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Remarques cursives sur le dernier séminaire de Jacques Lacan

Alain Harly


Avec ce dernier séminaire, on pourra dire que le tempo était bien différent, et pour beaucoup ce fut là le signe évident de la maladie qui allait l'emporter. Je soulignerais aussi un changement dans le style. On pourrait croire en effet qu'il ne s'adresse qu'à quelques-uns, auditeurs privilégiés spécialement compétents dans le domaine de la topologie. Seule la leçon du 9 janvier reprend quelques instant le style d'autrefois. Il semble même un instant décrocher de la théorie des nouds ! mais est-ce vraiment le cas ? A parcourir minutieusement la transcription de ce séminaire, je suis plutôt surpris de constater que son discours, malgré les ruptures, malgré les silences, malgré les embrouilles est tout à fait articulé.
Son propos commence par un énoncé qu'on pourrait dire bien connu de ses élèves, c'est une reprise qu'il assume de cette assertion : « Il n'y a pas de rapport sexuel, c'est ce que j'ai énoncé. » Et de terminer la séance de ce jour par une sorte d'autocritique, qu'il a eu tort de le faire parce que « c'est injustifié. » Et pourtant l'instant d'avant ne confirmait-il pas « Qu'il n'y ait pas de rapport sexuel, c'est ce qui est essentiel de ce que j'énonce ».
Bien sûr cela pourrait passer pour une incohérence. Reprenons son propos et interrogeons-nous sur cet énoncé « essentiel » et pourtant « injustifié ».
Il peut se soutenir que d'un point de vue de la logique que si un énoncé ne peut pas se justifier, cela ne veut pas dire pour autant qu'il soit faux. A quoi tient cet écart ? Est-ce encore un coup de l'objet petit a ? Une manière en quelque sorte que cela ne se boucle pas ?
Ecoutons encore : « Qu'il n'y ait pas de rapport sexuel parce qu'il y a un imaginaire, un symbolique et un réel [.] c'est du même coup ce que je vous avoue. Bien ! »
On pourrait éprouver avec cet aveu une dimension pathétique, une sorte de chute funeste. A se laisser aller à affect ne risque-t-on pas de nous enfermer dans la plainte bien connue : le maître ne dit pas toute la vérité, ou pire, il la dit mal. Et pour ceux qui veulent le sauver encore de diagnostiquer que c'est de la fatigue et qu'il faut l'assister. Il y aurait beaucoup à dire sur l'assistance apportée au maître. Sans doute que la question va s'imposer à tout un chacun de ses auditeurs de savoir s'il faut dans ces propos avares, ces dessins embrouillés voire ratés, ces apparentes contradictions considérer qu'on est encore dans un séminaire.
Et bien je partirai pour ce qui me concerne que si on se retrouve bien sûr dans certaines limites des représentations et des concepts de l'idée que Jacques Lacan, malgré sa maladie, nous donne bien là un séminaire, le dernier sans doute, sa conférence de Caracas en juillet 1980 ayant un statut plus problématique, j'y reviendrai.
L'intervention de Janine Mouchonnat est à bien des égards d'un grand intérêt. Elle n'est pas sans répondre à l'invitation maintes fois formulée par Lacan qu'on lui réponde ! Alors que dit-elle Janine Mouchonnat ? Que justement elle est de ceux qui « assistent son séminaire », que le noud borroméen à l'ancienne est pour elle d'une grande utilité clinique, qu'elle le reçoit comme une présentation topologique de la métaphore paternelle ; « des consistances I,S,R, elle propose le sens suivant » « Le corps primordial » c'est I, « Tu dois une vie à ton père » c'est S, « Tu dois ta vie à Dieu » c'est R. Ce qui me frappe à lire cela, c'est qu'essentiellement c'est un discours du sacrifice. Elle ajoute cette question directe à Lacan sur l'enjeu des mathématiques dans sa recherche. Et celui-ci de lui répondre qu'il entend traiter mathématiquement la question qu'il a mis à l'ouvrage.
Alors qu'elle est cette question mathématique ? C'est celle du noud borroméen généralisé. Il va le dire plusieurs fois au cours de ce séminaire. Toutes les explorations qu'il entreprend, bande triple, tresse, bande de Slade, etc., viserait donc à dégager la structure de ce noud borroméen généralisé [par la suite : NBG]. Va-t-il y arriver in fine ? ce n'est pas très clair dans les deux dernières leçons, mais on peut quand même dire qu'il suggère, y compris par ses trébuchements, une voie à suivre.
La question de J. Mouchonnat n'est ni dans le tempo ni dans la topologie de ce qu'il tente de dire alors. Le discours du sacrifice qu'elle tient ici s'entend comme une interprétation quelque peu sauvage. Elle est sauvage car c'est en acting out. C'était d'ailleurs à l'époque des propos qui pouvait se vociférer : « Lacan nous pompe jusqu'à l'os, ça suffit » « Rien à foutre de ses nouds ; vive la clinique ». Il est vrai qu'on peut se laisser aller à quelques irritations quant en tant que bon élève on a tout donné comme on dit pour assimiler, introjecter, la puissante pensée du maître et qu'il vient vous dire in fine que ce n'est pas ça ! ou pas tout à fait ça !
Lacan remet en effet sur le métier cet objet topologique, mais je le souligne, dans son rapport à la métaphore. Je cite : « La métaphore du noud borroméen à l'état le plus simple est impropre. C'est un abus de métaphore parce qu'en réalité il n'y a pas de chose qui supporte l'imaginaire, le symbolique et le réel » (in leçon 4).
Cela nous ouvre à toute une série de questions bien difficiles qui ne sont pas sans nous plonger dans une perplexité.
Comment entendre cela que le NB dans son élaboration doctrinale est quelque chose d'impropre ? Impropre à quoi ? On pourrait dire sans doute à soutenir ce qu'il n'y a pas, soit qu'il n'y a pas de rapport sexuel. Je peux bien vous avouer que jusqu'ici il me semblait bien fait ce NB pour justement soutenir cela. Lacan ajoute ici que l'énoncé « il n'y a pas de rapport sexuel » est un énoncé incomplet et qu'il en appelle donc à être suppléé. Il y faut une suppléance à ce non-rapport. « Il est clair que les gens [.] font l'amour ». Et de préciser « c'est de l'ordre du possible ». Mais justement c'est bien là le problème : le possible de ce faire qui cependant ne s'écrit pas comme rapport.
Quant à la formule « Il y a un imaginaire, un symbolique et un réel » comment la situer ? surtout avec l'indication qui suit « qu'en réalité, il n'y a pas de chose qui supporte l'imaginaire, le symbolique et le réel ». Alors comment situer ce manque dans la réalité ?
A minima on pourrait se risquer à dire qu'en fait ce ne sont là que des suppositions, que ces consistances sont supposées, sont hypothétiques. Ce qui reviendrait à dire que ce sont des constructions imaginaires et donc que le NB est lui-même imaginaire, un produit de l'imagination. Pourtant nous avions cru comprendre jusqu'ici que le nouage proprement dit relevait du Réel.
Risquons une autre question : pourquoi Lacan pose t'il ici les dimensions dans cet ordre I,R,S, ? Et non dans l'ordre le plus habituel soit R,S,I, comme dans le séminaire intitulé de cette manière ? J'ai trouvé un élément de réponse à cette question dans la conférence que Lacan avait donné à St Anne le 10 novembre 1978, chez le professeur Deniker, 2 mois seulement auparavant, juste avant qu'il ne commence son séminaire « La Topologie et le Temps ».
Il avait alors énoncé que l'imaginaire par le biais du raisonnement mathématique présente l'inconscient. Quand on le présente avec le NB, cela revient à établir une dépendance entre le Symbolique et le Réel. Il énonce que « cette prééminence du symbolique sur le Réel, c'est ce qui constitue à proprement parler l'inconscient. »
Quand Lacan, dans cette leçon du séminaire T§T met les termes dans cet ordre, ce n'est pas par hasard. Cela peut s'entendre ainsi : on ne peut s'introduire à cette écriture de l'inconscient que par l'imaginaire mathématique, mais c'est le symbolique qui va commander le Réel.
Pour autant I,S,R, ne sont supportés par rien. Au même titre qu'un sujet ne suppose rien, il est précisément supposé. I,S,R, relève aussi d'une supposition, mais il faut qu'elle soit ordonnée cette supposition pour être présentée.
On pourrait dire que c'est de l'ordre d'un savoir inconscient qui s'est imposé à Lacan depuis bien longtemps, c'est ce qui lui permet d'énoncer « Il n'y a pas de rapport sexuel ». Ce savoir, il se laisse aller à l'énoncer, il se laisse faire par ce savoir. Dans le séminaire Encore (1972-1973) il avait posé cette question : « D'où ça vient cet enseignement dont je suis l'effet ? ». Il affirmait alors volontiers que dans son séminaire il occupait la place d'analysant. Il me semble que cette assertion convient spécialement bien pour ce séminaire T§T : Il y a des énoncés qui s'imposent devant un auditoire et il attend que celui-ci lui en restitue quelque chose.
Est-ce que la réponse que lui fait Janine Mouchonnat est une réponse productive ? Pour elle-même je ne sais pas mais en tout cas cela permet à Lacan d'affirmer clairement que c'est du côté des mathématiques qu'il entend traiter sa question. On pourrait entendre que c'est par un serrage de la logique de l'inconscient qu'il attend une réponse. Mais est-ce à dire que son transfert, son sujet-supposé-savoir il le place dorénavant sous les habits du mathématicien ? Si la formule « Nul n'entre ici s'il n'est mathématicien » doit s'inscrire à l'entrée d'une école lacanienne, cela va être la débâcle ! je ne crois pas qu'il s'agisse de cela. Il n'est pas requis au psychanalyste d'être aussi mathématicien. Il me semble que son idée pour une part pouvait être que la formalisation de la psychanalyse devait tendre à une rigueur dont les mathématiques nous donnent une idée. Mais d'autre part qu'une des conséquences du procès analytique c' est d'être en mesure d'intervenir d'une certaine manière dans le champ des mathématiques, et tout spécialement dans celui de la topologie.
Quand Lacan fonde l'Ecole Freudienne de Paris, le texte de fondation y inclut diverses formules et en particulier celle sur le transfert, notion si essentielle à la pratique analytique, qu'il articule en termes de sujet-supposé-savoir. La formule qu'il en donne alors, on s'en souvient est d'allure mathématique.
Non seulement ce style n'a pas provoqué la panique et la fuite de ses élèves, mais a eu pour effet le succès que l'on sait pour son Ecole. La rigueur fût-elle mathématique s'est avérée féconde. J'ajouterai ici que ce qui est opérant dans le transfert c'est la métaphore.
Dans cette leçon du 9 janvier 1979, Lacan va nous dire sa difficulté à installer une métaphore à propos de diverses propositions de nouage d'I,S,R. N'oublions pas que la question posée au début de cette leçon était celle de savoir ce qui pourrait suppléer au non-rapport-sexuel. La réponse (qui entre parenthèse nous avait fort bien convenu jusqu'ici) soit celle du « noud borroméen le plus simple » est déclarée inadéquate : « la métaphore du noud borroméen à l'état le plus simple est impropre ». Il ajoute même que c'est un abus, ou plus précisément que « c'est un abus de métaphore ». Et d'associer qu'il conviendrait de concevoir un autre nouage. Et il introduit d'une manière des plus inattendues l'idée d'un troisième sexe et convoque la légende d'une certaine Lilith qui a été évoquée comme une doublure d'Eve, légende confuse à souhait et qui comporte bien des variantes.
Essayons de déplier tout cela.
Et d'abord pourquoi le NBo simple est-il impropre ?
Ce n'est pas très évident (pour moi) avec les monstrations de variantes de noud qu'il propose. Jusqu'ici j'avais apprécié (comme Jeanine Mouchonnat !) la remarquable fécondité du NBo. Il a permis des relectures inédites de la clinique et ouvert à des inventions.
Même à Caracas en Juillet 1980, c'est là que Lacan parlera pour la dernière fois en public, ou plus exactement lira un texte. D'après Claude Dorgeuille, ce discours aurait été écrit par J.-A. Miller. En tout cas il est souligné la valeur fondatrice du NBo dans son enseignement. Et il ajoute ceci : « bien sûr mon noud ne dit pas tout. Pas-tout sûrement dans le réel que j'aborde de ma pratique. Remarquez que dans mon noud, le réel reste constamment figuré de la droite infinie, soit du cercle non fermé qu'elle suppose. C'est ce dont se maintient qu'il ne puisse être admis que comme pas-tout. »
Il y poursuit ensuite sur la question du non-rapport sexuel et comment le parlêtre cherche à s'en débrouiller. « Que faire du corps de parlêtre ? Tout ce que l'Autre trouve à dire c'est « serre moi fort ». C'est bête comme chou ! »
On va dire que Lacan revient là à sa précédente rhétorique. Mais il y a cependant cette notion du NBo qui ne serait pas-tout et la question de la figuration du Réel comme droite infinie. Alors comment s'y retrouver ?
Dans la première leçon de ce séminaire il affirmait que « la topologie est exemplaire, elle permet dans la pratique de faire un certain nombre de métaphore ». Alors si je comprends bien, la topologie est convoquée pour faire la monstration des parcours, des déplacements, des formations du sujet de l'inconscient. Mais elle va se montrer imparfaite pour faire la correspondance avec la pratique. Cet écart va conduire à des forçages, à des abus de langage. Le NBo relèverait donc d'un tel abus.
Il est facile de dire déjà qu'un abus de langage, cela reste du langage ! Pourtant il avait pu laisser entendre les années précédentes que le NBo était de l'ordre d'une écriture. Il nous dit ici qu'il a rêvé le NBo. Avec cette référence au rêve, on en revient aux fondements de la psychanalyse, à la Traumdeutung, à la fonction symbolique. Mais c'est du même coup revenir à l'ombilic du rêve soit au point de réel qui marque la limite de l'association libre et aussi ce qui la cause.
« Le NBo a comme consistance de s'imaginer »
Si l'imaginaire imagine le réel (cf L3, 19 déc. 78) cela deviendrait donc problématique de faire jouer une métaphore proprement dite. Bien sûr l'imaginaire n'est pas absent de la métaphore, il n'est pas à exclure que la métaphore puisse faire image. Un collègue disait ceci : « l'Ecole de la Cause, c'est l'ecolcause ». Ça fait image, tout le monde imagine la chose. Nous avons un effet de sens, la production d'un sens nouveau généré par un signifiant « secret », ou plutôt non-advenu, et qui va s'imaginer comme venant de dessous. (Notons que cet imaginaire implique une référence spatiale.
A 25 ans de distance Lacan donne une conférence dans le même lieu à l'hôpital St Anne chez le Pr Deniker.
Dans celle de 1953, intitulée « le symbolique, l'imaginaire et le réel », imaginaire et symbolique semblent pris dans un mouvement de réciprocité. Ainsi à propos du rêve, il avançait alors : « le rêve est une image symbolisée », ce qui revient à dire que le symbole s'y présente par une image. L'interprétation serait par un parcours inverse « une symbolisation de l'image » : il s'agira donc d'une capture de l'image par le symbole.
Dans celle du 10 novembre 1978, il avance deux propositions qui pourraient sembler contradictoires :
- La topologie donne consistance au raisonnement mathématique.
- Le raisonnement mathématique a une consistance à proprement parler imaginaire.
Il y a fort à parier que bien des mathématiciens vont renâcler en entendant cela. Le psychanalyste va sans doute admettre le NBo à la manière du rêve n'est pas sans donner un accès au symbolique voire au réel. Mais pourra t'il suivre Lacan quand il accorde un statut imaginaire aux mathématiques ? A première vue, la mise en ouvre de la fonction symbolique ne va pas dans ce sens. Il faut sans doute porter attention à l'énoncé de Lacan qui porte sur la consistance.
En mathématique la consistance a un sens précis. Il est équivalent à la notion de cohérence logique. Pour être consistante une théorie ne doit pas être contradictoire. Encore faut-il être en mesure de le démontrer. C'est bien dans la mesure où Gödel a pu démontrer qu'on ne pouvait pas démonter qu'un système formel ne comprenait pas de contradiction, que Lacan s'autorise à tirer la conséquence de ce théorème d'incomplétude sur l'ensemble du système symbolique. Et d'en déduire qu'à cet écart entre la démonstration et le réel, le sens va y suppléer. Et poussant l'affaire un peu plus loin, vient cette idée que le « faire l'amour » serait une suppléance de cet ordre. C'est en tout cas comme cela que j'en arrive à recevoir la proposition du statut imaginaire des mathématiques. Evidement cela demande quelques contorsions !
Alors reprenons cette leçon 4 du 9 janvier où il avance que le NBo est « impropre », énoncé qui ne manque de surprendre. Certes il ne dit pas que c'est une erreur, que c'est un montage fautif. Cet impropriété peut s'entendre comme ne convenant pas à la logique du discours et de l'acte qui est en jeu.
Ce NBo simple a trois composantes, cette chaîne borroméenne qui peut être présentée en donnant à chacune de ses composantes la forme d'une droite qu'on pourrait supposée infinie. Pour qu'il y est cercle, il nous faut supposer ce point à l'infini où chaque extrémité se raboute.
C'est la figure de la tresse qui alors s'impose. Quel est son intérêt ? Est-ce à dire que c'est une manière d'échapper à l'imaginaire de la boucle, à ce qui se boucle ? J'entends ce passage du nouage avec des cercles (qui restent théoriques) au nouage avec des droites (infinies) comme une manière pour Lacan d'interroger la possibilité de faire une métaphore qui ne soit pas abusive, ajoutons qui ne soit pas-toute.
Est-ce une histoire de rapport ? Entre ces trois constituants ? Jusqu'ici ce NBo nous avait semblé bien opportun pour rendre compte que sans être noué l'un à l'autre un troisième pouvait réaliser que ça tienne ensemble. Du point de vue du nouage, de l'opération de nouage, chacun de ces constituants était équivalent à l'autre. Ce qui les différenciait c'était la nomination R.S.I.
Le NBo est à situer dans une praxis, c'est « pour faire quelque chose » affirme Lacan. Ce faire c'est bien sûr l'acte analytique. Avec le NBo simple « on peut commencer par n'importe lequel » ? N'est-ce pas aussi en cela qu'il est impropre ?
Est-ce cela l'intérêt du nouveau nouage- qui va s'appeler Noud Borroméen Généralisé [NBG] qu'il propose ce 9 janvier à la leçon 4. Il n'y a plus ce principe d'équivalence. On ne peut plus commencer par n'importe lequel, cela a des résultats différents.
Si je transpose cette problématique avec la première consistance que l'analysant apporte tout d'abord (une somatisation, un conflit conjugal, un souvenir obsédant, etc.), ce premier brin avec lequel il tourne en rond et qui s'offre de par le dispositif analytique à une interprétation, on peut concevoir que celle-ci par ces effets réels va opérer une coupure. Ce rond va s'en trouver ouvert et équivaloir à une droite tendue par un point à l'infini, c'est-à-dire un réel.
Mais l'acte analytique consiste-t-il à faire coupure sur le premier brin apporté ? Ou faut-il qu'un autre se présente ? ou un troisième ? Cela n'aura pas le même effet d'intervenir par exemple sur l'actualité d'un dilemme (dois-je épouser Rose ou bien Marie ?) ou sur le conflit névrotique infantile. Ce qui serait impropre ce serait donc de considérer comme équivalent de faire coupure sur n'importe quel brin. Il y aurait donc un forçage, un abus à considérer cette équivalence du point de vue du nouage, ce à quoi le NBo nous invite. Du coup, ce bon vieux NBo simple ne conviendrait pas à formaliser la pratique analytique, et que c'est donc une métaphore abusive.
Au passage, mine de rien, Lacan souligne une notion, celle de « champ intérieur au cercle », ce qui pourrait aller de soi, mais dans son énonciation il prend le soin d'épeler ce mot : c.h.a.m.p. de quoi nous fait-il signe ainsi ? Est-ce pour éviter que ses auditeurs entendent « chant » au sens du « cantus » des latins ? Je cite la phrase « Ce qu'on symbolise dans l'imaginaire, le symbolique et le réel, c'est l'intérieur d'un cercle, c'est le champ intérieur du cercle ; de sorte que ce dont il s'agit c'est d'une métaphore. »
Est-ce qu'il serait bienvenu de convoquer ici une autre signification, celle du chant au sens de la face la plus étroite d'un objet et qui en fait le tour parfois. Le déménageur va dire qu'il faut poser tel meuble sur son chant. (Ce terme va donner chanfrein en menuiserie, chanteau en lutherie). Ce mot viendrait par son étymologie du latin « canthus », soit la bande de fer qui borde une roue, en d'autres termes une jante.
« Champ » lui vient de « campus », ce qui renvoie à la pièce de terre cultivée, au camp militaire, au champ de bataille, au champ d'honneur, aux Champ Elysées.
Alors si Lacan prend ce soin d'ouvrir par sa remarque à une polysémie, ne serait-ce pas pour nous signifier cette surface comme d'un disque qui comporte un chant, un bord, ce qui du coup nous sort d'une mise-à-plat pour situer les enjeux de la métaphore dans l'espace. Poursuivons donc : si le NBo est impropre, c'est qu'il s'offre à une mise à plat, à une lecture eulérienne. (Ce que Lacan avait pu se permettre dans le séminaire R.S.I.).
A insister sur sa formule « Il n'y a pas de rapport sexuel » ce n'est pas le non-rapport qui est en question, cet énoncé pour Lacan garde toute sa fermeté, « la question, c'est la suppléance ». La question avait déjà été posée en 1973 avec l'amour courtois qui était requis « d'une façon tout à fait raffinée de suppléer à l'absence de rapport sexuel en feignant que c'est nous qui y mettons obstacle » in Encore, (p.35 et p.65, Ed seuil).
Dans cette leçon du 9 janvier 1979 nous ne sommes plus dans l'amour courtois, mais disons dans l'amour tout simple, il introduit cette question inattendue de savoir si ce « faire l'amour » ne serait pas la tentative, par l'étreinte des corps de faire suppléance ?
Ce qui pourrait s'entendre comme une manière d'enveloppement, une façon de faire doublure dans le style de la bande de Moebius s'enveloppant elle-même par une part découpée d'elle-même.
Et alors, nouveau coup de théâtre, en quoi un troisième sexe serait une solution à cette suppléance ?
Bien sûr la fréquentation des séminaires de Lacan nous a familiarisé avec cette irruption du trois. Mais qu'en serait-il de cette mythique Lilith dans cette affaire ? En quoi ce mythe pourra-t-il précisément nous instruire ? Cette fable sans doute n'est pas sans résonance avec les aléas du sexuel chez le parlêtre. Depuis fort longtemps, Lacan avait avancé que la sexualité humaine n'avait rien de naturel et que toutes les inventions érotiques ne parviennent pas nous réconcilier avec l'instinct animal.
Dans une des deux versions bibliques de la génèse, il est indiqué fort succinctement que Lilith fut la première femme d'Adam, issue de la même matière. Reprenant une légende Sumero-Babylonienne, c'est la tradition hébraïque qui va lui donner son ampleur et donner des précisions sur le conflit qui va éclater entre Adam et Lilith à propos de la manière de faire l'amour et précisément de savoir quelles seraient les positions respectives de l'un et de l'autre. Donc si on entend bien il s'agirait de savoir dans ce conflit qui a le dessus.
Lacan interroge « que faire d'un corps de parlêtre ? » Il est saisissant comment il reprend ainsi la question est posée dans les termes les plus clairs dans ces textes anciens.
J'oserai dire qu'il s'agit bien par une manouvre imaginaire d'avoir le phallus. La notion de castration symbolique pourrait nous aider à proposer une lecture de ce mythe. Nous sommes dans le temps d'avant toute castration, d'avant toute privation, nous sommes dans le registre de l'Un, dans Un-sexe ce qui équivaut à l'absence de sexe, de différence sexuelle.
Est-ce à dire que Lilith serait phallique ou plus précisément toute-phallique, refusant toute altérité, tout autre. C'est l'échec de cette position -sans doute faudrait-il dire que c'est aussi bien l'échec d'Adam, ou mieux de ce premier mariage, nous parlons du mythe bien sûr ! -
Il en ressort que Lilith cède la place, non sans fracas, à Eve, qui ne lui sera pas semblable. Par là-même elle laisse à Adam l'emblème viril et va régner dorénavant sur le monde souterrain, celui des savoirs magiques et des pratiques occultes.
La psychanalyse est-elle de cet ordre, d'un savoir ésotérique qui se transmettrait par initiation ? Pour Lacan, au contraire elle ne relève pas d'une initiation, l'initiation pouvant se définir comme « ce par quoi on s'élève [.] au phallus. » D'une manière la plus générale, la plus normale, il nous dit ici que « ce phallus on l'intègre ».
Cette notion d'intégration peut surprendre, on attendrait dans le discours consacré le terme d'incorporation, ou bien d'identification. Il faut alors sans doute reprendre la référence mathématique qu'il nous propose ; l'intégration en mathématique consiste à réunir la somme des éléments épars. Par association on va penser à la quête d'Isis la déesse égyptienne qui part à la recherche du phallus morcelé jeté dans les eaux du Nil.
L'initiation suppose qu'après une série d'épreuves précisément codifiées finalement une donation dans son entier de ce pouvoir magique. Le procès analytique n'est pas de cet ordre mais d'une quête dans la substance liquide de l'inconscient d'éléments épars, de signifiants perdus, et par leurs intégrations plus ou moins complètes, viennent construire un phallus qui n'est pas sans porter les marques de ces mésaventures, c'est-à-dire qu'il n'est pas tout-phallique.
Lilith serait-elle la figure antique, mais pourquoi pas éternelle, de ce qui pourrait guérir de cette anomalie du non-rapport, de ce qui pourrait suppléer au non-rapport sexuel, et instaurer le règne de ce qui annulerait la division, le règne du Un-sexe ?
Alors que la figure d'Eve, en tant qu'elle se sépare d'une unité totalisante, vient montrer le non-rapport et ainsi faire trou dans la jouissance toute phallique. Là où Lilith voulait de l'Un, Eve a la charge d'être l'Autre, ce qui ne la décharge pas d'être habitée par cette ombre diabolique. (cf le discours de Caracas).
Dans la culture biblique, la crainte de Lilith était grande. Dans le Chabbat on dit qu'« il est interdit à un homme de coucher seul dans une maison ; celui qui le fait sera emporté par Lilith. » Il est donc dans l'obligation de prendre femme. La démone aurait aussi un appétit particulier pour les enfants qu'elle va volontiers dévorer. Sur les murs de la femme en couche on écrit cet exorcisme « Qu'Adam et Eve soient ici, que Lilith soit dehors ! ».
Ce troisième sexe ne pourrait-on pas tout aussi bien dire qu'il est celui d'avant toute différence sexuelle et en tout cas peu compatible avec les deux autres. Il en résulte qu'en l'absence d'une initiation par Lilith, il fallait se résoudre jusqu'ici à être homme ou femme et donc qu'il n'y ait pas de rapport sexuel. On reste quelque peu suspendu avec cette notion d'un troisième sexe. Est-ce Lilith en tant qu'elle représenterait ce qui pourrait qu'il y ait du rapport ?
Alors pour terminer, comment raccrocher cela avec la question de la métaphore et de la topologie ?

Quand Lacan dans sa quête manipule les enveloppes, les doublures de la Bande de Möbius (cf la leçon 1 de T§T ), quand il évoque « le champ intérieur du cercle » à la leçon 4, quand il nous révèle autant par un effet de métaphore que par un traitement topologique comment dans la mise à plat est impropre à rendre compte du non-rapport, il est conduit , de par les échanges soutenus spécialement avec les autres topologues vers le Noud Borroméen Généralisé.
Or la solution mathématique à laquelle il aboutit pour montrer le non-rapport fait surgir la figure antique de la démone, première épouse d'Adam dont les avatars n'ont eu de cesse de hanter l'espace de bien des monothéismes. Avec la trinité chrétienne en particulier, le NBo s'y tient comme chez lui. Le NBG ouvrirait le champ à une réévaluation de ce non-rapport, et peut être aux possibles d'autres modes de suppléances à ce non-rapport.

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Poitiers, juillet 2017