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L’autoportrait littéraire

Philippe Merlier

Qu’est-ce que l’autoportrait en littérature ?
En tant que tel, l’autoportrait n’est pas un genre en lettres : classé hors de l’autobiographie, l’autoportrait est situé entre les mémoires et la poésie narrative en première personne, dans le même premier cercle que l’autofiction, le journal et les carnets intimes, les chroniques et l’écriture fragmentaire.
C’est dans cette dernière forme que s’inscrit mon dernier ouvrage intitulé Entrevisions, recueil de huit-cents maximes préfacé par Nicolas Grimaldi et publié par Solilang, éditeur à Limoges. J’ai voulu y consigner mes pensées les plus chères sous forme d’esquisses comme si, face à l’impossible unité du moi, seule l’écriture fragmentaire pouvait dépeindre ma propre multiplicité, ou ma division. Car l’individu, cet un qui paraît indivis, est un troupeau vu de loin, et la diffraction de la pensée reflète la dislocation du moi pluriel. L’écriture aphoristique démasque les interruptions du penser. En ce sens, elle reflète peut-être davantage la richesse de l’expérience que ne le fait une pensée systématique. Mais ces esquisses de soi-même font-elles pour autant un autoportrait ? Paradoxalement, je me sens être davantage dans ces maximes, que dans le portrait de quatrième de couverture sensé dire davantage qui en est l’auteur – l’effet spéculaire du cadre de la page n’est pas le même que celui du portrait. Les aphorismes sont des projections de soi. Ce ne sont d’ailleurs ni des maximes ni des aphorismes que j’ai écrits, mais plus précisément : des apophtègmes, càd littéralement : des proférations – du grec phthègmai = proférer à distance ou à l’écart, en portant sa voix au loin, ou en tout cas en ouvrant la voie plus loin que ne porte ma voix avec son larynx et sa respiration … L’écriture fragmentaire est donc proche mais différente de l’autoportrait. De la même façon par exemple, que les récits de psychanalystes et d’analysants peuvent paraître proches mais sont différents des biographies en miroir ou des récits en ego-histoire, au sein du deuxième cercle dans la figuration de la roue de l’autobiographie[1]. L’autoportrait littéraire semble bien un genre inclassable. C’est sans doute moins un genre qu’un acte littéraire. L’autoportrait exemplaire de la littérature française est sans aucun doute celui des Essais de Montaigne. C’est aussi le plus éloigné de l’autobiographie. Car Montaigne se peint lui-même dans l’acte ou dans l’agir de sa propre représentation, sans jamais se raconter de manière suivie ni exhaustive, sans jamais s’installer dans la narration. Il dialogue avec soi et avec l’autre, sans narcissisme ni vanité. Il alterne entre la première et la troisième personne, entre l’un et le multiple, entre le privé et le public, entre la pensée (« pensée » au sens que lui donnera Pascal) et la citation. Montaigne inaugure un art nouveau, celui de peindre le moi en deux dimensions – celle du particulier et celle de l’universel à la fois. Les Essais ne sont pas des mémoires, ni une autobiographie ni une historiographie, ils ne comportent ni chronologie ni enracinement : leur propos ne contient ni suite fixée dans le temps, ni localisation fixée dans l’espace. Ils relèvent d’un autoportrait en mouvement, dans lequel le moi n’est pas un être fixe, mais un passage. Montaigne se peint traversant la vie. Le moi s’écrit, s’inscrit et s’incurve dans le mouvement de sa vie se faisant.
L’autoportrait n’est pas l’autobiographie. Le premier est synchronique, la seconde est diachronique. L’autoportrait est une forme d’écriture de soi qui s’invente à mesure, sans continuité, et dont le récit mouvant, sans narration fixe, emprunte au pictural sa métaphore. Sans doute, les Rêveries de Rousseau relèvent-elles également de l’autoportrait. Parmi nos contemporains, certains appellent « autoportrait » leur journal, comme Christian Bobin qui donne un titre très pictural, qui pourrait évoquer celui d’une nature morte, à son journal qu’il tient de Pâques 1996 à Pâques 1997 ; le titre est : « Autoportrait au radiateur ». Tel autre revendique l’autobiographie alors qu’il écrit plutôt des autoportraits : c’est le cas de Michel Leiris, qui présente son texte - L’Age d’homme, comme l’œuvre d’« un faiseur de confessions » quasiment maniaque. Michel Leiris y écrit d’ailleurs ceci :
« un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes chances de laisser dans l’ombre certains détails qui, pour les autres, doivent être les plus flagrants ».
Tout se passe comme si l’autoportrait était aux antipodes de l’image que les autres ont du moi qui se peint lui-même. Chez Leiris, l’écriture de soi est un antidote à la castration – il le dit lui-même. Il se peint sans concession ni complaisance. Il faut bien concéder à perdre la face, pour faire son autoportrait… Cette peinture de soi sans concession ni la moindre complaisance, il m’a semblé en trouver une autre fort similaire dans la remarquable série d’autoportraits de la peintre finlandaise Hélène Schjerfbeck (1862 - 1946).
Dans cette série, les signes de féminité et la chair de l’humanité disparaissent peu à peu au profit de la seule structure osseuse du visage. Le regard se métamorphose progressivement, de pupille en iris, jusqu’à devenir des yeux qui se révulsent, se retournent, se creusent, et ne sont plus que trous béants, orbites démesurés. Ainsi l’autoportrait vieillit peu à peu, au fil de la série, jusqu’à devenir une vanité.
Un tel autoportrait va sonder l’ossature du visage. Que veut donc voir l’autoportrait ?
Qu’est-ce qui préside au désir de scruter sa propre face aussi loin, de sonder la matière de son intériorité ? L’autoportrait n’exprime-t-il pas parfois le désir de voir en face son propre ennemi : soi-même ? Ou bien sa mort propre ? Ou bien, en étant mû par la fonction scopique, scruter l’autre qui est en soi ? Tout autoportrait suppose sans doute une estimation par soi-même de son image de soi : l’estimation étant une question de valeur, par exemple esthétique, et cette valeur portant sur l’image de soi et donc le narcissisme, que cette image soit magnifiée ou caricaturée, sublimée ou projetée sans complaisance ; cela redouble donc le problème. Il y a comme un jugement mis en abîme : l’image de soi et l’estimation par le moi de son image de soi. Pourquoi ? Et pourquoi décider de passer à l’autoportrait à tel moment ? Est-ce pour conjurer la mort ou pour saisir le mouvement de son propre vieillissement ? Est-ce lorsque le plaisir narcissique est devenu un plaisir sans joie, que l’autoportrait permet d’accéder à la joie de se transfuser soi-même dans un autre ? L’autoportrait définit, me semble-t-il, un rapport singulier au visage et à sa présence. « Le visage est présent dans son refus d’être contenu », écrit Emmanuel Lévinas dans Totalité et infini. Dès lors, est-ce cette présence à soi que vise idéalement à exprimer l’autoportrait ? Car enfin, qu’est-ce que portraire ? Est-ce projeter, jeter en avant, ou bien comme le suggère l’étymologie latine « protrahere » = tirer en avant, tirer le portrait, étirer les traits qu’on porte ? Projeter ou tirer en avant, ce n’est pas pareil. Se portraiturer, est-ce étirer la présence de son visage ? Il se peut que l’autoportrait consiste à mettre à distance la présence du visage avec ses traits, en en exposant la nudité. Le visage est en propre incontenable, nous dit Lévinas ; il est la condition même de tout discours et le présupposé de l’éthique, de toute morale humaine et de toute justice. Le visage est aussi la part visible de ce corpqu’on a sans l’avoir voulu. L’autoportrait chercherait peut-être alors une réponse à la question suivante : comment exprimer aux autres ce que je suis, avec ce visage que je n’ai pas choisi ? (Conclusion) Dans l’Antiquité grecque, un physicien discourait à propos des antipodes. Un philosophe cynique du nom de Démonax – un élève de Diogène, l’invite alors à se lever et le conduit près d’un puits. Il lui montre son reflet dans l’eau, et lui demande :
« Est-ce que ce ne sont pas là les antipodes dont tu parles ? » Alors si tel est le cas, l’autoportrait et l’image de soi sont-ils aux antipodes l’un de l’autre, comme le sont le visage et son reflet ?
[1] In L’autobiographie, de Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone, éd. Colin 1999, p. 61 – roue de l’autobiographie elle-même inspirée de « La roue de Virgile » de Donat.
Philippe Merlier 14-06-2014