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Conférence prononcée à Angers
en Avril 2009
par
Jean-Jacques Lepitre
Introduction à la question
de l'hystérie
Je vous remercie de votre invitation. De ce qu'elle soit
le prétexte à reprendre cette question de l'hystérie
abordée lors d'un séminaire il y a quelques années.
Mais, première remarque, plutôt que d'un singulier n'est-ce
pas plutôt d'un pluriel dont il s'agirait? Les questions que nous
pose l'hystérie... Et ces questions apparaissent si multiples,
si foisonnantes, que la plupart des auteurs, pourtant très nombreux,
se résolvent le plus souvent à ne les aborder que partiellement,
ou par un biais particulier: nosographique, symptomatique ou théorique,
quitte à devoir généraliser leur approche dans
la poursuite de leur propos. Et nous obligent, devant l'étendue
de ces questions comme de leurs abords à une modestie certaine,
d'où ce terme d'introduction. Mais où se note aussi, devant
pareille disparité, la possibilité de vous apporter, au
moins je l'espère, quelques points par où pourraient,
pour vous-même, venir à s'introduire ces questions.
Pour ce faire, je vous proposerai un parcours, une sorte de ballade,
historique, depuis la lointaine naissance de l'hystérie jusqu'aujourd'hui
où elle semble décédée. Mais est-ce de mort
naturelle ou est-ce un homicide? La dispersion de son cadavre, son démembrement,
dans diverses nosographies, non seulement psychiatriques, voire médicales,
mais aussi de thérapeutiques variées, laisseraient penser
à la seconde hypothèse. Mais quels seraient les mobiles
d'un tel assassinat? Quelles interrogations et quelles conséquences
s'en trouvent soulevées?... Peut-être pourrons-nous l'aborder
en conclusion.
Au long de notre parcours, nous nous ménagerons quelques haltes
afin de percevoir les horizons cliniques et théoriques que vient
à articuler l'hystérie, entre autres dans sa distinction
différentielle avec d'autres affections mentales.
Première partie: De la naissance
de l'hystérie jusqu'à Charcot.
I L'antiquité égyptienne
On situe habituellement cette naissance vers 1900 avant JC, dans l'Egypte
antique, où dans un papyrus dit de " Kahoum ", nom
de la ville où il fut découvert, sont décrits par
de lointains ancêtres, médecins et " psys ",
des symptômes divers, sans support organique direct : refus de
quitter le lit, douleurs diverses, boule dans la gorge, rapportés
à un dysfonctionnement de l'utérus. Le papyrus de "
Ebers ", 15-16 ème siècle avant JC, précise
la symptomatologie, la causalité et la thérapeutique.
Des étouffements, des palpitations, des sueurs, des angoisses.
Leur cause en serait les mouvements de l'utérus au travers du
corps de la patiente, tel un animal errant, provoquant des chocs et
des compressions des divers organes qu'il heurterait dans son errance
et dont ainsi il perturberait le bon fonctionnement. La thérapeutique
y est décrite, consistant, outre des éléments religieux
où interviennent des symboles masculins, en ce que l'animal utérin
étant considéré comme ayant l'odorat sensible,
on fasse des fumigations d'odeur âcre, désagréable,
au niveau des orifices supérieurs de la patiente, nez, bouche,
afin de le faire fuir et redescendre ainsi du haut du corps, et d'autres
au niveau des orifices inférieurs, principalement le vagin, d'odeurs
agréables et suaves afin de l'attirer vers le bas du corps, à
sa place naturelle.
Si nous dépassons l'habituelle attitude condescendante que paraît
nous autoriser notre supériorité savante du vingt et unième
siècle, et que nous retrouvons chez nombre d'auteurs et de commentateurs,
nous sommes alors confrontés à deux questions :
La première, et qui me semble majeure, est la suivante: - Par
quelle intuition proprement extraordinaire, ces médecins de l'antiquité
égyptienne ont-ils eu l'idée que ces troubles si divers,
si hétérogènes avaient la sexualité pour
origine? Comment ont-ils pu faire la relation entre ces souffrances
et le sexuel? ( L'explication causale des migrations utérines
n'a peut-être pas l'ignorance anatomique comme seule justification,
nous le verrons).
La seconde question s'origine du traitement préconisé:
des fumigations odorantes. Si cela nous étonne aujourd'hui, soyons
le plus encore de ce que ce traitement ait perduré jusqu'à
l'aube du 20ème siècle. On le trouve encore préconisé
dans des traités de médecine des années 1890 où
il est recommandé de faire respirer de fortes odeurs balsamiques
en cas de désordres hystériques. Et les fumigations vaginales
sont encore en cours jusqu'au 16ème, 17ème siècle.
Pourtant, on ne trouve nulle part d'indication éclairant et justifiant
ce lien établi entre ce que serait l'hystérie et le sens
de l'olfaction. Cela n'a pas empêché que cette liaison
soit passée dans la culture commune, comme une évidence,
qui se traduit dans de nombreux romans ou pièces de théâtre
: - lorsque Madame se trouve mal, se pâme, on se doit de lui faire
respirer les " sels "
Cette liaison, même si elle a duré quarante siècles,
semble garder tout son mystère.
Notons de plus, à ce propos, que le Dr Fliess, l'ami dont Freud
fit le support de son transfert lors de son auto-analyse, élabora
une théorie un peu étrange stipulant une analogie entre
les organes olfactifs et les organes génitaux. On lui doit en
outre l'idée d'une bisexualité fondamentale de l'être
humain que Freud reprendra.
II L'antiquité Gréco-romaine
Hippocrate
Hippocrate, 460 370 avant Jésus-Christ, considéré
comme le père de la médecine, il en a défini le
cadre professionnel. Il est aussi l'auteur du fameux serment portant
son nom. On lui attribue, ainsi qu'à ses élèves,
une soixantaine de traités médicaux. Il s'y montre que
la médecine selon Hippocrate est déjà rationnelle
tant dans l'étiologie des maladies que dans leur diagnostic et
leur thérapeutique. Le souci de l'observation clinique y est
primordial. Le pronostic comme le diagnostic ne pouvant résulter
que d'un ensemble de signes positifs et pertinents. L'auscultation est
déjà alors pratiquée. Mais l'absence de dissection
des cadavres empêche une connaissance véritable de l'anatomie
interne. Ainsi, la circulation sanguine reste ignorée, de même
que les fonctions de certains organes. Pour pallier à cette méconnaissance,
il est imaginé certains processus pouvant s'avérer analogiques
à ceux restant ignorés, ainsi la circulation des humeurs.
Malgré ces ignorances, la finesse et la rigueur de l'observation
clinique permettent à Hippocrate et ses élèves
de décrire de nombreuses maladies : oreillons, paludisme, pneumonie,
etc...
Elément plus proche de nos occupations, Hippocrate apparaît
comme le fondateur de la neurologie. Il établit que le cerveau
est le siège de la pensée, de l'intelligence, de la motricité
et de la sensibilité. Il perçoit la liaison entre les
troubles moteurs, (paralysies, convulsions, etc.), et les troubles sensitifs,
(douleurs, sensations anormales, etc...). De même, il établit
la relation croisée entre les hémisphères cérébraux
et les hémi-corps, telle qu'une paralysie de la partie gauche
du corps correspond à une atteinte de l'hémisphère
droit cérébral. Il étudie aussi avec justesse les
dommages vertébraux avec leurs conséquences motrices différenciées.
Hippocrate, par ailleurs, dans le domaine psychiatrique, décrit
de façon pertinente la mélancolie, et la succession d'états
dépressifs et maniaques chez un même sujet.
Ces rappels ayant pour but de souligner à quel remarquable clinicien
nous avons affaire ici.
Alors, quand il étudie la maladie des femmes, qu'il nomme le
premier " hystérie ", d'hustéra, l'utérus
en grec, Hippocrate y montre la même finesse clinique. Cela lui
permet d'ajouter aux symptômes déjà décrits
par ses prédécesseurs égyptiens : l'astasie-abasie
(paralysie des membres locomoteurs), des paralysies partielles (comme
la crampe de l'écrivain), des névralgies diverses (par
exemple faciales), la grande crise hystérique, certains symptômes
d'apparence méningée, etc., etc...
Ce qui apparaît particulièrement remarquable ici c'est
qu'Hippocrate soit capable de poser le diagnostic différentiel
de ces divers symptômes hystériques d'abord avec ceux qui,
bien que d'apparence semblable comme les diverses paralysies et névralgies,
ressortissent d'une atteinte neurologique simple. Mais aussi qu'il soit
aussi capable de poser le diagnostic différentiel de certains
de ces symptômes hystériques avec l'épilepsie dont
certains symptômes apparaissent comme semblables ou proches, comme
la grande crise, certaines absences, certaines confusions, etc... Ce
qui paraît remarquable.
Ce diagnostic différentiel entre l'épilepsie et l'hystérie
a été un élément essentiel de la clinique
psychiatrique jusqu'à ce que l'épilepsie soit dernièrement
retirée étonnamment du champ des maladies mentales. Ça
a été aussi à l'origine du travail de Charcot concernant
l'hystérie, par exemple...
Afin de vous déployer les éléments de ce diagnostic
différentiel et ainsi faire une première halte clinique
un peu conséquente, je me permets de vous citer des passages
du " Manuel de Psychiatrie " d'Henri Ey concernant ces deux
affections. Ce qui va permettre d'en décrire et préciser
certains symptômes particuliers
Pour précisions : Henri Ey, 1900 - 1977, est un contemporain
et ami de Jacques Lacan. C'est un psychiatre dont les descriptions cliniques
et la nosographie ont été une référence
pour une grande majorité de praticiens français de son
époque, qu'ils aient été ou non d'accord avec sa
théorie "organo-dynamique", mélange d'organicité
et de phénoménologie. Il a été le rédacteur
en chef de la revue " L'encéphale ", le fondateur de
l'Organisation Mondiale de Psychiatrie. Il a été à
l'origine de la politique de sectorisation des hôpitaux psychiatriques
en France. Il a été l'organisateur des colloques de Bonneval
où se réunissaient chaque année des auteurs aussi
illustres que Merleau-Ponty, Lebovici, Green, Ricoeur, Lacan, Hippolyte,
etc., etc...
Que nous dit ce manuel à propos de l'épilepsie ?
" I La Crise de Grand Mal -
Coma brutal, sans prodrome, la crise commence par la chute, face en
avant, avec possibilité de blessures et d'un cri bref. Pendant
10 à 20 secondes le corps est soudé dans un spasme tonique,
souvent asymétrique au début. rapidement généralisé
: ce spasme entraîne la morsure de la langue ou des lèvres
et l'apnée, donc la cyanose progressive. Les membres supérieurs
sont collés au corps. coude, poignets et doigts fléchis
: les membres inférieurs sont en extension, les pieds en varus,
les orteils fléchis. La face est livide, puis se cyanose progressivement,
les pupilles dilatées, les réflexes oculaires sont abolis.
Cette contracture intense, tétaniforme, se relâche par
une série de décontractions rythmiques qui correspondent
à son effacement progressif : ce sont les convulsions. Pendant
environ une minute, des secousses musculaires rythmiques, symétriques,
générales vont croître en intensité tandis
qu'elles diminuent en fréquence. Entre les secousses, la résolution
musculaire s'installe. Elle persiste après la dernière
secousse, laissant le sujet complètement flasque, avec une reprise
respiratoire bruyante (le stertor) et un relâchement sphinctérien.
Le coma dure quelques minutes. La reprise de conscience est progressive
: au coma fait suite le sommeil. Le sujet ne garde aucun souvenir de
sa crise.
Cette attaque, si typique, laisse place à peu de variantes. Elle
peut survenir pendant le sommeil (épilepsie morphéique
de Delmas-Marsalet). Elle peut se répéter en série
d'accès (crises sérielles) allant jusqu'à l'état
de mal,
II Les états de Petit Mal.
Absences
Amnésies
Fugues épileptiques
Convulsions "
Voyons maintenant la symptomatologie hystérique telle que la
décrit le " Manuel de Psychiatrie " d'Henri Ey :
" A. - Paroxysmes, crises, manifestations aiguës
Tous ces accidents hystériques sont centrés par la crise
hystérique devenue rare sous sa forme complète "
à la Charcot ", mais qu'il faut décrire, car les
autres manifestations paroxystiques en sont des fragments ou des dérivés
que l'on peut observer quotidiennement.
I) Les grandes attaques d'hysterie. -- Dans l'histoire de cette névrose,
elles marquent une époque. La grande crise " à la
Charcot " comportait cinq périodes
1) Des prodromes (aura hystérique) : douleurs ovariennes, palpitations,
boule hystérique ressentie au cou, troubles visuels. Ces prodromes
aboutissaient à la perte de connaissance avec chute non brutale.
2) Période épileptoïde : phase tonique, avec arrêt
respiratoire et immobilisation tétanique de tout le corps ; convulsions
cloniques commençant par de petites secousses et grimaces pour
aboutir à de grandes secousses généralisées:
puis résolution dans un calme complet, mais bref, avec stertor.
3) Période de contorsions ( clownisme ) commençaient alors
des mouvements variés accompagnés de cris, ressemblant
à une lutte contre un être imaginaire " (Richer, 1885)..
4) Période de transes ou des attitudes passionnelles, dans laquelle
la malade mimait des scènes violentes ou érotiques. On
est alors en plein rêve, dans une imagerie vécue, généralement
où le même thème est repris à chaque crise
: idée fixe des anciens auteurs.
5) Période terminale ou verbale au cours de laquelle la malade,
plus ou moins rapidement, au milieu de visions hallucinatoires. de contractures
résiduelles, revenait à la conscience en prononçant
des paroles inspirées par le thème délirant précédemment
vécu en pantomime.
Le tout durait d'un quart l'heure à plusieurs heures,état
de mal hystérique par reprises de tout le déroulement.
II Les Formes mineures:
Crises syncopales
Crises de hoquet, baillements, fous rires , pleurs, incoercibles. Spasmes
musculaires, mouvements d'allure choréique.
Hystéro-épilepsie et crises tétaniformes, cf spamophilie,
etc.. Ajurriaguera a été un chercheur dans ces domaines
limites entre les deux affections. Crises épileptiques déclenchées
par des facteurs affectifs. Ou troubles d'allure épileptique
sans lésion cérébrale.
Etats crépusculaires et états seconds. Évitements
de la réalité ambiante, paroles à côté,
réalité rêvée. Etat d'hypnose, ou hypnoïde.
Etats seconds avec production d'images visuelles. Personnalités
multiples. Somnambulisme.
Les Amnésies paroxystiques, lacunaires, focalisées, en
trous précis. Cf les récits anamnèsiques des patients
par eux-mêmes...
III Les syndromes fonctionnels durables
Les paralysies fonctionnelles de type astasie-abasie (paralysie de la
marche et de la station debout, mais assis les jambes sont mobilisables).
Les paralysies localisées. Une partie de membre non cohérente
avec la neurologie,
Les contractures et les spasmes... Des membres, du cou, torticolis,
du tronc, etc.
Les anesthésies suivant des aires non neurologiques.
Les troubles sensoriels: cécité, surdité, etc..
Rétrécissement concentrique du champ visuel, etc..
IV Les manifestations viscérales:
Les divers spasmes déjà mentionnés. Les algies.
Mais aussi des troubles vaso-moteurs et des téguments, décrits
entre autre par Babinski, peau épaissie, cyanosée, etc..
Le problèmes des hémorragies spontanées, des stygmates
est plus délicat à déterminer, mais pas à
exclure. "
Après ces citations, revenons à Hippocrate. Il est donc
capable de diagnostiquer comme hystériques un certain nombre
des symptômes que nous venons de décrire avec Henri Ey
et sans erreur quant à leur origine. Il est capable de différencier
la crise de grand mal épileptique qu'il attribue en effet à
un dérèglement cérébral de la grande crise
hystérique, qu'on dit à la Charcot de ce que celui-ci
l'ait si bien décrite, voire suscitée selon ses détracteurs.
Or Hippocrate en témoigne, elle a toujours existé. Et
si de nos jours, elle semble s'être raréfiée dans
nos contrées occidentales... La dernière à la quelle
j'ai pu assisté remonte aux années 1970-80 alors que je
travaillais en hôpital psychiatrique.. Elle semble bien perdurer
à travers le monde sous des appellations diverses, phénomènes
de transes, rituels religieux, ... Et sous ses formes atténuées
de spasmes ou de convulsions, elle pose encore la question du diagnostic
différentiel avec l'épilepsie, et peut-être plus
particulièrement chez l'enfant, où nombre de spasmes,
y compris ceux dits du sanglot, ou hyper pyrétiques, peuvent
laisser planer un doute quant à leur traduction electro-encéphalographique
très atypique. On sait qu'une souffrance épileptique se
traduit par un tracé particulier à l'enregistrement des
ondes cérébrales, dit en pointe-onde, à l'électro-encéphalographie.
Ce même diagnostic différentiel se pose dans le cas de
certains états mixtes, comme cela était noté par
Ajurriaguerra, où il est difficile de déterminer quelle
part prépondérante revient à l'une ou à
l'autre affection. Mais aujourd'hui le moindre soupçon de l'origine
épileptique d'une convulsion provoque la médication idoine,
occultant le temps d'interrogation différentielle quant à
son éventuelle origine. Il est à noter d'autre part qu'un
certain nombre de médecins sont prêts à déclarer
que le trouble disparaîtra avec la puberté, ce qui peut
se concevoir avec le développement cérébral dans
certains cas, mais ce qui est pour le moins surprenant pour une souffrance
cérébrale essentielle, c'est à dire organique et
constitutive, dans d'autres..
La grande crise hystérique semble donc ne plus guère exister
chez nous, de même que les paralysies fonctionnelles se font plus
rares. Est-ce seulement dû au perfectionnement de l'appareillage
médical, lecture de plus en plus fine des pointes-ondes à
l'électro-encéphalogramme, détection des lésions
et souffrances cérébrales et neurologiques au scanner
ou à l'IRM? Et du discrédit qui en résulte pour
tous ceux et celles qui présenteraient des souffrances d'allure
neurologique sans substrat organique décelable ? Ou bien intervient-il
aussi un changement du discours médical, qui non seulement a
produit le démembrement de l'hystérie déjà
mentionné, mais a conduit à l'élimination de l'épilepsie
du domaine des maladies psychiatriques pour la ranger parmi les maladies
générales dans la Classification Internationales des Maladies,
la CIM 10? Rangée, parmi d'autres maladies, dans le cadre de
la neurologie, son diagnostic différentiel avec l'hystérie
n'est plus possible. Elles ne font plus partie du même champ...
Alors qu'il se montre capable de faire les diagnostics différentiels
que nous venons d'évoquer, Hippocrate, de façon étonnante,
concernant l'hystérie, maintient l'hypothèse causale des
mouvements de l'utérus à l'intérieur du corps des
femmes. L'utérus est à la recherche de l'objet de son
désir, sperme et enfant, et son dessèchement provoque
sa remontée, par manque de poids. Il en résulte des obstructions
respiratoires ou oesophagiennes, des compressions nerveuses, provoquant
ainsi les divers symptômes hystériques.
Or, si le maintien d'une pareille hypothèse, malgré la
finesse de ses diagnostics, peut s'expliquer au moins pour partie par
la méconnaissance anatomique évoquée précédemment,
il ne me parait pas impossible que s'y ajoute une autre raison, imputable
quant à elle à l'observation même des caractéristiques
de la sexualité humaine..
Platon
Cette autre raison, il me semble qu'on peut la trouver dans un texte
de Platon, son contemporain. Il s'agit d'un extrait du Timée,
très souvent cité à propos de cette hypothèse
d'un utérus voyageur, mais souvent pour mieux en dénoncer
l'erreur grossière et quasi puérile. Or il me semble dire
toute autre chose à condition de le lire en son entier. C'est
ce que fait Ch Melman, dans ses " Nouvelles études sur l'hystérie
", mais, me semble-t-il, sans en retirer tout le sel.
Extrait du Timée de Platon:
" Ce fut à cette époque et pour cette raison que
les dieux construisirent le désir de la conjonction charnelle,
en façonnant un être animé en nous et un autre dans
les femmes, et voici comment ils firent l'un et l'autre. Dans le canal
de la boisson, à l'endroit où il reçoit les liquides,
qui, après avoir traversé les poumons, pénètrent
sous les rognons dans la vessie, pour être expulsés dehors
sous la pression de l'air, les dieux ont percé une ouverture
qui donne dans la moelle épaisse qui descend de la tête
par le cou le long de l'échine, moelle que dans nos discours
antérieurs nous avons appelée sperme. Cette moelle, parce
qu'elle est animée et a trouvé une issue, a implanté
dans la partie où se trouve cette issue un désir vivace
d'émission et a ainsi donné naissance à l'amour
de la génération. Voilà pourquoi chez les mâles
les organes génitaux sont naturellement mutins (nb: traduit aussi
par indociles) et autoritaires, comme des animaux sourds à la
voix de la raison, et, emportés par de furieux appétits,
veulent commander partout.
Chez les femmes aussi et pour les mêmes raisons, ce qu'on appelle
la matrice ou l'utérus est un animal qui vit en elles avec le
désir de faire des enfants. Lorsqu'il reste longtemps stérile
après la période de la puberté, il a peine à
le supporter, il s'indigne, il erre par tout le corps, bloque les conduits
de l'haleine, empêche la respiration, cause une gêne extrême
et occasionne des maladies de toute sorte, jusqu'à ce que, le
désir et l'amour unissant les deux sexes, ils puissent cueillir
un fruit, comme à un arbre, et semer dans la matrice, comme dans
un sillon, des animaux invisibles par leur petitesse et encore informes,
puis, différenciant leurs parties, les nourrir à l'intérieur,
les faire grandir, puis, les mettant au jour, achever la génération
des animaux. Telle est l'origine des femmes et de tout le sexe féminin."
Ce qui me semble remarquable, ici, ce n'est pas tant la croyance en
la mobilité de l'utérus, mais c'est que femmes comme hommes,
nos organes génitaux sont considérés par Platon,
il s'est inspiré d'Hippocrate, comme d'une autre nature, disjoints
de notre nature humaine. Ce sont des sortes d'animaux, en effet, doués
de mobilité, mais surtout d'appétits indépendants.
Chez la femme, ils apparaissent comme chez l'homme. autoritaires, c'est
à dire capables de commander le sujet qu'ils habitent, imprévisibles,
ingouvernables. Et même, précise Platon, sourds et rebelles
à la fonction la plus haute de l'homme, celle décrite
par toute la philosophie jusqu'à nos jours comme devant nous
gouverner, à savoir la raison. C'est donc une stricte égalité
que pose Platon entre les organes génitaux masculin et féminin.
Ils sont d'une même nature animale, indépendante, rétive
à toute raison, impévisible... Ne serait-ce pas aussi
pour conserver ces caractéristiques de la sexualité humaine
qu'Hippocrate, en plus d'une possible ignorance anatomique, ait maintenu
l'hypothèse d'un utérus migrateur? Est-on, par ailleurs,
dans ces descriptions platoniciennes, très loin de la description
freudienne de la libido, de la pulsion sexuelle? Comme l'animalité
platonicienne, la libido est unique, semblable chez l'homme et chez
la femme; comme elle, elle est rétive à la raison, indépendante
et impérative!
Asclèpios, ou Esculape de son nom romain, dieu des médecins.
Il est cité ici non pour de nouveaux apports concernant l'hystérie
mais pour les particularités des rites qui lui étaient
dédiés et qui peuvent nous intéresser ici.
Asclépios est le fils d'Apollon et d'une mortelle. Enlevé
à sa mère, il est élevé par le centaure
Chiron, lui-même médecin et guérisseur. Demi-dieu,
il est soignant tellement bien ses patients, et ressuscitant tellement
de morts que Zeus en prend ombrage. Selon deux légendes, l'une
où Zeus estime qu'Asclépios à force de guérisons
et de résurrections risque de troubler la bonne marche du monde
et de l'histoire, et l'autre racontant qu'Hadès, dieu des enfers,
vient se plaindre au maître des dieux de ne plus accueillir personne,
Zeus décide de faire d'Esculape un dieu et de le cantonner ainsi
dans l'Olympe afin qu'il ne puisse plus communiquer avec les mortels.
Du coup ceux-ci ne peuvent plus rencontrer leur dieu et ne peuvent plus
lui parler qu'en rêve. Pour ce faire, ils se rendent dans des
temples, comme celui d'Epidaure, qui lui sont consacrés. Ils
s'y allongent sur des couches isolées, et ils y racontent leurs
songes à leur dieu. Les registres des prêtres de ces temples
gardent trace de nombreuses guérisons. Il était coutume
de leur faire un don après chaque séance.
Galien 131-201
C'est le plus grand médecin de l'antiquité avec Hippocrate.
Il fut le médecin de l'empereur Marc-Aurèle. Il écrit
de nombreux ouvrages. Procédant à la dissection d'animaux,
il complète la connaissance du système nerveux qu'avait
établie Hippocrate. Par ailleurs déiste, croyant à
un dieu unique, son uvre fut intégrée par l'Eglise
dont elle sera la référence médicale jusqu'à
la Renaissance.
Concernant l'hystérie, il en reprend la description des symptômes
établie par Hippocrate. Mais, il est le premier à affirmer
l'immobilité de l'utérus. Il établit également
l'existence d'une hystérie masculine similaire à l'hystérie
féminine. Il reprend, peut-être ainsi, l'opinion platonicienne
d'une égalité des hommes et des femmes face à la
sexualité ... L'hystérie masculine comme l'hystérie
féminine résulte selon lui de l'action nocive à
distance de l'organe sexuel. Celui-ci est supposé dysfonctionner
du fait de la rétention trop importante des liqueurs séminales.
Les célibataires, les veufs, les abstinents, sont particulièrement
concernés... Est-on très loin de l'hypothèse des
névroses d'angoisse actuelle décrites par Freud chez certains
abstinents ? On retiendra aussi que bien avant Charcot dont on semble
pourtant en faire l'inventeur, Galien avait établi l'existence
de l'hystérie masculine.
III Du Moyen-âge à l'Age classique.
Après Galien, l'hystérie semble avoir disparu, peut-être
d'une première mort déjà.
C'est le temps de la montée et du règne du discours religieux
chrétien. Sans doute l'Eglise a-t-elle adopté le savoir
médical de Galien où l'hystérie est bien présente,
mais pourtant on n'en trouve nulle trace dans les discours religieux,
philosophiques, médicaux ou profanes, pendant plus de dix siècles.
Qu'est-elle devenue ? S'est-elle transformée sous l'influence
des discours religieux ? A-t-elle été effacée par
celui-ci ? A-t-elle été prise dans les discours paganistes
qui ont coexistés de façon durable, avant l'an 1000, avec
le discours chrétien ? Il y faudrait sans doute une connaissance
approfondie de ces périodes
Ce qui aurait l'intérêt
également de nous éclairer sur le rapport de l'hystérie
avec toutes les religions qu'elles soient monothéistes : christianisme,
judaïsme et islam, ou autres comme le bouddhisme ou l'hindouisme
Les seuls repères un peu consistants que nous avons des relations
du discours religieux et de l'hystérie, du XIIIème au
XVIIème siècle, sont les procès en sorcellerie
ainsi qu'en possession, et certains écrits mystiques. Des dizaines
de milliers d'hommes et de femmes furent brûlés au Moyen-âge
pour leur commerce avec le Diable, accusés de sorcellerie, et
dont certains signes consignés lors de ces procès ne sont
pas sans évoquer l'hystérie.
Mais plutôt qu'aux sorcières et aux sorciers, c'est aux
possédées que je voudrais m'attacher un instant. Les grands
épisodes de possession eurent lieu à la fin du XVI éme
siècle et au début du XVII éme, moment historique
de l'apparition de la religion protestante et de la " contre-réforme
" mise en place par l'église catholique pour y faire face.
Nous avons organisé, il y a quelques années, des journées
d'études consacrées à l'un des plus fameux de ces
épisodes dans la ville même de Loudun où il se produisit.
J'avais eu alors la chance de pouvoir consacrer mon attention à
Jeanne des Anges, mère supérieure et principale possédée
du couvent des Ursulines où eurent lieu ces événements.
Je m'y attarde pour plusieurs raisons :
- La première est celle de la transformation de la lecture des
signes de l'hystérie en signes de démonologie. C'est ce
qu'en atteste par exemple le " Manuel d'exorcisme ", Anvers,
1626, du révérend Maximilien d'Eynatten . Si y sont décrits
des signes positifs de possession, comme, par exemple, celui classique
de savoir parler une langue étrangère sans l'avoir apprise
; y sont également décrits des signes négatifs
confirmant la présence du démon dans le corps du possédé.
De quoi s'agit-il ? L'exorciste se doit de s'entourer de médecins
afin de déterminer si les signes étranges, tels que les
contorsions, les convulsions, les cris, les manifestations diverses,
que peut présenter le possédé, sont ou ne sont
pas les effets d'une maladie ou d'une atteinte organique connues de
la médecine. Si en effet tel n'est pas le cas, la présence
du diable dans le corps du possédé est avérée.
Ce qui est fort dommageable pour celui-ci puisqu'on sait depuis Hippocrate
que justement l'hystérie se définit principalement par
la négativité : la grande crise n'est pas une crise épileptique
grand mal, ses convulsions ne sont pas non plus épileptiques,
ses contractures ou ses paralysies ne sont pas neurologiques, ses amnésies
ou ses fugues ne sont pas dues à des troubles épileptiques
ou d'atteinte organique ou toxique, ses visions ne sont pas des hallucinations
psychotiques, etc
Il y a donc de fortes chances que pris dans
une telle lecture de nombreux et nombreuses hystériques aient
été considérés comme possédés
par le Diable, ou sorciers..
- La seconde raison qui me fait m'attacher ici à Jeanne des Anges
est issue de son autobiographie.
Elle entre au couvent vers 17 ans à la suite d'un dépit
amoureux : sa mère lui a interdit de se marier avec celui qu'elle
aimait
Je vous livre quelques courts extraits de son autobiographie :
"
je n'avais aucune application à la présence
de Dieu. Il n'y avait point de temps que je trouvasse si long que celui
que la Règle nous oblige de passer à l'oraison
Je m'appliquais à la lecture de toutes sortes de livres, mais
ce n'était pas par un désir de mon avancement spirituel,
mais seulement pour me faire paraître fille d'esprit et de bon
entretien
A cet effet, je m'étudiais autant qu'il m'était
possible à faire agréer mon humeur à tous ceux
avec qui je conversais : et, comme j'ai une certaine facilité
naturelle à faire ce que je veux, je m'en servais, employant
mon esprit pour gagner l'affection des créatures et particulièrement
de celles qui avaient quelque autorité sur moi
J'avais une telle estime de moi-même, que je croyais que la plupart
des autres étaient bien au-dessous de moi : c'est pourquoi je
les méprisais souvent en mon coeur. ..
Parmi tous ces désordres, Notre Seigneur ne m'abandonnait point,
et sa miséricorde était si grande en mon endroit qu'il
ne donnait point de repos à mon coeur, car toutes les fois que
je me présentais devant lui pour faire l'examen de ma conscience,
je me trouvais en des bouleversements si grands que je ne les saurais
exprimer.
.. Il me prenait souvent des appréhensions de
ma damnation, mais je les étouffais par quelque récréation
que je cherchais, et ainsi le temps se passait toujours sans que je
misse ordre aux affaires de mon âme, ni que je voulusse me résoudre
à changer mes habitudes vicieuses : au contraire, je cherchais
autant que ma condition me le voulait permettre à me donner du
plaisir, quoique je n'en trouvasse en rien, car j'étais toujours
en des remords de conscience et quoique je fisse tout ce que je pouvais
pour les étouffer, jamais la divine bonté n'a permis que
j'y ai réussi ; au contraire, ces remords s'augmentaient de jour
en jour. "
L'alternance dont témoigne cet extrait ne cesse de se répéter
dans son autobiographie. Il y a une Jeanne qui ne pense qu'à
plaire, à séduire, à briller, qui s'intéresse
beaucoup plus à ce qui se dit au parloir qu'aux prières
et aux offices. Il y a une autre Jeanne qui craint Dieu, qui est coupable
de ses désordres, qui désire l'amour divin.
Quelques années plus tard, elle est encore jeune, 27 ans, sa
séduction ayant en quelque sorte trop bien opéré,
elle est nommée Mère supérieure du couvent des
Ursulines où elle réside. Ce qui est à la fois
très flatteur pour sa vanité, lui empêchant de refuser
pareil honneur. Mais aussi extrêmement contraignant de la mettre
en position de devoir donner l'exemple de la piété à
celles qu'elle va diriger, elle qui aspire à la futilité,
à la séduction, aux cancans, mais qui, en même temps,
par crainte et amour de Dieu, n'imagine pas pouvoir se dérober
à sa charge
Il s'en suivra un épisode dépressif
jusqu'à ce que se déclare la possession.
Si je vous cite Jeanne des Anges et vous donne ces quelques indications
biographiques, c'est qu'il me semble qu'y apparaît, et pour la
première fois dans ma narration, et peut-être aussi historiquement
(?), un signe positif de l'hystérie, une caractéristique
qui lui serait propre, alors que jusqu'à présent nous
n'en avons eu que des signes négatifs. C'est ce qui s'exprime
par ces alternances d'états, de désirs, d'émotions,
à savoir la division subjective. Cette division subjective dont
témoigne Jeanne des Anges est un des signes majeurs de l'hystérie.
C'est cette division qu'on retrouve au principe de " l'autre scène
" qu'évoque Freud. Lacan parle lui de " refente ",
de " spaltung ", voire simplement de " sujet divisé
" dont il fera l'agent du " discours de l'hystérique
". C'est cette division subjective qu'on retrouve en psychiatrie
classique, aussi, au principe de ce qu'on a nommé le " théâtralisme
" ou " histrionisme " hystérique, à savoir
le fait qu'un sujet se mette lui-même en scène tel un acteur
jouant ses sentiments, ses idées ; ce qui laisse à soupçonner
une certaine facticité, reproche fréquent adressé
aux hystériques en psychiatrie. La division ici opérant
entre ce que serait ce sujet et ce qu'il montre.
Les exemples cliniques ne manquent pas. Mme X semble avoir une vie idéale
fantasmée aussi importante que sa vie réelle. Dans celle-ci,
elle est très amoureuse d'un homme avec qui elle songerait à
se marier. Mais cela se heurte à des fantasmes idéaux
incompatibles avec un mariage. Elle est incapable de prendre une décision.
Mme Y est fascinée par ses amies enceintes. Son désir
d'enfant semble certain. Pourtant elle reste terrorisée par la
maternité. Mme Z évoque intérieurement son époux
avec beaucoup de tendresse et d'amour. Pourtant au cours d'une séance
elle réalise avec stupeur qu'elle ne s'adresse réellement
à lui que sur le mode de la provocation
- La troisième raison de vous évoquer Jeanne des Anges
est le diagnostic différentiel entre l'hystérie et les
psychoses, plus particulièrement la schizophrénie. En
effet Jeanne, lors de sa possession, décrit des visions, des
hallucinations, des thématiques récurrentes : elle voit
des lions qui vont la dévorer, elle entend la voix de Saint Joseph
lui parlant, il lui apparaît régulièrement, elle
entend la voix du Seigneur s'adressant à elle, des démons
l'habitent lui commandant des paroles, des actes, contre sa volonté,
etc, et cela pendant des années. Tous ces éléments
pourraient faire partie d'un délire schizophrénique.
Peut-être connaissez-vous les " Mémoires " du
président Schreber ? Freud en fit l'une de ses " Cinq psychanalyses
". Il qualifie ce cas de paranoïa, pour en souligner l'aspect
persécuté et conforme à la théorie qu'il
élaborait alors de cette affection. Selon une nosographie française
plus classique, on peut le considérer comme schizophrène.
Or on peut retrouver dans ces " Mémoires " un certain
nombre d'éléments semblables à ceux que décrit
Jeanne des Anges. Comme elle, Schreber décrit des hallucinations,
des visions, des moments de confusion, voire de sentiments de fin du
monde
Comme elle qui est possédée et persécutée
par ses démons, il se décrit possédé et
persécuté par les " rayons divins ". Même
le départ de leur affection, le moment précédant
leur décompensation est semblable. Elle, je le rappelle, a été
nommée Mère supérieure malgré son jeune
âge, ce qui la met en position d'éminence par rapport à
des surs plus pieuses et plus méritantes et aussi plus
âgées qu'elle. Schreber a été, malgré
son jeune âge, lui aussi, nommé Président d'une
cour d'appel, c'est un juriste, où lui aussi se retrouve également
en position d'éminence, d'autorité face à des collègues
à la fois plus âgés et ayant plus d'expérience
juridique que lui.
Pourtant Jeanne est bien hystérique et Schreber est bien psychotique.
Qu'est-ce qui alors les différencie ?
On pourrait avancer que Jeanne est consciente de sa division quant à
sa capacité à assumer sa charge alors que Schreber le
serait moins ? Mais cela ne semble pas pertinent car il existe des psychotiques
tout à fait conscients des conditions psychologiques présidant
à leur décompensation. Il me semble par contre plus caractéristique
que, lors de la survenue de leurs troubles, l'un, Schreber présente
des phénomènes élémentaires, c'est le "
qu'il serait beau d'être une femme subissant l'accouplement "
se présentant à lui comme une certitude par où
se " manifeste dans le Réel ce qui a été forclos
" selon la formule de Lacan. Alors que l'autre, Jeanne, dans ce
moment de survenue de ces troubles, présente des visions oniroïdes,
cauchemardesques, survenues la nuit, et présentant l'allure d'images
hypnagogiques.
Ce qui s'ensuit pour l'un et pour l'autre de confusions, d'impression
de fin du monde, de mélange de visions, d'agitations, de stupeurs,
de délires divers, me paraît d'une différence beaucoup
moins pertinente, même s'ils peuvent présenter quelques
particularités spécifiques chez l'un ou chez l'autre.
De même que l'aspect plus systématisé du délire
de Schreiber comparé au foisonnement confus des visions et des
interprétations de Jeanne ne paraît pas être une
caractéristique différentielle suffisante. Il existe en
effet des états confuso-oniriques psychotiques.
Par contre une différence aussi pertinente que la présence
ou l'absence de phénomènes élémentaires
me paraît être l'incapacité métaphorique dont
témoigne Schreber, prenant toute expression métaphorique
au pied de la lettre y compris celles issues de ses propres rêves.
Il y a là un signe éminent de psychose. Jeanne, au contraire,
pour décrire ses démons et tous les tourments, toutes
les visions, tous les malheurs qu'elle subit, emploie volontiers des
métaphores avec, à la fois, élégance et
justesse.
Le troisième élément qui me paraît un critère
différentiel pertinent est la présence de néologismes
dans les écrits de Schreber et leur absence complète dans
l'autobiographie de Jeanne. Le néologisme signe la psychose disait,
me semble-t-il, Lacan. Pourquoi ? Car on a besoin de nouveaux mots lorsqu'on
a affaire à une nouvelle réalité. D'où la
création de néologismes, ou la néologisation des
mots courants, par les scientifiques, les philosophes, et les psychotiques.
Les premiers, c'est pour nommer les entités nouvelles qu'ils
ont découvertes, les seconds, c'est pour nommer les nouveaux
systèmes et concepts qu'ils ont forgés, les troisièmes,
c'est pour nommer la nouvelle réalité produite par leur
délire. Quelquefois, un seul néologisme est suffisant
pour révéler une psychose. D'autres fois les néologismes
peuvent être envahissants au point de créer une pseudo
langue. Un exemple de néologisation des mots ordinaires : M A,
lors d'un voyage à l'étranger a décompensé
sur un mode majeur, avec hallucinations visuelles et auditives, délire
autour des thèmes de la voyance, la chiromancie, etc.. Rapatrié
en France, je le rencontre quelques mois après son retour. Il
n'a plus d'hallucination, ni de délire apparent. D'un bon niveau
socioculturel, son vocabulaire est riche et la construction de ses phrases
correcte. Pourtant, au bout de quelques séances, je constate
que je ne comprends pas ce qu'il me dit. Il me faudra plusieurs mois
pour réaliser que cette langue française d'apparence impeccable
qu'il m'adresse, est en fait constituée de nombre de mots courants
mais néologisés, dans une acception connue de lui seul,
sans doute en relation avec son délire resté sous-jacent.
Quelques années plus tard, il se fera un devoir d'apprendre le
dictionnaire pour retrouver la véritable signification des mots.
IV Du XVIIème au XIXème siècle.
Malgré la réintroduction de la médecine grecque
à partir de la Renaissance, recouverte comme nous l'avons dit
par le discours religieux, la question de l'hystérie ne semble
renaître qu'à partir de la fin du XVIIème siècle.
C'est Sydenham, en Angleterre, qui localise le premier l'origine de
l'hystérie au niveau du cerveau et non plus des organes génitaux.
Mais une telle localisation restera contestée jusqu'au début
du XIXème siècle. Pinel, le grand aliéniste français
ayant libéré les malades mentaux de leurs chaînes,
pensait encore à cette époque que l'hystérie était
due à une action à distance des organes génitaux,
comme l'indiquait Galien. D'ailleurs la thérapeutique n'avait
pas non plus évolué. Pour Pinel, le mariage était
le meilleur des remèdes suivant en cela Galien. On hésite
aussi à l'époque sur la valeur à accorder aux divers
symptômes hystériques d'autant qu'ils se définissent,
on l'a vu, d'une négativité. Sydenham parle de caméléon,
Briguet d'imagination.. On n'est pas très loin du théâtralisme
ou de l'histrionisme dont les définitions se feront quelques
temps plus tard.
Puis avec la seconde moitié du XIXème siècle une
attention plus précise se renouvelle à propos de l'hystérie.
Faut-il y voir les effets des progrès de la science et de la
médecine ? C'est l'époque de Claude Bernard, définissant
la méthode expérimentale, de Pasteur. Est-ce une conséquence
d'un changement de l'image féminine ? C'est le moment des poèmes
romantiques, d'un changement de l'idéal amoureux, de Flaubert,
de Michelet
Il serait ainsi instructif de suivre en parallèle
l'évolution historique du statut féminin et de l'hystérie.
On en a eu un aperçu précédemment lors de l'évocation
des sorcières et des possédées. Le passage des
premières, considérées comme actives dans leur
commerce avec le Diable, aux secondes considérées comme
passives, correspond à l'émergence de la religion réformée
et à la contre-réforme de l'église catholique..
Azam
Au début de cette seconde moitié du XIXème siècle,
le Dr Azam, médecin bordelais, réalise la première
observation exhaustive d'un cas de personnalité multiple. C'est
une observation au long cours qui s'étalera sur plusieurs années.
Je vais vous citer le début de cette observation, les phénomènes
qui y sont décrits ne feront que se répéter au
cours du temps, ne variant que dans leur amplitude ou dans leur durée,
mais non dans leur nature. Plus précisément, il s'agit
d'une personnalité double. La patiente se nomme Félida.
Je cite le Dr Azam :
" Je vais raconter l'histoire d'une jeune femme dont l'existence
est tourmentée par une altération de la mémoire
qui n'offre pas d'analogue dans la science; cette altération
est telle qu'il est permis de se demander si cette jeune femme n'a pas
deux vies
Félida X... née en 184I, à Bordeaux, de parents
bien portants; son père, capitaine dans la marine marchande,
a péri quand elle était en bas âge, et sa mère,
laissée dans une position précaire, a dû travailler
pour élever ses enfants
.
Vers l'âge de quatorze ans et demi se sont montrés les
phénomènes qui font le sujet de ce récit.
Sans cause connue, quelquefois sous l'empire d'une émotion, Félida
X... éprouvait une vive douleur aux deux tempes et tombait dans
un accablement profond, semblable au sommeil. Cet état durait
environ dix minutes, après ce temps et spontanément elle
ouvrait les yeux, paraissant s'éveiller, et commençait
le deuxième état que je nommerai condition seconde que
je décrirai plus tard; il durait une heure ou deux, puis l'accablement
et le sommeil reparaissaient et Félida rentrait dans l'état
ordinaire
...
Voici ce que je constate en octobre 1858
Très intelligente et assez instruite pour son état social,
elle est d'un caractère triste, même morose, sa conversation
est sérieuse et elle parle peu, sa volonté est très
arrêtée et elle est très ardente au travail. Ses
sentiments affectifs paraissent peu développés. Elle pense
sans cesse à son état maladif qui lui inspire des préoccupations
sérieuses et souffre de douleurs vives dans plusieurs points
du corps, particulièrement à la tête
On est
particulièrement frappé de son air sombre et du peu de
désir qu'elle a de parler; elle répond aux questions,
mais c'est tout...
Presque chaque jour, sans cause connue ou sous l'empire d'une
émotion, elle est prise de ce qu'elle appelle sa crise; en fait,
elle entre dans son deuxième état; ayant été
témoin des centaines de fois de ce phénomène, je
puis le décrire avec exactitude
Felida est assise, un ouvrage quelconque de couture sur les genoux;
tout d'un coup, sans que rien puisse le faire prévoir et après
une douleur aux tempes plus violente qu'à l'habitude, sa tête
tombe sur sa poitrine, ses mains demeurent inactives et descendent inertes
le long du corps, elle dort ou paraît dormir, mais d'un sommeil
spécial, car ni le bruit ni aucune excitation, pincement ou piqûres
ne sauraient l'éveiller; de plus, cette sorte de sommeil est
absolument subit. Il dure deux à trois minutes... Après
ce temps, Félida s'éveille, mais elle n'est plus dans
l'état intellectuel où elle était quand elle s'est
endormie. Tout paraît différent. Elle lève la tête
et, ouvrant les yeux, salue en souriant les nouveaux venus, sa physionomie
s'éclaire et respire la gaieté, sa parole est brève,
et elle continue, en fredonnant, l'ouvrage d'aiguille que dans l'état
précédent elle avait commencé; elle se lève,
sa démarche est agile
; elle vaque aux soins ordinaires
du ménage, sort, circule dans la ville,
Son caractère
est complètement changé: de triste elle est devenue gaie,
et sa vivacité touche à la turbulence, son imagination
est plus exaltée; pour le moindre motif elle s'émotionne
en tristesse ou en joie: d'indifférente à tout qu'elle
était, elle est devenue sensible à l'excès.
Dans cet état, elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est
passé: et pendant les autres états semblables qui ont
précédé et aussi pendant sa vie normale. J'ajouterai
qu'elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans
lequel elle est au moment où on lui parle, est l'état
normal qu'elle nomme sa raison, par opposition à l'autre état
qu'elle appelle sa crise.
Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés intellectuelles
et morales, bien que différentes, sont incontestablement entières
: aucune idée délirante, aucune fausse appréciation,
aucune hallucination,
..Pendant sa vie normale elle n'a aucun souvenir
de ce qui s'est passé pendant ses accès.
Après un temps qui, en l858, durait trois ou quatre heures presque
chaque jour, tout à coup la gaieté de Félida disparaît,
sa tête se fléchit sur sa poitrine, et elle retombe dans
l'état de torpeur que nous avons décrit.. - Trois à
quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour rentrer
dans son existence ordinaire. - On s'en aperçoit à peine,
car elle continue son travail avec ardeur
.
Je crois devoir préciser les limites de cette amnésie.
- L'oubli ne porte que sur ce qui s'est passé pendant la condition
seconde, aucune idée générale acquise antérieurement
n'est atteinte; elle sait parfaitement lire, écrire, compter,
tailler, coudre, etc.., et mille autres choses qu'elle savait avant
d'être malade ou qu'elle a apprises dans ses périodes précédentes
d'état normal. "
Je voudrais rapporter un autre cas de personnalité multiple,
même si elle apparaît moins typique, parce que nous la connaissons
tous de ce que nous l'éprouvions nous-même. Tout un chacun
a, un jour, eu un accès de colère très important
vis-à-vis d'un proche, suffisamment important pour dire des mots
très violents ou blessants, venus involontairement et presque
dont on ne sait où, alors emportés que nous étions
par cette colère. Si, quelques temps plus tard, ce proche nous
rappelle nos paroles, nous pouvons en être surpris ou étonnés,
pris d'un doute : " Avons-nous vraiment dit cela ? De telles énormités
? ". Sous l'emprise de la colère, nous n'avons pas enregistré
nos propres paroles, et aussi les éléments connexes, dans
notre mémoire, ou seulement de façon imparfaite. Et l'excuse
avancée la plus fréquente : " Je ne pensais pas ce
que j'ai dit.. " ne fait que témoigner de ce que ces paroles
semblent être survenues d'ailleurs que de là où
le sujet se reconnaît pensant et parlant, sa conscience ou sa
volonté, son moi, etc...Cela a pensé et parlé à
sa place, et plus vite que sa possibilité de réagir. C'est
un exemple de personnalité multiple de la vie de tous les jours.
Dans le cas de Félida comme dans celui de notre propre colère,
on reconnaît la division subjective déjà repérée
depuis Jeanne des Anges. On y reconnaît également certaines
caractéristiques des personnalités multiples telles que
les a décrites Janet.
Mais surtout, cela nous permet de revenir sur la disparition et le démembrement
de l'hystérie que nous évoquions au début de notre
propos. Pour ce faire, je m'arrêterai un instant sur un manuel
de psychiatrie absolument considérable puisqu'il sert actuellement
de référence non seulement aux Etats-Unis, en France,
mais aussi dans la plupart des pays de la planète. Je veux parler
du " Diagnostic and Statistic Manual of Mental Disorders ",
plus connu sous l'acronyme de D.S.M, sous ses versions III, IV, ou IV
révisée. Ce manuel, qui se présente non sans une
certaine richesse et acuité clinique, me paraît cependant
être, sous un certain angle, contemporain des observations d'Azam,
Charcot, et de leurs collègues
D'où son évocation
à ce moment de notre parcours. En effet, dans le D.S.M, de par
l'approche se voulant a-théorique et objective de ses auteurs,
l'hystérie a disparu au profit de la collection évaluative
de ses divers symptômes considérés comme autonomes
et non coordonnés entre eux, que ce soit par une quelconque structure,
origine, ou problématique, etc
Les multiples algies, troubles
mnésiques, somatisations, phénomènes de conversion,
personnalités multiples, troubles sexuels, dissociation de l'identité,
troubles de la personnalité ( histrionisme, théâtralisme,
) sont considérés comme des entités diagnostiques
indépendantes
Le D.S.M revient ainsi à une approche
purement symptomatique, telle qu'elle pouvait l'être du temps
d'Azam, et de ses contemporains, jusqu'à Charcot. Il produit
ainsi un progrès assez extraordinaire de consister en un saut
de 150 ans en arrière ! Et le D.S.M en apparaît, peut-être,
comme une des premières machines à remonter le temps réellement
construite ! Les raisons en sont, probablement, la difficulté
d'une certaine communauté scientifique à intégrer
les apports de la psychanalyse. Nous verrons, en évoquant Freud,
pourquoi. Et comment cela peut expliquer ce retour à une époque
antérieure à celui-ci
.
Cependant, nous allons citer les critères diagnostiques des personnalités
multiples, ainsi nommées dans le D.S.M III, appelées également
troubles dissociatifs de l'identité dans les D.S.M IV et IV T.R,
à la fois pour leur justesse clinique et pour mieux les distinguer
des troubles dissociatifs psychotiques.
Ces troubles se caractérisent par :
" La présence de deux ou plusieurs identités, chacune
ayant ses propres modalités constantes de perceptions, de pensée,
de relations.
Au moins deux de ces identités prennent tour à tour le
contrôle du comportement du sujet.
Il existe une incapacité d'évoquer des souvenirs personnels
importants et qui est plus massive qu'une simple mauvaise mémoire.
Sur le plan du diagnostic différentiel, ces troubles ne sont
pas dus à une substance toxique ou une affection médicale
générale telle que l'épilepsie, (celle-ci faisant
partie désormais de la médecine générale
), ou autre. "
Ce qui ressort de cette description, comme nous l'avions déjà
noté à propos du cas de Félida ou de notre propre
colère, c'est qu'il s'agit d'états successifs, séparés
par une amnésie au moins partielle, et jamais simultanés.
C'est ce qui les différencie des états dissociatifs psychotiques
où les sentiments de morcellement, les invasions par des hallucinations
parasites et contradictoires, ou par la présence de persécuteurs,
d'opposants internes au sujet, sont ressentis simultanément,
dans le présent immédiat.
Charcot, dernière étape avant Freud.
Il était à la fin du XIXe siècle le plus grand
neurologue de son temps. Curieusement, pour des raisons de réfection
de locaux à la Salpêtrière, il hérite du
pavillon des convulsionnaires. Ceux-ci comprenaient aussi bien les épileptiques,
les choréiques que les hystériques. Pour des raisons de
thérapeutique et de diagnostic, Charcot entreprend d'en faire
le tri. Il lui faut d'abord pour cela distinguer ceux de ces convulsionnaires
qui ressortent d'atteintes neurologiques, cérébrales,
de ceux qui seraient sans atteinte organique. Neurologue scientifique,
au cours de ses célèbres leçons, il va montrer
que les symptômes hystériques ne correspondent à
aucune neuropathologie. Pour cela, afin d'en mieux démontrer
la nature psychologique, il va utiliser l'hypnose pour reproduire les
différents symptômes hystériques, par une sorte
de démonstration a contrario. Il montre que si une telle reproduction
est possible par ce moyen, purement psychologique, ne comportant en
lui-même aucun élément d'action organique, il s'en
suit que les symptômes ainsi provoqués et reproduits par
ce moyen ne peuvent en aucun cas comporter eux-mêmes de cause
organique. Mais, ce faisant, dans son utilisation de l'hypnose, il constate
que certains symptômes disparaissent soit du simple fait de l'émergence
de souvenirs oubliés, soit grâce à l'abréaction
émotionnelle ainsi provoquée. Au travers de cette pratique,
il constate aussi l'origine traumatique de certains phénomènes
hystériques, y compris ceux de conversion, ainsi que l'existence
de l'hystérie masculine, qu'il réaffirme après
Galien.
Seconde Partie : Freud
Il a été stagiaire chez Charcot pendant six mois. Il
l'admirait beaucoup, au point d'avoir traduit une partie des leçons
de Charcot en allemand. Mais ce ne sont que des détails historiques.
Ce sur quoi, par contre, je voudrais insister c'est sur le saut épistémologique
extraordinaire qui a été celui de Freud. D'avoir parcouru
ce long historique va nous permettre d'en mieux cerner et spécifier
les caractéristiques. Car ce saut ne consiste pas en la monstration
de l'étiologie sexuelle de l'hystérie. On en avait le
soupçon, comme nous l'avons vu, depuis la haute Antiquité
égyptienne. Ce saut ne consiste pas non plus dans l'établissement
d'une pulsion sexuelle unique, semblable chez les hommes et chez les
femmes, irrationnelle, indépendante, que Freud lui-même
va nommer la libido. On en a vu les prémices chez Platon. Ce
saut ne consiste pas plus dans la division subjective telle que nous
avons pu la repérer chez Jeanne des Anges, chez Félida,...
Ce saut épistémologique, le pas révolutionnaire
de Freud à mon sens, consiste en la détermination d'un
nouveau champ scientifique au sens strict, littéral de ce terme.
Et ce nouveau champ scientifique que Freud délimite, c'est celui
de l'esprit humain.
Essayons de préciser cela. Qu'est-ce qu'un champ scientifique
? C'est un domaine de la réalité constitué d'un
ensemble d'objets cohérents, autrement dit de même nature,
et des phénomènes qui s'y rapportent. Ces objets et ces
phénomènes ne trouveront pas de causalité en dehors
de ce champ.
La physique est le champ scientifique délimité des objets
non vivants. Si, de Galilée à Newton, on a pu élaborer
les lois de la gravitation universelle, et celle de la pesanteur qui
en est issue, c'est parce qu'on s'est interdit d'en chercher les causes
ailleurs qu'à l'intérieur du champ ainsi défini.
Tant qu'étaient évoquées des causes hors de ce
champ : si le caillou tombait c'est qu'il avait le désir de rejoindre
le sol, ou que cela correspondait aux desseins du Créateur, ou
que le lourd devait être en bas et le léger en l'air, etc..,
on faisait ainsi appel à des causes issues d'autres champs, celui
du vivant, de la métaphysique, de la perception, etc.., on ne
pouvait qu'échouer à déterminer les véritables
causes des forces gravitationnelles. C'est au contraire en se limitant
à rester strictement à l'intérieur de ce champ
ainsi défini qu'on a pu déterminer que ces forces étaient
la résultante des masses et des distances des objets concernés.
C'est en ce sens que j'avance que Freud a fait un saut épistémologique
extraordinaire en délimitant un nouveau champ scientifique :
celui de l'esprit humain. Les objets constituant ce champ étaient
pour la plupart bien connus avant lui : la conscience, les pensées,
les fantasmes, les rêves, les émotions, les sentiments,
les désirs, etc, etc. Mais ce qu'il y a de radicalement novateur
dans cette démarche, c'est que conformément à l'établissement
d'un champ scientifique, ce n'est qu'à l'intérieur même
de ce champ que devront être cherchées les causalités
se rapportant à ces objets et aux phénomènes qui
s'y rattachent. Ainsi, c'est dans le cadre strict de ce champ ainsi
délimité que Freud avance. Il n'aura nul recours à
un autre champ qu'il soit biologique, philosophique, historique, religieux,
sociologique
Et s'il lui arrive de faire des incursions dans d'autres
champs, qu'on se rappelle ici son uvre, comme l'art, cf "
Le Moïse de Michel-Ange " ou son étude concernant "
Léonard de Vinci ", ou comme la sociologie, cf " Psychologie
collective et analyse du moi " ou le " Malaise dans la Culture
", c'est toujours à partir de son champ propre, y étant
parfaitement centré, c'est ce champ qui vient à éclairer
certaines particularités de ces autres champs, jamais l'inverse,
sans aucune confusion possible.
Ceci va nous permettre de percevoir comment très simplement et
très logiquement Freud va pouvoir, en son départ, articuler
les différents éléments qu'il élabore à
partir de son écoute de l'hystérie. Et ceci explique sans
doute également comment, à partir des années 1895,
cette élaboration freudienne a pu être aussi rapide
Mais auparavant, une dernière conséquence de l'établissement
par Freud de l'esprit humain comme champ scientifique. Dans un champ
scientifique, les objets qui le constituent sont de valeur équivalente
au regard de ce champ. En physique, pour reprendre cet exemple, un caillou,
un rocher, un atome, une montagne, n'ont pas plus de valeur l'un que
l'autre, au regard de leurs propriétés physiques, par
exemple par rapport aux lois de la gravitation, nulle hiérarchisation
entre eux. En conséquence, concevoir les contenus de l'esprit
humain comme les objets d'un champ scientifique présuppose de
les concevoir comme étant de valeur strictement équivalente,
strictement identique, afin de pouvoir en mesurer les actions et les
interactions. Or cela va à l'encontre de toute notre pensée
et de toute notre culture ! Spontanément, nous avons tendance
à nous concevoir comme confondus avec une entité, au minimum
s'en croire possesseur, qu'on appellera selon les opinions ou croyances
: le sujet, l'âme, la conscience, soi-même, la raison, le
moi, " je", etc.. Ce qu'appelait joliment Jean Bergès
: " un petit bonhomme dans le bonhomme ". Une entité
qui présiderait à nos pensées, nos actions, nos
fantasmes, nos désirs, nos angoisses, qui serait aux commandes.
C'est sur quoi repose aussi toute la tradition philosophique dans sa
hiérarchie des fonctions de l'esprit humain en mettant à
leur sommet : la raison ou la conscience. Or poser ainsi l'esprit humain
comme champ scientifique conteste l'idée d'une hiérarchie
entre les objets qui le constituent mais affirme au contraire leur équivalence.
Cela a, me semble-t-il, au moins deux conséquences :
- La première est qu'il y a, peut-être bien, ici, une des
sources les plus importantes de la résistance à la psychanalyse.
Le retour actuel à des approches pré-freudiennes de la
symptomatologie névrotique, comme nous l'avons évoqué
avec le D.S.M, mais existant aussi dans le cadre de diverses psychologies,
y trouve peut-être bien son origine. Notre contexte actuel, qui
est peut-être moins scientifique que rationaliste, a sans doute
du mal à accepter pareille remise en question de la hiérarchie
des fonctions de l'esprit. Lacan, déjà, dans les années
50, critiquait l'Ego-psychology, comme déviation nord-américaine
de la psychanalyse de ce qu'elle veuille redonner à l'instance
du Moi freudien une prééminence, une fonction de "
gouvernance " sur les autres objets constituant ce champ. Sans
doute est-ce là une pente naturelle de notre état que
de nous concevoir comme, à partir d'une quelconque entité,
" maître chez nous " ?
- La seconde conséquence, qui nous intéresse ici directement,
est que l'hystérique, homme ou femme, est celui qui conteste
l'existence du " petit bonhomme dans le bonhomme ", de celui
qui serait aux commandes de nos pensées, de nos fantasmes, etc
Du pilote
Il y a actuellement une expression populaire pour évoquer
la crise de nerfs très illustrative : " Je suis parti en
vrille !.. ". Il n'y a plus de pilote !
Mais ce pilote est la doublure de ce à partir de quoi il s'est
constitué, à savoir ce que Lacan appelle l'Autre, de la
mère au père, pour l'enfant, où s'origine ce qui
est organisateur dans le discours, tout discours, ce qui vient à
fonder la hiérarchie des valeurs, ce qui fait maîtrise,
soit ce que Lacan appelle le signifiant maître, S1, qu'on peut
aussi nommer ici la fonction phallique. Parenthèse clinique :
Mme B, avant de partir en vacances, dit sa terreur de prendre l'avion.
Puis elle avoue que ce serait complètement différent si
elle-même pilotait. D'ailleurs, ajoute-t-elle, en voiture, elle
déteste être passager (sic !), elle conduit très
bien et vite !
Après cette digression, examinons comment Freud, d'avoir établi
ce champ scientifique, va lire de façon très simple en
même temps que très articulée les différents
éléments que lui apporte son écoute des hystériques.
- Si des souvenirs inconnus de ses patients peuvent ressurgir sous hypnose,
ou qu'en cas de personnalités multiples, l'une des personnalités
ne se souvienne pas de l'autre, cela suppose qu'à l'intérieur
même de champ, au côté de la conscience existe un
inconscient. Mais le fait même que ces souvenirs puissent ressurgir
à la conscience, ou au contraire que certains puissent en disparaître,
par exemple après l'hypnose, ou dans certaines circonstances,
ou que la personnalité seconde ne se souvienne pas de la première,
laisse penser que cet inconscient est dynamique. Ce qui le différencie
radicalement de certaines formes d'inconscient pensées avant
Freud, comme par exemple celui du fonctionnement de nos organes, qui
non seulement appartient à un autre champ, mais est surtout statique.
C'était tellement ça, pour Freud, cet inconscient dynamique,
que dans sa pratique, qu'il relate au début de ses " Etudes
sur l'hystérie ", il faisait une première séance,
où sous hypnose sa patiente lui confiait des souvenirs refoulés,
qu'il faisait suivre d'une seconde séance où lui-même
narrait à cette patiente les souvenirs qu'elle lui avait confiés
la veille. C'est-à-dire tentant de gagner de la conscience sur
l'inconscient.
- Mais poser ainsi l'existence d'un inconscient dynamique suppose l'existence
de forces en présence dans ce champ afin de pouvoir expliquer
le passage d'un état à un autre, de la conscience à
l'inconscient et réciproquement de l'inconscient à la
conscience. Ces forces, il les découvre avec l'exploration des
souvenirs inconscients, révélés d'abord par l'hypnose
puis par la psychanalyse, comme étant ceux de traumatismes affectifs,
psychologiques, comme l'avait perçu Charcot. Ces forces semblent
être produites par les traumatismes et c'est elles qui maintiendraient
les souvenirs inconscients. Freud en les étudiant s'aperçoit
que ces forces produisent une sorte de division où la représentation
émotionnelle, celle de l'affect, est conservée mais repoussée
à la frontière du champ. Cette frontière, c'est
le corps, ce qui va produire aussi bien les phénomènes
de conversion, que le théâtralisme, ou l'exagération
de l'expression affective.. Tandis que ces mêmes forces repoussent
le représentant de la représentation, la dimension signifiante
si on préfère, dans l'inconscient. Il nommera ce jeu de
forces, premier mécanisme de défense par lui décrit
et découvert à propos de l'hystérie, caractéristique
de celle-ci, le refoulement.
- Il est à noter que si le refoulement, ce jeu de forces, explique
l'aspect dynamique de l'inconscient, il n'en est pas moins dynamique
lui-même. Il peut tout aussi bien s'amplifier, emportant d'autres
éléments en les associant au traumatisme, qu'aussi bien
diminuer comme sous hypnose, au cours d'une analyse, ou dans certaines
circonstances de la vie.
- Freud, continuant à recueillir les confidences de ces patients,
s'aperçoit bien vite que ces traumatismes sont, conformément
à la tradition, d'origine sexuelle. Mais ils ne correspondent,
contrairement à ce que disait la tradition, ni à un manque
ni à un dérèglement de la fonction sexuelle, ce
qui les aurait d'ailleurs situés hors du champ précédemment
déterminé. Ils correspondent à un conflit, et plus
précisément un conflit psychique autour de la sexualité.
Ce conflit psychique s'origine de ce que ces patients auraient subi,
en étant enfant, ce qu'il appelle pudiquement des scènes
de séduction, de la part d'adultes plus ou moins proches : parents,
gouvernantes, membres de la famille, etc... Ces scènes de séduction
produisent une opposition chez l'enfant entre l'excitation, la curiosité
sexuelle, et l'amour, le respect, la tendresse vis-à-vis de l'adulte
auteur de ces attouchements. Elles peuvent prendre leurs valeurs traumatiques
immédiatement ou après coup, c'est-à-dire après
que la puberté ou qu'un autre événement leur donne
leur dimension pleinement sexuelle.
- Cette dimension de conflit révèle qu'il existe un élément
dans ce champ capable de mesurer les valeurs morales ou affectives en
jeu et capable de produire le refoulement dans certaines circonstances
selon ces critères. Freud le nommera dans la première
partie de son uvre : la censure, puis dans la seconde partie,
après l'élaboration de la " seconde topique "
: le sur-moi.
- Il s'aperçoit bien vite que ces scènes de séduction
sont trop nombreuses pour être toutes véritables. Mais
comme il est Freud, même si elles sont imaginaires, il ne les
rejette pas comme étant sans valeur. En effet, en tant que rapportées
par ses patients, elles n'en sont pas moins des éléments
du champ. Et en tant que telles, en scientifique rigoureux, il ne va
pas les éliminer, les considérer, parce qu'elles sont
imaginaires, comme étant sans valeur. Du coup, il remarque que
dans ce champ, elles sont traitées comme des réalités.
Elles y ont les mêmes effets, (que des scènes de séduction
véritables), elles y sont pareillement refoulées. C'est
ce qu'il nomme le fantasme inconscient
- Le pas suivant est de se demander d'où sont issus de tels fantasmes,
de telles scènes de séduction imaginaires. Ce que révèlent
ses patients à Freud, c'est que le développement sexuel
de l'être humain n'est vraiment pas simple. Ce développement
se produit en deux temps, du fait de la prématurité humaine.
Le premier se produit pendant la petite enfance, le second avec son
achèvement à la puberté. Le premier, que Freud
nomme Oedipe par analogie, correspond à la découverte
de la différence des sexes par le jeune enfant, et aux conséquences
qui en découlent de devoir se situer quant à son identité
sexuée et au futur de son objet sexuel. Mais le jeune enfant,
pour répondre à sa curiosité, n'a que ce qu'il
ressent vis-à-vis des adultes les plus proches, ses parents donc
généralement. Ce qui l'amène à éprouver
un désir incestueux. Il est à noter que ce désir
incestueux est obligatoire pour aborder l'dipe que chacun d'entre
nous doit traverser. Mais paradoxalement, s'il est obligatoire, il se
heurte à un non moins obligatoire tabou de l'inceste. C'est dans
ce circuit un peu étrange, entre deux obligations contradictoires,
que se fait l'identification au parent du même sexe en même
temps que l'émergence d'un désir pour le parent de sexe
opposé. Circuit que Freud suppose suffisamment difficile pour
en faire le socle de toute névrose..
Nous avons là tous les éléments pour lire un cas
d'hystérie comme celui qu'expose Freud dans ses " Cinq psychanalyses
", celui de la jeune Dora. Elle consulte pour une nausée
persistante depuis des années, une aphonie, une toux parasite
inexplicables. Elle est prise dans le trio constitué de son père,
de sa maîtresse, Mme K, et du mari de celle-ci, Mr K. Conformément
aux éléments articulés précédemment,
Freud détermine que les symptômes de Dora résultent
du refoulement de son désir pour Mr K, derrière lequel
se profile son père, comme objet de son désir oedipien.
Ses symptômes disparaissent. Mais Dora interrompt néanmoins
prématurément sa cure. Freud en déduira qu'il n'avait
pas assez porté attention au désir homosexuel de Dora
envers Mme K, et que c'était la raison de cet arrêt. Nous
verrons la reprise qu'en fait Lacan.
Avant de quitter Freud, je voudrais évoquer son article de 1908
: " les fantasmes hystériques et la bisexualité ".
Il y montre comment les fantasmes diurnes, les rêveries, qui,
dans l'hystérie peuvent prendre une place si importante, viennent
prendre appui sur les fantasmes inconscients déjà mentionnés,
et comment ils peuvent s'articuler sur la bisexualité qui est
un élément important dans l'hystérie, pour les
hommes comme pour les femmes. Et ceci pour deux points :
- Le premier concerne la bisexualité. Concernant les hystériques
femmes, et l'Oedipe féminin, à partir de son oubli de
Mme K, Freud, au fur et à mesure de son uvre, amplifiera
l'importance de la relation de la fille à sa mère, jusqu'à
énoncer dans son article sur " la féminité
", 1929, que la relation oedipienne de la fille à son père
n'est qu'une transformation de sa relation à sa mère,
et non une relation originale.
- Le second, concerne une dernière approche différentielle
entre névrose et psychose à propos de la dimension fantasmatique,
entre la mythomanie et le délire. La première peut prendre
une dimension extraordinaire chez l'enfant, chez l'adolescent, voire
chez l'adulte (cf. le scandale d'Outreau). A l'entourage parental ou
éducatif qui peut y entendre l'existence d'un délire,
on pourra répondre par la négative de ce que le mythomane,
me semble-t-il, au travers ses récits extraordinaires, demande
une reconnaissance de lui-même. Le délirant, lui, dans
son adresse, nous prend à témoin de la véracité
de son dire, de sa certitude.
Mais la différence de structure n'est pas toujours facile à
établir. Un jeune garçon me racontait en séances
qu'il faisait chez lui, avec des " Lego ", des constructions
de plus en plus extraordinaires qui finissaient dans son récit
par dépasser la taille des immeubles environnants. Rien dans
ce récit ne pouvait évoquer la psychose. Or, lorsqu'au
bout de nombreuses séances, je me permis d'avancer juste un "
ce serait bien. " en conclusion d'un de ses récits, j'eus
la surprise, de l'effet de ce simple conditionnel, de le voir se décomposer
psychologiquement : en perdant ses mots et la construction syntaxique
de ses phrases
Il lui faudra plusieurs séances pour s'en
rétablir. Ses parents déménageant sur Paris quelques
temps après, j'adressais ce jeune patient à Jean Bergès
avec qui nous correspondîmes à son sujet. Nous fumes d'accord
sur l'incertitude à laquelle nous parvenions quant à sa
structure : névrose ou psychose ?
Troisième Partie : Lacan
Il reprend longuement le cas Dora dans son séminaire
" La relation d'objet " et en particulier là où
Freud l'avait laissé, à savoir à propos de son
investissement de Mme K. Il va développer que moins d'un désir
homosexuel, ce dont il s'agit pour Dora, c'est de chercher la réponse
à la question : " Qu'est-ce qu'une femme ? ". Ceci
à partir d'un mode d'identification décrit par Freud lui-même
et qu'il nomme l'identification hystérique. Il s'agit d'une identification
non pas à l'autre, mais à partir de l'objet du désir
de l'autre. Freud, dans son article " L'identification " qui
fait partie de son ouvrage " Psychologie collective et analyse
du moi ", décrit une contagion hystérique chez des
collégiennes dont l'une a reçu une lettre de rupture de
son amoureux et dont les camarades reproduisent les spasmes et les crises
de nerfs par identification, ayant elles-mêmes une histoire d'amour
ou espérant en avoir une. Pour Dora, c'est donc d'une identification
à Mme K qu'il s'agit, à partir des objets de désir
de celle-ci, que sont le père de Dora et Mr K. Lacan va en tirer
sa formule : "le désir de l'homme, c'est le désir
de l'autre " qu'il développera largement dans son enseignement.
Cliniquement, on peut en retrouver la trace, assez fréquemment,
sous les traits de la grande amie. L'interrogation homosexuelle correspondante
peut se faire jour pour ces patientes quand elles constatent le temps,
l'intimité, le plaisir éprouvé dans la présence
de cette amie, en comparaison de ce qui se passe avec leur époux
ou leur petit ami. C'est aussi ce qui préside à une certaine
forme de jalousie qui peut être systématique et atteindre
des niveaux morbides, à propos de toute femme aperçue,
croisée, soupçonnée de pouvoir être objet
de désir du partenaire. Mais ce n'est pas un délire de
jalousie. Il n'y a pas une rivale unique, dont on peut entendre que
l'intérêt supposé porté par le partenaire
est celui, en fait, déplacé, de la personne elle-même.
On y entend plutôt la question sous-jacente de l'identification
: " Qu'est-ce qu'une femme ? ". Qu'est-ce qu'une femme, à
la fois pour le partenaire, mais aussi pour ces femmes, si elles avaient
ce partenaire pour objet de désir.
Lacan poursuit sa théorisation de l'hystérie par la reprise
du rêve dit de " La belle bouchère " cité
par Freud dans sa " Science des rêves ". Il s'agit d'une
patiente de Freud rêvant qu'elle ne peut pas donner un dîner
que pourtant elle désire donner. Lacan avance que ce désir
d'un désir insatisfait est typiquement hystérique. On
peut y entendre l'angoisse et la fuite face à ce que le désir
actuel peut éveiller du désir incestueux. Ici, on notera
combien il peut paraître étonnant et pourtant efficace
que des rêves incestueux, durant la cure, puissent faire progrès
de constituer une réalité psychique qui n'avait pas pu
se fonder lors de l'dipe pour diverses raisons et dont le manque
avait contribué à la structuration hystérique.
Parmi ces raisons, Lacan poursuivant son élaboration du désir
hystérique comme désir de l'autre, articule que l'hystérique
viendrait soutenir le père, le désir du père, et
pour cela à être le phallus dont celui-ci serait défaillant.
On se rappelle ici du père impuissant de Dora. Cliniquement,
on pourra noter l'importance des pères défaillants, y
compris défaillants par rapport au père idéal.
Lacan poursuit par la théorisation de ses quatre discours. "
Le discours du maître, le discours universitaire, le discours
de l'hystérique et le discours psychanalytique ". Ce sont
quatre modes de liens sociaux.
Nous donnons les formules lacaniennes des deux discours qui, ici, nous
intéressent, ainsi que la signification des places des 4 éléments
mis en jeu.

- Suivons le discours de l'hystérique :
Soit un sujet divisé, noté S barré, nous en suivons
le fils depuis longtemps, divisé par sa souffrance son mal-être,
ses symptômes... Ce sujet divisé s'adresse, met en place,
un maître, un pilote, noté S1, qui puisse répondre
de sa division. Cela peut être le médecin, le savant, le
prêtre, l'exorciste, le guérisseur, la grande amie, le
ou la partenaire, etc... Afin que ce maître, ce pilote, puisse
lui répondre, puisse lui retourner un ensemble d'éléments,
de savoirs, d'actions, cet ensemble est ici noté S2, qui vienne
résoudre, réparer cette division. Cela laisse dans l'ombre,
refoulé, ce qui,dans l'algorithme lacanien, est mis en place
de vérité, l'objet du désir, refoulé, noté
a, de ce sujet divisé.
Mais en même temps, ce sujet divisé, dans la mesure où
c'est lui qui fait sa demande, c'est lui qui a la parole et qui demande
des réponses, il prend la place de l'agent, de celui qui est
à l'origine de l'action, c'est-à-dire la place de maîtrise.
D'où la formule de Lacan : " L'hystérique est une
esclave qui cherche un maître sur qui régner ".
Suivons maintenant le discours du maître :
A ce que j'ai avancé le concernant lors de cette conférence,
je donne ici une amplification de ce qu'une part de la discussion qui
suivit cet exposé se centra autour de la relation de l'hystérique
et du médecin, en tant que celui-ci y a incontestablement un
discours de maître. Maître auquel s'adresse l'hystérique
comme nous le disions. Malgré toutes les erreurs concernant les
symptômes hystériques qui peuvent être imputées
aux médecins, un représentant du corps médical
nous montrait que tout médecin ne peut qu'être dans ce
discours de maîtrise, constitutivement. Qu'en serait-il d'un chirurgien,
objectait-il, qui n'aurait pas maîtrise de l'emplacement des organes
? Nous lui donnons tout à fait raison.
Reprenons les algorithmes des discours lacaniens. Nous venons d'évoquer
le discours de l'hystérique où un sujet divisé
demande à un maître de répondre de sa division.
Ce maître, quel qu'il soit, non seulement le médecin mais
aussi bien tous les autres possibles, ne peut répondre qu'à
adopter ce que Lacan note être le discours du maître. Le
maître, S1, est dans ce cas en position d'agent, c'est lui qui
répond. Pour ce faire, il utilise, S2, le savoir. C'est-à-dire
? Le "discours du maître " de Lacan est issu de la dialectique
du maître et de l'esclave de l'Hegel, laquelle, elle-même,
s'inspire des relations des maîtres et des esclaves antiques.
Dans ces relations, le maître demande à l'esclave de travailler
pour lui afin de satisfaire ses besoins et ses désirs. Cela suppose
que l'esclave ait un minimum de savoir lui permettant de travailler
à cette satisfaction. S2 est donc le savoir, l'esclave, en tant
qu'ils peuvent travailler à la production de l'objet du désir,
a, du maître, S1. Pour le médecin moderne, l'esclave, celui
qui lui apporte ses connaissances et ses outils, c'est incontestablement
la science. Celle-ci lui permet de réaliser l'objet de son désir
qu'on peut définir, de la façon la plus neutre et la plus
générale, comme étant la guérison de ses
patients.
On note, ici, que ce qui est situé dans le discours du maître
en place de vérité et refoulé, c'est le sujet divisé,
la division subjective. Dans le cadre médical, c'est aussi bien
la division subjective du patient que celle du médecin. Dans
l'établissement d'un diagnostic, il est recommandé de
s'en tenir aux faits cliniques, plus qu'aux dires et impressions du
patient, de même que le médecin doit lui-même s'en
tenir à ces mêmes faits, sans écouter ses mouvements
affectifs, ses considérations morales, ou son humeur...
Remarquons que la division subjective concerne ici, même si elle
est refoulée dans son cas, aussi bien le maître que l'hystérique.
Freud et Lacan ont pu montrer, après qu'elle ait été
d'abord repérée dans l'hystérie, que cette division
subjective concernait absolument tout le monde. Tout le monde a un inconscient.
Il s'agit de degrés et non de structure. Mais avec cette particularité
qu'indique la formulation lacanienne du discours hystérique qui
est, que, dans l'hystérie, cette division subjective est en place
d'agent, autrement dit que c'est elle qui s'exprime. C'est ce qui explique
qu'elle y ait été repérée en premier.
Alors que peut-on déduire de l'articulation du discours de l'hystérie
à celui du maître ? À la demande de l'hystérique
que ce maître réponde de sa division, celui-ci, le médecin,
répond par la production de l'objet de son propre désir,
comme nous venons de le voir. Quels effets en résultent ? On
sait qu'en psychanalyse, l'objet a quelques caractéristiques
particulières, d'être le substitut d'un objet premier mais
perdu, il en obéit à des particularités de transformation,
substitution, etc... Mais ce qui nous importe ici, c'est qu'au temps
de son émergence, au moins, il apparaisse unifié, voire
unique. Alors, même, si le maître, le médecin, ne
répond pas à la demande de résorption véritable
de la division subjective, par la production de l'objet de son désir
se présentant comme unifié, il offre un support à
une résorption au moins partielle et temporaire de cette même
division.
C'est à mon sens cela qui explique les rémissions temporaires
des souffrances et, ou, des symptômes hystériques se produisant
à la suite de consultations médicales, de traitements
chimiothérapiques ou d'interventions chirurgicales. C'est la
même explication qui prévaut en ce qui concerne les mêmes
rémissions temporaires dues aux diverses manipulations de guérisseurs,
rites de sorciers, grigris vendus par des mages, prédictions
de voyantes, etc...
Mais ces rémissions ne peuvent être que temporaires. On
pourrait dire structurellement. Lacan nous indique, depuis sa reprise
du cas Dora, que le désir de l'hystérique, c'est le désir
de l'autre. Or que voyons-nous dans cette articulation des discours
de l'hystérique et du maître ? Que dans le temps même
de la production de cet objet du désir du maître, afin
que justement cet objet puisse avoir son efficace dans une résorption
partielle de la division subjective, il est nécessaire que le
désir de l'hystérique vienne à coïncider,
à s'articuler, avec celui du maître, du médecin.
Autrement dit, dans le temps même des conditions de l'éventuelle
rémission temporaire, se réaffirme, se redouble selon
la formule de Lacan, que " le désir de l'hystérique,
c'est le désir de l'autre ", soit le redoublement d'une
des caractéristiques de sa division subjective. D'où la
fragilité de ces rémissions...
À une personne remarquant que les médecins étaient,
peut-être, de moins en moins des maîtres au vu du nombre
des décharges diverses qu'ils peuvent demander de signer à
leurs patients, ou au vu du choix de traitement que certains demandent
à leurs patients de déterminer comme s'ils ne voulaient
plus eux-mêmes prendre la décision thérapeutique
; on peut répondre que, moins que d'une perte de maîtrise,
il s'agirait peut-être là de la parade du maître
contre ce qu'a de boiteux l'articulation précédente. À
savoir de toujours laisser possible la ré-émergence de
la division subjective avec ses dimensions de demandes et de souffrances,
et de revendications consécutives...
Concernant plus particulièrement le " Discours de l'hystérie
" on lira avec intérêt l'ouvrage de Charles Melman
: " Nouvelles études sur l'hystérie " où
il analyse de nombreux symptômes de cette affection sous l'angle
de ce discours..
Enfin, abordons la question du non-rapport sexuel tel que Lacan a pu
le formuler. Il l'indique, à plusieurs reprises, comme lié
au problème de l'hystérie et cela jusqu'à la fin
de son enseignement. Ainsi dans un de ses derniers séminaires
" L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre
", dans leçon du 18 avril 1977, il dit : " Freud a
eu le mérite de s'apercevoir que la névrose était
hystérique dans son fond, c'est-à-dire liée au
fait qu'il n'y a pas de rapport sexuel ".
Alors le non rapport sexuel, qu'est-ce que c'est? Pourquoi Lacan élabore-t-il
un tel concept ? Quel est son rapport avec l'hystérie ?
Je l'illustre habituellement de la façon suivante : l'espèce
humaine est une très étrange espèce animale. Chez
les autres espèces animales, il y a des signes, que ce soient
des odeurs, des cris, des parades, des périodes, etc., etc...
Ces signes règlent très précisément, les
rapports du mâle et de la femelle dans ce qu'il en est de leur
rencontre, de leur rapport sexuel, dans des fins de reproduction. Ceci
est valable même chez les animaux présentant des couples
de longue durée. Par exemple, dans le joli film " La marche
de l'empereur " qui décrit la vie d'un couple de manchots,
couple de longue durée, on peut percevoir, que tout de leur rapport
sexuel à leur comportement d'élevage est réglé
par la fonction de reproduction. Or chez l'être humain, dans l'espèce
animale humaine, il n'y a rien de tout cela, aucun signe, aucun ajustement
pré-établi. Il n'y a rien d'automatique, aucune engrammation
instinctuelle véritable. Au contraire tout semble incertain,
ambigu, d'être pris dans cette dimension qui lui est spécifique,
à savoir la dimension symbolique.
Alors qu'est-ce qui vient pallier à cela ? Cette absence de rapport
sexuel ? Qui a sans doute à voir avec l'énorme prématurité
du petit humain. L'imagerie médicale estime les ultimes connexions
neuronales comme se faisant entre 20 et 25 ans. Mais surtout dû
à la prise dans le langage du petit d'homme, c'est la leçon
de Lacan.
Alors qu'est-ce qui vient pallier ce non-rapport sexuel ? Il s'agit
d'un étrange montage qui consiste en l'étayage du sexuel
sur l'amour. Cela se produit chez le jeune enfant. Il n'est pas encore
développé sexuellement. Il découvre la différence
des sexes. Cela, c'est du fait du langage. On peut penser que sans celui-ci,
peut-être, percevrait-il des différences entre les femmes
et les hommes, mais celles-ci n'auraient alors probablement aucune signification
pour lui, de n'être pas encore lui-même, dans son organisme,
développé sexuellement. Mais le fait d'être pris
dans le langage, dans les diverses catégories symboliques, va
lui faire allier ces différences aux catégories du masculin
et du féminin. Et très logiquement l'existence de ces
catégories, associée au constat de son anatomie, l'oblige
à devoir se situer, lui-même, du côté masculin
ou féminin. Non moins logiquement que l'existence de ces catégories
le pousse à s'interroger sur les relations qu'il y a entre elles,
et entre les personnes qui, du coup, pour lui, les incarnent. Cela l'amène
à y articuler, à ces catégories, les prémices
de son désir sexuel. Mais si cela peut se produire, identification
et désir, c'est à partir de ceux qui sont là, qui
servent de support à ces découvertes catégorielles,
à leur articulation. Ces personnes déjà citées
qui sont celles-là mêmes avec qui il a connu ses premiers
émois de tendresse, à savoir ses premiers objets d'amour.
Lesquels sont la plupart du temps ses parents ou leurs représentants.
On a reconnu là, formulé autrement, le complexe d'dipe
avec tous ses aléas.
Cet étayage du sexuel sur l'amour, ce montage nécessaire,
c'est ce dont témoigne même la plus brève rencontre,
la relation sexuelle la plus éphémère ou la plus
monnayée. Il y a toujours au moins un mot, un regard, un geste,
un minimum de civilité, que Freud dit issue de la tendresse,
un minimum qui fasse " parlotte ", selon l'expression de Lacan,
c'est-à-dire qui s'articule du symbolique. Sans cela, ça
s'appelle un viol !
Ici, nous aurions donc fini notre boucle, notre trajet. Ce serait
de cette sexualité humaine, bizarre, boiteuse, de ce montage
fragile et complexe en quoi elle consiste, dont témoignerait
l'hystérie depuis l'Antiquité.
Pour conclure
J'évoquerai les questions actuelles par lesquelles elle continue
d'en témoigner.
- Un premier point me semble le suivant : si du temps de Freud, de
ce montage précédemment évoqué, c'était
la partie sexuelle qui semblait refoulée, morale victorienne
de l'époque, aujourd'hui, libération des moeurs oblige,
cela semble pouvoir être la partie amour qui soit refoulée.
De jeunes patientes en témoignent : si leur conduite sexuelle
apparaît assez libre, leurs amours apparaissent par contre assez
difficiles, voire tournants assez court. Cela vaut bien entendu aussi
pour les patients masculins. C'est peut-être cela aussi qu'évoque
le titre assez étrange d'un séminaire de Lacan déjà
cité : " L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à
mourre". L'une-bévue étant un jeu de mots à
partir du terme allemand " Unbewußte " désignant
l'inconscient.
- Un deuxième point, c'est l'apparition de nouveaux syndromes.
Ainsi les fibromyalgies, le syndrome de fatigue chronique, la multiplication
importante des cas d'anorexie ou de boulimie, dans leur proximité
de structure avec l'hystérie... De l'autre côté
de l'Atlantique, on a pu assister à des épidémies
de personnalités multiples ou dissociées...
- Un troisième point correspond au démembrement du discours
médical général, en parallèle à celui
de l'hystérie, au profit d'un discours médical spécialisé,
voire hyper-spécialisé. De ce fait, on peut retrouver
les symptômes hystériques dispersés aux quatre coins
de la médecine : en neurologie, en rhumatologie, en gynécologie,
en gastro-entérologie, en ostéopathie, en cardiologie,
etc... Le recours indiqué précédemment à
l'esclave de la science semble aujourd'hui massif, rendant difficile
une approche globale et synthétique de la souffrance des individus.
Quel médecin généraliste, lui qui est, par définition,
le mieux placé pour une telle approche globale, devant une hésitation
diagnostique, n'aura pas recours, aujourd'hui, dans sa crainte légitime
d'une erreur possible, à des examens spécialisés,
et à une délégation, de ce fait, à des confrères
spécialistes ? Il existe, pourtant, que ce soit dans le serment
d'Hippocrate ou dans celui que les médecins prêtent actuellement,
des considérations morales qui montrent bien que sont en jeu,
dans l'art médical, d'autres dimensions que le seul savoir scientifique.
Et c'est probablement en raison de ce démembrement du discours
médical général que nous avons, contrairement à
ce qui se passait du temps de Freud, aussi peu de demandes, dans nos
cabinets d'analystes, concernant des symptômes de somatisation.
Non qu'ils n'existent pas. Mais c'est au cours d'associations libres,
quelquefois avec une grande surprise pour nous, que des patients venus
en analyse pour un malaise existentiel global, nous révèlent
l'existence de souffrances somatiques importantes ayant résisté
à de multiples consultations et traitements spécialisés.
Souffrances des intestins, du colon, gynécologiques, migraines
invalidantes, etc.. Et c'est avec la même surprise éventuelle,
alors qu'aucune séance ne se soit véritablement centrée
sur ces somatisations, que nous apprenons, toujours au cours d'associations,
qu'elles ont disparu. Comme le disait Lacan, la guérison est
de surcroît. Mais non, bien sûr, sans que ce qui était
vraiment sous-jacent à ces somatisations n'ait été
évoqué.
- Un quatrième point concerne la vérification par l'imagerie
médicale de la spécificité des phénomènes
de conversion. C'est ce que rapporte S. Mouchabac, dans son article
: " Conversion hystérique et imagerie fonctionnelle "
, in " Neuropsychiatrie, Tendances et débats ", 2007.
Des expériences ont été menées aux Etats-Unis,
mais peut-être aussi dans d'autres pays, afin de pouvoir déterminer
par imagerie médicale quels circuits neuronaux, quelles aires
corticales étaient en jeu dans les phénomènes de
conversion. Pour cela étaient constitués quatre groupes
: l'un constitué d'individus normaux, un second constitué
d'individus atteints d'une paralysie d'origine neurologique, un troisième
constitué d'individus présentant une paralyse de somatisation
hystérique, et un quatrième constitué de simulateurs,
car le D.S.M distingue, il lui faut reconnaître ce mérite,
les paralysies de conversion et les paralysies de simulation, c'est-à-dire
celles feintes par des individus voulant faire croire qu'ils sont malades.
Or si les résultats à l'imagerie médicale concernant
le premier et second groupe sont conformes aux attentes : intégrité
des zones cérébrales concernées pour le premier
et atteinte de ces mêmes zones pour le second, les résultats
pour les troisième et quatrième groupes sont plus instructifs
: ce ne sont pas les mêmes circuits inhibiteurs qui sont concernés.
Qu'est-ce à dire ? Lorsque nous faisons un mouvement, nous avons
des neurones cérébraux qui envoient une excitation au
muscle correspondant à ce mouvement, et d'autres neurones qui
envoient une inhibition au muscle antagoniste. Quand nous plions le
bras, des neurones excitateurs mobilisent le biceps et d'autres inhibiteurs
bloquent le triceps, muscle antagoniste. Ce que montrent donc ces études,
c'est que ce ne sont pas les mêmes circuits et zones de neurones
inhibiteurs qui sont en jeu dans la simulation et dans les phénomènes
de conversion et que par là s'établissent pour ces phénomènes
de conversion à la fois une spécificité et une
authenticité.
- Un dernier point socioculturel, au sens où plusieurs fois a
été évoqué le statut féminin comme
arrière plan historique important aux conditions de manifestation
de l'hystérie. Aujourd'hui le statut féminin et l'image
elle-même des femmes ont changé, c'est assez banal de l'affirmer.
Mais quelles en sont les conséquences ? Pour l'hystérie
? Et est-ce à mettre en parallèle avec la prépondérance
actuelle du média télévisuel ? Pourquoi ? Pourquoi
pas ? Parce que ce média met en scène de façon
prépondérante la division subjective hystérique.
Quelle que soit l'émission : journaux télévisés,
débats, téléréalités, etc... (hormis
les films qui renvoient à d'autres problématiques), tout
le monde est en représentation, tout le monde est dans cette
division que sont le théâtralisme, l'histrionisme, etc
Car toutes ces émissions mettent en scène l'identification
hystérique, l'identification à partir du désir
de l'Autre. Et ce ne sont pas les seules publicités qui sont
ainsi construites, mais elles ont peut-être le mérite de
le montrer clairement à mettre le spectateur en tiers : à
acheter la même auto, la même crème faciale, vous
serez aussi beaux que le jeune homme qui conduit dans le clip, ou la
dame qui s'enduit le visage
Toutes ces émissions mettent
en jeu ce désir de l'Autre, en tant que celui-ci est représenté
que ce soit principalement par l'il de la caméra, mais
aussi par l'audimat, le présentateur, ou le public rangé
à l'arrière-plan. Toutes ces émissions mettent
en scène cette division, cette identification au désir
de l'Autre. Alors qu'en est-il vraiment de l'homme politique derrière
le masque souriant et déterminé avec lequel il prononce
son discours ? Qu'en est-il du candidat derrière son rire en
réponse aux blagues du présentateur ? Qu'en est-il de
celui-ci derrière son air affable et compréhensif ? Ou
derrière son appel à la complicité du public, etc.,
etc
Y aurait-il ici trace de notre moderne hystérie ?
Je vous remercie de votre attention
J.J.L 2009-2010
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