féconder sa propre oreille, il se chante d'abord lui-même. Il réalise la parthénogenèse du début de la création. De même, en Egypte, Thot est le Dieu de la musique, de la danse et de l'écriture. Ré est le Dieu du soleil, il se féconde lui-même par 7 éclats de rire et le battement de ses mains qui donneront naissance à 7 Dieux. En Chine, ce sont des sons qui se transforment en matière grâce aux travaux et aux voyages circulaires des Dieux".
Cette loi va donner la première structure psychique sur laquelle va se greffer ultérieurement la parole. Le pré-sujet reconnaît la présence d'un "y a d'l'Un" du trait unaire et il pourra concevoir, après-coup, la mauvaise nouvelle traumatique, la découverte de la castration maternelle : "y a pas d'Un".
Sur cette greffe, il va y avoir la découverte du trauma sexuel et donc irruption d'un Réel qui peut annuler l'efficacité de cette loi. Nous pouvons donc en déduire que si l'Un primordial est forclos, le sujet ne pourra pas accéder au traumatisme. Cette loi permet donc au sujet d'entrée dans le traumatisme mais ne lui permet pas d'en sortir.
Le traumatisme
D'un côté nous avons une loi symbolique qui régit la présence et l'absence en tant que séparée, de l'autre côté le traumatisme qui fait que l'absence et la présence ne se distinguent pas (il y a et il y a pas sont simultanés). La reconnaissance de la privation maternelle est en effet reconnaissance de la présence de son corps et en même temps l'absence dans son corps. Quand le sujet est abandonné par la loi symbolique, il se sent trahi. Et c'est parce qu'il a perdu foi dans l'Autre que la signification d'un possible acte de foi dans le signifiant adviendra ultérieurement. En effet, quand l'infans est dans une expérience de détresse liée à l'absence de la mère, il peut appeler, quand il rencontre le trou dans la mère, il est réduit au silence qui le soustrait à l'appel puisqu'il n'y a plus d'Autre fiable qui puisse être appelé.
A quoi ramène cette expérience du traumatisme à l'expérience de l'indistinction entre réel et signifiant. Le traumatisme introduit à un mal vu. Le trou du traumatisme est inabordable symboliquement. Il y a pétrification mortelle dans l'opération traumatique à chaque fois que la part maudite du sujet n'est plus nouée au signifiant inconscient et choit dans le Réel.
Une des fonctions de l'Inconscient est de donner l'inconscience du réel. Sans cette loi inconsciente, le corps sort de la loi symbolique et choit. L'oubli de la part maudite est nécessaire pour vivre. Le travail analytique est une conquête d'un oubli dispensateur de vie. Cela implique que le sujet puisse oublier le message d'un savoir absolu transmis par le regard.
Le sujet retrouvera la disposition de son corps, de son image, de sa parole grâce au don de l'action de la métaphore paternelle. Le don de cette métaphore paternelle sera don de l'inouï, de l'invisible et de l'immatériel. Mais le sujet n'a pas la maîtrise de ces dons : il ne sait pas ce qu'est sa parole. "Je ne sais pas" c'est le chemin par lequel le sujet de l'inconscient peut recevoir le don métaphorique. Ce triple don exige de sa part un acquiescement interne. Un don se reçoit pas automatiquement : il implique que le sujet puisse le récuser ou le recevoir.

La sidération - l'étonnement : sidération provisoire
Le signifiant sidérant est une des manifestations du signifiant du Nom-du-Père. Il va faire entrer le sujet dans la sidération. L'instant de la sidération correspond au moment cité par S. Freud dans Die Verneinung c'est la levée, l'Aufhebung du refoulement secondaire. Elle va entraîner un remaniement du savoir inconscient qui entraînera dans un second temps la chute de la dénégation.
Qu'est-ce que la sidération ? C'est la révélation au moi qu'il y a en lui, au-delà de la méconnaissance par laquelle il ne veut pas savoir (dénégation) qu'il cache (refoulement secondaire) une méconnaissance seconde plus profonde, il ne veut pas savoir qu'existe un troisième "je", le sujet de l'inconscient, qui n'a pas besoin de se cacher du moi pour être, selon le refoulement originaire, caché.
La formule de la sidération serait : (1)"je" ne voulait pas savoir que (2)"je" cachait qu'un (3)"je" était caché. Cette formule noue trois "je" différenciables de façon borroméenne : le premier "je" (dénégation) a comme support l'Imaginaire du moi qui va préférer être mis en cause comme coupable et va pouvoir cacher la vérité par le symptôme en évitant l'angoisse à reconnaître l'existence d'un trou dans le grand Autre dont il n'est pas responsable, le deuxième "je" (refoulement secondaire) a comme support le Symbolique qui a barré le sujet ce dont le moi n'est pas responsable, le troisième "je" qui met en jeu le refoulement originaire qui se supporte du réel.
L'objectivation de l'inconscient nécessite un redoublement un "je sais qu'il sait que je sais qu'il sait". J. Lacan insiste sur le fait que la dénégation s'énonce comme savoir par lequel le moi produit un "je sais" concernant le savoir de l'inconscient qui lui est savoir d'un "il". Objectiver l'inconscient c'est dire " je sais qu'il sait ". Il y a un problème dans le fait que le moi puisse objectiver l'inconscient c'est que la caractéristique de la conscience, du moi, est de soutenir du faux. Le "il", l'Autre, l'inconscient doit être redoublé pour retrouver sa capacité symbolisante.
Il y a un "il" sidérant qui se manifeste comme un savoir faisant retour non pas dans le symbolique mais dans le réel. Nous devons distinguer deux types de savoir absolu : 1) un qui suppose le sujet : le savoir inscrit dans le réel par le signifiant sidérant et qui n'est pas nommable, 2) un qui désuppose le sujet : qui est incarné par le surmoi et l'hallucination et qui est nommable par un "il" ou un "elle". (réf. S. Beckett : Pas moi).
Le processus par lequel le sujet va se trouver en état de subjectivation, caractérisé par un silence absolu est celui qui indique le retour possible à la Bejahung originaire. Le sujet devient alors le manque par l'action d'un commandement sidérant qui est une des manifestations du signifiant du Nom-du-Père, et n'aura donc plus de rapport avec lui. Dans ce moment, il incarne le temps préhistorique ou le pré-sujet n'est qu'un seul signifiant : celui apporté par le refoulement originaire par la chute du signifiant S1 (phallique). Il s'agit donc d'un renouement possible du sujet avec le temps du pacte originaire et d'un retour possible sur le symptôme.
C'est l'insistance de l'Autre qui va arracher le sujet traumatisé à sa détresse en annonçant : il y a du signifiant. Ce message va se faire entendre. Il institue le sujet comme auditeur et introduit un temps de latence. Dans ce temps de latence, le sujet entendant qu'il y a du signifiant va pouvoir entendre l'absence et la présence dans le signifiant.
Quelles vont être les solutions pour sortir du dilemme traumatique ?
1. supprimer le "il y a" (solution du psychotique)
2. supprimer le "il y a pas" (solution du pervers)
3. supposer deux Autres distincts : un bon, un mauvais (solution de l'inquisition)
4. ou interpréter : il n'y a qu'un seul Autre divisé. A ce moment là, le "il y a pas" va être pacifié par l'efficacité du "il y a". La dimension de l'absence va être transportée dans le champ de la signifiance où le manque de signifiant dans l'Autre va être substitué par un signifiant du manque de signifiant. C'est une Aufhebung de "il y a" et "il y a pas" qui permet de traduire un dépassement et qui ouvre à la possibilité d'une transmission de l'absence au sein de la présence. Cette Aufhebung est possible parce que le processus de négativation (l'Ausstossung) est corrélé à un processus d'affirmation (Bejahung).

La parole, en tant que requérant la présence et l'absence simultanées de l'Autre ne peut naître que s'il y a deuil de l'alternance rythmée du rythme musical. Le problème qui se pose alors est celui de l'acceptation de la perte, c'est-à-dire, celui de la dette à payer en en passant par la castration symbolique.
La sortie du traumatisme va être possible par le retour au refoulement originaire. Ce refoulement de l'Autre va autoriser le sujet à parler sans être affecté par le lieu d'où vient la parole et lui permettre ainsi à s'autoriser de lui-même. Il n'a plus besoin pour parler d'être soutenu par une garantie donnée par l'autorité d'un maître. Le sujet se signifie à ce moment-là comme signifiant du manque dans l'Autre.
Le pacte du refoulement originaire permet la création du sujet de l'inconscient qui est l'effet d'une procréation d'un nihilo succédant à l'expulsion d'un signifiant originaire qui précède tout sujet. Cette expulsion, c'est l'Ausstossung du refoulement originaire. Elle est objectivante. Ce "non" de l'Ausstossung est associé au "oui" fondateur de la Bejahung. Ce "oui" et ce "non" sont en continuité. Cela va donner le paradoxe suivant : l'oubli originaire de l'expulsion voisine avec un non-oubli si le sujet dit oui en même temps qu'il a dit non. Le non-oubli porte sur l'acte par lequel il a oublié. C'est le paradoxe que l'on retrouve dans l'acte créateur : faire sonner l'inouï en l'arrachant au réel où il a été expulsé. Nous retrouvons la source de l'existence de l'inouï : il se constitue dans l'expulsion.
La sortie du refoulement originaire est la désidération. Le sujet se sépare en signifiant phallique et en objet. Cette séparation met en scène l'objet qu'est le sujet. Cette désidération aura lieu quand le signifiant sidérant symbolisant le grand Autre va devenir le symbole de ce que le sujet a perdu : l'objet a, cause du désir. Le sujet cesse alors d'être le manque pour avoir un rapport au manque. Une substitution s'opère par laquelle le sujet cesse de chercher le grand Autre pour rechercher l'objet perdu qui garde la trace de l'Autre inscrite en lui alors que cette trace a disparu en tant que visible, matérielle et audible. Le caractère invisible, immatériel et inouï, en tant qu'objet perdu est ce par quoi est transmis au sujet le caractère inaccessible de l'Autre en tant qu'oublié et par ailleurs accessible en tant qu'inoubliable.

CONCLUSION
Quel est le prix à payer par l'analyste pour que le savoir de l'Autre, le savoir qui est donné, puisse devenir le sien véritablement ? C'est, je crois, la possibilité de revenir, en passant par la sidération provisoire qu'est l'étonnement, sur ce "oui" primordial de la pulsion invoquante qui a été oublié du fait du refoulement originaire. Pouvoir revenir sur le disparu, sur ce qui n'a pas laissé de trace, sur ce qui sidère, permettra de produire un signifiant qui va témoigner d'une non-impossibilité de symboliser ce qui a disparu.
S. Freud et J.Lacan nous conseillaient d'oublier tout ce que nous savons pour nous laisser étonner, c'est-à-dire accepter d'assumer l'oubli subjectivant du refoulement originaire.
J.Bergès et G. Balbo, terminent leur livre le jeu des places de la mère et de l'enfant par une réflexion sur la reconstruction en analyse. "Reconstruire : c'est retrouver une réalité disparue. Ainsi, ne s'agit-il pour l'analyste ni d'imaginaire ni de symbolique, l'analyste a à inventer un réel". Mon questionnement se situe à ce niveau quant à ma réflexion sur la voix.
L'acte de création produit par l'artiste ou le psychanalyste n'est-il pas non plus celui d'un retour possible à la Bejahung originaire et qui donne à entendre l'inouï, le "encore jamais entendu" ?
Je terminerai par la parole du poète Paul Celan : "Parle, mais ne sépare pas le non et le oui", parole reprise et redonnée par Yves Bonnefoy dans son livre La vérité de la parole.