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Rembrandt Autoportraits

Jean-Jacques Lepitre




L'objet regard Qui regarde Qui?
 Il a pu faire de très nombreux autoportraits, plus de 60, de ses 20 ans jusqu'à sa mort. Corps de l'oeuvre. Ici son propre visage, tel qu'il le vit, le perçoit, le ressent, voire l'imagine. Et qu'il dépose sur la toile, sur l'oeuvre. Oeuvre doublement encadrée, puisque émergeant de l'ombre, le visage dans la lumière vit dans cette autre réalité que découpe le cadre. Est-ce. le cadre d'un miroir ? Peut-être bien que non, car quelques autoportraits nous l'indiquent bien droitier comme une vue directe nous le montrerait et non gaucher comme un reflet. Ambiguïté. Le portrait de Rembrandt par lui-même au centre de la fenêtre découpée de cette autre réalité telle qu'il aurait pu s'y apercevoir lui-même si il était autre que lui, nous par exemple. La dimension imaginaire n'y est pourtant pas absente. Elle y est même soulignée. À voir les poses et les habits où il campe divers personnages, diverses apparences : bourgeois, noble, potentat oriental, militaire, philosophe, guerrier, peintre et même saint. N'est-ce pas là les traces d'un jeu avec le miroir ? Avec l'interrogation, peut-être, autour de ce qui fonde l'image de soi, l'image spéculaire, le moi, par où l'enfant s'appréhende. Comme unité où peut se rassembler l'ensemble d'un vécu, d'une corporéité jusqu'alors encore disparaître, sous le regard dun Autre, justement.
Ce regard, ce regard d'un autre, capable d'approuver l'image de soi, et au-delà des apparences, des postures, voire des marques de l'âge, ce regard quel est-il ? Est-ce le regard du spectateur, et y compris dans ce dispositif celui de Rembrandt lui-même appelé ainsi à la place tenue par l'adulte bienveillant lors du stade du miroir regardant l'enfant et approuvant son image ? Bien sûr, on peut supposer un appel à ce regard. Mais est-ce aussi simple ?
Il y a d'abord cette lumière. Cette lumière venant presque toujours du même côté. De plus ces autoportraits se présentent aussi toujours de la même façon, légèrement de trois-quarts droit nous faisant face. Cette lumière qui désigne, qui enveloppe, qui baigne le visage en permet la vision... Cette lumière est-ce la lumière de la vérité, comme chez Platon, par exemple le mythe de la caverne, est-ce le souverain bien comme chez Aristote ou est-ce " que la lumière soit », le regard de Dieu ?
Depuis l'optique géométrique nous avons affaire aux rayons, ceux émanant de l'objet par réflexion d'un X. lumineux, courant d'objets en miroirs et en lentilles pour atteindre un oeil unique, point de convergence où à partir duquel, inversement et symétriquement, se construit une perspective avec un point de fuite... Pour les amateurs, de la différence et du rapprochement, entre cette lumière et ces rayons, le rappel de Schreiber peut se faire. Voir, être vu, la pulsion scopique est une retrouvaille de la psychanalyse...
Lumière donc à la gauche du tableau, là où le plus souvent les enfants dessinent le soleil. Lumière dans les autoportraits de Rembrandt le plus souvent bienveillante, mais pas toujours, il faudrait en étudier les nuances : du froid au chaud par exemple ou du gris au doré. Lumière donc d'où se peint et se montre Rembrandt. À quoi, à notre regard ? À notre vision ? Car ce n'est pas la même chose. Je regarde ce que je désire voir. Le regard en quelque sorte précède la vision. Il est ce qui détermine la vision Lacan parlait des tableaux comme des dompte regards, des fenêtres où la vue se repose du regard. Le peintre a peint un paysage, y installant une perspective, un point de fuite, déterminant un regard, une position, un angle. De ce regard, il a déjà fait l'acte, le désir, le travail. Nous pouvons nous contenter de voir, et d'apprécier ou de récuser le regard qu'il nous propose.
Rembrandt aussi nous repose de notre regard. L'éclairage, le modelé, le grain de la peau, l'orientation, notre place même nous sont déjà offerts. C'est à notre vision qu'il se propose, à la sienne également. Peut-être alors plus proche d'une extériorité, une position autre par rapport à sa propre représentation. À évoquer peut-être ici, l'équivalent de la surprise qu'on a à se voir sur un film dont on a ignoré le tournage. Nous voyons donc les autoportraits de Rembrandt tout au long de sa vie. Et là encore nous notons une étrange constance, comme pour la lumière, comme pour le léger trois-quarts droit, c'est qu'il semble bien, et ce n'est pas n'importe quoi, que le regard que Rembrandt offre à nos yeux, le sien, varie peu d'un autoportrait à l'autre. Voilà qui est étonnant, ce regard paraît être constant de l'âge de 20 ans jusqu'à la fin de sa vie. Il s'agit d'un regard un peu particulier, plutôt bon, assez souvent mélancolique, mais aussi un peu perdu. En tout cas, il est assez souvent difficile à saisir...
Le piège se referme. Nous qui nous reposions de notre regard, le voilà sollicité. Nous regardons ce regard qui ne nous regarde pas, pas vraiment, la plupart du temps, mais que nous supposerions au moins regarder. Réversion de la vue et du regard. Lacan : schize de l’oeil et du regard. Je regarde ce que je désire voir, ce que je vois appelle mon regard. Ici, nous ne voyons plus, plus clairement...
Notre vue se brouille à la vision de ce regard imprécis, un peu perdu, dans un certain nombre de cas. Alors nous regardons encore plus, notre désir de voir se concentre, sur un oeil et puis sur l'autre. D'abord le premier, en pleine lumière. Avons-nous une tache sur notre veste ? Notre pantalon ? Notre jupe ? Quelque chose derrière l'épaule ? Cet oeil est-il égaré ailleurs, dans quelque pensée ? Il n'est pas dirigé vers notre visage... Et puis ensuite l'autre oeil, souvent en retrait parfois même dans l'ombre... Et là, le choc, cet oeil nous fixe, directement, sans ciller, et même parfois durement.
Pris au piège. Pour refaire la boucle. Au départ cela paraît simple. Rembrandt nous offre à voir son image. Redoublement de la formation spéculaire moïque teintée d'imaginaire, sollicitant peut-être notre complicité amusée, ses déguisements... Nous sommes là dans la dimension classique du stade du miroir. Mis en position autre, de notre vision sera attendue l'approbation. Il y chuterait comme dans le schéma lacanien, marqué en pointillé, l'objet a, cause du désir. Cet objet nous pouvons le voir dans ce qui est centré par la construction et la mise en lumière du tableau, le regard, éventuellement le nez, pour une dimension phallique. Cet objet, ce regard est chu. Pour notre part, l'approche du tableau, comme déjà dit, nous en dispense. Et le regard de Rembrandt, même s'il est quasiment toujours le même, apparaît incertain, voire égaré, ou troublé.
C'est à ce point même où Rembrandt a poussé la question spéculaire, l'identification à l'autre, à nous-mêmes, par le jeu des cadres et de la représentation, tel, nous disions, celui qui se voit ayant été filmé à son insu, c'est à ce point que se produit la réversion. Ce regard de Rembrandt que nous voyons nous sollicite, appelle notre attention. D’y supposer justement un regard, son indécision en appelle au nôtre. L'objet regard. Celui que tente de cerner Lacan à le poser comme objet a, cause du désir. À partir d'une intuition de Merleau-Ponty : le visible est habité, constitué par un regard précédant la nôtre. Sur le modèle du tableau, qui donnent à voir comme il faut voir, délire d'influence, ce regard précédant le nôtre nous regarde, délire d'observation.
Ce regard de l'autre d'avant le miroir, autre dont les orbites se sont creusées avec la chute de l'objet a, n'est-il pas toujours objet à se manifester : guet du désir de l'autre, crainte de son jugement. N’est-il pas à l’horizon de notre espace ? A nous guetter, à nous faire nous tenir en bonne posture, en bonne apparence.. Est-ce lui que nous avons intériorisé comme oeil intérieur surveillant notre morale, témoignant de notre conscience, conscience de conscience, et qui dans nos rêves nous fait spectateur de nous-mêmes.
Il faudrait ici pouvoir développer de la brillance comme éclat de lumière au se faire briller du narcissisme...
Mais c’est autour de ces bascules qu’opère Rembrandt. Car alors que nous étions vacillants autour de ce regard ayant attiré le nôtre que nous voyons surgir ? Cet oeil, ce regard qui nous fixe, nous fige, et nous précipite, selon l'expression de Lacan, à nous faire tableau, c'est-à-dire représentation, image spéculaire telle qu'à ce regard pénétrant, inquisiteur, oeil du surmoi, mauvais oeil, etc. nous puissions opposer l'enveloppe, la représentation, issues de cette image spéculaire, narcissique, où nous nous reconnaissons, où nous avons été reconnus,...
Il y aurait beaucoup de choses encore à spéculer sur l'art ajouté autour de ce jeu de regard...