Yves Bonnefoy Mesdames, messieurs, vous attendez de cet exposé une réflexion sur ce qu'est la poésie et en particulier, je suppose, sur ce qu'elle est aujourd'hui ou pourrait être ou devrait être. C'est pour répondre à cette attente que je vais vous faire part de quelques remarques avant, dans la seconde partie de cette rencontre, de me mettre à l'écoute de vos propres observations.
Ma première proposition portera sur l'unité de l'objet de nos réflexions. Une unité qu'il est nécessaire de rappeler ou d'indiquer sans tarder. Il est certain, en effet, que sous ce nom de poésie, se présentent à nous qui les reconnaissons sans hésiter comme poétiques, des ouvres ou des actions d'apparences souvent diverses, si ce n'est même contradictoires. Quelle ressemblance y a t-il entre un poème de François Villon ou « Un coup de dé jamais n'abolira le hasard », entre la majesté sereine du texte de l'Odyssée ou de l'Enéide et les cris d'Antonin Artaud ?
Beaucoup donc de façons d'être poète à tout le moins, beaucoup de pensées de la poésie qui ne se raccordent pas et même sont souvent prêtes à se toiser l'une l'autre avec suspicion, si ce n'est détestation et colère. Si ç'avait été Rimbaud qui se fut donné devant ses contemporains la tâche de définir la poésie, il aurait pris appui sur sa révolte, sur sa dénonciation des hypocrisies et des démissions de la société. Il aurait défini le poème comme une transgression des valeurs et des habitudes qui emprisonnent et appauvrissent la vie des individus considérés par lui comme la seule réalité qu'il importe de prendre en compte. Et si ç'avait été Mallarmé qui avait eu ce même projet, et il le forma d'ailleurs, et il s'y livra dans des pages elles aussi méditables, il aurait au contraire porté ses yeux aussi loin que possible de la personne particulière. Il aurait donné la poésie pour l'avènement de ce qu'il nommait la nature, à la conscience de soi dans les pages d'un livre unique et ultime et voici de quoi le rendre incompréhensible à Rimbaud qui n'aurait vu dans ce projet, d'ailleurs irréalisable, qu'une raison de plus de fuir ce continent où la folie rôde. Le vou de révolution sociale que l'auteur d'une « Saison en enfer » a vécu en poésie dans le temps existentiel et avec le souci de son moment dans l'histoire, « il faut être absolument moderne » dit-il, ce vou est profondément étranger au poète du « Toast funèbre », il l'est d'ailleurs aussi bien à celui « Des fleurs du mal ».
Les formes que prend la poésie diffèrent vraiment à l'extrême, à première vue. Mais constater cela, ce n'est nullement de ma part cautionner pour autant l'idée d'une véritable pluralité de l'intuition poétique. Je n'oublie pas que le langage est un monde presque infini poussé par nombre de voix, que la pensée et le sentiment peuvent cheminer vers un même centre. Je n'oublie pas non plus que les circonstances historiques imposent au poète des priorités bien vite changeantes dans l'appréhension des urgences et l'interprétation de la société. Et plus forte en moi que cette apparente évidence de la disparité des comportements et des ouvres, est la conviction qu'il existe au sein de notre parole une expérience fondamentale, enracinée si profond sous l'emploi des mots, qu'elle peut assurer une spécificité authentiquement commune aux manifestations de la poésie. Pourquoi cette conviction ? Je vais essayer de l'expliquer et de la justifier. Mais, d'abord, c'est nécessaire, quelques remarques sur la nature et le fonctionnement du langage. Quelques remarques suffisamment simples pour qu'il ne me semble pas qu'on puisse les contester.
Il s'agira d'abord de ce qu'on peut appeler l'emploi conceptuel des mots. Quand on a recours à des mots avec le désir de se faire comprendre d'autres personnes, il faut bien qu'ils réfèrent à des aspects particuliers de l'objet ou de l'évènement qu'ils évoquent. Car ces objets, ces évènements, sont toujours trop complexes pour être saisissables d'un coup. C'est cette association d'un mot et d'un aspect, ce dernier séparé désormais du tout de la chose que l'on peut nommer « le concept » ; et le concept est assurément indispensable à l'action humaine, en son projet d'organisation du monde et en son travail conjoint d'intellection de ce que l'action méditante effectue ainsi, et découvre au passage dans la réalité matérielle.
Sans le concept, sans la pensée conceptuelle, rien ne se serait ajouté en nous aux comportements instinctifs de l'existence animale et je ne serais pas en mesure en cet instant même de réfléchir devant vous, que ce soit de façon correcte ou chimérique. Mais l'instrument conceptuel n'en est pas moins un péril pour notre conscience et même pour notre vie la plus immédiate, un immense péril qu'il faut se garder de méconnaître. Si notre pensée se fait avec des concepts en effet, c'est qu'elle va d'un aspect prélevé dans une chose à un autre aspect prélevé dans une autre chose, et il n'aura donc été question dans cette opération que d'aspects, d'abstractions, prélevés sur une réalité dont les façons d'exister concrètement sont cependant en nombre infini. Autrement dit, la conscience que nous aurons prise de cette réalité extérieure n'aura pu être, étant un réseau d'aspects, qu'une image du monde ou de la vie, ce qui nous tiendra séparé de la pleine présence de ce qui pourtant constitue notre environnement le plus immédiat et conditionne notre existence la plus intime.
Est-ce si grave me dira-t-on ? Oui, certes ces images ne sont que des approches partielles de ce qui est, mais ne sont-elles pas remplaçables par d'autres qui prendront les évènements ou les choses par d'autres aspects désormais gardés en esprit, eux- mêmes désormais ajoutés à l'intellection d'ensemble, ce qui fait que peu à peu on va rebâtir dans le champ de la connaissance la complexité du réel. Il y a dans le concept une vocation à l'objet indéniablement, une vocation à comprendre que nous éprouvons tous et sans cesse, avec lui. Quel bonheur de voir une figure de choses se préciser dans l'esprit un peu à la façon dont certaines le font sur la plaque photographique. Mais prenons garde à ceci, quand nous dégageons un aspect et le fixons en concept quelque chose a été perdu, qui, aussi loin pousserons-nous par la suite l'interprétation des phénomènes, ne pourra jamais être retrouvé si nous nous en tenons à ce mode du fonctionnement de l'esprit. La réalité de laquelle l'aspect, le simple aspect a été prélevé était une existence, autrement dit, elle avait eu origine à un moment et elle était vouée à finir, une certaine durée étant inhérente à son être. Et d'autre part, elle se trouvait dans un certain lieu, et non dans un autre, du fait d'un hasard qui décidait d'elle, comme il en va pour nous dans nos propres vies.
Mais que peut dire du rapport au temps et au lieu la pensée conceptuelle, puisque cette dernière n'a pour instrument que des aspects abstraits chacun de cette existence qui est seule à les savoir de par l'intérieur de son être. Et ce rapport au temps vécu et au lieu n'est-il pas cependant un fait qui compte ? Peut-être n'est-il pas important quand on s'occupe de réalité, de simple matière comme les phénomènes en biologie ou physique mais il est présent dans nos vies de la façon la plus essentielle, soit quand nous décidons de notre destin, soit quand nous recherchons autour de nous dans le monde dit extérieur des analogies, des correspondances.
J'insiste. La rose ne dure qu'une journée voire l'espace d'un matin c'est bien connu. Mais les concepts de fleur, de pétale, d'épine qui permettent de caractériser une rose sont nés chacun étant des concepts hors du temps, ils ne peuvent pas en revivre l'expérience, ils ne pourront donc pas nous permettre de participer de l'intérieur de nous-mêmes au flétrissement qui, fatalement pourtant, se produit dans toute rose réelle. Essayant alors de dire le flétrissement comme tel, la même pensée par concept s'attachant à l'idée du flétrissement ne formulera qu'une généralité encore. Et voici la personne humaine qui a pourtant à vivre et comprendre son propre rapport au temps qui passe, au vieillissement, à la mort, voici cette personne laissée, par sa propre pensée, sans possibilité de mener jusqu'au bout cette expérience de soi qui pourrait pourtant lui permettre en retour de percevoir ce que les autres êtres sont pour eux-mêmes.
Que notre intellect se voue, imprudemment, à une pensée purement et simplement conceptuelle et nous allons être coupés de nous-mêmes et aussi des autres. Nous serons certes capables d'analyser les phénomènes de la matière mais détournés de notre désir d'aimer par exemple, ce désir, ce besoin qui sont pourtant la spécificité du fait humain sur la terre. Conséquence, ce qui devrait nous être accessible nous étant ainsi étranger, nous serons obligés de vivre dans un triste univers composé d'énigmes, notre propre existence dans celui-ci étant à nos yeux la principale d'entre elles. L'intellect qui se réduit au concept s'enferme dans l'énigme, avec par-dessous ses pensées les plus actives et même les plus fructueuses, une angoisse donc, et fondamentale. Et aussi bien dans son inquiétude, il sera tenté de bâtir à l'aide d'une poignée de concepts quelques pseudo-objets qui eux, vont lui paraître pensables de fond en comble et intemporels comme le concept les fait, lui serviront de refuge contre cette angoisse et lui feront oublier le temps qui l'occupe, la fatalité de la mort par exemple, cet au-delà des prises de l'intellect. Occasion de répit en somme, qui constitue la plus grande part de nos civilisations successives. Mais il va de soi que ces constructions idéologiques se font vite les procédés par lesquels la volonté de puissance s'assure domination sur les foules. Telle est l'origine des malheurs qui ravagent les sociétés. Et telle est la raison qui peut donner à penser qu'il arrive aussi qu'on prenne conscience de ce danger, de ces malheurs et qu'on essaye de s'en délivrer, cherchant alors dans l'autre sorte d'emploi de nos langues occidentales des façons de soigner des effets secondaires du recours à l'instrument conceptuel. Ce souci, ce besoin, cette tentative de parler et de penser autrement, ce va être la poésie, au moins j'en fais l'hypothèse. Et vous voyez que si vraiment la poésie est cela, ce déni instinctif de l'autorité du concept, c'est bien qu'elle se situe à un niveau si profond de la parole qu'il ne sera pas étonnant qu'elle ait une racine et un tronc uniques sous les diverses branches qu'elle a étendues ici ou là, à travers les sociétés et les siècles.
La poésie, attachons-nous maintenant aux façons dont on l'a définie dans le passé de nos civilisations occidentales. Cette définition fut obtenue longtemps de façon claire et sans inquiétude par recours à la catégorie de la forme. La poésie, ou disons plutôt le poème, ont été alors caractérisés comme l'emploi des mots qui se plient non seulement à l'intention signifiante mais à des règles qui leur imposent des formes. On remarquait que des accents donnent relief dans les mots à certaines syllabes aux dépens d'autres, on comptait ces accents, on prenait conscience de la structure formelle que constituait un nombre bien défini d'entre eux, se présentant de façon suivie, on appelait vers la séquence de mots qui prenait fin quand ce nombre était atteint, après quoi un léger suspens de la voix ou le passage à la ligne dans le cas d'un poème écrit montrait qu'on revenait au point d'origine où, de façon plus ou moins consciente, on recommencerait à entendre se déployer la forme première, décider la règle du cas présent. Forme de cinq ou six accents, de cinq ou six pieds souvent, forme imprimée dans la parole et lui imposant ce retournement sur soi que dit bien le mot vers lui-même, puisque le latin versus signifiait à l'origine le mouvement qui fait tourner la charrue parvenue au bout du sillon.
Le vers, essentiellement une forme et les autres règles n'étant que pour confirmer cette forme et en faciliter la réception par l'auditeur ou par le lecteur. La rime par exemple qui, en reliant entre eux deux vers successifs, accroît la conviction que vont s'en produire d'autres encore ou la structure strophique, un groupe de vers et de rimes décidé lui aussi constant, ce qui redouble la primauté du formel dans cette parole et sa capacité de se distinguer de la prose. Car celle-ci, la prose, n'est jamais tout à fait dépourvue d'aspects formels, ce qui fut vite compris. Par exemple, il peut y avoir dans une pensée des insistances qui se marqueront dans le discours qui l'énonce, par des répétitions de mots qui retiendront l'attention. Ce sera-là une forme, ou bien, avec des voyelles et des consonnes, on aura voulu imiter tel contour, tel objet, tel mouvement perçu dans la réalité extérieure. Et ainsi, la cime indéterminée des forêts disons, se reflètera dans les belles ondulations d'une longue phrase. Mais ces formes-là ne sont que des formes employées de manière épisodique pour signifier autre chose qu'elles-mêmes. Rien à voir avec la forme en poésie qui est a priori et vaut comme un principe d'organisation et d'invention quels que puissent être les effets dont elle sera la cause. Et c'est bien d'ailleurs la question de ces effets qu'il faut que nous nous posions maintenant, retrouvant ainsi dans son devenir la réflexion sur la poésie qui a à traverser les siècles. Cette réflexion a vite su constater que définir la poésie par de telles règles formelles en se contentant de les observer au travail dans les poèmes ne rendait pas compte suffisamment du rapport que l'on peut avoir avec ces derniers, ni non plus avec leurs auteurs, lesquels nous sont pourtant dans leurs écrits, perceptibles.
Après beaucoup de bonheur à l'observation des règles de la prosodie et de la métrique au 17ème siècle en France, on s'est aperçu au siècle suivant que des versificateurs qui ne valaient nullement Racine, ne pouvaient guère s'en distinguer cependant, de ce point de vue de la pure forme. En fait, depuis les grecs et les latins, on n'ignorait pas que la poésie ce sont aussi les poètes, chez lesquels se rencontre un certain regard sur la vie d'une façon qui peut-être leur appartient presque en propre. Certaines impressions, certaines perceptions d'analogies, même certains sentiments, semblent plus faciles pour ceux qui écrivent des poèmes. La poésie ne serait pas la seule maîtrise des syllabes et de leur accentuation mais une appréhension plus poussée de la réalité extérieure, une sensibilité affinée, peut-être même l'acquisition d'un savoir aussi, autre que spécifique. En bref la poésie ce serait, à tout le moins se porter bien près du souci et de l'intuition que j'évoquais tout à l'heure, aux confins extérieurs de la pensée conceptuelle, et cette idée du poète comme « vates » par opposition à celle qui privilégie en lui la production d'un objet, en l'occurrence le texte, a même fini par prédominer à l'époque romantique puis en France chez Baudelaire et dans la poésie symboliste et encore dans notre siècle malgré cette fois des résistances.
C'est cette conception aussi bien qui explique que nous puissions aujourd'hui éprouver comme poétiques des pages de prose chez Chateaubriand, chez Nerval, voire Marcel Proust où ne sont évidemment observées ni prosodie ni métrique. Et il n'est pas douteux qu'on ne pourra d'aucune façon parler sérieusement de l'acte de poésie si l'on n'ajoute pas à la question de la forme celle du sens qui se joue dans ce que nous reconnaissons comme poème, un sens qui déborde depuis longtemps du champ balisé par les vieilles règles. Toutefois cette constatation ne signifie nullement qu'il faille laisser ces règles derrière nous sans nous demander si l'effet qu'elles produisaient n'avait pas avec la sensibilité poétique, qu'à l'évidence elles favorisent, une relation signifiante, une relation si fondamentale, peut-être même qu'elle nous permettrait de découvrir ce que nous cherchons, à savoir comment la parole en se faisant poésie peut échapper aux limitations de la pensée conceptuelle.
En fait oui, c'est bien à ce plan où la forme rencontre le sens des mots que se produit, ce que d'ailleurs je suis prêt à donner pour l'évènement majeur de toute la vie de l'esprit, une conversion du regard, un passage à l'intérieur de la chose vue qui ressaisisse ce qui risquait de se perdre dans l'extériorité inhérente à la pensée conceptuelle. Pourquoi ? Parce que l'effet de l'imprégnation d'une phrase par une forme ce n'est pas du tout ce qu'on pourrait croire, à savoir le déploiement d'une réalité de certaine sorte dans un milieu d'une autre nature, lequel ne ferait que la subir comme la cire reçoit l'empreinte de quelque sceau. La forme dans les mots ce n'est pas quelque chose d'extérieur qui les subjugue, c'est ce qui retrouve et délivre en leur profondeur, en leur intériorité même de mot, une intuition qui leur est propre, dormant encore. Ce qui permet à cette intuition ranimée d'aider l'esprit à reprendre pied à ce niveau du temps et du lieu et du hasard et de l'existence dont j'ai dit qu'il était inaccessible aux incursions du concept.
Je suis obscur mais mon propos va s'éclairer, je l'espère, quand j'aurai dit que cette puissance dormante dans la parole et que la forme réveille, c'est la matière sonore, le son inhérent au phonème. Parlons du son en effet. La plupart du temps dans l'écoute de la parole on ne prête guère attention à lui, ou plutôt on ne le fait que de façon relative, pour le rôle qu'il joue à l'appui du sens des mots et des phrases. Assurément il faut bien que du son soit entendu pour qu'on reconnaisse un vocable qu'il est seul à différencier d'un autre vocable. Assurément le remarque-t-on aussi quand un habile écrivain fait se succéder des s, des sifflantes pour que dans sa parole aussi ce soit le sinistre serpent qui siffle sur des têtes, mais ce son là comme vous le voyez ne reste pas en lui-même, il se laisse employer, il se fait d'emblée le moyen de la signification au sein de laquelle il se dilue. Or il y a cependant des cas où un son nous retient en-deçà ou en marge de toute signification, de tout sens. Nous avons en chacun de nous regardé, à quelque moment, un débris ocre rouge de feuille morte ou un noud dans l'écorce du tronc d'un arbre avec alors et soudain, rien qu'eux en esprit, rien que la perception de cette couleur, de ce renflement, tout ce qui aurait pu alentour signifier, parler, proposer de la signification faisant maintenant silence. C'est dans ces cas comme si la profondeur de l'être sensible affleurait par dessous le voile des interprétations et des formulations que multiplie la pensée et en cela-même nous présentait un fragment du monde qui pourrait aussi bien être son tout car il nous fait accéder à ce que la réalité a de fondamentalement un, d'encore indécomposé, là où ne s'est pas encore porté le travail de différenciation du langage. Et quelle plongée pouvons-nous faire alors si nous voulons bien dans les eaux sans fond ni surface de ce qui se découvre ainsi.
De même dans le registre des sons, il nous arrive d'entendre un son en tant que son et rien d'autre, de percevoir un son qui alors n'est plus un signe mais lui aussi un fragment à nu de la substance du monde et ce peut être le cri d'un oiseau dans la nuit ou de parmi des branches dans un vallon solitaire. C'est comme cela que retentit la voix du corbeau dans le poème de Poe, effaçant toutes les significations dans le grimoire qu'essayait de déchiffrer le poète. C'est comme cela que sonne celle du rossignol dans l'Ode de Keats entraînée par elle dans une extase. Oui, nous pouvons entendre le son dans tel ou tel mot de la langue, cela nous est arrivé à tous de l'appréhender un instant dans l'écoute d'un nom de lieu par exemple qu'il double alors de mystère. Pensez au début de Sylvie, le grand récit de Nerval. Nous pouvons cela et si nous ne le faisons pas plus souvent c'est que dans le discours universel de la prose nous n'avons guère le temps de nous arrêter au son du mot, à la manifestation pure du son du mot, cette matière sonore étant constamment emportée par le flux de la signifiance. Mais c'est alors que la forme intervient en poésie pour dégager dans les mots le son et permettre à ce son de révéler ses pouvoirs de façon tout aussi totale que dans le cas du noud dans l'écorce ou du cri du corbeau que j'évoquais tout à l'heure. Car forme et son, forme comme telle non signifiante et son au-delà de la signification, cela ne fait qu'un tout qu'il est soudain possible de percevoir comme tel. Qu'il y ait rythme du fait du vers, rythme qui naît de la matérialité du son et nullement de son sens, et cette sonorité sera entendue. Qu'il y ait perception du son en retour, et va être possible le déploiement de la forme. Forme et son sont donc associés l'un à l'autre dans un échange sans fin dont il serait même vain d'espérer retrouver le premier moment dans l'esprit. Probablement ils sont nés ensemble au premier jour de l'humanité qui a d'emblée chanté autant que parlé comme Rousseau l'a compris. La forme, en poésie c'est donc, vous le voyez, aussi bien et tout de suite le son, mais le son comme tout autre chose que ce qu'il est dans le discours de la signification où il ne vaut que comme codage du sens des mots. Affleurement de la profondeur du monde, fragment qui tout aussi bien est le tout, infini silencieux noué sur soi mais irradiant sa lumière, le son est maintenant très précisément cette présence pleine que je reprochais au concept de faire oublier.
Et là est la poésie. La forme porte le son ou le fait entendre et, de par cette plénitude manifestée, le son qui est ainsi dans le vers l'indéfait du monde, décolore dans l'esprit du lecteur du poème les points de vue conceptuels, il conteste la prétention des concepts à monopoliser l'approche de l'être. La poésie, cette forme portant le son, c'est ce qui affaiblit l'emprise du concept sur la parole, c'est ce qui dénonce le péril dans lequel le concept nous place. Mais elle fait plus, elle en délivre ou du moins nous permet de commencer de le faire, car assurément il est difficile d'établir avec la pensée conceptuelle, si nécessaire en nous, je le répète, la relation de vigilance active qu'il faudrait à l'esprit pour qu'il soit digne de soi-même.
Essayons maintenant de comprendre ce qui a lieu quand le son a été perçu dans des mots, lesquels ne sont plus de ce fait les simples vecteurs de l'action ou de la pensée. Dans la profondeur du son, c'est de l'unité qui affleure, je le rappelle et dans ces conditions l'esprit qui cesse de s'enfermer dans une image du monde et le corps qui devait à cette abstraction d'être forclos de l'esprit se retrouvent, ils peuvent n'être plus qu'un seul être au monde et une recherche commune. Or, en cet instant même la forme est là pour offrir ses rythmes, ses assonances, ses harmonies, à cette conscience plus directe et de champ plus large, d'où suit que cette dernière peut laisser ses mouvements les plus intérieurs s'inscrire en cette durée qui s'ouvre et y déployer ses perceptions désormais plus pleines mais aussi, n'hésitons pas à le dire, les intuitions, les actes de connaissance vraiment nouveaux, car lorsque l'immédiateté est davantage vécue, les profondeurs s'y découvrent, qui mettant en jeu cette fois non des aspects mais des êtres, révèlent entre ces êtres des relations dont le concept ne sait rien, mais dont la valeur n'en est que plus grande pour notre réflexion sur le monde. Ces relations se découvrent en rapport d'analogie en effet avec nos besoins, avec notre recherche de nous-mêmes, elle constitue le plan de conscience où la source, où l'arbre apparaissent dans leur unicité, laquelle ressemble à la nôtre et nous aide à nous orienter dans le monde. Un savoir nous devient possible, la forme se fait musique et cette musique verbale se montre un acte de connaissance et son lieu en nous est la voix, cette synthèse d'âme et de corps, dont la grande expérience soudain possible est la présence, ce que j'ai appelé la présence, la présence dans tout ce qui s'offre à notre regard, et en particulier dans les autres êtres humains. La présence, oui, ce qui faisait défaut dans la pensée conceptuelle, car celle-ci ne peut penser qu'en substituant des schèmes abstraits à ce qu'elle vise, si bien que même dans les cas où elle veut se porter vers les autres êtres, elle ne peut savoir comment ceux-ci font de leur finitude leur sens.
La poésie est savoir au plan existentiel où il importe qu'il en soit un, elle est à tout le moins la recherche de ce savoir, un « trobar », un creusement dans le son et par le son, comme le savaient bien les trouvères, les trouveurs du Moyen-âge, penchés sur leur instrument, à l'écoute des résonances des cordes. Reste bien entendu qu'au sein de cette recherche des voix fort diverses s'ouvrent, à cause des tempéraments propres aux poètes et des circonstances où leur vie les place et c'est à ce niveau et très tôt autant que très intérieurement dans le devenir de cette musique en somme savante, que se marquent les différences qui font croire parfois qu'il y a plusieurs poésies. D'aucuns doutent sur ces chemins, ils s'alarment, par exemple ils ont trouvé le néant qui n'est que de comprendre que la réalité sensible échappe à toute explication conceptuelle, mais ils ne comprennent pas qu'une existence douée de sens demeure possible avec autrui pourtant désormais tellement plus proche. Erreur, difficulté d'une personne avec soi, mais vécue avec sincérité, véhémence et demeure riche d'enseignement. Tenterai-je de tirer des leçons de cet enseignement de la poésie, de dire ce qui me semble la vérité poétique, de cautionner autrement dit une façon d'être comme rapport à soi et rapport aux autres, à partir de ce que seraient les évidences manifestées par l'opération de la poésie. Je suis évidemment tenté de le faire, de vous dire qu'il me paraît que deux décisions doivent êtres prises quand la musique des mots prend forme dans la parole, la première de ces décisions, celle même que j'évoquais à l'instant, autrement dit constater le néant et désormais s'y tenir, quand nous croyons avec des concepts pénétrer l'être du monde, en fournir une explication religieuse ou de simple métaphysique, ce n'est-là que bâtir images, former chimères, nos pensées ne sont alors que des mythes, les glorieux mensonges qu'a dû dénoncer Mallarmé. Il n'y a rien derrière les apparences et il importe de le savoir, la présence que la poésie nous permet de vivre est sur fond d'absence, absolue. Toutefois, ce qu'il faut surtout, c'est ne pas dénoncer cette vérité avec des mots de philosophie qui redeviennent vite formulation, cessant d'être le savoir qui bouleverserait tous les emplois de mots, toutes les façons de les vivre et on doit donc, ayant perçu le néant, rester dans l'espace de l'écriture, où les mots peuvent continuer d'être le son, cet abîme.
Une lucidité inaugurale en somme, la première grande proposition de la poésie accédant au plein de son sens. Mais une autre évidence est à percevoir, ce qu'il me faut souligner, car c'est exactement en ce point que s'est produit dans notre modernité ce qui me semble une erreur, la mauvaise route prise. « J'ai trouvé le néant », avait écrit Mallarmé, grand témoin de la lucidité que je viens de dire mais aussitôt après Mallarmé ajoute : « Après avoir trouvé le néant, j'ai trouvé le beau », ce qui signifie qu'il confie l'avenir de la parole à des relations entre les vocables qui permettront à la forme du monde naturel de se déployer dans le poème comme elle ne peut pas le faire, pense-t-il, dans le regard des êtres comme ils existent, prisonniers qu'ils sont, prisonniers qu'ils seraient de leurs points de vue trop particuliers. Nous sommes aveuglés par notre finitude, estime Mallarmé, il faut se dégager d'elle, mourir à soi. Je ne chercherai pas à critiquer aujourd'hui cette pensée, je dirai seulement qu'il me paraît au contraire que lorsqu'on a trouvé le néant, constaté que la personne humaine et son fondement dans quelqu'absolu que ce soit, et bien c'est précisément alors qu'il faut lever les yeux de ce champ d'illusions pour constater qu'une réalité et du sens s'offrent à nous tout de même et peuvent nourrir une parole. C'est l'ensemble des êtres de même sorte que nous, embarqués sur le même flot de matière qui se rabat sur eux et les noie, mais décidés à survivre pour un instant auquel l'effort en commun confère une signification.
Percevoir la présence dans ce qui est comme la poésie le permet, c'est aussi la percevoir dans les autres êtres humains, c'est faire de l'humanité instituant son lieu, une seule grande présence. L'être, cette substance mystérieuse dont le passé de l'esprit cherchait la raison dans quelques réalités supérieures, l'être n'a nul besoin d'aucune autre cause que soi. Nous sommes notre propre cause et à la nature qui n'est nullement une mère, une source d'être, comme Vigny l'a dit si éloquemment, nous pouvons substituer le projet éminemment poétique de chercher à donner beauté, simplicité et suffisance à la terre, notre seul lieu. Croire en l'être que nous instituons en parlant, telle la seconde décision qui découle de l'expérience spécifiquement poétique, la seule qui préserve de substituer à nouveau de l'illusion et de l'évidence, la seule qui tienne le pas gagné, pour reprendre encore un mot de Rimbaud, la seule qui soit absolument moderne, s'il est vrai que la modernité ce soit d'essayer d'en finir avec les mythes. La modernité un mot, soit-dit en passant, qu'il n'y a pas de raison de sacrifier aujourd'hui, ce ne serait que du défaitisme.
Mais j'en suis maintenant à constater, vous le voyez, que ce qui se produit effectivement dans notre fin de siècle dite souvent post-moderne, n'est guère à l'image de ce que j'attends de la poésie. En vérité c'est plutôt comme si la poésie qui avait nourri le passé de sa réflexion et de ses ouvres, Homère, Virgile, Pétrarque et Dante, Shakespeare et même Victor Hugo, ne se montraient plus dans les conseils où l'avenir se décide. En France en particulier, c'est tout à fait couramment que les sociologues ou les critiques font le constat de ce qu'ils appellent l'absence, voire la fin de la poésie. Ils le font même sans manifester grand regret et il y a du vrai dans ce qu'ils remarquent, des ouvres existent, elles sont même tout aussi nombreuses qu'auparavant et, souvent, elles semblent plus spécifiquement de la poésie qu'à d'autres époques de l'histoire, mais un vide n'en existe pas moins là où un plein devrait être, car ces recherches ne sont pas perçues, la réflexion des théoriciens ne leur accorde pas d'importance. Sur cet écran le son est coupé, ce qui rend le groupe social indifférent à ce qui s'y joue.
Pourquoi cette désaffection ? Et peut-on espérer qu'elle ne soit que passagère ? Observons d'abord que dans une certaine mesure, la crise dans la réception de la poésie, est un événement du monde occidental dans son ensemble, ce qui n'est pas étonnant puisque des mêmes causes y sont actives partout. Que sont ces causes ? Tout simplement que dans la lutte qu'est le poème entre regard conceptuel et intuition de présence, le concept dispose aujourd'hui de moyens nouveaux qu'il emploie de façon massive. L'effondrement des mythes est-ce en effet la voie vraiment libre pour l'intuition poétique ? C'est aussi en tout cas ce qui permet à la pensée conceptuelle de ne plus être troublée par des rêves, prisonnière de l'illusoire, ce qui lui donne beaucoup d'allant et surtout lui permet de croire qu'elle peut s'emparer des lieux laissés libres dans l'esprit par le départ des chimères. La psychologie du comportement se substitue à l'écoute de la vie intérieure, la sociologie prend les personnes par des aspects qui ne se resynthétisent que par le dehors du comportement. Et il y a aussi que ceux d'entre-nous qui veulent retrouver autour d'eux dans le monde sensible ces présences de choses, arbres, montagnes ou fleuves, qui ouvrent la conscience de soi à la profondeur des symboles, et bien ceux-là ne peuvent plus guère se livrer à leur intuition car il leur faut maintenant se heurter dans la pratique du monde à des objets dont la substance n'est plus la réalité naturelle, n'exprime plus l'infini inhérent à cette dernière, étant le produit de la technologie c'est-à-dire de simples montages de concepts. Un produit de consommation c'est le résultat d'une analyse qui a isolé dans le consommateur un certain besoin, un certain désir et a donc déconstruit son unité laquelle ne pourra pas se reformer au moment où la consommation aura lieu, ce sera plutôt comme si l'esprit avait alors à se convertir au mode de perception propre à la pensée conceptuelle. De même que nous rencontrons sur nos chemins et nos plages des boîtes de plastique qui ne sont pas biodégradables, de même la pensée poétique dans sa recherche de l'unité doit prendre conscience de réalités de type nouveau insoluble dans l'expérience de l'un, il nous faut essayer de n'y pas prêter attention.
Toutefois, si la crise du poétique est et ne peut qu'être universelle, elle n'est pas, je le soulignerai maintenant, sans trouver en France un terrain particulièrement favorable pour une raison qui s'éclaire dès qu'on a défini la poésie par la perception dans les mots de leur matière sonore. Si celle-ci est d'importance fondamentale, il est utile en effet qu'elle soit facile à identifier. Or, la forme qui révèle le son ne le fait le plus naturellement qu'en prenant appui sur l'opposition de syllabes accentuées et des autres. Et en français, cela n'est guère possible. Notre langue n'a pas d'accent tonique. La forme ne peut s'y établir dans les mots pour les disposer à la poésie qu'en se faisant un compte de syllabes, ce qui prive le vers de beaucoup de sa spontanéité, de son immédiateté. On n'y sera pas engagé d'emblée par un mot présentant déjà en soi-même une structure iambique. Et pendant ce temps, cette même absence d'accent dans la donnée obligée du mot laisse le champ libre à ses accentuations. Parfois, la conversation souligne une idée, un jugement, s'exclame, insiste, ce qui mène droit à la prose. De quoi, par conséquent, favoriser celle-ci dans la tradition littéraire comme le montre bien notre classicisme. La poésie en français est précarisée par ce caractère singulier, en vérité exceptionnel de l'idiome. Celui-ci l'oblige à prêter attention, dans l'instauration de la forme, à des évènements plus ténus que les accents, ainsi le « e » muet, indéniable et grande ressource et il s'ensuit que les poèmes vont être l'affaire d'esprits exercés, cultivés, artistes, plus souvent peut-être qu'il ne faudrait. Et on parlera d'élitisme. Du fait même de la langue, la poésie est, en français, isolée, gardée à des confins de la vie du groupe.
Envahissement du langage par les concepts, fragilité prosodique de la langue, tel est en somme le concours de circonstances qui contribue aux difficultés présentes et c'est évidemment regrettable. Il faut la poésie, disais-je, pour que le rapport de l'être parlant à ses proches échappe, par exemple, aux dégradations que lui fait subir la production d'idéologies. Et qu'est-ce que cela signifie, sinon que la création poétique est le ferment naturel de l'esprit démocratique dont la seule définition radicale est la reconnaissance par chacun de la pleine dignité des autres êtres. Sans poésie, pas de démocratie bientôt. C'est en cela aussi qu'elle est salvatrice et donc nécessaire. Qu'elle manque et la société est en péril !
Que faire donc aujourd'hui quand effectivement on peut craindre que la poésie ne soit en bien grand péril elle-même et déjà ? Que faire ? Je ne répondrai pas à cette question par l'utopie des déclarations volontaristes ni des voux pieux et ne demanderai pas aux poètes de hausser la voix pour se faire entendre, ni de se multiplier en nombre en acceptant le soutien, certainement fallacieux, des pouvoirs publics. Ce que j'estime utile pour notre réflexion de ce soir, c'est de poser la question de la vocation à la poésie, de ce rapport à soi, long à prendre forme ou rapide, qui produit le lecteur ou l'auteur dont a besoin à chaque génération cette constante réinvention que la poésie ne peut qu'être. Et encore ne chercherai-je pas à revivre cette vocation en ses premiers pas et me contenterai de proposer à votre attention l'instant où celles ou ceux qui l'on éprouvée, se voient placé au contact des pensées et des choix et des valeurs et des préjugés qui caractérisent leur société. C'est à cet instant, en effet, que quelque chose de décisif se produit. Car le sentiment poétique est naturel à l'enfance mais se laisse plus tard intimider aisément par les indications trop impératives qu'adresse aux adolescents la société où ils ont à vivre. Et c'est alors que le péril dont je parle se fait sentir, mais c'est alors aussi que peuvent se révéler tels de ces aspects auxquels on pourra remédier peut-être. Une forme de ce péril, par exemple, c'est évidemment le discours des philosophes puisque ce discours est le plus souvent dirigé par la pensée conceptuelle dont il fait donc valoir les prétentions en sous-main. La philosophie n'est pas nécessairement le concept mais elle ne pense pas jusqu'au bout l'empire que le concept a sur elle. Et elle offre des théories qui sont parfois remarquablement aveugles à l'ambition de la poésie et lui dénie toute spécificité. Ce fut le cas de la pensée hégélienne qui s'instaure, au début de la phénoménologie de l'esprit, par le refus d'accorder la moindre importance dans la parole à cette expérience de l'immédiat qui est en revanche le commencement de la poésie.
Il en va de même dans notre siècle pour les philosophies du langage dont les applications aux théories de la littérature furent par exemple ces spéculations structuralistes au sein desquelles l'auteur du livre n'a plus d'évidence propre. Ces affirmations souvent impérieuses et quelquefois arrogantes peuvent décontenancer les jeunes gens qui cherchent la vérité, la vérité formulable, autant qu'à rester fidèles à leurs émotions. J'ai vu, pendant toute la période où l'on parlait de structuralisme, nombre d'arrivants renoncer à se pencher sur eux-mêmes et suivre leur penchant poétique parce qu'ils jugeaient primordiale l'étude des instruments d'analyse dont on leur disait qu'ils rendent compte des fonctionnements du langage. Mais c'est précisément en ce point où le discours philosophique et la parole de poésie s'avoisinent, au risque d'un étouffement de l'une par l'autre, que ce qui paraissait un affrontement peut se faire une discussion au terme de laquelle ce qui semblait le parti adverse peut se révéler un allié et même le secours décisif dont la poésie a besoin pour se faire entendre.
La poésie pour sa part n'est nullement l'ennemi du philosophique. Placer des limites à la pensée conceptuelle n'est pas dénier la valeur des opérations que celle-ci effectue dans son champ propre. C'est même les renforcer en les délivrant de quelques pseudo- objets pour suggérer à leur place d'autres façons de penser où s'ouvre cette fois la dimension de la finitude. Les évidences de celle-ci aidant à résoudre de grands problèmes que le strictement conceptuel ne sait guère comment poser. Je pense ainsi à une question qui a été placée, à bon droit, au centre de la réflexion philosophique contemporaine, celle de l'importance de l'autre dans le rapport du sujet à soi et son élaboration d'une éthique. Cette question est déjà de celles que la pensée proprement poétique place d'emblée en son propre centre puisque la transgression du concept par l'expérience de l'immédiat fait apparaître autrui comme une présence, là où le concept ne le considère qu'en lui substituant des formules. Et voici déjà un terrain commun, où ceux qui y viennent de par le côté de la poésie reconnaissent même avec sympathie l'ardeur à la réflexion dont quelques philosophes font preuve.
L'ardeur mais aussi le malaise, le désarroi. Nous devons tout à autrui écrit Lévinas par exemple, et ce mot « tout » est, lui aussi, on ne peut plus acceptable du point de vue de la poésie puisqu'il maintient la question de l'autre au plan de cette totalité infinie que la poésie découvre dans chaque chose et chaque être. Toutefois, Lévinas comprend alors ce « tout » comme celui de nos actions qui sont, chacune, à vouer au bien de l'autre indique-t-il, même si cela signifie qu'il faut lui sacrifier notre propre vie. La sacrifier, comprenons non dans quelque circonstance particulière où ce renoncement à soi serait évidemment utile à quelques-uns mais d'emblée, mais a priori, puisque c'est vrai que nous ne pouvons persister dans notre existence qu'en faisant tort à d'autres êtres humains, d'une façon ou d'une autre. Et c'est là une proposition assurément intenable, personne n'en peut douter mais faut-il, comme fait Lévinas, l'avancer, la risquer parce qu'elle serait le paradoxe constitutif de la condition humaine ? Ne faut-il pas plutôt se demander si elle n'est pas l'indice que la question a été posée d'une façon qui la prive d'accéder au vrai sens de la relation humaine. Dire qu'il faut sacrifier sa vie c'est d'abord la penser comme quelque chose que l'on a, que l'on a ou que l'on n'a pas, une chose, en somme. Ce qui prouve qu'on perçoit la réalité comme composée de choses, non de présences. Et c'est donc qu'on s'est établi dans une pensée conceptuelle au sein de laquelle, je l'ai souligné d'emblée, on bute partout sur l'énigme et avec angoisse.
Or, la poésie sait, en revanche, que ni le sujet, ni autrui, ne sont des choses et que l'être en nous n'est pas de bénéficier d'une durée d'existence au sens biologique du terme mais naît de la décision de rendre au rapport à soi sa qualité de présence. Une décision qui s'affirme dans ce travail sur les mots que sont les poèmes. C'est ce travail qui fait être la personne qui s'y engage et il permet à autrui y prenant sa part d'accéder lui aussi à l'être quels que soient les malheurs de son existence de fait, d'où suit que ce qu'on doit à l'autre être humain, n'est pas de s'enferrer avec lui dans des sacrifices mutuels, qui ne font qu'aggraver l'emprise du concept sur les évènements et les êtres, ce qu'on lui doit, c'est la parole de poésie avec d'ailleurs l'espérance qu'une raison vraiment avertie de la finitude, une raison née de l'alliance du philosophique et du poétique pourrait apporter des solutions aux problèmes les plus concrets de la société, mettant fin par exemple aux guerres qui la déchirent à toutes sortes de plans.
Discussion entre la philosophie et la poésie, recherche au sein du concept au temps au-delà de lui de la parole pleine qui pourrait à la fois vivre la présence et redisposer envers elle les pensées, les jugements, les valeurs dont la société a besoin. Voici une des voies ce débat par lesquelles l'institution poétique retrouvait sa place dans le conseil de la civilisation. Espérons que les philosophes acceptent de s'y prêter. Ils le font d'ailleurs, me semble-t-il dans ces années mêmes. Espérons ainsi qu'on ne laissera pas à des catastrophes retournant le sol de nos habitudes post-modernes mettant à nu dans le malheur la finitude, le soin de rouvrir, mais peut-être trop tard, la voie de la poésie.
Merci.
Débat
Mr. X1 C'est une question pour Monsieur Bonnefoy. Je viens de lire avec plaisir un recueil de textes intitulé « la communauté des traducteurs », dans lequel il y a deux entretiens avec mon vieil ami Jean-Pierre Attal et je voudrais rappeler que Jean-Pierre Attal a écrit - il est professeur d'anglais, et il a écrit une traduction de Paul Valéry, le prédécesseur de Monsieur Bonnefoy à la chaire de poésie au Collège de France, « le cimetière marin ». Il a écrit en anglais. Je pense que c'est un exploit parce que le texte est très très beau en anglais et c'est très difficile d'écrire dans une langue qui n'est pas la langue maternelle. Il est possible d'écrire des poèmes dans une autre langue mais traduire c'est encore plus difficile. Alors je voudrais avoir l'avis de Monsieur Bonnefoy sur ce tour de force. Et savoir si lui-même a été un jour tenté par cet exploit.
Y.B. Pour répondre à votre deuxième question, question subsidiaire, oui, il m'est arrivé une fois par expérience d'essayer d'écrire en anglais la traduction d'un texte poétique, d'un chapitre d'un livre de poésie dont j'étais l'auteur. C'était plutôt pour aller au-devant des problèmes du traducteur anglophone que par espérance un peu chimérique d'ajouter à la poésie de langue anglaise. Mais, en tout cas, j'ai fait l'expérience. Ceci étant, et malgré la qualité éventuelle de traduction faite par quelqu'un dont la langue d'arrivée n'est pas la langue natale, je dirai qu'a priori on ne peut sentir une vraie possibilité de traduction que pour autant que l'on écrive dans la langue dont notre inconscient est déjà le connaisseur. On écrit à partir de son inconscient autant que de sa conscience intellectuelle et critique. La poésie est précisément d'opérer la fusion de ces différents niveaux de la parole. Elle est là pour que le symbolisme inhérent aux opérations de l'inconscient vienne en quelque sorte transgresser les habitudes de la pensée conceptuelle et il est donc fondamental qu'il y ait un inconscient pour travailler dans le texte poétique, même quand celui-ci est un texte de traduction. Je dis cela bien sûr de façon simplement a priori, il y a d'ailleurs des cas de parfait bilinguisme et c'est donc dans ces cas-là quelque chose, peut-être, du coup, de particulièrement utile à la poésie. On verrait en cette occasion comment au niveau de l'inconscient des prises linguistiques fondamentales sur l'objet peuvent se débrouiller avec elles-mêmes en ayant en quelque sorte deux voies d'accès simultanément à disposition.
Mme Y1 Bonsoir Monsieur, je ne vous connais pas, c'est la première fois que je vous vois et que j'entends parler de vous et je voulais savoir si vous aviez composé des ouvres poétiques en français et combien de temps ça vous a pris pour chaque ouvre. Si toutefois vous en avez composé. Merci.
Dans la salle On vous a donné la liste des poèmes !
Y.B. Je vous répondrai que ça m'est arrivé en effet, (rires dans la salle), que ça m'a pris pas mal de temps. Que ça m'a pris toute une vie si j'ose dire. Je n'ai pas trop le temps maintenant pour déployer toutes les difficultés, toutes les incertitudes que ce cheminement a pu produire en moi. Voilà ma trop brève réponse.
Mr X2 Je m'adresse à Monsieur le conférencier. Je pensais au Lac d'Alfonse de Lamartine et je voulais lui demander si les mots employés dans cette poésie signifiant des concepts et apparemment les concepts étant bien clairs et pourtant c'est de la vraie poésie et les concepts apparemment n'en sont pas changés, alors, j'allais dire, pourquoi ?
Y.B. Le concept n'existe comme tel, c'est-à-dire n'existe que comme péril au sens où je l'appréhende, que pour autant qu'il s'articule à lui-même d'une façon qu'il se fait système qui se clôt, qui substitue à une expérience ouverte de l'expérience du moment vécu une représentation figée. La poésie emploie bien entendu des concepts mais elle le fait en transgressant certaines articulations faciles, courtes, impératives, nocives que l'idéologie d'un temps propose et même, malheureusement souvent, impose. Alors dans le texte poétique, il y a effectivement de la signification et une signification qui est d'apparence conceptuelle mais il y a aussi que, dans le cours du texte de ce poème, émergent de l'expérience envisagée de grandes formes symboliques qui conduisent la conscience bien au-delà de certaines représentations que l'on peut se faire sur la vie, sur le destin, vers des formes plus immédiates de l'intuition, du besoin, des finalités de destinée précisément. Le temps est tout à fait central dans ce poème de Lamartine que vous citez et cette montée du temps dans la conscience du poète et de son lecteur est déjà en soi un événement poétique car la pensée conceptuelle ne sait pas donner à l'instant, un instant qui passe et qui ne reviendra plus, cette importance si fondamentale que Lamartine en fait justement le coeur même de sa grande question sur lui et sur le monde. C'est donc dans ces déplacements que se situe l'expérience de la poésie.
Mme Y2 Bonjour Monsieur Bonnefoy. Comme moi je ne passe pas l'agrégation à la fin de l'année, j'aimerais que vous me mettiez en appétit de consommation ou d'inspiration poétique et pour ce faire, puisque nous avons la chance d'avoir un poète contemporain, des plus grands actuels parmi nous, que vous nous expliquiez comment pour vous ça se passe ce jaillissement poétique quand vous avez envie de prendre la plume et d'écrire un texte.
Y.B. C'est une question bien difficile car si je savais y répondre peut-être disposerais-je de capacités accrues. Je dirai que le commencement de l'écriture poétique n'est nullement la prise de conscience que l'on aurait d'avoir perçu quelque chose, compris quelque chose, d'avoir un sens à communiquer, un message à porter. Au contraire, c'est le moment où on ne sait plus rien, où on n'a aucun contenu de pensée ou de sentiment qui paraisse tenir suffisamment pour qu'il prenne place dans des mots. C'est une situation, dirai-je, de désarroi inaugural et l'écriture consiste à tenir dans ce vide, laissant des mots surgir encore une fois de l'inconscient et nous parler. La poésie à ce moment-là c'est de les écouter, de les laisser s'exprimer, d'essayer de les comprendre, de leur permettre de se coordonner entre eux. Il s'agit que le sens qui manque au début de l'écriture émerge de celle-ci, obtenant de nous un accord entre les intuitions de la profondeur et notre raison qui, en principe, ne devrait pas demander mieux que de rejoindre ainsi la totalité de notre être. En deux mots, l'écriture de poésie est totalement empirique et doit l'être.
Mr. X3 Bonsoir, je voudrais savoir. Depuis ma très jeune enfance je me suis toujours intéressé à l'étymologie des mots, étant moi personnellement un mélomane de la poésie parce que je suis incapable d'écrire quoi que ce soit, mais j'apprécie. Je ne sais pas si le mot « poétomane », je ne sais pas si un mot existe pour désigner le fait que des gens s'intéressent à lire des poèmes. Quelle est l'étymologie du mot poésie et est-ce que déjà dans l'étymologie du mot et dans l'origine du mot il y a déjà un concept ?
Y.B. Oh oui, bien sûr. Assez naturellement on retrace le mot poésie jusqu'au verbe grec « poiein » qui signifie faire, produire, produire un objet, et cette étymologie met donc l'accent sur cette première approche du poétique que je disais tout à l'heure, celle qui considère que le poème c'est la reconstitution de la phrase par l'imprégnation des mots, par une forme. L'objet verbal que la forme permet de construire comme un vase peut être extrait en somme de l'argile informe première, par la perception d'une ellipse ; voyez ! Donc la première étymologie, plus exactement la première pensée qui apparaît dans la remontée étymologique sur le mot poésie, conduit à cette notion du faire. Et d'ailleurs beaucoup de poéticiens, beaucoup de philosophes de la création littéraire, se sont appuyés sur cette étymologie pour justifier une certaine conception du poétique comme, même aujourd'hui, production d'un objet verbal, c'est-à-dire simple emploi des mots de la langue pour, par articulation de leur présence dans le texte, substituer à l'expérience ouverte de l'existence ordinaire, un objet, un objet verbal qui soit là, qui durera. Ce n'est pas ma conception mais cela fait partie, si l'on peut dire, tout de même, de la dialectique difficile par laquelle la poésie se cherche à travers bien des façons de cesser d'être elle-même.
Mr. X4 Tout à l'heure vous parliez d'une crise de la poésie en occident et notamment en France. Pourriez-vous préciser si vous pensez à l'absence d'auteurs ou l'absence d'un public. Dans la mesure où pour le public. moi j'ai, par exemple, essayé d'assister à des poèmes dits par Fabrice Lucchini à Paris et je peux vous dire qu'il y a énormément de public et donc, il y a probablement un public potentiel très important, à condition que ce soit comme la musique, que ce soit bien dit. Et comme Monsieur parlait de « poétomane », je crois qu'il est très important d'avoir des interprètes de qualité. Si on fait un parallèle avec la musique, si vous distribuez au public des partitions, je crois que le succès sera très faible. Alors que les musiques étant très diffusées par la radio et les médias en général elles sont biens, elles ont beaucoup de succès.
Y.B. Oui, je parlais d'une crise de la poésie mais j'espère que vous avez perçu que j'en parlais sans pessimisme. Autrement dit, je sais que la création poétique existe en France et ailleurs, je sais qu'il y a un public comme vous dites pour la recevoir, je sais qu'il existe dans la profondeur de la société une aptitude poétique intacte. Je sais aussi d'ailleurs que l'intuition poétique a trouvé dans notre époque les voix d'une conscience de soi plus approfondie qu'à d'autres moments, et il y a là, si vous voulez, des conditions très heureuses et la possibilité d'un jugement optimiste. Tout de même, il est certain que si l'on considère la société dans son ensemble, on constate que manque dans ces formes collectives de conscience que nous savons, que nous rencontrons dans les analyses sociologiques ou des faits de culture, manque une certaine aptitude à la pensée symbolique par exemple, qui fait tout de même partie de la poésie. Ce qui manque c'est, comment dire cela, c'est la possibilité d'oublier, à des moments, que la formulation ne doit pas régir la conscience jusqu'au bout, comment dire, en fait, vous avez raison, je ne voudrais pas oublier à quel point la poésie contemporaine est là et l'enseignement pourrait très rapidement peut-être permettre que cette évidence soit un fait brusquement, prenant en quelque sorte possession de la société comme telle. L'enseignement est dans ma pensée et j'aurais pu en parler, je n'ai pas eu le temps de le faire, je crois que la crise de la poésie que vous contestez et que je suis prêt à vouloir reconnaître moins grande qu'on ne peut le craindre, je crois que cette crise pourrait être bien atténuée si, dans l'enseignement, ce rapport entre philosophie et poésie dont je parlais tout à l'heure devenait par exemple le centre de la proposition que l'on peut faire aux élèves, aux étudiants, dans ces merveilleuses années où l'esprit est encore disponible pour une réflexion en somme gratuite, une nouvelle paidéia, une nouvelle formation des jeunes êtres par la poésie resterait possible.
Dernière question Mme Y3 Bonsoir Monsieur le professeur. Je voudrais vous poser une petite question. Je m'intéresse depuis mon enfance à la poésie. Je suis croate, je traduis un peu mes poètes préférés en français. Je voudrais savoir : est-ce qu'il y a une différence entre la poésie en vers et la poésie en prose ?
Y.B . Je crois que, on peut, en prose, accéder à une conscience de ce qui se joue spécifiquement dans la poésie. On peut réfléchir, comme nous faisons aujourd'hui, sur le poétique. On peut conduire cette réflexion au contact d'événements de la vie que la prose peut accompagner dans leur formulation, dans leur évocation et ainsi il y a des textes qui sont un peu comme le roman de la poésie si l'on peut dire, que ce soit chez Chateaubriand que j'ai cité tout à l'heure, ou Nerval, on voit à quel point un romancier peut être capable de rester proche de ce qui en lui est le poète, proche du poète qu'il serait s'il prenait possession de l'instrument prosodique. D'autre part, en prose, peuvent remonter à la conscience de grandes formes archétypales, formes symboliques qui sont présentes dans l'inconscient et qui peuvent du coup aider la poésie à s'aventurer dans son rapport au monde, un peu plus loin. La forme, en poésie, est en quelque sorte le lieu où la mémoire du poétique se ranime et reste vive. La prose peut accompagner cette mémoire redevenue actuelle et dans bien des ouvres de poètes contemporains, dès le 18ème siècle, en fait dès Rousseau, il y a une grande qualité poétique qu'on peut dire l'apport, même en France en particulier, l'apport de la prose. Au 18ème siècle, au 19ème, ce sont en fait de grands prosateurs qui ont réveillé une poésie qui s'était endormie dans le ressassement de plus en plus extérieur de règles poétiques usées.
------
Décembre 2016, Transcription de la conférence d'Yves Bonnefoy réalisée par Marielle Stinès Belleville, Michèle Saïdi, Marie-Christine Salomon-Clisson, Corinne Valet ainsi que par Janie Bozier et Eliette Lepître pour la relecture.