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ON TUE UN ENFANT

Emmanuelle Gavel-Marcouillier

ON TUE UN ENFANT

J’aimerais introduire mon propos par cette formule de Serge Leclaire :

« « on tue un enfant » : fantasme originel, inquiétant, évité, méconnu. La figure où se rassemblent les vœux secrets des parents, tel est pour chacun l’enfant à tuer, et telle est l’image qui enracine dans son étrangeté l’inconscient de chacun » (1)

Il s’agit d’une femme que je rencontre pendant 8 ans via ses enfants.

Il s’agit de sa cure ; cure pas tout-à-fait classique. Puisque cette femme va dans un premier temps faire défiler chacun de ses fils avant de pouvoir pour elle-même s’engager.

Et pourtant ce temps d’accompagnement de ses fils lui permet à elle de parler de son histoire avec sa propre mère.

Pour prendre la parole elle n’avait pas d’autres choix que de mettre en lumière ses enfants.

J’ai entendu ses fils un par un, année après année , entrecoupé par la parole de leur mère sans que ne soit possible une demande pour elle-même, jusqu’à cet appel téléphonique et cette demande de rendez-vous en son nom.

J’ai choisi d’interroger cette cure à partir du déroulement du temps logique(2) de Jacques Lacan, et au regard des traumatismes que cette femme qu’elle a vécu.

Jacques Lacan a posé 3 temps de la cure : -l’instant de voir- le temps pour comprendre-le moment de conclure.

Ces 3 temps m’ont aidée à illustrer cette vignette, même si il ne s’agit pas du déroulement d’une cure classique.

L’INSTANT DU REGARD

Théo, il a 5 ans. Je le reçois avec sa mère.

Il est né 3 semaines avant terme suite à un infarctus placentaire. Il pesait 1Kg9.

« Ils me l’ont pris – l’ont mis en couveuse- j’ai rien demandé-je suis rentrée chez moi sans l’enfant- c’était comme un deuil-ce devait être comme ça- eux ils savaient »

Théo prend la parole et raconte qu’au cours d’un voyage en Espagne il va aux toilettes dans un hôtel. Il se perd. Il cherche sa mère partout. Il ne la voit pas. Il attend à l’accueil de l’hôtel.

Il dit « Tu es arrivée, tu m’cherchais même pas »

Elle dit « Je savais que j’allais te retrouver »

Je reçois Théo, seul ; il est triste : « j’ai peur qu’elle me perde »

Je reçois la mère seule. Je suis amenée à lui faire cette remarque : avez-vous eu peur que Théo meurt en néo-nat ?

Elle répond : « Quand j’avais 6 ans mon frère Sébastien est mort.

Il avait 3 mois1/2 son premier jour chez la nounou. La nounou est allée le chercher. Elle l’a posé sur le canapé, m’a demandée de le garder. Elle a appelé les pompiers. »

Et Théo…lui dis-je ? « Avec lui pas besoin d’interphone pour entendre , advienne que pourra »

Une autre séance , Théo arrive , bougon, ronchon.

Il lance à sa mère : « j’ai toujours peur que tu m’abandonnes- que tu te fiches de moi » « Papa je suis sûr qu’il s’en fiche pas »

La mère est gelée, glaciale, distante et pourtant policée, sourire aux lèvres.

Rien à signaler par rapport aux dires de son fils.

Il s’impose pour moi de rencontrer le père de Théo.

Le père questionne sa femme. Théo est présent.

« puisque tu sais qu’il est angoissée par les séparations, pourquoi t’es comme ça, pourquoi t’es pas inquiète, pourquoi t’es indifférente ? »

La mère égale à elle-même présente et absente…

Il lui reproche d’être maladroite avec son fils ; par exemple de laisser les enfants dans la voiture pendant qu’elle va faire une course. En faisant en sorte que la voiture ne soit pas visible du magasin dans lequel elle est.

Elle hausse les épaules et sourit.

Je la rencontre seule.

Et elle dit « ma mère a subi une tentative de viol devant moi, j’avais 8 ans. C’était dans un parking de supermarché » Et rajoute dans la continuité de sa phrase « mais la chose la plus douloureuse c’est la séparation d’avec Théo quand il est né »

Elle enchaine : « ma mère je l’appelle chaque jour pour entendre sa voix, savoir qu’elle est là. Je crains que ma mère ne me reconnaisse pas ».

Dés lors plusieurs séances ont eu lieu à plusieurs voix : la mère le père,Théo.

Un arrêt des séances a eu lieu pour Théo.

Puis une année plus tard, rendez-vous est pris pour Paul.

Paul qui a peur de ne pas savoir. A l’école bien sûr, mais aussi cette peur de ne pas savoir dire, de ne pas savoir bien dire.

Deux ou trois années s’écoulent avant le prochain appel téléphonique.

LE TEMPS POUR COMPRENDRE

Elle prend rendez-vous pour elle.

Depuis quelques mois « je suis coincée- y’a rien à faire ça coince »

Elle est coincée par une lombalgie qui l’empêche de travailler depuis qu’elle a obtenu un poste à responsabilité. Elle n’arrive pas à se situer dit-elle.

« Je prends les choses trop à cœur ou pas assez »

Quand je la reçois, elle est réellement pliée en deux.

Après avoir épuisé les spécialistes médicaux et autres, elle s’est dit :

« y’a quelque chose d’autres - il faut que je prenne rendez-vous pour moi »

Un autre fils est né depuis notre dernière rencontre. Elle s’interroge :

« quand l’un de mes fils a mal , je lui dis ça va passer- je n’en tiens pas compte »

Elle pleure.

Elle parle de Sébastien , il aurait 37ans.

« Vous vous rendez compte c’était y’a 40ans »

« Je suis chez ma nounou. J’ai 6 ans. Le bébé c’est son premier jour de garde. Il pleure. La nounou prépare le biberon. Je l’entends chauffer. La nounou monte. Le bébé ne pleure plus. Elle redescend le bébé dans les bras. Le pose sur le canapé jaune. Il y avait des fleurs sur la tapisserie. Elle me dit de rester auprès de lui. J’attends. Elle va téléphoner aux pompiers au café d’en face.

La nounou revient avec les pompiers, ils le prennent par les pieds.

On me fout dehors comme un chien alors que c’était moi qu’était là en premier.

J’étais dedans en premier , je suis toute seule dehors. Les parents arrivent. Son père pleure…et plus rien »

Plus rien jusqu’à l’annonce- à peu près deux ans après- « l’annonce de mon père à un voisin pour dire que ma mère est enceinte. »

« Des deux années je ne me souviens de rien, la chambre du bébé, l’école, mes parents, les vacances, Rien. »

Souvent elle ponctue mes interventions par « sans doute- si vous l’dites- c’est vous qui savez »

Un évènement dans le cadre de son travail précipite ses associations.

Un homme suivi en psychiatrie fait irruption à l’accueil du lieu où elle travaille comme responsable du service. Et menace le personnel avec un couteau. Elle ne

réagit pas. Ses collègues l’interpellent après coup, sa responsable aussi. Pourquoi ne pas avoir fermé les grilles ? pourquoi ne pas avoir appelé la police ?

« Rien ne m’est venu. Je savais pas quoi faire. »

Elle évoque alors la tentative de viol qu’a subi sa mère.

« L’homme nous tient la porte du parking. Mon frère est dans le caddy. J’ai 8ans je suis à coté du caddy.

Une femme passe, elle est en pantalon. L’homme soulève la jupe de ma mère, elle hurle il s’enfuit. Je ne pouvais rien faire pourtant j’avais le tabouret qu’on venait d’acheter. »

Ils rentrent à la maison. Elle raconte l’évènement à son père qui sourit. Ils passent à table.


LE MOMENT DE CONCLURE

« Avant c’était comme si je parlais d’un téléfilm ; de l’histoire de quelqu’un d’autres dans un téléfilm… »

« C’était comme si il ne s’agissait pas de moi mais d’une autre »

« C’est grave ce qui s’est passé- ce que j’ai vécu. Quelle tristesse de m’avoir laissée toute seule. » « J’en veux à ma mère »

« C’est une histoire terrible »

« Quand ils ont rasé la maison de ma nounou, je suis passée devant. Et j’ai pleuré, je savais pas pourquoi je pleurais » « Maintenant je sais »

De quelle langue s’agissait-il quand cette femme prenait la parole ?

C’est toujours l’autre qui sait se répétait-elle.

Elle se dégage et se décale de sa parole de sujet ; de son existence de sujet. Extérieure aux évènements.

Le réel du traumatisme non noué au symbolique l’a amenée à être coincé pour reprendre son signifiant, coincée dans la perpétuelle alternance : être en-dedans/être en-dehors ? ou bien coincée comme elle le disait entre les deux …

« Mon fils m’a dit qu’il avait mal au ventre ; je suis arrivée à l’école. Il m’a dit « t’as pris RV chez le médecin ». J’ai réalisé que j’avais oublié d’appeler. Immédiatement je l’ai emmené chez le médecin ; jamais j’aurais fait ça avant. »

« Avec mon second fils je m’y prends mieux pour les leçons , je vais à son rythme »

Les enfants pris comme objets a réels se trouvaient eux aussi coincés dans le fantasme maternel « objets même de son existence, apparaissant dans le réel »comme l’écrit Jacques Lacan dans sa lettre à Jenny Aubry(3)

Prendre en compte / Prendre à son compte ce désir de mort, ce laisser-tomber ses enfants, comme elle-même a été laissé tombée par sa mère.

Elle, enfant qu’on tue- son frère mort et ses enfants dont elle a pu souhaiter la mort…

J. Lacan écrit dans le temps logique, « Passé le temps pour comprendre le moment de conclure, c’est le moment de conclure le temps pour comprendre »

Engluée. Cette femme était engluée dans ce fantasme : « on tue un enfant » .

Que soit pris en compte ce « on tue un enfant » a un effet sur son écoute d’elle-même et de l’autre , a un effet sur la différenciation entre son désir et le désir de l’autre . Différenciation qui jusqu’alors était au point mort.

Cette forme de cure a favorisé un autre type de coinçage où le réel a pu se trouver à nouveau noué au symbolique.

Elle a pu enfin inscrire son temps subjectif dans le temps de la réalité sans rester coincer dans le temps d’avant.

Dénouer le temps passé du temps présent en tentant de les nouer autrement ; pour que cesse de se répéter sans cesse la collusion entre le temps du passé et le temps du présent.

C’est la prise de rendez-vous en son nom, qui permet à cette femme un pas de côté par rapport à son histoire avec sa propre mère .

Car jusqu’alors elle ne pouvait pas faire l’hypothèse d’une demande chez son enfant, ce que Jean Bergès a développé à partir du transitivisme.

Ce sont au contraire ses enfants qui faisaient cette hypothèse à sa place, c’est-à-dire l’hypothèse d’une demande chez leur mère.

« si la mère ne se formule pas cette supposition chez son enfant, parce qu’elle ne se supposerait pas de désir pour elle-même, elle ne peut pas faire l’hypothèse d’une demande chez l’enfant » dit Jean Bergès. (4)

Quant à ma position dans cette cure, il me semble avoir occupé auprès de cette analysante une place que j’identifie aujourd’hui comme celle de dupe avertie.

Puisqu’après tout je n’étais pas sans savoir que l’accroche possible avec cette femme devait en passer par ses fils.

Je me suis laissée enseigner, et j’ai inventé avec cette analysante la temporalité de sa cure pour « laisser ouverte une échappée(…) jusqu’à la séance qui s’avérera par la suite avoir été la dernière » comme l’a écrit Henri De Caevel. (5)

Emmanuelle Gavel-Marcouillier

Angers- Sables d’or –Octobre 2012

La Rochelle- Mars 2015

(1) Serge Leclaire On tue un enfant 1981

(2)Jacques Lacan Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée in Les Ecrits -1945-

(3) Jacques Lacan Deux notes sur l’enfant Ornicar- Revue du Champ freudien- n°37-1986

(4) Jean Bergès Jeu des places de la mère et de l’enfant- Essai sur le transitivisme-1998

(5) Henri De Caevel Echappées de divan 1998