Jean-Jacques Lepitre
(Autoportraits, selfies, profils personnels,
autobiographies, et autres
auto (re) présentations).
Si l’art, tout art, s'en va découpant un
cadre dans l'ordinaire réalité et ouvre ainsi une fenêtre sur
l'ailleurs d'une réalité autre. Celle-ci est d'abord un corps, corps de
l'œuvre, où un quelqu’un aura déposé ce qui de son propre corps aura
émergé de perceptions, d'affects, de fantasmes, de sonorités, d'images,
en ce reflet ainsi proposé. Que cela soit reflet, témoigne de sa
division.
De tout ceci l'autoportrait serait peut-être la pointe extrême et la
plus ambiguë. Du corps, le visage n'est-il pas cette part par laquelle
il est le plus communément identifié ? N'est-il pas aussi cette part
dont on dit qu'elle est le reflet de l'intime, de l'éprouvé, dans le
corps : humeurs, passions, sentiments..
Jeux de miroirs et de découpes... Un certain « dividu », classiquement
en s'observant dans son miroir, va se dépeindre dans le cadre de son
oeuvre. Reflet du reflet tel qu'en lui-même il s'éprouve et se perçoit,
se découpant lui-même de son ordinaire quotidienneté. C'est ainsi qu'au
regard spectateur ce reflet se présente, extra-ordinaire, hors sa
réalité, au sens propre, comme témoignage d'un miroir face auquel il se
situe, et donc peut s'y mirer. Premier essai de développement.
Tout art se fonde sur le cadre qu'il découpe dans l'ordinaire réalité
d'y inscrire comme fenêtre une autre réalité. Le tableau accroché au
mur d'un musée d'un palais, d'une maison, ouvre sur un autre espace que
celui auquel le mur se réfère. Ce mur étant métonymique de la réalité
qui l'entoure.
Un tableau orientaliste au mur d'un palais de Saint-Pétersbourg
enneigé... Une verte campagne anglaise au mur d'un musée d'un Texas
aride... Des neiges flamandes au mur d'une villa méditerranéenne.
Mais il en va de même du théâtre, une histoire s’y déroule, dans un
cadre spécifié, temporel et spatial. Un début, une fin, et la
géographie de la scène comme découpe. De même pour la danse, pour la
musique, un lieu, un début une fin, une découpe dans le sonore
ordinaire. La littérature s'y organise de la même façon...
L'art contemporain nous le répète depuis Duchamp, c'est le cadre qui
fait l'art. Même un urinoir, quelconque, ordinaire, exposé selon la
découpe adéquate : salle d'exposition artistique, éclairage ad hoc,
petite étiquette, devient art. Trois cailloux sur le sol d'une galerie,
d'un musée, éclairés par des projecteurs, s'appellent une installation
artistique. Les mêmes trois cailloux sur un quelconque chemin ne sont
que heurt au pied du randonneur. C’est le mérite de l'art actuel dans
sa déconstruction généralisée d'avoir mis en lumière les
caractéristiques constitutives de la dimension artistique. Ces trois
cailloux au centre du cadre produit par l'installation creusent une
autre réalité que celle dont ils témoignent au milieu du chemin.
On l'oublie trop souvent. Nos écrans si nombreux, cinéma, télévision,
photo, ordinateur, tablette ou smartphone sont des cadres. Des cadres
au sens plein, dont les bords si fins soient-il, découpent notre
réalité, au sens où le cadre du tableau fait découpe dans le mur,
métonymique quant à lui de toute la réalité ordinaire, pour y inclure
une autre réalité. Celle-ci n'a nul besoin d'être merveilleuse,
surprenante ou magnifique, c'est la démonstration de Duchamp. Elle peut
être parfaitement triviale, vulgaire, voire laide ou affligeante.
Cernée par le cadre, elle n'en est pas moins, par définition et
littéralement, extra- ordinaire, d'une dimension autre.
Sur ces écrans, l'autoportrait y pullule. Au cinéma, les acteurs
réalisateurs ne sont pas rares, Chaplin, Eastwood, Redford, et bien
d'autres. Mais cela reste sans commune mesure avec la télévision où le
présentateur réalisateur domine les émissions de divertissements, où le
journaliste organise sa présentation et ses interviews, où le
participant des télés réalité scénarisées se doit de se mettre en
avant, c'est même la condition de sa victoire. Les écrans informatiques
ne sont pas en reste : profils personnels des divers réseaux sociaux,
blogs, selfies... Et tous de venir s'inscrire dans le cadre de l'écran
en tirent la caractéristique d'être extra-ordinaires.
Deuxième essai de
développement
L'autoportrait, de toutes natures artistiques, picturale, littéraire,
musicale, est une oeuvre. Comme telle, il fait corps, corps de
l'oeuvre, selon l'expression empruntée à D.Anzieu. Ce corps est celui
projeté de l'artiste, disions-nous, en ses affects, fantasmes, etc., en
leurs dimensions conscientes ou inconscientes, mais aussi dans leurs
structurations, articulées au moi idéal et à l'idéal du moi. Projeté,
jeté devant, au sens où le peintre jette sur la toile, à l'aide de
pinceaux, de couteaux ou même à mains nues, ses couleurs, ses propres
couleurs dont il habille le monde qu'il représente. Ainsi la projection
serait ce mouvement par lequel un sujet vient à habiller la surface du
monde, à mettre sur la toile de la réalité, les éléments de son intime.
On connaît l'intérêt de Lacan pour cette surface particulière : le plan
projectif.
Or dans l'art de l'autoportrait quelque chose ne s'y redouble-t-il pas
? L'image spéculaire du sujet en son miroir n'est-elle pas déjà
projection et cadre ? Projection au sens où elle s'habille des affects,
des vécus, des fantasmes du jeune enfant, au premier plan desquels son
auto érotisme... Mais aussi cadre à l'intérieur duquel se rassemblent,
se délimitent, s'unifient le dispersé, le disparate, l'in-délimité des
affects, des fantasmes, des vécus. Comme cadre, ces colorations
rassemblées sont d'une autre réalité que l'ordinaire, l’environnante. «
Je » est « extra-ordinaire ». Tout sujet est singulier.
L'autoportrait comme oeuvre apparaîtrait alors comme une remise en jeu
du processus spéculaire, que ce soit sur le versant de la projection :
surplus, nouveautés, menaces de ces affects, de ces fantasmes, de ces
vécus, ou sur le versant du cadre, fragilité, remise en cause, ou au
contraire infatuation, mégalomanie,.. L'autoportrait alors témoignerait
d'une relance de ce processus pour diverses raisons propres à
l’artiste...
Mais on pourrait objecter qu'il y a peut-être une nuance à apporter. Si
au temps spéculaire la projection habille la surface subjective de ses
couleurs, comme elle habille la toile du peintre, elle habille aussi la
surface de la réalité, la toile du monde. Qu'en est-il alors de la
découpe entre l'image spéculaire et le monde ? Cette découpe a-t-elle
pleine valeur de cadre? Ou bien a-t-elle une valeur plus nuancée
d'enveloppe, de peau, éventuellement trouée recouvrant le sujet et par
proximité le monde ? Dans cette perspective, une telle peau a-t-elle
vraiment un bord ? Où s'arrête le monde ? Et ne serait-elle pas
unilatère? Qui connaît l'envers du monde ou directement l'intérieur de
son corps ?
L'autoportrait, à la différence de cette ambiguïté de l'enveloppe,
s'affirme d'un cadre, de la découpe qu'il opère dans cette peau du
monde que ce soit celle projetée par l'artiste ou par le spectateur.
Peau du monde géographique, sociale, ou temporelle. ( L'autoportrait
peut même y faire trou, de cette découpe même, à retrouver ce qui du
corps s'est projeté dans le processus spéculaire, l'antécédant. )
S’il est bien oeuvre, et comme telle projection du corps de l’artiste,
il vient à s’inscrire dans cette réalité autre, différente, définie par
le cadre... D’où s’en produirait un décalage où plus qu’une remise en
jeu du processus spéculaire, c’est d’une sorte de redoublement dont il
s’agirait, ailleurs que sur la toile du monde.
Tenter d’exemplifier... A partir d’un autoportrait réduit à sa plus
simple expression : un selfie... Un individu souriant entouré de
personnages prestigieux. Cette petite photo est bien lieu de
projection, celui du plaisir narcissique... Mais aussi cadre, à savoir
aussi bien découpe de la réalité environnante lors de sa réalisation,
que de celle de l’individu qui l’effectue, son histoire, sa
subjectivité, son lieu... D’où son aspect extra-ordinaire. L’auteur s’y
reconnaîtra, y compris dans son plaisir, mais de cet extra-ordinaire
dont il peut se prévaloir, il sait aussi qu’il en reste quelque chose
qui l’en laisse étranger. Si sa quotidienne réalité avait été de cet
ordre, pourquoi se prendre en photo ? De même pour celui à qui la photo
est montrée. En ce miroir, il peut se reconnaître, dans cet élément
qui, du corps de l’auteur, est projeté. Mais, outre la différence de
visage, la découpe opérée par le cadre renvoie à une autre réalité que
la sienne, d’où l’incertitude du spectateur quant à sa place
véritable..
Troisième essai de développement.
De tout ce qui précède, on peut estimer, concernant l’importance des
questions posées par l’autoportrait, qu’il ne s’agit que de portes
entr’ouvertes... il en existe d’autres, bien d’autres... Les rapports
avec les masques, les jeux de miroirs, etc..
On pourrait également en suivre le fil historique en peinture où ils
sont très nombreux, depuis le moyen-âge où le peintre se montrait,
signature picturale, quidam parmi la foule assistant à l’événement que
son tableau représentait, jusqu’à aujourd’hui, tâche sur la toile, pure
projection. Ou bien chez ceux qui en furent le plus prodigues,
Rembrandt, Van Gogh, et autres, l’évolution de cette autoreprésentation
au fur et à mesure de l’âge...
Thème éminemment ouvert....