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Psychoses nouvelles?

>Jean-Jacques Lepitre


Mesdames, Messieurs.
On m'a demandé de m'adresser à vous, de vous parler. Cette demande s'origine de quelques remarques que j'ai pu faire autour d'interrogations cliniques survenues dans la rencontre avec des patients, des analysants à mon cabinet. Des jeunes gens pour la plupart, venant porteurs de la demande de comprendre ce qu'il leur arrivait, leur était arrivé et qui se poursuivait plus ou moins. Et qui au travers leurs dires bousculaient aussi bien des certitudes théoriques psychanalytiques que des classifications psychiatriques anciennes ou nouvelles. A ces interrogations ainsi soulevées, j'avoue ne pas avoir trouvé de réponse. C'est d'ailleurs une des difficultés qui se présentent à moi ce soir. Alors que je suis dans la position de l'orateur, de celui qui saurait et exposerait ce savoir à l'auditoire que vous constituez, je me trouve réduit à ne pouvoir vous faire part que de mes questions, de mes hésitations, avec l'espoir qu'elles puissent trouver un écho dans votre propre pratique, et non d'affirmations quelconques dénotant une connaissance assurée. Une seconde difficulté tiendrait à la distance séparant une unité de soins psychatriques d'un cabinet d'analyste, distance tant pratique que théorique. Car si dans le second on est à l'écoute d'un sujet à tenter de cerner ce qu'il en est des nouages, ou des dénouages, de sa propre structure afin de lui permettre d'en reprendre son propre tissage, ce qui constitue le tissu de son existence, dans la première on est dans la nécéssité de l'appréhension d'un symptôme et de l'efficacité d'y faire face. Ce à quoi vous êtes confrontés. C'est pourtant, au moins partiellement, cette distance qui est à l'origine de ces interrogations et qui tient à mon histoire professionnelle. J'ai eu la chance, je peux l'exprimer ainsi, de commencer mon parcours, en hôpital psychiatrique. La chance car en ces quelques années, j'ai beaucoup appris, et les patients que j'y ai rencontrés m'ont beaucoup enseigné. Cela a tenu sans doute à la bizarrerie de ma présence, dans ce grand hopital provincial, plus de mille lits à l'époque, qui fleurait encore l'asile, pas de service mixte, pavillons constitués de dortoirs de plus de cinquante lits, tous pavillons fermés ne s'ouvrant qu'à l'aide de grosses clés qui brinquebalaient dans les poches. Un des tous premiers, au tout début des années 70, j'y débarquais, parisien post soixante-huitard, étiqueté freudien. De ces caractéristiques trois des chefs de service me fermèrent la porte au nez. Trois autres me firent meilleur accueil. Ils devaient être 6 ou 7. Mais les deux premiers avec une certaine ambiguité, l'un, responsable d'un service de femmes, séducteur, ne désirant que me montrer son savoir faire avec les hystériques, le second, grand clinicien, plus interrogateur à l'endroit de la chose freudienne inaugurait notre relation en me confiant le suivi d'une femme, grande mélancolique en fauteil roulant, résultat d'une défenestration lors d'une nième tentative de suicide où elle avait perdu ses jambes. Pouvais-je l'aider à s'en sortir? De sa mélancolie, de son fauteil roulant? Cela n'était pas dit. Et le troisième, qui régnait en potentat sur son service, craint de tous y compris des administrations, médecin asilaire ayant son logement de fonction au sein de l'hopital. Mais aussi homme cultivé, intellectuellement curieux, capable aussi bien d'oublier des patients au fond de son service que de braver pour eux la loi, ou les habitudes hospitalières. Au post soixante-huitard il avait mis les choses au point: "Nous les psychiatres hospitaliers sommes les derniers véritables autocrates: nous avons droit de vie ou de mort sur nos patients, pouvons les faire divorcer, les faire se marier, les déclarer invalides à vie." A bon entendeur. Ceci étant posé, était-ce une certaine connaissance de l'analyse, et, ou, une intuition de ce qu'elle comportait une proximité de sa position? Il s'adressait rarement au malade, encore moins au symptôme, mais toujours au sujet. Dans une relation allant de la tendresse à la colère, du paternalisme au rejet glacial et calculé, il maniait et suscitait le transfert, en toute conscience. Mais, très occupé, il ne pouvait se consacrer à tous les patients qui selon lui méritaient son intérêt, pour les raisons les plus diverses. Et me les confiait. Et ceci dans la plus grande liberté. Aussi bien dans la fréquence que le mode des séances de psychothérapie. J'avais tout loisir de faire sortir les patients des pavillons fermés, y compris ceux psychotiques criminels du pavillon médico-légal ultra-fermé où ils séjournaient à vie, ou d'organiser une psychothérapie deux fois par semaire dans une cafétéria de supermarché pendant deux ans par exemple. C'est ainsi que je connus Claude. Un tout jeune homme. Dix-huit ans. Hospitalisé à la demande de sa mère car depuis plusieurs mois il ne sortait plus de chez lui, de sa chambre, passant sa vie dans son lit, quasi mutique. Intelligent, jeune, il était en effet dommage de le laisser sur le lit d'un dortoir en attendant qu'un traitement chimiothérapique fasse effet. Je le rencontrais deux, trois fois par semaine, voire plus, pendant au moins trois ans. Pendant son hospitalisation, puis en consultation externe. Il m'apprit que ses difficultés avaient commencé l'année précédente. Il était en première, élève jusque là plutôt brillant. Il avait rencontré une fille. La rencontre n'avait pas été très loin, mais il y pensait beaucoup, il était amoureux. Et puis il y avait eu une grève, il avait participé, il s'était senti exalté. Il avait voulu revoir la fille. Il avait parcouru la ville. Dans tous les sens. N'avait plus été en cours. Dix, vingt fois par jour. Il empruntait, volait une mobylette, allait à l'autre bout de la ville, abandonnait la mobylette, recommençait. Au bout de quelques jours, le lycée s'inquiéta de son absence, sa mère de ses allers et venues, la police des plaintes pour vols de mobylette. On l'arrêta et le conduisit à l'hopital. Il en ressortait calmé, mais incapable de reprendre le lycée. Puis se repliant de plus en plus sur lui-même, devenant apragmatique et mutique, se réfugiait dans son lit. D'où sa nouvelle hospitalisation. Le contact n'était pas facile. Méfiant et angoissé. Distant. La parole était rare, heurtée, butant sur on ne savait quelle difficulté. Avec cette tonalité particulière où il semblait absent ou atténué des mots qu'il prononçait. Aux sollicitations du personnel soignant destinées à le faire sortir de son apathie et de son mutisme il opposait réticence et inquiétude. Il évoquait complétement, dans ce qui avait été la bible de mes études en psychiatrie, le manuel de Ey, Bernard et Brisset, ce qui était désigné comme hébéphrénie. Nommée auparavant, au début du XXième siècle, "démence précoce". Précoce, car survenant au jeune âge, démence, car, comme dans la démence sénile, un des premiers symptômes était une chute brutale des capacités intellectuelles, un décrochage soudain des études étant un signe d'alerte important. S'accompagnant de difficultés d'organisation de la pensée, voire d'une pauvreté pouvant aller jusqu'à l'incohérence. Mais sans délire apparent, sans hallucination avérée. Simultanément, se produisaient mutisme, régression, apragmatisme, clinophilie ( l'amour du lit). Renommée "hébéphrénie" lors de la réorganisation nosographique des psychoses à la suite de Bleuler, elle faisait partie des schizoprénies, de "schize", la coupure, d'avec le monde, d'avec soi-même, avec les schizophrénies paranoïdes et catatoniques, distinguées des paranoïas, paraphrénies, et autres psychoses hallucinatoires chroniques.. Et bien sûr des séries bipolaires, maniaco-dépressives. Aujourd'hui, c'est une entité disparue, si j'en crois le DSM en ma possession. Dans le rassemblement général de toute psychose, non bipolaire, sous le chef de la schizophrénie, y gommant au passage la distinction de coupure, peut-être serait-elle classée comme désorganisée, ou atypique, mais sans y noter la précocité? Peut-être dans cette appréhension classificatoire moderne y a-t-il un premier facteur de nouveauté. Ce que m'apprenait Claude alors était l'importance de la question du père. Je n'avais pas encore lu Lacan. Il n'était pas encore enseigné dans les universités parisiennes. Et si aujourd'hui il ne l'est plus, vous-même en avez sans doute entendu parlé, nombre de vos conférenciers étant lacaniens. Son père était mort de façon qu'on pouvait qualifié d'absurde. Lors d'une seconde cure de désintoxication, à la demande de son épouse, femme honnête et droite, pour un alcoolisme mineur, une bouteille de vin quotidienne. Une mort stupide symbolisant sans doute, la non place du père, le déséqulibre du couple parental. Il m'apprenait aussi l'effondrement imaginaire survenu de l'image de lui-même, de celle qu'il se ressentait être, qu'il espérait devenir, effondrement qui était à l'origine de ce replis, de cette angoisse, de cette pensée qu'il n'arrivait plus comme avant à construire et à dire. Il m'apprenait aussi l'angoisse autour de son sentiment d'identité sexuelle, la naïveté de ses interrogations sur la virilité, sur l'amour. Semblant confirmer les intuitions freudiennes de la paranoïa, que je connaissais, comme défense contre une motion homosexuelle. La paranoïa étant pour Freud à entendre comme toute psychose incluant une dimension plus ou moins persécutoire. Claude craignait le contact avec autrui. Et aussi, il m'indiquait la pauvreté, la rareté de sa vie affective, amoureuse. A part cette fille, presque juste entrevue, au départ de sa décompensation, aucune relation sentimentale, ni avant, ni pendant la thérapie. Il m'apprit aussi que le transfert des psychotiques, contrairement à ce qu'il m'avait été transmis dans mes études, n'était pas impossible mais qu'au contraire, il pouvait être massif. Après quelques années, Claude alla mieux, et nous nous perdimes de vue. Dix ou quinze ans s'étant écoulés, j'eus l'occasion de l'apercevoir. Nous échangeames quelques mots avec plaisir. Il allait bien. Il n'avait jamais repris ses études. Il travaillait aux services techniques de l'université. Il était célibataire. Il gardait quelque chose de cassé dans son contact et son allure.
J'avais quitté l'hopital. Je travaillais en CMPP. Recevant des enfants et des adolescents. Un jour une femme énorme accompagnée, comme d'un poisson pilote, de sa fille d'une vingtaine d'années, sur le chemin de sa mère, amène son fils de 16 ans, maigre, gris, au visage tourmenté, pour décrochage scolaire. Le lycée professionnel les a alertés, a prescrit une consultation d'urgence. C'est un milieu très défavorisé. Les trois ont l'air de s'être habillés dans quelque surplus. Le contact avec l'adolescent est difficile. Même seul avec moi, il a du mal à s'exprimer. Il est angoissé, le regard fuyant, l'attitude voutée sur sa chaise. N'arrive à dire que quelques mots sur l'ébénisterie qu'il apprend. Nous décidons de nous voir pour une psychothérapie. Rapidement les alertes se multiplient. Il ne va plus en cours. La mère téléphone. Il ne veut plus sortir. Il ne quitte plus son lit. En séance, malgré mes sollicitations, il ne dit plus un mot, ne jette vers moi qu'un ou deux regards furtifs. Je multiplie les séances, deux fois, quelques fois trois fois par semaine. La mère l'a dit au téléphone à la secrétaire, étonnée, il ne se lève que pour ses séances, manger et faire ses besoins. Manger et encore. Il vient seul, à pied, il habite une cité à plus d'un kilomètre du Centre. Il est toujours en avance. Il attend caché. Au début j'ai eu du mal à le trouver dans l'ombre de ce recoin de l'établissement, où il se sentait sans doute à l'abris des regards et des allées et venues curieuses de la salle d'attente. En séance, où il se précipite de sa cachette, il ne dit plus un mot, se tord les mains, son visage exprime une grande angoisse. Je ne le sollicite plus, ressentant l'inquiétude que cela lui provoque. Je respecte son silence. Ne l'interrompant que rarement d'un mot de soutien, le félicitant de son courage, du plaisir à ce qu'il vienne, etc. Au total 3 ou 4 mots, y compris bonjour et au revoir. Les séances ne durent que très peu, 5 mn au plus, les interrompant lorsque je perçois que le seuil du supportable de son angoisse est atteint. Elle le fait transpirer abondament. Son visage et ses mains se couvrent de sueur. Lorsqu'elle commence à déborder de son front pour tomber sur son pantalon, il est temps d'arrêter. Ses mains, lorsque nous nous quittons, sont trempées. Trois ans durant, nous nous voyons ainsi. Il faudra plus de deux années avant qu'il ne se détende, et recommence à émettre quelques mots. Cela ira en s'amplifiant. Nous aborderons la question du père. Alors devenu lacanien, j'entendrais la confirmation des hypothèses de Lacan. Son père était mort des suites d'un alcoolisme, pas très longtemps avant qu'il ne décompense. Lui, cet alcoolisme, il n'était pas sûr que les problèmes du couple parental y soient étrangers. Il reconstruisait l'image d'un père, artisan, un peu faible mais brave homme. Son image à lui paraissait plus incertaine, plus indéterminée. De son identité sexuelle, il n'était pas question, même si une certaine façon de se présenter dans son corps n'était pas typiquement masculine. Quant aux relations amoureuses, même imaginaires, il ne semblait pas y penser. Son âge, 19 ans alors, dépassant celui de l'accréditation de l'établissement, j'avais forcé la main de l'administration pour continuer sa thérapie, sa famille, et lui qui allait mieux, interrompirent la thérapie. J'espérais que l'amélioration suive son cours.
Bien sûr, on reconnait là aussi les traits de l'hébéphrénie. Le replis, le mutisme, l'apragmatisme, la désorganisation de la pensée, l'angoisse. De même qu'on peut noter le transfert massif qui ne lui fit rater aucune séance, même quand il venait en chemise, en plein hiver. Il est à noter également que dans ce cas, il n'y eut jamais de suivi psychiatrique, et donc aucun traitement chimiothérapique. Là encore, par hasard quelques 7 ou 8 ans plus tard, nous nous croisâmes dans la rue. Il n'avait pas repris d'études. Il n'avait pas de travail. Mais il revenait d'une mission humanitaire au Kosovo, c'était pendant les guerres de l'ex Yougoslavie, où il avait été aide infirmier. Il espérait y retourner. Cela lui avait plu.
Je suis analyste. Je reçois un analysant à la demande d'une consoeur, pour prendre sa suite. Il m'annonce d'emblée son homosexualité. Il a été suivi, hospitalisé pour dépression. Il a toujours un traitement. Il va de lui-même sur le divan. J'ai déjà en analyse une jeune femme homosexuelle pour dépression importante. L'homosexualité n'est qu'un détail secondaire, l'important étant de lui permettre de saisir les origines de sa dépression, et son objet amoureux est évoqué dans sa relation avec celle-ci. Lui affirme cette homosexualité, mais évoque peu son objet amoureux. Et puis ce qu'il évoque de sa dépression est moins tristesse, perte, absence de désir, qu'une crainte qui l'invalide, crainte du contact avec les autres, d'une transparence, du regard d'autrui. Cela m'évoque plus qu'une dépression, une paranoïa sensitive. Je ne sais pas si c'est une catégorie diagnostique qui existe encore. A l'hopital, j'en avais croisé. Des hommes non schizophrènes ayant gardé contact avec la réalité, à la pensée non désorganisée, comme les paranoïaques, mais sans délire constitué, mais en quelque sorte sur leur garde, sans cesse, aux aguets d'une persécussion comme toujours éminente prête à surgir du regard d'autrui, de son abord, dans cette angoisse constante de l'autre, d'être traversé de son intuition. Il y avait bien là quelque chose de semblable. Cela mettait en cause l'hypothèse freudienne de la paranoïa comme défense contre l'homosexualité. Il n'y avait pas défense mais au contraire affirmation. Cettte hypothèse Freud la justifiait de l'analyse du cas du président Schreiber, vous en avez sans doute entendu parlé, et d'un mécanisme défensif articulé à partir de position de négation et d'inversion grammaticale, je l'aime, lui, cet objet de mon désir, non je le hais, non il me hait. D'où la persécution. Cette hypothèse je l'avais rencontrée plusieurs fois à l'hopital psychiatrique, sous des formes diverses, aussi bien d'angoisses, de préoccupations ou de délires. De l'hébéphrénie à la schizophrénie paranoïde, en passant par la protestation virile des paranoïaques, émergeaient des questions concernant une possibilité homosexuelle angoissante. Pouvant atteindre des niveaux insoutenables dans l'angoisse générale d'une décompensation. Mais, cela n'avait pas forcément l'allure d'une défense, mais bel et bien d'une angoisse, pure, massive. Ensuite, même si cela prenait la forme d'une attirance inquiétante pour tel ou tel objet de même sexe, cela évoquait ces attirances homosexuelles de l'adolescence où sont cherchés chez le ou la semblable les éléments assurants de l'identité sexuelle plus qu'une homosexualité véritable. Si on définit celle-ci comme le choix de l'objet du désir dans un partenaire de même sexe, ce n'était pas de cela qu'il s'agissait mais bien plutôt d'une question d'identité, d'identification. Ce sont deux choses différentes. Le choix d'objet et l'identité sexuelle. Ce doute concernant l'hypothèse freudienne, je la retrouvais chez Lacan. Dans son séminaire sur "Les psychoses". Et parallèlement, il évoquait le "pousse à la femme" des psychoses, la féminisation, pour les hommes, mais, c'est une hypothèse personnelle, pour les femmes aussi bien. Ce "pousse à la femme" survenant de ce que le temps de la décompensation, temps où éclate la psychose, est celui d'une situation où le sujet doit faire face en s'affirmant d'une position assurée phalliquement, ayant son assise dans le père symbolique. Et où celui-ci manquant, le sujet s'avère sans cette assise incapable d'y faire face et remis en cause dans sa dimension phallique, et, en quelque sorte féminisé, absorbé du côté féminin, atteint dans son identité elle-même. Rappelez-vous Claude face à sa première rencontre. Il ne serait donc moins question d'homosexualité véritable, choix d'objet du même sexe, que de question d'identité sexuelle, être homme, être femme. Mais, en tout cas, cela provoquait beaucoup d'angoisse, quelque soit la façon dont cela se formulait. Or, ici, dans le cas évoqué, cela était au contraire affirmé.
Quelques temps plus tard, quelqu'un de même profil se présente à mon cabinet. Une trentaine d'années. Suivi à Paris, hospitalisé. Même affirmation homosexuelle. Même motif plus ou moins dépressif. Même allure physique aussi, quelque chose d'amolli. Le contact n'est pas le même, l'inquiètude vis à vis du regard, du contact non plus. Le discours est embrouillé. Cela fait quelques années qu'il n'est plus ce qu'il était. Musicologue brillant, compositeur. Ses considérations nombreuses sur la musique, y compris et surtout sérielle, et ses difficultés de composition, malgré mes ignorances avérées, ne me paraissent pas exemptes de certains paralogismes, de bizarreries. J'entends aussi de temps en temps ce qui me semblent bien être des néologismes, même s'il s'agit de termes pouvant être de ses domaines hautement spécialisés, par exemple, le concernant. Certains néologismes pouvant être révélateurs d'une psychose. Là encore, il est peu question de son compagnon. Celui-ci rencontré, la mère du patient l'emmenant de plus en plus consulter voyantes, guérisseuses, désenvouteuses, il s'inquiète et vient me voir. Il s'avère surtout que, plus que d'une relation amoureuse, c'est presque d'une relation de soins dont il s'agit. Un père, un substitut de père? C'était déjà le cas pour le patient précédent. Son compagnon avait raison de s'inquiéter. Il interrompra son analyse sous l'influence de sa mère.
C'est l'époque des grands "coming-out". Chacun y va à la télévision de ses révélations: "Je suis homosexuel, c'est là ma gloire et mon destin!". Et les présentateurs d'en rajouter, de souligner le courage, la bravoure. Cela se diffuse. Du statut de honte et de réprobation sociale, l'homosexualité passe à celui positif de courage, de reconnaissance. Une hypothèse pour moi se forge. Là où le rejet social pouvait, dans la désintrication identitaire, faire angoisse du "pousse à la femme" décrit par Lacan, n'y avait-il pas dans la reconnaissance nouvelle quelque chose qui, au contraire, venait donner signification à ce vécu, cette désintrication? Je n'avais pas assez d'éléments concernant le temps de la décompensation, vers 25 ans, pour chacun d'eux, pour explorer véritablement cette hypothèse.
Quelques années plus tard, je reçois un jeune homme. Il a comme d'autres qui suivront entre 18 et 25 ans. Comme les suivants, c'est au cours de ses études supérieures, dans son cas, une maîtrise spécialisée, bilingue au Québec, que cela commence, par un effondrement scolaire, suivi d'un replis, d'un isolement, d'un apragmatisme. A son retour en France, chez ses parents, il est hospitalisé. Comme les suivants, il ressort de l'hopital avec un traitement et le diagnostic de bipolaire, versant dépressif. Comme les suivants, il vient voir un psychanalyste pour comprendre ce qui lui est arrivé, pour ne pas rester sur ce diagnostic terrible d'être à vie. Il est question de ses études, de leur brillant. De ses relations qui étaient assez pauvres, d'un investissement homosexuel, sans passage à l'acte, qui s'est interrompu, plus miroir positif que désir. Etait-il même conscient de son importance? D'un père pas bien présent. Il a, comme ceux qui viendront, vraiment envie de comprendre. La dimension identitaire se révèle moins au travers d'un questionnement sexuel, à demi mot une position homosexuelle sous jacente a pu apparaître comme dit, qu'au travers de l'échec ressenti face à un idéal du moi l'ayant remis en cause entièrement. C'est cet échec qui est décrit comme étant au départ de la remise en cause identitaire. Cela s'est peut-être accompagné de difficultés relationnelles avec cet ami mais n'est pas mis en avant. Il n'a pas supporté la désillusion de difficultés relatives, restant comme incompréhensibles sur le plan universitaire. Celles-ci n'ont alors été que s'accuentuant, ses pensées devenant plus confuses, plus désorganisées, s'accompagnant d'angoisse. Entrainant son replis, son apragmatisme. Le ressort sur lequel il insiste est le doute qui est survenu quant à ses capacités, ses possibilités réelles, peut-être n'avait-il fait que s'illusionner jusque là? Il évoque ainsi une déconstruction de l'image qu'il avait de lui-même face à ce qu'il pensait devoir être. Cela fait penser à ce que disait Claude au tout début de cet exposé, une chute, une rupture de l'imaginaire, fantasmes, rêveries, par où se soutenait l'image qu'il avait de lui-même. De façon plus théorique un effondrement du moi idéal soutenant l'image spéculaire, constitutive du moi, en tant qu'instance organisatrice du rapport du sujet au monde et à lui-même, face à l'idéal du moi. D'où les difficultés de penser, le sentiment de confusion, de désorganisation, etc. Il est à noter que dans tous ces cas, la dimension dépressive, diagnostiquée à partir du replis, de l'apragmatisme, de l'angoisse, de l'apparent désintérêt, ne présente pas les traits d'une dépression mélancolique me semble-t-il. Il n'y a pas de sentiment d'indignité à proprement parler, ce qui sous-entend l'autre, l'univers social, vis à vis de qui on est indigne, ni la culpabilité d'être source de malheur pour autrui. Même si le vide de n'être rien pourrait être commun, la position subjective n'est pas la même. Le mélancolique se dit, s'avoue, s'accuse, eux par contre ont du mal, voire échouent à se dire. A partir de quelle assise pourraient-ils énoncer un "je"? C'est cette dimension identitaire qui est leur question. Ce qui n'est pas le cas du mélancolique. ni de ce qui pourrait être une dimension dépressive névrotique, où s'expriment aussi une apathie, mais où est au premier plan un manque de désir, qui ici n'est que conséquence seconde. Il se passera deux ou trois ans. S'étant reconstitué, il réenvisagera de reprendre des études. Au moment de nous quitter, il a fait une demande de visa pour le Canada.
Un second cas, presque semblable. Même âge, à peu près. A Paris, faisant des études supérieures dans la communication, il est en troisième année. Ses parents en province s'inquiètent de l'absence de ses nouvelles et le découvrent plus ou moins cloîtré dans son appartement d'étudiant dont il ne sort pratiquement plus depuis plusieurs mois. Il est hospitalisé, à la fois pour ses symptômes de replis, ses difficultés de contact, et l'état de délabrement physique auquel il s'est laissé aller. Même diagnostic de sortie. Probablement le même type de traitement. Et il vient me voir pour la même demande. Comprendre ce qui lui est arrivé. Le contact est semblable, peu facile, fait de silence et de paroles difficiles. Le décrochage scolaire s'est fait assez brutalement. Un jour, il n'a plus été en cours. Il n'y croyait plus. Les circonstances entourant ce moment sont plus complexes. Une désillusion concernant ses études, la rupture d'une relation amoureuse, la première, la seule, extrêmement conflictuelle, et une consommation exagérée de haschich. Celui-ci étant l'objet illusoire de relations sociales. Il n'avait pas d'ami, juste quelques connaissances parmi les étudiants. Là encore, la dépression semble surtout recouvrir une interrogation identitaire. Il n'a pas su trouver en lui de quoi faire face à ses amours. Ni trouver de réponses à son découragement étudiant. Et le haschich, s'il a accentué son décrochage à la réalité, est resté un point de repère identitaire, à la fois point de fuite de cette identité mise à mal et objet par laquelle quelque chose essayait de se maintenir. On avait trouvé dans son appartement une véritable plantation artificielle, dont il ne faisait pas commerce. Il faudra là encore deux ou trois ans pour que progressivement s'analyse et se reconstitue cette identité. Il y trouvera une issue en changeant radicalement d'orientation professionnelle, choisissant, en dépassant symboliquement son passé, mais l'intégrant, la filière horticole.
Plus récemment. Un jeune homme, 18 ans, il est en classe préparatoire dans un lycée parisien prestigieux par ses réussites aux concours des grandes écoles. Il y a été admis au vu de ses résultats scolaires, bac S avec une moyenne supérieure à 18. C'est lui qui a choisi et oeuvré pour obtenir cette admission. Fin du premier trimestre, une série de notes aux premières colles, bien en dessous de la moyenne, le déstabilise. Il a du mal à dormir, s'angoisse, se replie, pleure. Son compagnon de chambre d'internat s'en inquiète, l'encourage. Son directeur d'études alerte ses parents, lui ménage une consultation avec le psychiatre attitré de l'établissement. Ses professeurs constatent un décrochage général. Diagnostiqué dépressif, sans précision, mais accompagné d'un traitement chimique, il lui est conseillé un retour chez ses parents de deux mois, avec suivi psychothérapique. La porte ne lui est pas fermée, au contraire. Transmission des cours, échanges réguliers avec son directeur d'études. Je le vois plusieurs fois par semaine durant ces deux mois, puis lors des week-ends lorsqu'il réintégrera son école, où il lui aura fallu la promesse d'une possibilité de redoublement, ce qui est habituellement refusé, pour en prendre le risque. Il s'est donc typiquement effondré. Confronté à ce qu'il a ressenti comme un échec, face à son idéal, la représentation de lui-même s'est déconstruite. Le moi idéal remis en cause ne vient plus soutenir le moi, l'image spéculaire. Quelques hésitations à se reconnaître dans le miroir viennent témoigner du sérieux du trouble identitaire. Le support phallique vient aussi à défaillir. N'a-t-il pas rompu aussi avec sa petite amie? Au prétexte qu'elle lui reprochait de ne pas assez le voir lors de ses week-ends de retour, signe selon lui de son incompréhension de la nécessité de son travail. Elle, connue en terminale, presqu'aussi bonne élève que lui, ne faisant que préparer le concours de médecine. Ce n'est pas de l'orgueil, c'est une sorte de naïveté d'un idéal du moi follement exigeant. C'est d'ailleurs autour de celui-ci que se fera le travail, non de le renier, mais d'en assouplir l'exigence, d'en relativiser les jugements. De permettre que soit entendu ce qu'il avait empêché d'entendre et qui pourtant était bien là, dans son propre discours. La confrontation aux meilleurs élèves de France et de l'étranger. La stratégie de l'école, être d'emblée dans l'exigence du niveau des concours des grandes écoles, H.E.C, E.N.S, etc, et d'y amener les élèves en deux ans. L'éloignement de sa famille. C'est pourquoi l'acceptation de l'idée d'échec est déterminante comme relativisation de l'idéal. L'école lui fait signe, en parallèle avec son travail en thérapie, en pemettant le redoublement, qu'il peut être pardonné. Progressivement la parole, hésitante, heurtée, redevient plus fluide. L'image de lui-même disloquée se reconstitue. Il n'est pas rien, pas dans une impasse totale, il n'est pas tout non plus. Il reprend le chemin de l'école. L'ex petite amie n'est pas évoquée, la seule ayant existé, ni aucunes autres relations amoureuses possibles. Son directeur d'études, son professeur principal le soutiennent, la scolarité reprend son cours.
Un dernier cas récent. Après une année d'hypokagne brillante, il a été distinguée par son professeur principal, en lettres, en seconde année, il craque, se sent incapable de soutenir les exigences scolaires demandées, se replie, s'isole dans sa chambre d'étudiant. Au bout de quelques semaines, il décide d'abandonner ses études, d'ouvrir un bar, lieu de convivialité un peu flou, se met à dépenser sans frein, à rencontrer une faune interlope et marginale de la grande ville universitaire où il est. Des débordements comportementaux alertent la police, il est interné. L'agitation, due à son incompréhension de sa situation amènent à l'entraver. Un diagnostic est posé: bipolarité, phase maniaque. Après un mois d'hospitalisation, il est ramené par ses parents. Il rentre dans une seconde phase de replis, d'isolement. Ceux-ci l'incitent à venir me voir. Il reprend la demande à son compte, il veut comprendre ce qui lui est arrivé. Il change d'orientation scolaire, et s'inscrit à la faculté locale, dans la filière où son père a été enseignant. Le contact est incertain, la parole à la fois peu facile et par moments un peu trop affirmée. Il est évoqué l'épisode maniaque où se décrit typiquement un sentiment d'exhaltation où le moi atteint l'idéal, toute puissance, on est capable de tout, liberté, aucune inhibition à l'action, rien de la réalité ne vient borner l'imaginaire de la réalisation. Mais très vite, une rencontre, dans ce début de reprise d'études, un jeune homme plus âgé, décrit comme voyou intellectuel très tatoué, vient, dans ce qu'il décrira, le déstabiliser et entrer dans un nouvel épisode, qualifié de maniaque. Pendant quelques jours, il s'agite beaucoup à travers la ville, commençant à élaborer divers projets plus qu'incertains, mais aussi débute un épisode confuso-onirique qui s'achève lorsque monté sur les rebords des remparts de la ville, le sol est à dix mètres en contrebas, Il va pour s'élancer, persuadé qu'il est capable de voler, il réalise soudain qu'il n'en est peut-être rien. Troublé, il redescend, et demande lui-même à être hospitalisé. Deux mois plus tard, à sa sortie, il est médiqué pour bipolarité, nous nous revoyons, régulièrement. Dans le retour que nous faisons sur les circonstances de déclenchement du premier épisode apparaissent certains points: un voyage seul dans un pays lointain, l'été précedent, entre les deux années de kagne, il y éprouva un grand sentiment de liberté, de réalisation de soi. Le grande déception qu'en cette seconde année il ne retrouve pas certains amis ayant changé de filière, et surtout une amie. Avec qui pourtant il n'avait pas eu de relation amoureuse. La somme de travail augmentant à partir du deuxième mois lui paraissant impossible, soudainement, à réaliser. Cela s'accompagnant d'une très forte culpabilité, inappropriée, d'avoir triché à une colle. Inappropriée, car tricher, c'est mentir, mentir c'est mentir sur ce qu'on est véritablement. Commence alors le replis, le doute sur lui. Il déclare à sa famille qu'il est homosexuel. Sa famille proche fait preuve de tolérance, même de compréhension. Sauf un grand père qui l'en rejette. Il en est fortement déstabilisé. Il n'a en fait jamais eu de relation homosexuelle. Plus qu'une question d'objet amoureux, il s'agit bien plutôt d'une question d'identité. Il a une présentation ambigue. C'est à la suite qu'intervient le premier épisode maniaque. Schizo-maniaque aurait peut-être dit le psychiatre aliéniste de mes débuts fort de ses 30 ans d'expérience auprès de qui je m'étonnais de l'agitation de Claude. Ce n'est pas rare m'avait-il répondu me renvoyant au manuel d'Henry Ey où était traitée la question. La thérapie se poursuit, s'y analyse la distance du moi et de l'idéal du moi, du moi idéal. A la suite, il fait des cauchemars où il s'apprend à ressentir les prémisses d'un possible état maniaque. S'y analysent aussi les rapports à l'imaginaire et à la rationnalité symbolique. Plus classiquement est évoquée une mère anxieuse, et un père présent, attentif à son fils, presque trop. S'il parle d'objets amoureux hétérosexuels, on peut douter de leur consistance. L'une apparaît bien brièvement, l'autre serait à 5000km. Un psychiatre attentif le suit concernant son traitement de thymo-régulateurs, diminuant progressivement les doses jusqu'au minimum. Le travail thérapeutique se poursuit. La reprise de ses études se confirme. Le doute concernant ses capacités s'estompe. La pensée est plus assurée.
C'est donc ces cas, ceux de ces jeunes gens qui m'ont interrogé. L'éclairage de mon expérience psychiatrique n'y est pas étrangère. C'est de retrouver chez eux les traits des hébéphrènes croisés à l'hopital, et de ce que Claude m'avait appris qui en sont les premiers éléments. La même difficulté de paroles, la même voix lointaine, les mêmes désorganisation de la pensée, du contact, le même sentiment de doute quant à eux-même, à ce qui les constitue, le même replis, à des degrés variés. Tous sont jeunes, tous montrent une angoisse importante, un désemparement face à ce qu'ils pensaient être et ce qu'il leur est apparu qu'ils étaient au contraire. Mais il se pose d'emblée la question du diagnostic. Qui pour moi n'en est pas une, mon écoute n'en varie pas, ou peu. Bien qu'aucun n'ira sur le divan, le support du regard leur étant à mon avis indispensable. Ce diagnostic, à l'ancienne, psychose, " démence précoce", soulignait à juste titre la désorganisation de la pensée, la perte relative des capacités intellectuelles, à un âge jeune. Mais le terme de démence laissait à supposer une irréversibilité. Qu'on peut aussi peut-être supposer dans cette autre appelation d'hébéphrénie, d'y supposer une structure psychotique, schizophrénique, en effet, qui pour certains est immuable. Or on peut constater, dans tous les cas, qu'une mobilisation psychique, et une amélioration de leur état sont patentes. Les deux plus âgés, les 3eme et 4ème cas, ne me semblant pas du même ressort, et l'amélioration, si elle a eu lieu, m'a semblé bien moindre. J'ai évoqué le diagnostic de bipolarité porté aux 4 derniers cas, et en quoi il me paraissait inadapté. Même si au vu de certains des symptômes de replis, d'apragmatisme, de mésestime de soi, de mutisme, on puisse comprendre qu'une dimension dépressive puisse en être inférée. J'ai déjà indiqué aussi que la position d'énonciation subjective me semblait en être différente, faisant résonner différement une même proposition possible, là où le mélancolique affirme en quelque sorte son indignité, sa culpabilité, sa nullité, ces jeunes gens, dans cette dimension hébéphrénique, ne peuvent qu'hésiter, car ce dont ils doutent, ce qui leur paraît justement remis en cause, c'est ce "je", dans ce qui le fonde. Et la formulation, même si ellle peut apparaître semblable, ne fait pas porter l'accent au même endroit. La nullité, l'auto-jugement négatif, sont le résultat second de la défaillance de ce "je" qui n'a pas tenu, qui s'est révélé incapable de répondre aux exigences de l'idéal et qui s'en est en quelque sorte effondré. C'est un problème d'identité, "je" est-il encore prononçable? Ce n'est pas un jugement de soi-même. "Je suis rien" dirait le mélancolique, eux diraient plutôt "Rien n'est je". Un vide les habite ou les menace. Un fil conducteur semble donc exister depuis les rencontres de ces jeunes hébéphrènes à l'hopital et ces jeunes gens actuels. S'en soulève la question du traitement chimiothérapique. Il n'est pas sans effet. Claude avait probablement eu des antipsychotiques à l'époque. Ces jeunes gens ont des régulateurs thymiques, anti-dépresseurs, anxiolityques. Le second cas, Julien, n'a pas eu de traitement chimique. Mais on a entendu au prix de quelle angoisse, il en était littéralement liquéfié. Et c'est sans doute le résultat de ces traitements que les autres ne connaissent pas de tels états.
Quant au traitement psychanalytique, j'ai dit qu'il avait dans tous les cas, en deux, trois ou quatre ans, porté ses fruits. Ce qui vient à questionner sur la soi-disant immuabilité de la psychose. Mais par ailleurs je suis incapable de déterminer la constance d'une structure dans ces cas. En quoi cela a-t-il consisté? A les entendre comme sujet, à savoir qu'ils étaient là, consistant en leur subjectivité, celle dont justement ils doutaient, s'angoissaient qu'elle ne soit pas. Leur parole, même rare, même difficile, même absente, témoignait d'une existence et donc de ce minimum de subjectivité qui en était l'agent et le support. Le silence de Julien n'était pas une absence, ni un refus, mais au contraire une présence, douloureuse, y compris d'être celle d'un vide. Vide au bord duquel la parole, pour les autres, avait une organisation difficile, entraînant des incohérences ou des bafouillages, une pauvreté au regard de leur niveau culturel. Conséquence de la déstructuration du moi, de la mise en cause de l'image spéculaire. Ensuite, quand cela était possible, à remettre précautionneusement en cause ce déséquilibre entre idéal du moi et moi idéal. Essayant d'éclairer l'exigence de cet idéal, si rigide. J'ai précisé que l'hébéphrénie ne comportait ni hallucination, ni délire, mais cet idéal a peut-être quelque chose d'un peu fou, au moins dans son rapport à l'imaginaire. Est-il véritablement borné par la réalité? (nb: castration symbolique?). Par ailleurs, il faut revenir au "pousse à la femme" lacanien, qui est sous des formes diverses toujours plus ou moins là. Au moins comme trace possible de remise en cause de l'identité, et donc y compris sexuelle. On peut noter, chez tous, une pauvreté de leur vie amoureuse et sexuelle. Aborder l'autre comme objet de désir, quelque soit son sexe, demande un minimum identitaire articulé phalliquement. Ce "pousse à la femme", je le disais précédement, me semble aussi exister chez les jeunes filles. Celles-ci sont plus rares et l'ont toujours été, il y a quarante ans déjà, les hébéphrénies féminines étaient peu fréquentes comparées aux masculines. Mais chez les deux cas que j'ai rencontrés, le "pousse à la femme" s'est manifesté de même façon: une exhibition inappropriée. La première, jeune femme juste engagée comme enseignante dans une école privée après un décrochage pas clair à l'E.N.S, fut retrouvée nue au milieu de la cour de son école tenant des propos incohérents. Nous nous vimes quelque fois, puis sa famille la fit hospitalisée. La seconde, 17 ans, terminale, me fut amenée par son père. Depuis quelques semaines, elle réveillait ses parents la nuit, pour se montrer nue devant eux, sans explication. Lors de notre première rencontre, à mon invite elle se lève dans la salle d'attente. Elle est grande, de plus juchée sur des hauts talons, portant une mini jupe lui couvrant difficilement les fesses, et un top à fines bretelles moulant et laissant beaucoup de peau à l'air libre. Elle est maginifique. Mais rien dans son contact, sa présentation ne va dans le sens de son habillement, aucune attitude d'exhibition, de provocation, d'hystérisation, ou même de séduction. Au contraire, elle est modeste dans sa présentation. Comme le sont les jeunes gens, qui auraient aussi de quoi séduire. Ils sont trop pris dans leur doute identitaire pour qu'il en soit autrement. C'est de cela aussi qu'il s'agit pour cette jeune fille. Prise entre son idéal, le concours de danse du conservatoire de Paris, ou l'Opéra, et son angoisse identitaire, qui est-elle vraiment? Elle est pourtant première de sa classe de danse du conservatoire régional, 6 heures ou plus de répétition par semaine, sans compter les heures chez elle. Pourtant, elle doute de réussir. Mais qui est-elle? Elle n'a aucun petit ami, n'en a jamais eu. Toutes ses copines en ont un et déjà ont fait l'amour. Elle, jamais. Ce n'est pas que cela ne l'intéresse pas. Au contraire, elle est prête à demander à un garçon, n'importe lequel, de lui faire l'amour, froidement, comme on passe un contrat. Je m'étonne, malgré sa beauté, ce que je ne lui dis pas, que personne n'aurait songé à lui faire la cour. Mais ce qu'elle m'apprend, c'est que lorsque des garçons l'abordent, elle ne les écoute pas, et même qu'elle ne les entend pas. Et lorsqu'elle évoque, inquiète, son homosexualité possible, c'est sur un mode d'interrogation identitaire, comparatif, même si elle peut être gênée, voire troublée, de devoir se déhabiller devant des amies à la danse. Il n'y a jamais eu de choix d'objet homosexuel. Elle vient désormais à ses séances habillée de façon plus ordinaire. Le travail se poursuit. Le couple parental est en voie de séparation. Fille unique, elle est fusionelle avec ce couple parental, leur dissension n'est peut-être pas étrangère à ce qui lui arrive. Dans ce climat, elle raconte ses séances à sa mère, comme celle-ci lui demande. Le lien mère fille semble majeur. La mère interrompt la thérapie. J'indique à la jeune fille que c'est sa thérapie, et que celle-ci lui reste ouverte. Le père, dont l'inquiétude était au départ de ce travail n'habite plus la maison familiale.
Le père, justement, c'est l'autre élément théorique majeur de l'approche lacanienne des psychoses, son absence. La "forclusion du nom du père", c'est sous ces termes que Lacan l'a énoncé. On a vu que les pères carents de Claude, de Julien venaient confirmer cette hypothèse. Père carent ou père inadéquat, paranoïaque ou sadique, tel pouvait apparaître certains pères de psychotiques. Mais dans le cas des quatre jeunes gens, voire de la jeune fille, leurs pères ne sont pas du tout carents. Au contraire, ils sont socialement dans des situations enviables, cadre administratif, médecin généraliste, psychiatre, professeur d'université. Ils ne sont pas non plus absent, sans se préoccuper de leur enfant. Le medecin pourtant dans une ville assez lointaine de mon cabinet s'est renseigné pour trouver le psychanalyste pour son fils. Le psychiatre, pourtant exclusivement chimiothérapeute a franchi le pas de l'analyse pour son enfant. Le professeur d'université a joué de ses relations pour trouver un nom. L'hypothèse lacanienne serait-elle à remettre en cause? On pourrait le croire à se tenir à cette figure du père. Mais Lacan nous l'indique, d'abord, il ne s'agit pas du père réel et ensuite c'est de ce que le sujet peut en faire ou ne pas en faire en en gommant l'existence. Il ne s'agit pas du père réel mais du père symbolique. Mais c'est quoi le père symbolique? Ce n'est peut-être pas si simple à définir puisque Lacan en a poursuivi l'élaboration jusqu'à la fin de son enseignement le définissant comme ce qui permet le nouage borroméen des trois consistances du réel, de l'imaginaire et du symbolique. Je ne vais pas détailler. Juste préciser que pour qu'une parole soit pleine, entière, pour qu'elle ne soit pas un semblant imaginaire, ou une pure abstraction, ou un bafouillage de se heurter au réel, il faut le nouage de ces trois consistances, et donc grâce au père symbolique. C'est cette absence de ce nouage, de ce père symbolique qui serait à l'origine des difficultés de parole que présentent les psychotiques. Du silence, aux néologismes, aux difficultés, voire impossibilités métaphoriques, et dont le bredouillement de ces jeunes gens peuvent aussi être la trace. Tout ceci vous paraît peut-être un peu confus. Voir douteux. Pourquoi ce père symbolique? Existe-t-il vraiment? En effet, je vous l'ai dit, ces jeunes gens ont des pères plutôt chouettes. Mais alors comment expliquer l'importance de leur transfert? Comment expliquer leur évolution favorable? Si ce n'est en faisant l'hypothèse qu'ils m'ont, au travers ce transfert, situé à la place d'une instance capable de les reconnaître comme sujet, sujet d'une énonciation d'une parole pleine et entière, c'est à dire tentant de convoquer les trois instances, énonciation même dans leurs bredouillements, leur silence y compris absolu. De me mettre à cette place, y compris dans sa dimension phallique, et ici le sexe de l'analyste n'est peut-être pas indifférent, leur permettait aussi dans un aspect spéculaire de reconstruire une image moïque. Alors ce père symbolique, celui qui est censé être représenté par le père réel, peut-on en donner illustration autre que celle donné par Lacan à la fin de son enseignement. Pour dire vite, on pourrait l'apercevoir derrière le père oedipien, dans son reste a posteriori. Ou dans "Totem et tabou". Ce sont les élaborations freudiennes. Lacan l'illustre de Dieu quand il avait cours, organisateur de la loi de hommes, et dont le père était plus ou moins le représentant familial. D'ailleurs n'évoque-t-on pas le père à propos de la loi? Mais de quelle loi s'agit-il? La loi civile, la loi morale, la loi religieuse? Ou ne s'agit-il pas tout autant de la petite loi, celle des traditions familiales. Par où les familles participent à la culture sociale. Chez les Durand, on mange son steak saignant, chez les Martin on mange la salade en début de repas, chez les Dupont à la fin, chez les premiers on se fait la bise le matin pour se dire bonjour, chez les autres on se salue, chez les derniers on marque sa tendresse ou sa colère de telle façon,etc. Et tout manquement à la règle est perçu comme signe négatif. Au mieux exception, confirmant qu'il y a bien une règle, ou trahison, désobéissance. Du mélange des traditions par où se constituait le couple, c'est l'homme qui avait le dernier mot. Et la mère faisait appel à son nom en dernier ressort pour affirmer ces traditions: "Je vais le dire à ton père!". Et cette prééminence, par où s'institue la dimension phallique, avait ses répercussions dans la constitution du sujet. De ce qu'il rencontrait, inclus chez la mère, premier grand Autre primordial, support de son désir et de sa reconnaissance, de son existence, le noyau constitué en elle de son désir pour le père et de la référence à celui-ci pour certaines traditions familiales. C'est là que peut s'évoquer l'Oedipe freudien. Le père venait à s'y substituer à la mère comme grand Autre, y acquérait une dimension symbolique que le père réel incarnait. Aujourd'hui, les choses semblent moins claires. Dans les couples, même transitoires, la responsabilité du respect des traditions, est bousculée, et se doit, d'être au moins partagée, si ce n'est inversée. Le patriarcat, et tout ce qui en paraît issu, est considéré au mieux comme ringard, mais souvent tyrannique, arbitraire. Il est valorisé que les pères soient des mères, combien le papa-poule est une image présentée comme émouvante et positive, torchant, allaitant avec le biberon, s'occupant des devoirs, des bobos de la vie de son enfant. Il était facile d'être un homme. D'en enfiler l'habit. Aujourd'hui, cela paraît moins évident. Homme, on l'est toujours trop, ou pas assez. Selon les lieux, les circonstances, intimité, famille, travail, société. Les hommes en sont réduits pour une part à faire l'hystérique, au moins dans l'une de ses caractéristiques. Féminine ou masculine, l'hystérique fait l'homme. Voyez la mode masculine: ces jeunes gens qui se font pousser la barbe, ou ces faux rasages de 3 jours, ces tatouages, la mode de la musculation, ces vêtements ajustés soulignant leur silhouette et leur musculature. Cette prépondérance de l'image, et ses échos narcissiques, laisse à penser que la dimension symbolique est en effet amoindrie. L'assurance d'être un homme du seul fait de faire partie de la catégorie est amoindrie. Comment croire à un père, représentant de la masculinité, du phallus, si il n'en est réduit qu'à faire l'homme. D'où peut-être cette difficulté pour les pères de nos jeunes gens d'avoir pu être institués par ceux-ci comme pères symboliques. A propos de cette notion, Lacan essayait aussi de la cerner à partir de celle, freudienne dans "Totem et tabou", du père mort, le père tué par les fils. La crise d'adolescence, célèbre par ses débordements, y trouve ici sa place. Puisqu'il s'agit alors de s'instituer comme le propre agent de ses désirs et de ses actions, et non plus l'enfant obéissant à l'ordre familial, et ses traditions, et à celui qui en est le garant. Ce sont les conditions de l'institution d'une identité propre. D'où les mouvements de contestation de l'adolescence, du refus des petites traditions, le chocolat du matin, les résultats scolaires, aux oppositions frontales, etc. Cela semble bien viser le père symbolique, garant, organisateur de cette loi, viser sa destitution, son enterrement. Il est à remarquer que ces jeunes gens n'ont pas connu de crise d'adolescence. L'enterrement du père symbolique est aussi une intériorisation. L'adolescent se veut l'auteur de sa propre loi, mais il n'est pas sans modèle. C'est ici que se fait la reprise intériorisée du père symbolique et du père réel. Un dernier point. Cet enterrement est peut-être aujourd'hui moins simple. Nous sommes pour la plupart issus de ce mouvement économique lié depuis plus d'un siècle à l'urbanisation et qui s'est traduit par ce qu'on nommé l'ascenceur social. Nos arrière grands-parents ou grands parents étaient de petits paysans, nos grands parents ou parents allèrent à la ville et devinrent employés, fonctionnaires, nos parents montèrent dans la hiérarchie sociale, employés, cadres moyens, etc. Nous, nous fîmes des études supérieures aux leurs. L'enterrement du père symbolique était facilitée à chaque génération. Dans la hiérarchie sociale, le fils dépassait le père, confirmant ainsi la valeur de son affirmation. Mais aujourd'hui, cet ascenceur n'est-il pas au sommet? Nous l'avons évoqué pour ces jeunes gens, leurs pères sont déjà des médecins spécialistes, des professeurs d'université, comment faire mieux? Comment portés par cet idéal transmis par ces mêmes pères peuvent-ils procéder à cet enterrement qui leur permettrait que s'institue en eux ce père symbolique? Alors? Alors faut-il s'étonner qu'il ny ait pas plus de ces cas? Une autre illustration par laquelle Lacan essayait de cerner ce père symbolique était Dieu. Celui des religions. On sait qu'il prolifère sous des formes diverses dans certaines contrées. il est le principe organisateur du monde, des moeurs, des traditions. Le père réel a y voir, d'en être peu ou prou le représentant en ce qu'il veille à ce que l'ordre que Dieu a constitué ne soit pas trop bousculé. Il ne semble plus beaucoup être présent sous nos cieux. Pourtant ce principe organisateur, même s'il n'en a plus le nom, n'est peut-être pas absent de nos sociétés sous des formes diverses, et retransmises par nos médias: télé, internet, etc. Diffracté, plus que dilué dans diverses idéologies, n'est-il pas présent dans des idéaux sociaux contemporains: consumériste, scientifique, économique, technologique, etc...
J'arrête donc ici. En vous présentant mes excuses d'avoir été si long. Mais je ne voyais pas comment répondre à la commande qui m'a été faite par mon ami Alain Harly sans vous rendre compte de la démarche qu a été la mienne, au fil des années de cette pratique, sans rendre hommage à ces patients qui ont été les miens et qui m'ont tant appris. Cela laisse bien entendu nombre de questions ouvertes. Par exemple, si leur évolution a été favorable, voire très favorable, quant a-t-il été d'une modification de leur structure? La pauvreté de leur vie amoureuse est-elle un indice? Plus précisément de quoi? Etc, etc...
Merci de votre patience.
J.J.L 21/06/2017