La Musique
Musique et psychanalyse.
La musique et la psychanalyse ont-elles à
apprendre l'une de l'autre ? Peu d'auteurs semblent s'y être
risqués. Aussi bien du côté des musiciens
que des psychanalystes. Surtout si nous en excluons le lyrique,
le chant, où souvent l'aspect narratif, plus propice
à l'analyse, et la nature humaine de l'instrument vient
à masquer aisément la dimension proprement musicale.
Ce peu de rencontre est somme toute étonnant.
Car à voir une partition, sans même être
musicien, il paraît évident qu'on a affaire à
l'ordre symbolique. Les Grecs anciens ne s'y étaient
pas trompés, eux qui associaient la musique aux mathématiques.
La phrase musicale est en effet constituée
d'éléments discrets, les notes, organisée
de façon différentielle. Cette organisation, comme
celle d'une langue, obéit elle-même à des
règles syntaxiques, harmonie, rythme, composition, etc...
Nous serions donc dans l'ordre du signifiant. Ne parle-t-on
pas d'ailleurs d'interprétation ? Les instrumentistes
jouant, lisant, à leur façon ce que d'autres ont
écrit... Un langage musical donc.
Une objection apparaît pourtant. C'est un
langage sans traduction. Traduction au sens ordinaire, celle
du français vers l'anglais, de l'anglais vers l'allemand,
etc... En effet, nul lexique. C'est-à-dire nulle collection
des diverses combinaisons possibles des éléments
discrets, des notes, en des entités stabilisées.
Autrement dit aucun dictionnaire. Ou si l' on préfère
nul trésor des signifiants. Qu'en serait-il le alors
de l'Autre, dans ce cadre, comme le lieu de ce trésor
? Doit-on en conclure que cette assimilation de la musique au
symbolique est une erreur ?
Il est vrai que pour chacun, l'écoute de
la musique est avant tout un plaisir, voire une jouissance,
générateurs d'affects et de représentations.
Ce qui la situerait bien plutôt du côté de
l'objet. Et les représentations évoquées
du côté du fantasme, d'autant qu'elles apparaissent
propres à chacun. De l'objet, c'est aussi parler de la
pulsion qui y serait en jeu. Celle invocante avancée
par Lacan y serait-elle appropriée ? Le ton, la modulation,
la mélodie d'un objet primitif s'y profilent.
En ce sens, des hypothèses variées
et nombreuses ont pu être avancées : voix de la
mère, bruits divers de la vie intra-utérine, bruits
du corps propre du sujet,... (Cf. les diverses bases théoriques
à toutes musicothérapies).
Il s'y ajouterait les effets corporels directs visés
par certaines musiques, modernes, (violence des basses par exemple),
ou sacrées, (derviches, etc..). Avec ce qui s'inscrit
dans la diachronie d'une répétition. Celle-ci
étant en jeu dans l'affect même et les représentations
associées.
Alors la musique serait-elle, en effet, du côté
de l'imaginaire et de l'objet ? On pourrait le croire.
Mais quelques arguments viennent entamer une pareille
croyance.
Certains compositeurs paraissent bien penser directement en
musique et ne font que la transcrire directement sur le papier.
N'est-ce pas l'indice, au moins pour eux, qu'il puisse y avoir
des représentants de la représentation ? Et qu'à
défaut d'universelle, il puisse y avoir une langue personnelle
?
Par ailleurs, si pour chacun des auditeurs, l'affect
éprouvé lui est propre, la représentation
évoquée lui est singulière, il apparaît
qu'il puisse les partager avec d'autres (cf. les sorties de
concert ou les rave-parties). Ce qui rapproche la musique de
la plupart des arts (peinture, sculpture, danse, etc...). Signifiants,
représentants seconds et partagés des représentations
singulières.
Mais ce qui reste spécifique à la
musique, c'est qu'à défaut d'un dictionnaire répertoriant
les diverses combinaisons de ses éléments, il
existe bel et bien une grammaire réglant leur organisation
diachronique, le solfège. Et par là, elle est
bien de l'ordre symbolique.
Alors, peut-être, pourrait-on penser à
quelques oeuvres littéraires modernes où les auteurs
gardent la structure syntaxique avec ce qu'elle peut induire,
mais retirent aux signifiants leur sens, en en inventant d'autres,
absolument inconnus, hors sens. Un exemple en pourrait être
le "Finnegans Wake" de Joyce, ou d'autres plus radicaux...
Le texte apparaît alors comme une matrice, une matrice
signifiante où chacun y met les signifiants, les significations,
qu'il désire, mais induit et encadré qu'il est
par cette matrice. Faut-il concevoir la musique ainsi, comme
une matrice signifiante ?
Au total, la formule de Lacan : " l'inconscient
est structuré comme un langage " est-elle aussi
applicable à la musique ? Si oui, ce qui semblerait,
au vu de l'importance d'éléments comme l'objet,
la répétition, la représentation, etc...,
quelle proximité peut-on en déduire avec l'inconscient
lui-même ?
Juin 06, Jean-Jacques Lepitre
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