Qu’est-ce que l’autoportrait en littérature ?
En tant que tel, l’autoportrait n’est pas un genre en lettres : classé
hors de l’autobiographie, l’autoportrait est situé entre les mémoires
et la poésie narrative en première personne, dans le même premier
cercle que l’autofiction, le journal et les carnets intimes, les
chroniques et l’écriture fragmentaire.
C’est dans cette dernière forme que s’inscrit mon dernier ouvrage
intitulé Entrevisions, recueil de huit-cents maximes préfacé par
Nicolas Grimaldi et publié par Solilang, éditeur à Limoges. J’ai voulu
y consigner mes pensées les plus chères sous forme d’esquisses comme
si, face à l’impossible unité du moi, seule l’écriture fragmentaire
pouvait dépeindre ma propre multiplicité, ou ma division. Car
l’individu, cet un qui paraît indivis, est un troupeau vu de loin, et
la diffraction de la pensée reflète la dislocation du moi pluriel.
L’écriture aphoristique démasque les interruptions du penser. En ce
sens, elle reflète peut-être davantage la richesse de l’expérience que
ne le fait une pensée systématique. Mais ces esquisses de soi-même
font-elles pour autant un autoportrait ? Paradoxalement, je me sens
être davantage dans ces maximes, que dans le portrait de quatrième de
couverture sensé dire davantage qui en est l’auteur – l’effet
spéculaire du cadre de la page n’est pas le même que celui du portrait.
Les aphorismes sont des projections de soi. Ce ne sont d’ailleurs ni
des maximes ni des aphorismes que j’ai écrits, mais plus précisément :
des apophtègmes, càd littéralement : des proférations – du grec
phthègmai = proférer à distance ou à l’écart, en portant sa voix au
loin, ou en tout cas en ouvrant la voie plus loin que ne porte ma voix
avec son larynx et sa respiration … L’écriture fragmentaire est donc
proche mais différente de l’autoportrait. De la même façon par exemple,
que les récits de psychanalystes et d’analysants peuvent paraître
proches mais sont différents des biographies en miroir ou des récits en
ego-histoire, au sein du deuxième cercle dans la figuration de la roue
de l’autobiographie[1]. L’autoportrait littéraire semble bien un genre
inclassable. C’est sans doute moins un genre qu’un acte littéraire.
L’autoportrait exemplaire de la littérature française est sans aucun
doute celui des Essais de Montaigne. C’est aussi le plus éloigné de
l’autobiographie. Car Montaigne se peint lui-même dans l’acte ou dans
l’agir de sa propre représentation, sans jamais se raconter de manière
suivie ni exhaustive, sans jamais s’installer dans la narration. Il
dialogue avec soi et avec l’autre, sans narcissisme ni vanité. Il
alterne entre la première et la troisième personne, entre l’un et le
multiple, entre le privé et le public, entre la pensée (« pensée » au
sens que lui donnera Pascal) et la citation. Montaigne inaugure un art
nouveau, celui de peindre le moi en deux dimensions – celle du
particulier et celle de l’universel à la fois. Les Essais ne sont pas
des mémoires, ni une autobiographie ni une historiographie, ils ne
comportent ni chronologie ni enracinement : leur propos ne contient ni
suite fixée dans le temps, ni localisation fixée dans l’espace. Ils
relèvent d’un autoportrait en mouvement, dans lequel le moi n’est pas
un être fixe, mais un passage. Montaigne se peint traversant la vie. Le
moi s’écrit, s’inscrit et s’incurve dans le mouvement de sa vie se
faisant.
L’autoportrait n’est pas l’autobiographie. Le premier est synchronique,
la seconde est diachronique. L’autoportrait est une forme d’écriture de
soi qui s’invente à mesure, sans continuité, et dont le récit mouvant,
sans narration fixe, emprunte au pictural sa métaphore. Sans doute, les
Rêveries de Rousseau relèvent-elles également de l’autoportrait. Parmi
nos contemporains, certains appellent « autoportrait » leur journal,
comme Christian Bobin qui donne un titre très pictural, qui pourrait
évoquer celui d’une nature morte, à son journal qu’il tient de Pâques
1996 à Pâques 1997 ; le titre est : « Autoportrait au radiateur ».
Tel autre revendique l’autobiographie alors qu’il écrit plutôt des
autoportraits : c’est le cas de Michel Leiris, qui présente son texte -
L’Age d’homme, comme l’œuvre d’« un faiseur de confessions » quasiment
maniaque. Michel Leiris y écrit d’ailleurs ceci :
« un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes
chances de laisser dans l’ombre certains détails qui, pour les autres,
doivent être les plus flagrants ».
Tout se passe comme si l’autoportrait était aux antipodes de l’image
que les autres ont du moi qui se peint lui-même. Chez Leiris,
l’écriture de soi est un antidote à la castration – il le dit lui-même.
Il se peint sans concession ni complaisance. Il faut bien concéder à
perdre la face, pour faire son autoportrait… Cette peinture de soi sans
concession ni la moindre complaisance, il m’a semblé en trouver une
autre fort similaire dans la remarquable série d’autoportraits de la
peintre finlandaise Hélène Schjerfbeck (1862 - 1946).
Dans cette série, les signes de féminité et la chair de l’humanité
disparaissent peu à peu au profit de la seule structure osseuse du
visage. Le regard se métamorphose progressivement, de pupille en iris,
jusqu’à devenir des yeux qui se révulsent, se retournent, se creusent,
et ne sont plus que trous béants, orbites démesurés. Ainsi
l’autoportrait vieillit peu à peu, au fil de la série, jusqu’à devenir
une vanité.
Un tel autoportrait va sonder l’ossature du visage. Que veut donc voir
l’autoportrait ? Qu’est-ce
qui préside au désir de scruter sa propre face aussi loin, de
sonder la matière de son intériorité ? L’autoportrait n’exprime-t-il
pas parfois le désir de voir en face son propre ennemi : soi-même ? Ou
bien sa mort propre ? Ou bien, en étant mû par la fonction scopique,
scruter l’autre qui est en soi ? Tout autoportrait suppose sans doute
une estimation par soi-même de son image de soi : l’estimation étant
une question de valeur, par exemple esthétique, et cette valeur portant
sur l’image de soi et donc le narcissisme, que cette image soit
magnifiée ou caricaturée, sublimée ou projetée sans complaisance ; cela
redouble donc le problème. Il y a comme un jugement mis en abîme :
l’image de soi et l’estimation par le moi de son image de soi. Pourquoi
? Et pourquoi décider de passer à l’autoportrait à tel moment ? Est-ce
pour conjurer la mort ou pour saisir le mouvement de son propre
vieillissement ? Est-ce lorsque le plaisir narcissique est devenu un
plaisir sans joie, que l’autoportrait permet d’accéder à la joie de se
transfuser soi-même dans un autre ? L’autoportrait définit, me
semble-t-il, un rapport singulier au visage et à sa présence. « Le
visage est présent dans son refus d’être contenu », écrit Emmanuel
Lévinas dans Totalité et infini. Dès lors, est-ce cette présence à soi
que vise idéalement à exprimer l’autoportrait ? Car enfin, qu’est-ce
que portraire ? Est-ce projeter, jeter en avant, ou bien comme le
suggère l’étymologie latine « protrahere » = tirer en avant, tirer le
portrait, étirer les traits qu’on porte ? Projeter ou tirer en avant,
ce n’est pas pareil. Se portraiturer, est-ce étirer la présence de son
visage ? Il se peut que l’autoportrait consiste à mettre à distance la
présence du visage avec ses traits, en en exposant la nudité. Le visage
est en propre incontenable, nous dit Lévinas ; il est la condition même
de tout discours et le présupposé de l’éthique, de toute morale humaine
et de toute justice. Le visage est aussi la part visible de ce
corpqu’on a sans l’avoir voulu. L’autoportrait chercherait peut-être
alors
une réponse à la question suivante : comment exprimer aux autres ce que
je suis, avec ce visage que je n’ai pas choisi ? (Conclusion) Dans
l’Antiquité grecque, un physicien discourait à propos des antipodes. Un
philosophe cynique du nom de Démonax – un élève de Diogène, l’invite
alors à se lever et le conduit près d’un puits. Il lui montre son
reflet dans l’eau, et lui demande :
« Est-ce que ce ne sont pas là les antipodes dont tu parles ? »
Alors si tel est le cas, l’autoportrait et l’image de soi sont-ils aux
antipodes l’un de l’autre, comme le sont le visage et son reflet ?
[1] In L’autobiographie, de Jacques Lecarme et Eliane Lecarme-Tabone,
éd. Colin 1999, p. 61 – roue de l’autobiographie elle-même inspirée de
« La roue de Virgile » de Donat.
Philippe Merlier 14-06-2014