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Conférences
UN MONDE SANS LIMITE
Jean-Pierre Lebrun
Conférence du 1er février 2003
INTRODUCTION : A. Harly
Bienvenue à Jean Pierre Lebrun que je vous
présente rapidement, il est psychiatre, psychanalyste,
et travaille à Namur en Belgique. Il fut un acteur essentiel
dans la fondation de l'Association Freudienne de Belgique, il
a aussi assuré la présidence de l'Association
Freudienne Internationale. Il a publié de nombreux ouvrages
: " Un monde sans limite" est certainement celui qui
a le succès le plus important, je crois qu'on en est
à la troisième réédition.
Il s'attache depuis fort longtemps à une réflexion
sur le social, sur le lien social, et sa réflexion est
orientée à partir de sa formation et de son expérience
de psychanalyste. Cela l'amène à reprendre un
certain nombre de questions, anciennes sans doute, aussi bien
du côté de la clinique que de ce qui structure
la société, en particulier du discours qui soutient
une société. Ça l'a conduit à faire
un certain nombre de liens, un certain nombre de repérages
nouveaux.
Hier soir, en pensant à cette conférence,
je me replongeais dans un petit livre fort ancien, qui s'intitule
: " Il &Donc ". Ca date (ça ne nous rajeuni
pas n'est ce pas), ça date de 78, c'est la transcription
d'un dialogue de Jean Oury avec deux interlocuteurs dont Jean
Pierre Lebrun ; j'avais donc ce nom là en tête
depuis fort longtemps. On a été amené à
se rencontrer par la suite dans le cadre de l'Association Lacanienne
Internationale.
De reprendre ce livre, ça a remis en route
un questionnement qui pouvait aussi être vif à
cette époque là, c'est à dire dans les
années 70-80 autour de ce qu'on a appelé le mouvement
de la psychothérapie institutionnelle. Il s'agissait
dans ce champ initié en France par des gens comme Tosquelles
ou Oury de penser l'accueil de la folie, l'accueil du malade
mental, dans un lieu qui en lui-même pourrait se concevoir
comme soignant. L'idée c'est que dans cette micro société
qu'est l'hôpital ou la clinique, eh bien on pourrait penser
les relations sociales, le tissu social dans un but thérapeutique.
Cette orientation a produit des choses intéressantes,
sans doute aussi a-t-elle rencontré certaines impasses.
Il y avait aussi à cette époque, le mouvement
dit de l'antipsychiatrie qui de ce point de vue là allait
plus loin, extrapolait ce type de repérage au-delà
des murs de l'asile pour considérer en quelque sorte
l'ensemble de la société dans son rapport à
la folie et concevait une détermination sociale de la
folie. Vous savez aussi que cette position de l'antipsychiatrie
a été de dire : " eh bien c'est la société
qui est responsable de la folie. " Il en résultait
cette idée qu'il suffirait de changer quelque chose à
cette société pour qu'il n'y ait plus de fous,
que l'on soit débarrassé de cette question. On
sait aussi comment l'antipsychiatrie a conduit à un certains
nombres d'actions, je pense en particulier à ce qui s'est
fait en Italie où l'ouverture des asiles a eu des effets
tout à fait, on peut le dire, catastrophiques, c'est
à dire le fait de renvoyer les malades mentaux dans la
rue ça a amené à des choses tout à
fait désastreuses.
Alors, ce sont ces choses là qui me revenaient, et je
me disais que Jean Pierre Lebrun, d'une certaine manière,
réintroduit le débat qui avait lieu à cette
époque là, mais il le développe tout à
fait autrement. C'est sensible dans ce livre qui vient de sortir
chez Denoël, où il J.P. Lebrun dialogue avec Charles
Melman : " l'Homme Sans Gravité ", qui vient
nous apporter des éléments tout à fait
nouveaux pour penser ces questions du social et du sujet moderne.
Il y aurait de la mutation dans l'air, mais qu'est-ce qui est
en train de muter dans le lien social ? On a tous, quelle que
soit notre place dans la société, notre fonction,
cette idée que quelque chose change, ce n'est pas toujours
facile de dégager en quoi et pourquoi. Mais on est tous
d'accord pour penser que quelque chose est en train de changer.
C'est donc cette question si actuelle que Jean Pierre Lebrun
va aborder.
Alors bien sûr il y a eu des gens comme Freud, qui ont
aussi pensé cette articulation de l'individualité
et du collectif. Vous connaissez sans doute ce livre "
Psychologie collective et analyse du moi ", qui est un
ouvrage majeur pour penser cette articulation. Cette proposition
date de 1920, juste avant la montée du fascisme. C'est
sans doute un travail daté ; en quoi cette construction
freudienne peut valoir pour nous aujourd'hui, ou est-ce qu'elle
est obsolète ? J'ai l'idée que malgré tout
il y aurait quelque chose qui serait à reprendre. Cette
articulation théorique a sa pertinence, mais c'est un
peu court pour penser notre modernité. Je me demande
si la mise en jeu du Moi ne vient pas masquer la question de
la division du sujet, de l'objet, de la jouissance.
Pour discuter avec J.P. Lebrun, nous avons demandé
à Janie Bozier qui a une double formation, une double
expérience. Educatrice, elle a travaillé dans
le champ social pendant de nombreuses années et elle
connaît donc parfaitement tout ce champ complexe et si
difficile à penser et d'autre part elle a une formation
de psychologue clinicienne, donc elle était tout à
fait la femme qu'il nous fallait pour engager le débat
avec J.P.Lebrun.
Youssef Chahed a une formation de psychologue
clinicien et il est actuellement en troisième cycle de
sociologie, lui aussi était tout à fait en mesure
d'être là dans un questionnement sur ce que Jean
Pierre pouvait nous apporter. Je laisse la parole à Jean
Pierre Lebrun.
JEAN PIERRE LEBRUN :
C'est vrai qu'il me rappelait qu'il y avait eu ce livre avec
Oury et c'est vrai aussi que je trouve que quoi qu'on en pense
il faudra revenir sur cette question de la psychothérapie
institutionnelle. Ce n'est pas le lieu ici, mais je pense que
la question est tout à fait loin d'être épuisée
contrairement à ce que certains, plutôt malveillants,
ont dit en la classant du côté du musée
Grévin, dans le musée Grévin de la psychiatrie,
je crois qu'on n'a pas du tout épuisé la question
qui était intéressante là dans ce qui était
amené. Et, je te remercie car au fond je n'avais pas
pensé que j'étais déjà coincé
dans ces questions là en participant à la psychothérapie
institutionnelle en son temps, même si depuis je l'ai
non pas abandonnée, mais mon trajet a fait que je ne
me suis plus trouvé dans ces questions.
Je voudrais reprendre aussi ce que tu dis Alain de cette formule,
qui est une formule dont on ne sait d'ailleurs pas très
bien où elle se trouve, mais il semble bien qu'elle ait
été énoncée par Lacan " l'inconscient
c'est le social". Je partirais de là pour vous dire
qu'au fond on peut la lire de plusieurs façons. Elle
n'a pas de prescription immédiate qu'il faut se farcir,
mais il y a un biais par lequel je la prendrais et c'est de
dire qu'au fond "l'inconscient ce n'est pas que le familial".
Ça situe quand même déjà des choses,
puisqu'on peut dire il me semble que pour Freud l'inconscient
c'était quand même le familial, c'était
une affaire d'Rdipe, c'était une affaire de papa,
maman et moi. Eh bien, on peut aussi bien dire que tout l'enseignement
de Lacan, je ne dirais pas se résume, ce serait complètement
absurde, mais n'est pas sans avoir tenu quand même pour
cap tout à fait déterminé et déterminant
le fait de penser que la découverte faite par Freud de
l'inconscient tel qu'il l'avait élaboré n'était
rien d'autre qu' une conséquence du fait que nous étions
des êtres parlants. Si c'est cela et que les humains sont
les seuls animaux parlants, si c'est cela que Freud pour des
raisons historiques a découvert au début du vingtième
siècle, il est évident que cela va beaucoup plus
largement nous concerner que par le biais de la famille. Et
donc dire "l'inconscient c'est le social" c'est déjà
à mon avis prendre les conséquences de ce que
Lacan amène là, à savoir que c'est sur
la question, sur la conséquence de ce que nous parlons
que vient s'articuler cette question de l'inconscient.
Mais qu'est-ce que c'est que ce langage, qu'est-ce qu'il implique
?
Alors pour le dire très simplement, car je pense quand
même devoir repasser par des choses relativement simples,
pour pouvoir déplier ce que je vais vous amener qui va
effectivement tenter de vous dire ma manière d'aujourd'hui,
d'identifier ce qu'il en est de la mutation du lien social.
Je dois vous rappeler, ce que vous savez déjà,
qu'il n'y a justement de langage que s'il y a perte. Pour pouvoir
vous inscrire dans le langage vous avez dû consentir à
une perte, on ne vous a d'ailleurs pas demandé votre
avis, une perte ne fusse que celle du rapport à l'immédiateté.
Cette perte que j'appellerai d'un terme qui n'est pas lacanien,
je l'appellerai "le moins de jouir", c'est à
dire, une soustraction de jouissance, puisque l'on peut supposer
en effet, comme le dit Lacan, que la jouissance langagière
introduit une autre jouissance, et c'est donc une jouissance
marquée par cette perte justement, par la perte au moins
de l'immédiateté. Donc il y a nécessité
d'un moins de jouir pour pouvoir parler.
Cette nécessité d'un moins de jouir a une série
de conséquences, je ne vais pas les déplier entièrement,
ni être exhaustif, mais simplement repérer quand
même que du coup l'objet, notre objet, ce à quoi
nous nous adressons, l'objet au sens large du terme, est marqué,
toujours de part cette frappe langagière, signifiante.
Et donc de ce fait il est d'emblée et toujours cet objet
perdu. Ça Freud l'avait déjà identifié,
Lacan va le rappeler par le biais de l'objet " petit a
". Cet objet quel qu'il soit, vous savez très bien
qu'il sera fondamentalement décevant, ce qui ne veut
pas dire qu'il va n'être que décevant, mais de
toute façon marqué par la nécessaire assomption
de votre part d'une déception, c'est une des conséquences
du fait de parler, c'est tout. Il n'y a personne ici qui va
se lever, je ne crois pas, en tout cas ça m'étonnerai
beaucoup, pour dire : " moi, je suis heureux complètement
avec l'objet" parce c'est quelque chose qui ne nous caractérise
pas.
Du côté du sujet, ça a aussi une conséquence,
d'être inscrit comme sujet dans cette perte, puisque du
coup ce sujet (j'y vais à grands traits, excusez-moi)
qui que ce soit, son identité, elle est négative,
c'est à dire qu'elle est d'abord frappée par cette
négativité, par ce vide, par cette marque de l'impossible
qui fait qu' il n'y a pas, qu' il n' y a plus cette saturation
complète. Et, ce qui fait l 'être du sujet, il
y a une très jolie formule de Badziou qui dit que : "
le vide, c'est le nom de l'être", vous voyez comment
ça peut s'entendre, donc ce n'est pas quelque chose de
positivé, c'est au contraire quelque chose de fondamentalement
négatif, à tel point d'ailleurs que là
où je suis le plus singulier, c'est à l'endroit
où dans ma constellation historico-familiale j'ai perdu
l'objet. Vous voyez que ce qui nous est de plus singulier, ce
n'est pas un trait positif, c'est au contraire l'endroit où
je suis amarré dans le négatif.
Une troisième conséquence c'est que le rapport
que nous avons à l'altérité, est un rapport
d'emblée raté. Il n'y a pas d' altérité
absolue, ni non plus de pas d' altérité du tout,
mais nous n'atteignons jamais l'autre que de travers, on pourrait
dire, il va être dans ce qui échappe, il va être
dans ce qui n'est pas tout à fait appréhendable,
il va être dans quelque chose qui aussi est frappé
de cet impossible. En même temps, s' il est tout à
fait autre, vous ne savez même pas que c'est un autre.
L'autre, ça se rencontre par le biais de supporter la
rencontre avec le même mais dans une rencontre ratée.
C'est un peu paradoxal, mais c'est comme ça, si vous
y réfléchissez vous allez voir que c'est toujours
comme ça que vous rencontrez l'autre vraiment. C'est
d'ailleurs ce qui fait que le lien amoureux est assez remarquable,
ça commence toujours par un lien tout à fait remarquable,
on est du même et puis un jour on se lève le matin
et c'est pas tout à fait ça et tout le problème
est de savoir : "est-ce qu'on va se la farcir cette affaire
là ou pas", c'est une vraie question, ce n'est pas
aussi simple.
On peut appeler ça de plusieurs termes, mais le terme
de "réel", chez Lacan, va venir désigner
quelque chose de cet ordre là, c'est à dire quelque
chose qui n'entre pas tout à fait, comme il dit "les
chevilles ne vont pas tout à fait dans les trous".
Voilà donc une série de conséquences que
je vous dis qui tiennent à cette prise dans la parole
donc à cette nécessité que moi je dirais
de moins de jouir.
Un texte de Jakobson, ce linguiste tout à fait célèbre
et d'ailleurs que Lacan avait beaucoup fréquenté,
un texte sur les "papa et maman" explique cela très
bien. Dans toutes les langues du monde "maman" se
dit avec les labiales "m &m &.m &.". Pourquoi
? parce que c'est ce qu'on peut dire la bouche pleine !!! Pour
dire "papa", il faut ouvrir la bouche, il faut un
trou, il faut du manque sinon vous ne savez plus. On peut tirer
les conséquences de ça, c'est déjà
énorme, c'est banal mais c'est en même temps tout
à fait pertinent. Vous voyez que ça a toute une
série de conséquences sur comment est foutu notre
désir, puisqu'au fond on croit toujours qu'on court après
l'objet, mais non, le désir il est parce que justement
il y a un consentement à cette perte, c'est ce que dit
Lacan du côté de l'objet comme cause du désir.
En fait, ce sont quand même des choses qui nous gouvernent,
qui nous organisent.
Alors je me suis fait personnellement une représentation
assez simple, parfois même un peu simpliste, mais en attendant
je trouve qu'elle est opérante. C'est de vous construire
une histoire à cinq étages. L'ordre des étages
n'a pas d'importance, le dessus peut être en dessous,
ça peut être des maillons de la chaîne, donc
n'y voyiez cela que pour montrer des articulations.
Vous avez un étage que j'appellerai volontiers de ce
terme qui moi m'a beaucoup plu chez Lacan de "l'humus humain".
Dans sa note aux italiens à un moment donné il
dit : " le savoir par Freud désigné de l'inconscient,
c'est ce que l'humus humain a trouvé pour assurer sa
pérennité d'une génération à
l'autre". Il y aurait donc un terreau de l'humanité,
et pour le psychanalyste lacanien que je suis, le terreau de
l'humanité ça semble bien être lié
à cette question du langage, donc lié à
ce que je viens de vous évoquer, donc à du moins
de jouir, au consentement à moins de jouir.
Deuxième étage : le social, troisième étage
: la société, quatrième étage :
la famille, cinquième étage : le sujet.
Premier étage l'humus humain : il y a du fait du langage
nécessité d'un moins de jouir .
Deuxième étage : il n'y a pas de social humain
sans prohibition de l'inceste, il n'y a pas une société
humaine sans cela. Le complexe d'Rdipe n'est pas universel,
mais l'interdit de l'inceste oui. Il n'y a pas de société
humaine dans laquelle on ne prescrit pas qu'il faut quitter
les jupes de la mère pour aller trouver sa place d'homme
et de femme dans le social, autrement dit nécessité
d'un moins de jouir au niveau du social. Chaque société
s'organise à partir de ce noyau, de cet invariant anthropologique
qui est l'interdit de l'inceste, mais peut d'ailleurs s'organiser
selon des cultures complètement différentes, à
tel point que ici, si pour la première fois que vous
rencontrez quelqu'un vous l'embrassez sur la bouche ça
ne va pas être bien vu, par contre en Russie ce n'est
pas gênant. Donc autrement dit, la façon dont ça
se présentifie dans chaque société, ce
qu'on peut appeler les normes, ce n'est rien d'autre qu'une
conséquence, une prise en compte d'une soustraction de
jouissance.
La famille, c'est quoi ? La famille, c'est la façon dont
les premiers autres d'un futur sujet vont avoir à charge
de lui faire avaler la couleuvre de cette nécessité
du moins de jouir. Et un sujet c'est quoi ? Un sujet c'est :
"comment est-ce que la réalité psychique
va inscrire à l'intérieur même du sujet,
ce que les psychanalystes appellent évidemment la castration,
ce moins de jouir, cette nécessité " ?
Ce que je veux donc vous dire par là, c'est qu'il y a
une solidarité étroite, il y a un fil qui tient
entre ce qu'il en est de l'humanité et le comment ça
tient. La particularité de ce qui fait l'humanité,
semble bel et bien être, à travers le social, la
société concrète dans laquelle nous sommes,
la famille et le sujet lui-même, une sorte d'axe qui est
bien clairement indiqué et qui chaque fois donne sa place
à cette soustraction nécessaire de jouissance.
Alors, je voudrais vous faire entendre ceci, c'est que ce point
de soustraction de la jouissance est un point extrêmement
important au point de vue de la structure puisque c'est un point
qui est congruent pour le singulier comme pour le collectif.
Si vous n'avez pas de soustraction de jouissance au niveau du
singulier, il n'y a pas cette singularité du sujet que
j'évoquais tout à l'heure, puisqu'il n'y a pas
ce point d'arrimage dans la perte où il va justement
inscrire sa singularité. Et inversement si vous n'avez
pas de consentement de point de soustraction de jouissance collective,
vous n'avez plus évidemment ce au nom de quoi vous allez
individuellement accepter de perdre quelque chose au profit
du collectif. Donc c'est un point qui paradoxalement est à
deux faces, une face singulière et une face collective,
c'est donc un point de la structure qui est extrêmement
important.
Alors qu'est ce qui se passe aujourd'hui ?
Je vais d'abord le dire d'une certaine façon, puis j'essaierai
d'en dégager l'articulation plus conceptualisée,
mais qui va peut être mieux vous faire, j'espère,
vous faire entendre à quel point c'est quelque chose
d'inédit et de radical.
Eh bien je dirai qu'aujourd'hui tout se passe comme si, je vous
en donnerai les raisons, quelque chose venait indiquer que les
figures, la figuration, la figurabilité de cette nécessité
de moins de jouir change. Elle a déjà changé,
donc il faut suivre dans l'histoire les figures de ce moins
de jouir. Eh bien là aujourd'hui, tout se passe comme
si, trois phénomènes aidant, ils me semblent tous
congruent pour aller dans le même sens, c'est à
dire pour faire entendre qu'il ne serait plus nécessaire
de soustraire un bout à la jouissance. On pourrait dire
ceci, c'est que simplement la soustraction de jouissance, la
nécessité de la soustraction de jouissance semble,
je dis bien semble, je dis bien : "tout se passe comme
si", j'insiste beaucoup parce que à y regarder d'un
peu plus près tout le monde sait très bien que
ce n'est pas le cas, n'empêche que, on dirait que, on
fait semblant, on fait comme s'il n'y avait plus cette nécessité
de la soustraction de jouissance.
Qu'est-ce qui fait ça ?
Eh bien vous avez pour ça à mon avis trois courants
qui vont dans le même sens, j'insisterai surtout sur deux
mais le troisième je peux le reprendre : c'est le discours
de la science, les deux autres sont le démocratisme et
le libéralisme économique &.
Prenez le libéralisme économique : l'objet ne
vous est plus présenté, au contraire il se présente.
D'ailleurs tout l'art de la publicité c'est de vous présenter
l'objet comme quelque chose dont vous ne pouvez pas vous passer
pour jouir,. Il paraît que dans le dernier film de Spielberg
les objets dans les grandes surfaces parlent : vous entrez dans
un GB, Dash vous parle directement : " achète-moi,
achète-moi.!! " Alors vous voyez comment les choses
s'inversent, c'est l'objet qui vient se présenter à
vous d'une telle façon qu'il vous sature en quelque sorte,
il vient combler vraiment, en tout cas c'est comme ça
qu'il se présente, personne n'est complètement
dupe, mais on est beaucoup à faire comme si on était
dupe quand même, on joue beaucoup le jeu, ce qu'on appelle
la consommation/consolation.
Donc je trouve que le libéralisme économique ce
n'est pas difficile à faire entendre comment il vient
subvertir ce point de la structure, je dis toujours tout se
passe comme si, parce qu'au réel il ne le subvertit pas.
Le démocratisme, je dis démocratisme pour le différencier
de la démocratie et je n'aime pas beaucoup la position
des analystes qui crachent sur la démocratie parce que
c'est comme s'ils ne se rendaient pas compte que quand il n'y
a plus de démocratie il n'y a plus de psychanalyse, que
ça n'épuise pas tout, d'accord, mais il faut quand
même qu'ils sachent à quoi ils réfléchissent.
Pour moi le démocratisme se différencie de la
démocratie et pour cela je renvoie aux thèses
de Marcel Gaucher que je trouve très éclairantes
: c'est quand même important de repérer ceci, c'est
que le lien social a été pendant des siècles
organisé autour de la religion, dont vous savez que l'étymologie
veut bien dire relier.
Quel est l'avantage d'avoir un lien social organisé autour
de la religion ?
C'est celui de faire porter à une croyance commune dans
un Autre qui nous est extérieur la figure qui rend nécessaire
la soustraction de jouissance, puisqu'au fond vous acceptez,
vous acceptiez, vous n'acceptez plus sans doute, moi non plus
d'ailleurs, que pour pouvoir aller au paradis, on doit devoir
supporter le "bordel" de cette terre. Ça c'est
dans la religion chrétienne, dans les autres c'est pareil,
la figure de l'Autre, dans les trois monothéismes en
tout cas, vient bien donner une consistance collectivement et
singulièrement consentie à la nécessité
d'un moins de jouir, c'est à dire de quelque chose qui
ne dépend pas de moi mais qui m'est imposé et
auquel j'adhère. C'est dans ce sens qu'il faut entendre
l'intérêt de la religion.
M. Gaucher a publié un livre qui s'appelle " le
Désenchantement du Monde ", dans lequel il montre
que la religion chrétienne est celle qui prépare
à la sortie de la religion. Simplement pour vous dire
ceci c'est qu'à partir du moment où on fait remonter
la démocratie, que ce soit en terme de ses fondements,
c'est à dire la modernité, ou que ce soit en terme
plus spécifiquement politique c'est à dire la
révolution française eh bien il est évident
qu'on a commencé à en avoir fini, à en
finir avec l'idée de penser que c'est un Autre qui allait
nous dicter notre règle de fonctionnent et nos lois.
C'est ça la révolution, c'est à dire qu'au
fond c'est le moment où on décide d'en finir avec
l'hétéronomie ou l'hétéronorme c'est
à dire une norme qui vient d'ailleurs.
Du coup ce qui est assez fondateur c'était de dire nous
allons nous autonormer, c'est un truc auquel on a cru mais c'est
fini cette affaire là, collectivement on ne croit plus
à cela, au contraire nous allons mettre en place (chez
vous et ça n'a pas été sans difficulté)
: "la République". La monarchie constitutionnelle
en Belgique c'est la même chose. Mais remarquez ceci et
c'est en ça que je trouve que Gaucher est intéressant,
c'est que ça ne s'est pas fait en un jour cette affaire
là. Tant qu'il a fallu constituer son autonomie sur le
mode du combat pour se libérer de l'hétéronomie,
l'hétéronomie avait toujours sa place, mine de
rien, puisqu'il fallait s'en émanciper, puisqu'il fallait
s'en libérer. Or ce que les faits indiquent et nous faisons
remonter cela à une dizaine d'années, Melman dirait
depuis la chute du mur par exemple, il y a quelque chose qui
se passe qui fait que nous sommes dans une démocratie
qui a réussi, c'est la démocratie triomphante,
c'est à dire celle qui n'a plus à devoir lutter
pour se débarrasser de l'hétéronomie. En
Belgique il y a eu un événement là-dessus,
ce qui rend les choses évidemment plus sensible qu'en
France, qui est très récent, c'est il y a quelques
mois : le parti qui regroupait les gens qui étaient catholiques
s'appelait le "parti social chrétien", et bien
il vient de changer de nom, il s'appelle " parti humaniste
". C'est tout à fait typique, c'est fini on ne peut
plus collectivement, publiquement se référer à
la religion pour organiser notre lien social. Vous pouvez toujours
croire ou ne pas croire ça reste une affaire privée,
mais ce n'est plus ça qui va organiser la collectivité.
Et tous les éléments qui de près ou de
loin viennent encore rappeler qu'il y avait ce lien sont en
train petit à petit de disparaître et ça,
ça vient signer un moment très particulier où
si vous voulez l'autonomie cette fois-ci n'est plus à
trouver, on n'a plus à se libérer de l'hétéronomie,
mais nous sommes libérés de l'hétéronomie.
Nous savons tous collectivement (je parle évidemment
de nos sociétés) et individuellement que c'est
nous-mêmes qui avons monté cette fiction, en tout
cas collective, de la religion, que si cela vous intéresse
à titre privé c'est votre affaire, mais au niveau
collectif ce n'était qu'une fiction. C'est ce que Melman
reprend en disant que le ciel en fait est reconnu comme vide.
Et pourquoi ne pas le dire, même s'il le dit souvent avec
beaucoup d'ambiguïté, c'est évidemment un
progrès, puisque c'est quelque chose qui vous donne les
moyens de prendre vos responsabilités, qui devrait être
un moyen qui vous demande de prendre des responsabilités
beaucoup plus importantes, puisque vous n'avez plus à
compter sur quelqu'un d'autre de l'extérieur qui viendrait
vous dire ce que vous avez à faire.
Donc je crois qu'il faut repérer que par le biais du
démocratisme, autre élément, cette nécessité
du moins de jouir a perdu la figure dans laquelle elle était
ancrée. Elle n'en a toujours pas tout à fait d'autre
du coup, puisque le mouvement dans lequel on est, est beaucoup
plus on pourrait dire de triompher (du fait de s'en être
émancipé), que de s'interroger sur " qu'est-ce
qu'on va y mettre à la place ", si tant est qu'on
doive mettre quelque chose à la place. Mais enfin vous
voyez bien que si on ne croit pas qu'il faille mettre quelque
chose à la place, du coup c'est toute la dimension de
la nécessité du moins de jouir qui saute et donc
ça va d'autant plus dans le sens d'entériner la
question de la façon dont le libéralisme économique
et la loi du marché (comme on l'appelle faussement d'ailleurs),
viennent vous présenter l'objet. Parce qu'il y a deux
effets majeurs de ce qui devient du coup une rupture dans la
transmission de la nécessité du moins de jouir,
elle est toujours là au niveau de l'humus humain, elle
est toujours là au niveau du social mais dans la société
tout se passe comme si ce n'était plus nécessaire,
ce n'était plus indispensable, en tout cas ce n'est plus
présenté d'une manière qui fasse gouverne
collective.
Cela ça amène quoi comme effet ?
Eh bien cela a un effet considérable, puisque c'est un
effet de délégitimation de tout ce qui occupe
la fonction d'avoir à figurer la nécessité
du moins de jouir. Le chef, le maître, le politique, l'enseignant,
le père, le directeur, le chef d'équipe, toutes
les fonctions qui d'une certaine manière ont dans leur
attribution de venir rappeler que pour que ça fonctionne
il faut consentir à du moins de jouir, se trouvent délégitimées.
Alors ça, ce n'est pas rien évidemment, je dis
bien se trouvent momentanément délégitimées
et je dis tout se passe comme si, puisque en y réfléchissant
un peu, ce n'est pas vrai qu'elles sont délégitimées,
puisque la légitimité à rapport à
la nécessité du moins de jouir liée au
langage, donc la légitimité est toujours là.
Mais il est quand même vrai que la façon dont c'était
présenté hier, on ne l'a plus à disposition.
Donc n'ayant plus par exemple le patriarcat eh bien le père
ne sait plus très bien comment faire, il ne peut pas
se contenter d'endosser les pantoufles du patriarcat pour dire
c'est moi le chef, ça ne va plus. Je ne suis pas en train
de le regretter, je suis en train de le constater, et le politique
est à la même sauce, puisque lui aussi tient de
cette place là. Si ce n'est pas perçu par ses
concitoyens qu'il y a là quelque chose qu'il essaye de
faire, eh bien évidemment il se trouve dans la même
difficulté. Cela c'est l'effet sur la génération
du dessus, sur la génération du dessous, c'est
à dire sur ceux qui sont en train de devenir sujets,
c'est quoi l'effet ? Et bien l'effet c'est qu'ils ne peuvent
plus compter sur l'autre, pour s'appuyer sur lui, pour que ça
s'inscrive, ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes
pour que ça s'inscrive. Alors vous avez de cela des exemples
extraordinaires, je voudrais vous rappelez quelque chose que
les analystes savent bien (je fais de la publicité là
pour les films belges), par exemple, pour le film "le Fils"
des frères Dardenne, c'est un film tout à fait
remarquable à cet égard. C'est l'histoire d'un
père qui s'occupe, via un apprentissage de menuiserie,
d'un jeune qui vient de sortir de prison et en fait qui est
le meurtrier de son fils, ce que le jeune ignore.
A un moment donné il lui demande :
- " mais alors maintenant est-ce que tu as compris que
tu ne peux pas tuer ?
- oui, parce que sinon je vais en prison ! " répond
le jeune.
Voilà il n'a rien compris du tout. Quand est-ce qu'il
comprend qu'il y a un interdit du meurtre ? Il le comprend au
moment où le père est susceptible de l'étrangler,
de le tuer, mais y renonce. Là ça s'inscrit à
la génération d'après. Ceci pour faire
entendre que ce type d'inscription pour le sujet, en passe toujours
par un autre, ou en tout cas ça lui est extrêmement
difficile autrement d'en être le seul responsable, ça
lui est possible aussi, c'est possible parce que même
s'il n'y a pas d'autre que l'on rencontre ça ne vous
met pas en dédouanement de cette nécessité
de moins de jouir, mais c'est beaucoup plus difficile et ça
ne s'inscrit pas par l'autre, c'est entièrement du coup
tributaire du sujet lui-même.
Alors évidemment, s'auto-interdire ce n'est pas la même
chose que d'accepter qu'un interdit qui permet, un interdit
qui autorise vous vienne d'ailleurs et tienne le coup. Donc
je vous signale que l'effet pour la génération
du dessous c'est que, ça ne s'inscrit pas de la même
façon puisque ça n'en passe plus par l'autre,
et que souvent il risque de ne pas avoir d'interlocuteurs qui
veulent pour eux-mêmes être à cette place
de venir soutenir l'inscription. Vous avez un autre film, qui
n'est pas belge celui là, qui est américain, qui
s'appelle "LEE", qui dit exactement la même
chose et là c'est à propos d'une pédophilie.
Ce qui sauve de la mort ce jeune c'est le fait que quelqu'un
qui s'intéresse à lui et qui est pédophile
justement ne le baise pas, parce qu'il est intéressé
par lui un tout petit peu autrement. C'est le fait de s'interdire
qui fait passer l'interdit. c'est le fait de dire comment j'accepte
de ce côté là à souscrire à
ce moins de jouir, qui fait que du coup l'autre peut entendre
que c'est cela qui est à transmettre. Et sinon, si ça
ne se passe pas, vous avez ce que j'ai appelé dans un
texte "la logique d'enfer" et qu'on voit très
bien, je trouve, fonctionner dans les institutions et tout particulièrement
scolaires, aujourd'hui. C'est à dire un élève
qui a envie de secouer comme ça un petit peu et qui essaye
par tous les moyens de venir faire sortir de ses gongs celui
qui est en face de lui comme enseignant par exemple. Et cet
enseignant qui ne sent plus la légitimité de pouvoir
lui dire : "de toute façon ce que tu fais n'est
pas bon", du coup il lâche prise, s'il lâche
prise, le jeune va encore plus loin dans l'escalade. Evidemment
plus on est monté dans l'escalade moins l'autre peut
intervenir, plus il se sent délégitimé
et donc au total ça laisse là dans un état
de débordement pulsionnel, c'est à dire au fond
une surcharge de jouissance, pour l'appeler comme ça,
dont le sujet ne sait que faire.
Alors, je vais maintenant vous proposer ceci : vous faire entendre
ce que je crois être, comment j'analyse, ce que je vous
propose.
Je viens aussi voir si ça tient la route, comment vous
le pensez ?
Comment est-ce qu'on pourrait penser ce qui se passe aujourd'hui
?
Par rapport à cela il y a les optimistes et des pessimistes.
Il y a les optimistes qui disent : "mais non, ce n'est
rien, on n'est pas encore assez loin dans la démocratie
c'est pour ça, on n'a pas encore assez évidé
le pouvoir paternel abusif, donc après ça ira
mieux. "
Et vous avez les pessimistes qui disent : "on est dans
le déclin, dans le décadence, c'est la catastrophe,
il n'y a plus rien qui tient &."
Je pense que et je vais vous le démontrer, que ces deux
manières de penser les choses sont en deçà
du travail à faire. Pourquoi ?
Parce qu'au fond je vous propose de penser la mutation du lien
social comme une mutation du régime symbolique que vous
pouvez penser en ces termes ci à mon avis : vous connaissez
tous la formule célèbre d'Epiménide qui
dit que "tous les Crétois sont des menteurs".
Eh bien c'est une chose qui a fait l'objet d'études,
par Russell entre autres, du paradoxe. C'est que vous ne pouvez
dire avec ce qu'on appelle en mathématique de la consistance
" que tous les Crétois sont des menteurs "
que si vous avez exclu Epiménide du groupe des Crétois
ou de vous interroger s'il était crétois ou pas,
question que vous ne posez pas parce que si vous la posez comme
il est crétois, vous ne savez évidemment plus
si ce que vous dites tient la route ou pas. Autrement dit, Russell
fait bien entendre qu'il faut choisir entre l'incomplétude
et la consistance ou la complétude et l'inconsistance.
Eh bien il me semble que ce qui se passe et qui est le cSur
du sujet, au niveau de la structure de ce qui nous arrive, c'est
que nous passons d'un régime symbolique caractérisé
par l'incomplétude et la consistance à un régime
symbolique qui croit être dans la complétude et
donc l'inconsistance. Nous passons donc d'un régime incomplet
et consistant à un régime complet et du coup inconsistant.
C'est à dire que la place de l'au-moins-un, la place
de celui qui n'est pas à la même place que les
autres, ça vaut pour le père, ça vaut pour
le chef, ça vaut pour tout le monde, ça vaut aussi
pour chacun de nous au moment où il parle de son propre
chef, ça ne tient pas. Parce que si vous ne savez pas
vous soustraire justement, vous arrimer à cette soustraction
de jouissance que vous avez opéré, vous n'êtes
pas vraiment sujet.
Eh bien, ce passage de l'incomplétude consistante à
la complétude inconsistante, n'est-ce pas vraiment ce
que nous voyons ? Ce qui fait que du coup on est dans une grande
crise de repères parce que vous pouvez dire aujourd'hui
n'importe quoi vous trouverez l'autre en face qui va vous dire
l'inverse et je vous demande bien au nom de quoi vous allez
trancher, on voit ça tout le temps dans les discussions,
vous avez vu ça par exemple à propos de la violence.
Il n'y a pas moyen de faire émerger une loi quelconque,
une règle quelconque, qui ne vaudrait que ce qu'elle
vaudrait mais qui en même temps accepterait en tout cas
de tenir quelque chose. Alors ce petit passage fait bien entendre
ceci : c'est que cette délégitimation à
laquelle on assiste est en fait une délégitimation
de l'incomplétude. Donc ça se présente
comme un vSu de complétude, mais ce n'est pas juste
logiquement parce qu'il n'y a pas de complétude du fait
que l'on parle.
Alors ce que je voudrais vous faire entendre, c'est que les
optimistes ce sont ceux qui croient que l'extériorité,
la transcendance, l'hétéronomie, la hiérarchie,
la différence de place tout ça si on le dissolvait,
si on arrivait à s'en émanciper complètement
on irait mieux, les pessimistes ce sont ceux qui croient que
la transcendance, la hiérarchie, l'extériorité,
la place de l'au-moins-un, c'est parce qu'on ne peut plus y
faire appel qu'il n'y a plus rien qui va. Mais les deux ratent
quelque chose d'absolument essentiel à savoir que ce
qui est indispensable et ce qui est nécessaire ce n'est
pas la transcendance substantielle, ce n'est pas la transcendance
de la tradition, c'est la transcendance logique. Si vous voulez,
ce qui est nécessaire ce n'est pas une extériorité,
qui est par exemple transmise par la religion ou le patriarcat
comme tel, c'est le fait que l'on reconnaisse qu'il y a quelque
chose qui est logiquement nécessaire, qui reste nécessaire
logiquement du fait que nous parlons. Mais il n'est pas indispensable
que cela se transmette par le biais de ce qui a toujours été
fait hier.
Je ne sais pas si vous voyez que ça introduit une grande
confusion parce qu'on ne sait pas si ceux qui lisent la fin
de l'extériorité comme elle fonctionnait hier
croient du coup qu'on est dans une totalité globalisante,
mondialisante si vous voulez, ou bien si au contraire ce sont
les autres qui pensent que la façon dont elle était
transmise hier n'est plus la même aujourd'hui mais ça
n'empêche pas qu'on est toujours dans l'incomplétude.
Ce sont deux manières tout à fait différentes
de lire les choses.
Eh bien je pense moi, que tout est contaminé par cette
mutation: le politique, le droit & Le droit par exemple
qui hier disait : "il y a des règles claires, si
tu es reconnu & " et aujourd'hui : "ah, mais non,
le droit c'est : il faut inventer les règles.."
Alors du coup on se tourne vers le droit pour les réinventer
toutes, complétude dans le rêve, espérant
que ça va résoudre tout. On est très fort
dans cette dynamique là qui fait sans arrêt cette
confusion entre lâcher une façon dont la tradition
a jusqu'à présent transmis la nécessité
de cette soustraction de jouissance et lâcher la nécessité
logique de la soustraction de jouissance. Et cette confusion
là induit une complexité énorme qui fait
que nous sommes très souvent paralysés. Evidemment
vous pouvez bien repérer cette affaire là, si
vous n'avez plus de dynamique entre l'au-moins-un et le tout,
si vous n'avez plus de dynamique entre l'exception et le "tous",
si vous n'avez plus de dialectique entre ces deux places différentes,
je vous signale que le transfert est liquidé, il n'y
a plus de transfert. Je vous signale que la haine pour &
quelqu'un, c'est liquidé, puisque la haine était
vectorisée par cette différence de place. Or aujourd'hui
on voit bien dans la langue, le fait par exemple d'avoir vu
émerger cette expression qui en dit très long
: " avoir la haine ", ce qui n'est pas " avoir
de la haine pour & ", le fait de voir émerger
le terme de "gouvernance" plutôt que de gouvernement,
toute une série de traits qui nous indiquent bien qu'on
se pense, qu'on se croit dans un monde qui a la complétude
en vSu, qui a le fantasme de la complétude.
Et donc du coup quand vous êtes pris dans une dynamique
pareille, vous n'avez plus la possibilité de réactualiser
le refoulement, ce n'est plus comme cela que vous faites, à
ce moment là c'est du déni qui permet de tenir
la route, parce que votre main droite ignore ce que fait votre
main gauche, vous n'arriver plus à nouer les deux. Donc
vous voyez comment ça privilégie un tout autre
mécanisme psychique qui est évidemment beaucoup
plus proche de la perversion. Mais il me semble qu'on voit bien
comment toute une mutation du social, si ce que je vous avance
tient un peu la route, va venir contaminer la façon même
dont l'appareil psychique va se mettre en place. Il me semble
qu'à cet égard, hier encore, on parlait beaucoup
des cas limites (pas chez les lacaniens mais peu importe) :
j'ai toujours pensé que c'était une phénoménologie
qui méritait d'être étudiée au niveau
du fonctionnement, je dirai au niveau du symptôme, eh
bien on pourrait dire que l'aboutissement des cas limites c'est
ce que Melman appel " la nouvelle économie psychique
". C'est à dire une économie qui n'est plus
fondée sur la question du désir (qui est une économie
qui a déjà reconnu la nécessité
de ce moins de jouir), mais au contraire une économie
fondée sur la jouissance et où évidemment
du coup les sujets ne sont plus des sujets qui sont pris dans
la conflictualité du désir mais qui sont des sujets
qui sont pris dans l'engluement dans une jouissance dont ils
ne savent pas se dépêtrer.
Ce qui est une toute autre dynamique, qui évidemment
du coup nous pose plein de questions au niveau aussi je dirai
"techniques de travail" puisque ces gens là
ne viennent pas vous demander, ne supposent pas le savoir &
Ou en tout cas pour reprendre la formule de tout à l'heure,
tout se passe comme si, ils ne vous supposaient pas le savoir,
tout se passe comme si, ils ne désiraient pas, tout se
passe comme si, ils n'avaient pas notion de cette conflictualité.
Ils vont la retrouver mais il va falloir faire un certain travail
pour la retrouver, parce qu'il n'en reste qu'un trognon. Je
prends à cet égard un exemple assez simple, qui
à mon avis est grossier mais quand même parlant
: un enfant sur deux en France ( mais à mon avis en Belgique
c'est la même chose) a la télévision dans
sa chambre. Voilà un truc que le libéralisme économique
permet, c'est un très bel objet. Mais pourquoi est-ce
qu'on a une télévision dans sa chambre ? Alors
à mon avis la réponse est très claire,
on met une télévision dans la chambre des enfants
parce que ça permet d'éviter la conflictualité
autour du choix du programme. Il est évident que tous
les soirs, ce serait la bagarre pour savoir qui décide,
parfois les adultes ont aussi chacun la leur. C'est très
intéressant de repérer qu'un enfant qui a passé
toute son enfance à avoir cela, c'est à dire à
toujours pouvoir éviter la conflictualité, vous
le laissez dans une position de toute puissance qui le jour
où il va dans le réel que ce soit le réel
de son copain qui va le lâcher, ou de sa copine ou que
ce soit le réel de mauvaises notes dans l'enseignement
ou autre, le jour où ça va quand même lui
tomber dessus, ce jour là, on connaît ces affaires
là, il se jette par la fenêtre ou il fait une tentative
de suicide.
On se dit : " mais enfin ça va pas ou quoi ? "
Sa détresse est à la hauteur de son incapacité
d'avoir progressivement métabolisé le travail
de subjectivation, qui implique la conflictualité à
l'autre évidemment. Cet exemple est idiot, je le sais,
je m'en excuse, pour moi il me fait entendre comment on peut
très bien via notre modalité de fonctionnement
social laisser se désactiver le travail de subjectivation,
donc on ne demande plus ce travail. Du coup on peut être
sujet en zappant, en surfant, en glissant, en ne payant jamais
le prix, ce qui vous savez est idéal pour notre société
puisque ça fait de nous de parfaits consommateurs.
Un autre symptôme comme ça qui apparaît depuis
une dizaine (quinzaine) d'années, à savoir les
parents qui ne savent pas dire "NON", ne sont rien
d'autre qu'un effet de cette délégitimation. Il
y a une délégitimation majeure autour de cette
question, qui du coup met les parents dans des situations extrêmement
paradoxales. Ce ne sont pas de mauvais parents, pas du tout,
ce sont des parents qui ne savent plus à quoi est-ce
qu'ils doivent aller accrocher leur autorisation pour pouvoir
dire "NON". Alors si vous avez une famille bien construite,
là vous avez encore le ressort.
Ce qui fait qu'on voit tout se produire. La description que
je fais n'est pas une description généralisée,
car aujourd'hui on voit encore de tout, mais on voit bien que
progresse de plus en plus cette difficulté là,
avec les enfants tyrans à quatre ans, avec l'hyperkinésie,
avec toute une série comme ça de symptômes
très embarrassants, mais qui ne sont rien d'autre au
fond que les conséquences , pour des sujets, du fait
que les balises pour permettre la subjectivation ne leur sont
plus données. Ils ne trouvent plus chez l'autre de quoi
pouvoir soutenir ce travail et donc du coup se trouvent livrés
à un surplus de jouissance dont ils ne savent que faire
et qui les met en détresse psychique.
Alors, j'avais récemment un collègue qui disait
comme ça : "d'où va venir le travail alors
? puisque le politique est pris dans la même soupe, puisque
en principe c'est le rôle du religieux, mais le religieux
ne compte plus, c'est terminé, alors d'où va venir
le travail qui pourrait quand même permettre de ne pas
sombrer ? et bien le travail, il a bien été identifié
par Freud, c'est un travail de la culture, au sens de "kultur
arbeit", c'est lui, c'est ce travail là, et c'est
pour ça je pense qu'à cet endroit là je
ne change pas de position, à cet endroit là il
y a une responsabilité politique des psychanalystes et
des psy en général très importante. Il
y a une vraie responsabilité politique des psy, pas du
tout pour faire ce qu'ils ont fait jusqu'à il y a pas
mal de temps, c'est à dire, dire : "nous on sait
ce qu'il en est, nous on sait comment ça doit fonctionner,
nous on est au courant et on va vous le dire, et d'ailleurs
si vous n'y connaissez rien c'est que vous n'avez rien compris
à tout le jargon &", ce n'est pas ça
le problème évidemment, ça c'est une position
de maîtrise par laquelle tout le monde a été
tenté, il n'y a pas de raison que les psychanalystes
y aient échappé.
Je pourrais aussi vous tenir un discours un peu à l'envers,
et vous faire entendre que le patriarcat d'hier c'était
très cher payé, c'était cher payé
au niveau par exemple des femmes, c'était cher payé
au niveau de la répression du sexuel. Donc il ne faut
pas tomber non plus dans le versant qui consisterait à
dire " on est uniquement sur une voie en pente descendante
", car il y a des choses qui ont été acquises,
mais comme on le sait, comme dit un joli titre d'un livre de
Jean Polant : " Progrès en Amour assez Lent ",
c'est superbe comme titre, c'est ça : " Progrès
en Culture assez Lent ", c'est pas TGV les progrès
de côté là.
Alors vous voyez que ça pose d'énormes
questions, parce que ça pose la question : " quand
j'occupe cette place est-ce que je suis hors la loi, ou dans
la loi ? ".C'est ça la question. Il y a un article
sur cela très intéressant, sur l'opposition entre
Walter Benjamin et Carl Schmidt : " quand un état
déclare l'état d'exception, est-ce qu'il est dans
la loi ou hors la loi ? " L'état nazi a déclaré
l'état d'exception (en 1933) et n'en est jamais sorti.
Un état d'exception est un état qui paradoxalement
doit se repérer comme étant encore dans la loi,
faute de quoi il retombe dans une jouissance qui est tout à
fait mortifère, mais c'est ça la grande difficulté,
le grand pas à faire culturellement il est là,
ce n'est pas à ne pas se servir du père, c'est
à dire ne pas mettre en place dans la tête du sujet
quelque chose qui consiste à cette place de l'au-moins-un
, qui doit continuer à rester inscrite. Mais une fois
qu'elle est en place il peut s'en passer, c'est à dire
qu'il n'a plus à se vouer à lui corps et âme,
mais au contraire il peut commencer à dialectiser avec
l'autre dans un rapport qui laisse la place quand c'est nécessaire
à la reprise de cette place de l'au-moins-un. Donc c'est
un vrai travail, c'est une troisième voie, ce n'est ni
le retour au patriarcat d'hier, et là-dessus je ne suis
pas d'accord avec Melman qui dit que sans patriarcat, le père,
il ne sait pas comment se situer. Pour moi la légitimité
liée à la fonction paternelle ne tient pas au
patriarcat, elle a tenu momentanément au patriarcat dans
l'histoire, il faut le respecter, c'était une manière
d'organiser la fiction, mais le fait que la fiction est aujourd'hui
dénoncée comme fiction c'est valable pour le contenu
de la fiction mais pas pour la fiction elle-même, parce
que la fiction est constitutive de la métaphore donc
on est toujours dans la question de la représentation
du sujet, dans la question de la parole & etc. Mais évidemment,
pour pas mal de sujets, le fait de perdre la référence
au patriarcat est comme s'ils perdaient tout. Je vous renvoie
à ce très beau livre de Fethi Benslama sur "
La psychanalyse à l'Epreuve de l'Islam " où
elle fait bien entendre comment la modernité a été
abrasive pour cette culture et comment du coup toutes les références
auxquelles ils tenaient, ils ne les avaient plus et comment
du coup ça provoque des réactions de crispation
éminemment destructrices, parce que ce sont des manières
de riposter à l'abrasement des structures symboliques
qui soutenaient le sujet dans sa subjectivation. Donc nous devons
être très attentifs aujourd'hui, je pense aux gens
qui n'ont plus cette modalité de fonctionnement, mais
ce n'est pas parce que nous devons être attentifs à
ces effets là que nous devons penser que ce fonctionnement
là doit revenir. D'ailleurs il ne reviendra pas, il est
définitivement perdu pour des raisons historiques, il
n'empêche que là, il y a un travail à repérer
: que la légitimité à soutenir une fonction
de tiers en place d'exception tient à l'humus humain,
elle ne tient pas au patriarcat, même si c'est ça
qui lui a donné une figure tout à fait importante
pendant des siècles. Inversement le fait de pouvoir se
débarrasser du patriarcat, n'implique nullement de se
débarrasser de la fonction paternelle, parce que sinon
on retombe dans ce qui hier était : " je te le dis
et tu obéis".
Aujourd'hui c'est : " je t'aime bien, tu m'aimes bien,
donc fais ce que je veux", ce n'est pas mal vu, le problème
c'est que c'est une énorme régression, si c'est
cela c'est une énorme régression, parce que uniquement
faire en fonction de l'amour de l'autre et dans la relation
imaginaire c'est une régression. Mais ce n'est pas pour
cela qu'il faut en rester à : "j'obéis parce
que tu me dis de le faire", je peux aussi en arriver à
dire : " j'obéis parce que je pense que pour cette
affaire là précisément c'est toi qui a
raison, je me soumets, mais demain pour autre chose, je ne serai
pas d'accord " & etc. On voit bien qu'on n'est pas
coincé dans cette affaire là, mais c'est une voie
à creuser, c'est une voie qui est difficile, c'est une
voie qui va demander un trajet culturel énorme, mais
je ne vois pas d'alternative, je n'en vois pas d'autre. Parce
si ce n'est pas ça ou bien c'est retomber du côté
de ce que Melman appelle à tort (mais il a raison de
l'appeler comme ça) mais à tort par rapport aux
anthropologues, ce qu'il appelle "un matriarcat",
ou bien c'est retourner au patriarcat d'hier ce qui n'est absolument
pas possible parce que c'est une impasse. Donc il faut vraiment
créer, je crois et travailler à cette troisième
voie et là dessus la question de la transmission est
je crois tout à fait fondamentale. Alors je vous donne
une petite histoire qui résume bien je trouve l'histoire
de la troisième voie : on raconte qu'après une
bataille victorieuse un général campe avec son
armée pour se reposer au pied de la montagne, levant
le regard, le général voit un homme qui est assis
au-dessus de lui sur la montagne, plus haut que lui, et plein
de colère il monte pour interpeller l'homme, et il dit
:
- mais, qui êtes-vous, pour vous permettre comme ça,
de vous asseoir au-dessus de moi ?
- "Sire, répondit l'homme vous me demandez qui je
suis sans me dire qui vous êtes, vous"
- " Moi, je suis le chef de cette armée que vous
voyez là-bas et qui a été victorieuse"
- " et qui est au-dessus de vous ?", demande le personnage
en question.
- " le Maréchal bien sûr ! "
- " Et au-dessus du Maréchal ? "
- " & le Roi, il n'y a que le Roi qui est au-d &
"
- " Et au-dessus du Roi ? "
- " & et bien il n'y a rien qui est au-dessus du Roi
", répond le Général.
Et le bonhomme lui répond :
- " Et bien moi, je suis ce Rien ! ".
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