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- J
M Charcot Leçons
Leçon XXIX
Du vigilambulisme hystérique.
(Dédoublement hystérique de la personnalité).
MESSIEURS,
La malade qui va faire l'objet de notre leçon d'aujourd'hui vit
à la Salpétriere depuis dix ans déjà; il
y a cinq ans, elle tomba dans un état très particulier,
qu'à cette époque j'avais, sinon mal observé, du
moins mal interprété. Voici, en effet, dans quels termes
j'en parle dans le troisième volume de mes leçons (8)
" Il est des sujets, et peut être sont-ils plus nombreux
qu'on ne le pense, chez qui la plupart des manifestations tant psychiques
que somatiques de l'hypnotisme peuvent se rencontrer à l'état
de veille, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les
pratiques d'hypnotisation. Il semble que l'état d'hypnotisme
qui, pour d'autres, est un état artificiel, soit pour ces singulières
créatures l'état ordinaire, l'état normal, si tant
est qu'en pareille circonstance il puisse être question d'état
normal. Ces gens-là, passez-moi le mot, dorment, alors même
qu'ils semblent parfaitement éveillés; ils procèdent,
en tout cas, dans la vie commune ainsi que dans un songe, plaçant
sur le même plan la réalité objective et le rêve
qu'on leur impose, ou, tout au moins, entre les deux ils ne font guère
de différence. J'ai fait placer sous vos yeux un sujet de ce
genre. Hab..., hystéro-épileptique, est atteinte depuis
de longues années d'anesthésie généralisée,
complète, permanente, et chez elle les attaques répondent
de tous points au type classique. Vous voyez qu'ici, bien qu'on n'ait
employé aucune manoeuvre d'hypnotisation, par conséquent
à l'état de veille, nous pouvons obtenir à la fois
et la contracture par la pression exercée sur les masses musculaires,
les tendons, ou les troncs nerveux (contracture des léthargiques),
et l'immobilité cataleptique des membres placés dans les
attitudes les plus diverses, et aussi à l'aide de légers
frôlements, ou de mouvements à distance, la contracture
somnambulique. Tous ces phénomènes somatiques se trouvent
donc chez ce sujet en quelque sorte mélangés, coexistant
au même moment sans distinction de périodes; contrairement
à ce qui a lieu dans le grand hypnotisme. "
Je pensais alors que les caractères somatiques et psychiques
du grand hypnotisme existaient chez cette malade à l'état
de veille d'une façon permanente. Or, ce n'est pas ainsi que
les choses se passent, et, en réalité, cette malade présente
deux états; c'est là, en somme, un exemple de ce que l'on
connaît sous le nom de dédoublement de la personnalité,
et son cas est, comme vous l'allez voir, tout à fait semblable
à celui de la jeune D..., que je vous ai récemment présentée
On dirait qu'il s'agit ici d'une reproduction en tous points fidèle
de ce cas.
A propos de ces études sur les sommeils pathologiques que nous
poursuivons actuellement, je trouve opportun de vous signaler le passage
suivant que j'emprunte à un travail que vient de publier mon
ancien interne et chef de clinique M. Ballot, actuellement agrégé
de la Faculté, et dont vous n'ignorez certainement pas les importants
travaux en neuropathologie.
a L'histoire du sommeil morbide, dit-il, est presque à faire
tout entière; c'est à peine si elle est aujourd'hui un
peu mieux connue que la physiologie encore bien obscure du sommeil.
Les récents travaux sur l'hypnotisme, les tout récents
surtout, n'ont guère éclairci la question. On peut même
se demander s'ils ne l'ont pas, à certains égards, obscurcie
en faisant jouer à la suggestion un rôle que l'observation
attentive des faits montre singulièrement exagéré.
La simplification systématique peut satisfaire l'esprit, mais
elle ne projette pas toujours la lumière quand elle n'est pas
rigoureusement conforme à la réalité.
Vous voyez, sans qu'il soit nécessaire que j'y insiste, à
quels récents travaux fait allusion M. Ballet. Il est certain
qu'on y présente les choses sous une apparence qui, à
mon avis, ne répond pas tout à fait à la réalité.
En effet, à en croire les auteurs de ces travaux, quatre-vingt-dix
pour cent parmi vous, Messieurs, seraient plus ou moins hypnotisables
et susceptibles de présenter par conséquent, sous l'influence
de manSuvres appropriées, le sommeil hypnotique que l'on
nous dit, du reste, ne pas différer notablement du sommeil normal.
Ne serait-il pas indiqué de pratiquer, dès lors, sur vous,
dans un but indicateur, cette hypnotisation en masse, pour ensuite,
profitant de la suggestibilité ainsi développée
chez vous, vous faire entendre cette leçon, qui, en conséquence,
serait acceptée sans réserve, et demeurerait gravée
sans restriction dans votre esprit par le mécanisme de la suggestion
post-hypnotique ?
Le bon sens, comme l'observation vulgaire, protestent contre de telles
allégations; qu'il se trouve parmi vous un ou deux névropathes,
je le veux bien, mais quatre-vingt-dix pour cent, je ne le crois guère.
On n'hypnotise pas tous les sujets indifféremment, et, dans le
sommeil hypnotique, qui n'est pas le sommeil naturel, soit dit en passant,
on ne peut rapporter tous les phénomènes indistinctement
à la suggestion. La suggestion, par l'abus du terme, est devenue
une sorte de Deus ex machina " dont il faut beaucoup se défier.
M. Ballet ajoute du reste, fort sagement à mon avis " Si
l'on veut décidément voir clair dans cette pathologie
compliquée qui concerne les différentes modalités
du sommeil morbide ou des états analogues, le mieux est de prendre
chaque fait, et chaque groupe de faits, et de l'étudier patiemment
sans idée préconçue, abstraction faite de toute
idée théorique. L'heure de la systématisation n'est
pas encore venue.
C'est cette méthode qui nous a guidé dans nos études,
et c'est en nous y conformant que nous vous exposerons l'histoire, très
curieuse, comme vous allez voir, de. notre malade actuelle.
Hab... est née à Saint-Denis le 15 décembre 1853.
Elle est donc âgée de 38 ans. Son père, très
nerveux, est mort en 1871 d'un ulcère de l'estomac; il était
à cette époque employé au chemin de fer du Nord
et demeurait boulevard Ornano. Sa mère est morte tuberculeuse.
Sa soeur a des enfants qui sont très nerveux.
Elle-même a eu des convulsions pendant son enfance; élevée
chez les soeurs à Persan, toujours maladive, elle n'a pu apprendre
à lire. Vers 1878 elle entre, comme infirmière, à
l'hôpital Necker; là, elle est prise d'attaques convulsives
et doit quitter son service. Elle est reçue, comme malade cette
fois, à Necker d'abord, puis à Lariboisière, clans
le service de M. le professeur Proust, où elle présenta
de la chorée et des crises de nerfs.
En 1880, à la suite sans doute de crises plus intenses ou suivies
de délire, elle est transportée à la Salpétrière,
deus le service de M. Legrand du Saulle d'abord, et de là dans
mon service où elle est restée depuis. En 1884, après
une longue période d'état de mal hystérique, -
cet état de mal, que vous connaissez, est comparable à
l'état de mal épileptique, avec cette différence
qu'il ne s'accompagne pas d'élévation de la température,
et ne se termine jamais, autant qu'on sache, par la mort elle est tombée
dans un état particulier, que nous appellerons son état
second ou son état B, lequel a persisté depuis, presque
sans discontinuité, coupé seulement par quelques rares
retours, tantôt spontanés, tantôt provoqués,
en tout cas de peu de durée, de l'état antérieur,
état prime, état A.
Il suit de là que, dans l'état n° 1, Hab... connaît
tous les événements de sa vie qui se sont passés
avant 1885, et ignore ce qui lui est arrivé de 1885 à
1890, tandis que, dans l'état n° 2, elle se souvient seulement
des divers incidents datant de cette dernière période.
Cependant ces deux états, si nettement séparés
l'un de l'autre, sont encore rattachés l'un à l'autre
par un fonds commun. Dans l'état B, en effet, il reste de l'ancienne
personnalité les actes automatiques, marche, , langage, etc.,
acquisitions de l'enfance et de la première jeunesse. On ne connaît
pas, du reste, je le crois du moins, de cas de dédoublement de
la personnalité, dans lesquels le nouveau moi n'ait pas hérité
de ces mêmes actes automatique à un certain degré.
Nous allons maintenant, par une étude successive, constater ensemble
les caractères de l'une et de l'autre personnalité de
la malade.
Dans sa seconde personnalité, dans l'état B, Hab... ,
est anesthésique totale. La perte de la sensibilité est
cutanée et profonde et intéresse le sens musculaire.
Elle ne sent pas les piqûres faites en les divers points du tégument
externe : je puis tordre violemment les articulations sans provoquer
aucune douleur. Lorsque je l'invite à chercher, sans le secours
de la vue, sa main droite avec sa main gauche, elle n'y arrive pas.
Si, enfin, nous lui fermons les yeux, elle tombe lourdement par terre
pour peu qu'on ne la soutienne pas.
Le sens de foute et de l'odorat seuls gardent une intégrité
relative ; il existe un rétrécissement du champ visuel
très prononcé (30°), et, de plus, de l'achromatopsie
pour toutes les couleurs. Je vous rappelle que ce phénomène
est beaucoup plus fréquent chez les hystériques femmes
que chez les hystériques mâles, et que cette achromatopsie
diffère de celle des ataxiques en ce que ces derniers perdent
la notion du rouge et conservent au contraire le jaune et le bleu.
... offre, en plus, de l'ovarie double, une zone hystérogène
sur le vertex, et des zones hystéro-frénatrices dans les
deux flancs. Ses attaques convulsives sont relativement rares. Elles
sont régulièrement conformes au grand type.
Mais son état psychique est surtout particulier ; elle n'est
renseignée que sur les faits récents, datant des cinq
dernières années. C'est ainsi qu'elle ne sait me répondre
où elle est née, ce que fait son père, s'il est
vivant; pourquoi elle n'a pas de nouvelles de ses autres parents. Elle
ne connaît ni M. Legrand du Saulle, ni M. Proust, dans le service
desquels elle a séjourné longtemps.
Par contre, elle se rappelle qu'elle était l'an passé
au bal de la mi-carême, déguisée en magicienne,
qu'elle a visité l'Exposition en compagnie d'une de ses amies
; elle nous raconte même les détails de cette promenade,
ce qui l'y a intéressée, la Tour Eiffel, les Annamites,
etc. Elle croit qu'elle est entrée à la Salpêtrière
il y a 5 ans, et connaît, en effet, toutes les personnes du service
qui s'y sont succédé depuis cette époque.
Enfin, particularité bien intéressante, elle sait lire,
écrire et calculer dans cet état B ; c'est qu'une malade
du service (la nommée L...) a entrepris de l'instruire il y a
quatre à cinq ans, et est parvenue à lui inculquer ces
notions élémentaires.
Je vous fais remarquer, en dernier lieu, que, dans ce même état
B, Hab... présente tous les caractères du grand hypnotisme.
Je frappe, pas bien fort, la table du poing, et vous la voyez aussitôt
s'immobiliser en catalepsie; les membres conservent la situation qu'on
leur imprime, et, lorsque leurs attitudes sont expressives, elles entraînent
dans la physionomie des jeux appropriés. On provoque aussi aisément
chez elle la contracture léthargique par la pression des muscles
ou bien des nerfs, et la contracture somnambulique par le simple frôlement
de la peau. La malade est éminemment suggestible ; il est facile
de lui faire accepter pour vraies les assertions les moins vraisemblables.
La seule différence qui existe ici avec les phénomènes
du grand hypnotisme est que les divers éléments de cet
état y sont mélangés, au lieu d'y être groupés
de façon à constituer des états distincts.
Nous allons, à présent, examiner comparativement Hab...
dans son état A. L'injonction simple suffit,. pour peu qu'elle
soit énergique et répétée, à provoquer
le retour de la personnalité primitive. On lui dit impérieusement,
à plusieurs reprises : " Allons, réveille-toi ! "
elle répond à chaque fois : " Que me voulez-vous
? je ne dors pas, je ne dors pas. Cependant, elle se tord les mains,
semble faire un grand effort, et bientôt on voit le cou se gonfler,
un bruit laryngé se produire, la tête et le tronc se renverser
en arrière (esquisse d'arc de cercle), en même temps que
les membres s'étendent violemment..., etc. C'est une esquisse
d'attaque, et tout paraît rentrer dans l'ordre, mais désormais
nous allons reconnaître les caractères de l'état
prime, état A.
Dans cet état, où vous la voyez maintenant, la malade
est très notablement modifiée en ce qui concerne les stigmates
hystériques. Hab... n'est plus anesthésique totale, mais
seulement hémianesthésique gauche. Son champ visuel est
de 60° au lieu de 30 ; elle n'a plus d'achromatopsie que de l'oeil
gauche.
Elle se rappelle, maintenant, très précisément
les divers incidents de son existence jusqu'à 1885. Elle répond
exactement à mes demandes sur son lieu de naissance, son éducation,
la perte de ses parents. Elle sait qu'elle a été autrefois
à Necker, puis à Lariboisière; elle reconnaît
parfaitement M. le professeur Proust, qui nous fait précisément
l'honneur d'assister à notre cours, et qu'elle nous disait tout
à l'heure ne pas connaître, bien qu'elle l'eût regardé
attentivement. D'autre part, elle croit que nous sommes en l'année
1885; elle se dit âgée de 32 ans et non plus de 38 comme
tout à l'heure,. - c'est en effet l'âge qu'elle avait en
1884-1885. Elle ne connaît plus les personnes du service actuel,
mais elle décline les noms des internes et chefs de clinique
qui se sont succédé de 1880 à 1885.
Elle ne sait plus ni lire, ni écrire, ni calculer et affirme
que la malade L..., qui, vous vous le rappelez, lui a servi de professeur
en ces matières, n'est ici que depuis quinze jours. Elle est,
en effet, entrée dans le service une quinzaine de jours avant
l'état de mal qui a changé la personnalité d'Hab...:
C'est une nouvelle , dit-elle en la voyant. Elle ne sait pas ce que
nous voulons dire avec l'Exposition, la Tour Eiffel, les Annamites;
mais par contre elle se rappelle la guerre, le siège, les bombes
qui tombaient dans le quartier Ornano où elle habitait alors.
Enfin, nous ne retrouvons plus chez elle aucun des caractères
somatiques ou psychiques de l'hypnotisme (catalepsie, contracture, suggestibilité)
qui se montraient à un si haut degré dans l'état
B.
Ces périodes d'état A sont, en général,
assez courtes. Elles ne durent, guère que cinq à quinze
minutes. Ce sont les mêmes phénomènes de commencement
d'attaque, moins accentués cependant, qui président à
la transition de l'état A dans l'état B. Cette transition
se fait soit spontanément, soit par intimation.
Je ne veux pas entreprendre de vous expliquer ces phénomènes,
car je pense que dans leur étude nous n'en sommes encore qu'à
la phase d'observation clinique. Au point de vue nosographique, mon
opinion est qu'il s'agit là d'une attaque d'hystérie transformée.
Ces états de vigilambulisme me paraissent tout à fait
analogues à ces phases délirantes (somnambulisme hystérique)
dont je vous ai montré des exemples, et qui sont, elles, incontestablement
des modifications de la troisième période de la grande
attaque d'hystérie (Voir plus haut, n" XXVII et XXVIII).
Il y a, en tout cas, à faire valoir, dès à présent,
que ces deux manifestations, si différentes en apparence, délire
et vigilambulisme, ont cependant pour trait commun de se développer
entre deux attaques hystériques. La scène dans les doux
cas est inaugurée par une attaque et terminée par une
attaque.
J'aurai, du reste, un jour l'occasion de vous présenter des arguments
et des faits nouveaux qui me paraissent plaider éloquemment en
faveur de cette manière de voir.
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