Jean-Jacques Lepitre, psychanalyste, Collège de Psychiatrie 25/03/26
Pour commencer, je vais reprendre l'argument donné pour cette intervention :
Dans « L'instance de la lettre » Lacan définit la lettre, métaphoriquement, comme l'unité signifiante, dans sa matérialité, du phonème à la phrase, du sonore à la structure syntaxique constituée rétroactivement de sa coupure. Dans « Lituraterre » il précise : la lettre est littorale, ravinement du signifiant dans le réel. Et du littoral comment passer au littéral ? La psychose, où « ce qui a été forclos revient dans le réel », peut-elle s'éclairer de cette question de la lettre ? Le néologisme, par exemple, ne pourrait-il pas s'entendre comme tentative de passer au littéral de ce qui a surgi dans le réel, ayant produit un littoral entre symbolique et réel ? Ceci serait le départ d'un chemin se poursuivant de quelques cas cliniques propres à en préciser et à en amplifier l'interrogation. Jusqu'à sa fin : si la psychose s'origine de la forclusion du « Nom du père », ce père est-il produisant la métaphore, et la possibilité métaphorique propre au symbolique, ou est-il le nom donné à la première des métaphores, mère de toutes les autres ? A ce départ je rajouterai deux axiomes : Le premier lacanien est une précision de ce qui vient d'être dit : Le sujet, dans une situation demandant de sa part une réponse par laquelle il s'inscrirait dans la chaîne symbolique qui l'interpelle, faute d'un signifiant ad hoc, d'avoir été forclos, celui-ci fait retour dans le réel sous la forme d'un phénomène élémentaire. Le second freudien : « Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction ».
Le premier cas que je vais vous citer me semble une introduction exemplaire à ce dont il s'agit, montrant le modèle même des deux domaines auxquels le psychotique se trouve confronté en position de littoral. Mlle X. Il s'agit d'une jeune femme, 25 ans environ. Elle a pris le train à Paris pour se rendre à Toulouse. Elle s'est assoupie. A son réveil, elle est extrêmement confuse, angoissée, agitée, prenant à partie ses compagnons de voyage dans le compartiment, les accusant de l'avoir droguée. Les contrôleurs alertés, impuissants à la calmer, appellent la police, et la font descendre à Limoges, premier arrêt sur la ligne, de ce train. La police la conduit directement à l'hôpital psychiatrique. L'interne, à l'accueil, lui fait une injection sédative. Et elle arrive dans le service où je suis le seul, en ce début d'après-midi, à pouvoir la recevoir. Nous nous rencontrons. L'entretien dure plus d'une heure. Il se répétera 3 fois, les jours suivants. Elle est très angoissée et confuse. Pour l'aider à lutter contre cette confusion et l'angoisse qui l'accompagne je lui fais me décrire très minutieusement, dans le moindre détail ce qui a pu se produire. Elle a pris un billet à la gare d'Austerlitz, elle vit à Paris, pour Toulouse, pour rentrer chez ses parents. Toulouse, c'est là où elle a grandi, été à l'école, fait ses études, jusqu'à un niveau supérieur. Toulouse qu'elle a quitté, ayant trouvé un poste dans une administration centrale, à Paris, ce qui était son choix, son désir. A Paris, elle ne connait personne, elle se trouve un appartement mais reste isolée. Elle ne se fait pas d'ami parmi ses collègues de travail. Mais elle rencontre un jeune homme. C'est le grand amour. Ils vivent heureux plusieurs mois. Et puis soudain, il rompt, sans explication, sans justification. Il disparait de sa vie. Elle ne comprend pas. Est désespérée. Ne parvient pas à faire face. Elle est de plus en plus mal. L'angoisse. Elle décroche de son travail. Sans prévenir son administration, elle reste chez elle, plus ou moins prostrée. L'angoisse devenant trop forte, elle pense revenir chez ses parents à Toulouse. Tout cela a été reconstitué lentement, précautioneusement, en reprenant de nombreuses fois chaque détail de son récit, durant ces quatre heures d'entretien. Elle est montée dans le train, s'est installée près de la fenêtre. Ce sont des compartiments à six places. En face d'elle s'est installé un couple de personnes âgées, qu'elle dit âgées, un homme, une femme. A sa droite, à la place près du couloir, laissant un siège vide entre elle et lui, un homme, qu'elle décrit comme étant d'allure ecclésiastique. Elle s'est endormie. Peut-être est-ce dû à la fatigue des semaines précédentes de mal-être et d'angoisse, au relâchement à la perspective du refuge qu'elle va trouver auprès de ses parents. A son réveil, elle ne sait plus où elle est, ce qu'elle fait dans ce train, ne ressent plus son corps normalement, ne parvient pas à rassembler ses pensées. Lui survient la conviction : on l'a droguée. Phénomène élémentaire. Elle est prise de panique, elle crie, s'agite, accuse les autres voyageurs. Les contrôleurs alertés arrivent, la maîtrisent. On reprend cette séquence, plusieurs fois, lentement. Et elle a cette phrase, qui me marque et me reste encore aujourd'hui : « Je sais bien que c'est impossible mais pourtant c'est vrai. ». C'est le ton avec lequel est dite cette phrase, celui d'une fatalité écrasante et incompréhensible. Elle est face à deux vérités, toutes les deux incontestables et pourtant totalement incompatibles. Du côté du symbolique organisant la réalité, il n'est pas possible que les voyageurs de son compartiment l'aient droguée, ou même d'autres voyageurs du train, elle n'a rien bu, et elle a même vérifié après nos premiers entretiens que son corps ne comportait aucune trace de piqure. Logiquement ce n'est pas possible. Mais, pourtant, et en même temps, elle ne peut nier ce qu'elle a vécu, ressenti, et qu'elle vit encore, cette perturbation de son appréhension d'elle-même, de sa pensée, de son corps, du monde. Retour dans le réel, effraction du réel. Elle est face à ces deux vérités. Sur la ligne de littoral, entre symbolique et réel. Pour imager : sur cette ligne littorale, un pied dans la mer, le réel, un pied sur le sable, le symbolique. Si les deux pieds glissent dans la mer, c'est la noyade, c'est la décomposition du symbolique comme structure organisant la réalité, avec sa destruction possible. Comment faire pour qu'un lien puisse se faire entre la mer et le sable, qu'il y ait rature du littoral, pour reprendre un mot de Lacan, que ce réel puisse s'articuler au symbolique, repasser au littéral, sans être imaginaire, ou délirant ? Y avait-il dans ce qu'elle m'avait décrit quelque chose qui aurait pu permettre ce passage ? Un chef de clinique ayant entendu parler d'elle, elle est jeune et jolie, c'est un joli cas, s'approprie son suivi. Je ne la revois que huit jours plus tard, avant son transfert à l'hôpital de Toulouse. Elle est intelligente, cultivée, elle a aisément déduit des questions posées par le chef de clinique, lors de l'examen psychiatrique, qu'elle est folle, qu'elle est schizophrène, et qu'elle doit être neuroleptisée. Et elle me confie qu'elle pense avoir compris, ce sont ses collègues, celles de son administration. Elle commence donc un délire pour tenter d'intégrer le réel éprouvé dans le symbolique afin de maintenir la cohérence de celui-ci, pour lier les deux bords du littoral, les deux parts incompatibles. Faire rature. Ce n'est qu'après-coup que m'est revenue sa description du couple assis en face d'elle. Des gens âgés avait-elle dit, mais relativement à elle, qui avait 25 ans, donc eux peut-être ayant 50 ou 60 ans, soit l'âge probable de ses parents, face auxquels elle allait devoir assumer à son arrivée ce qu'elle ne pouvait vivre que comme un échec, une défaillance.
Après cet exposé de la mise en littoral de deux vérités incontestables et radicalement incompatibles, du symbolique et du réel, telle que me l'a exposée cette jeune femme, je voudrais vous exposer trois cas, où s'interroge cette problématique de la lettre par un bord opposé, celui d'un délire constitué. Charles, est un instituteur, âgé d'une trentaine d'années. Nous nous étions rencontrés quelques fois lors d'une précédente hospitalisation. Nous avions sympathisé. Classé schizophrène, il s'interrogeait beaucoup sur les lignes de force qu'il ressentait dans son corps. Il est de retour après avoir repris son poste pendant quelques mois. Je le vois deux fois par semaine. Il est maintenant dans un pavillon fermé, et délirant. Hitler est dans le pavillon et il faut absolument prévenir les autorités, particulièrement l'ambassade d'Israel de cette présence. C'est un pavillon à l'ancienne. Un dortoir de 50 lits, des chambres d'isolement, des remises, des bureaux d'infirmiers, de consultation. Il veut absolument me convaincre de cette présence. Deux fois par semaine nous cherchons donc Hitler. Interprétations, doutes, appel à la rationalité, il a obtenu une licence de physique en autodidacte, rien n'y fait. Nous passons en revue le dessous des 50 lits, nous nous introduisons subrepticement dans les chambres d'isolement, les bureaux, les remises. Je peux en avoir les clés. Cela dure et dure encore. Hitler est intelligent, malin, retors. Alors il nous épie. Et lorsqu'il nous voit le chercher dans une direction il va se cacher dans la direction opposée. Et argument ultime de Charles face à mon scepticisme : si nous parvenions à le trouver, ce ne serait pas lui. Intelligent et retors comme il est. Il ne peut pas se faire prendre. Cela dure deux ou trois mois, je ne sais plus ni quoi dire ni quoi faire. Alors je ne vois pas d'autre solution : le prendre au pied de la lettre. Il est certain de la présence d'Hitler, il faut donc prévenir l'ambassadeur d'Israel. Je le fais sortir du pavillon, nous rendons dans mon bureau. Je prends le téléphone et je demande à la standardiste de l'hôpital de me mettre en relation avec l'ambassade d'Israel à Paris. Et je lui tends le téléphone, et je prends l'écouteur. A la standardiste de l'ambassade, il demande à parler à l'ambassadeur d'un sujet important. Elle transfert son appel au secrétariat de l'ambassadeur. La secrétaire lui répond, très courtoisement : « Monsieur l'ambassadeur est actuellement en réunion, mais celle-ci devrait bientôt se terminer. Il vous répondra personnellement. Si vous voulez bien patienter quelques minutes. ». Charles veut bien patienter. Cinq ou dix minutes se passent. A nouveau la secrétaire : « Excusez-nous monsieur, la réunion s'est prolongée, mais monsieur l'ambassadeur ne saurait tardé, désirez-vous toujours attendre ? ». Charles acquiesce. Il semble réfléchir. Encore dix minutes. A nouveau la secrétaire qui s'excuse, la réunion se prolonge au-delà de ce qu'elle avait pensé, veut-il toujours patienter ? Il est décidé à patienter. Voilà au moins 20 minutes que nous sommes dans l'attente de la révélation à faire à l'ambassadeur d'Israel. Il n'y a eu aucun barrage, la secrétaire a été très courtoise. Et puis soudain, Charles raccroche le combiné et me dit : « je n'en suis plus sûr ! ». Et le délire tombe. Dans les jours qui suivent, rien n'en réapparait. Il ne tarde pas à sortir de l'hôpital. Est-ce dans ces jours après la chute du délire qu'il m'a un peu éclairé quant à son histoire ? Il est un enfant trouvé, nourrisson, en 1943, recueilli par la Ddass de l'époque qui lui a donné comme prénom et nom ceux des saints du jour, et qui l'a confié à une famille d'accueil composée d'un couple de paysans isolés. Couple particulier d'être composé d'un frère et d'une sour. Etaient-ils incestueux ? Il ne me l'a pas précisé. Par ailleurs, il est circoncis. D'où son hypothèse d'être un nourrisson abandonné par des parents juifs pour lui sauver la vie. Mais sortant de l'hôpital nous n'aurons pas le temps d'explorer les fils qui auraient pu permettre d'explorer ce qui avait pu faire forclusion. Qui a eu alors l'idée de lui faire reprendre son travail ? De le remettre dans cette position d'enseignant, d'autorité qu'il ne peut pas assumer ? Il revient à l'hôpital quelques mois plus tard, il est en proie à un délire désorganisé, confus, avec des passages à l'acte. Vis-à-vis de moi, il est devenu réticent, suspicieux. Il quittera l'hôpital suite à une réorganisation administrative. (L'hôpital devient départemental, auparavant il concernait plusieurs départements). Danielle est une jeune femme, cultivée, études supérieures partielles de droit. Elle est psychotique, présentant des comportements hypomaniaques, une certaine fuite de la pensée. Mais assez rapidement elle me confie l'essentiel de sa préoccupation : elle est amoureuse de Jacques Chirac, d'autant qu'elle est persuadée qu'il l'aime, cela ne fait aucun doute. Le point de départ est assez vraisemblable, elle a fait plusieurs allers et retours à Paris. Elle l'a croisé dans le train. Il s'agit d'un train qui, alors, était extrêmement emprunté, je le prendrai régulièrement pour venir à Paris en cure, un Trans Europe Express, Paris Limoges Toulouse, qui mettait 40 à 50 minutes de moins que les trains actuels et où s'y croisaient des hommes politiques, Chirac, le député maire de Périgueux, celui de Brive, quelques ministres, des professeurs de faculté habitant la province faisant cours à Paris, ou l'inverse habitant Paris faisant cours en province, des hommes et des femmes d'affaire, des acteurs ou actrices, des avocats, des responsables administratifs, et même un couturier célèbre, et puis une floppée d'analysants. Tout ce beau monde pouvant se regarder, discuter. Et connaissant Chirac pour l'avoir rencontré dans ce train, il semblait sensible à tout ce qui portait jupe. Faut dire que pour y avoir aussi croisé Bernadette. Mais comme avec Charles, en dehors de cette préoccupation, elle l'aime, il l'aime, or elle ne l'a que croisé, peut-être son regard, il n'y a lors des séances quasiment aucune autre association. Et cela se répète inlassablement, quoique j'essaie de logique ou d'interprétation. Et je me retrouve dans la même impasse, avec pareillement la seule chose que je n'ai pas essayé : la prendre au pied de la lettre. Je lui propose alors de prendre ma voiture et d'aller à Ussel. Chirac est alors député d'Ussel et y habite. Ussel est à 80 kms de Limoges, une heure de route. Elle connaît la route : Eymoutiers, Meymac, Ussel. Moi aussi. Nous sortons de Limoges. Elle voit les panneaux. Nous faisons 10kms, à nouveau les panneaux. Nous continuons notre route. D'autres panneaux. Pendant ce temps, sur le siège à côté, elle a l'air tendu, soucieuse. Au bout de 20kms, elle me dit de m'arrêter. Je me range sur le bas-côté. Elle me dit qu'elle n'en est plus sûre, qu'il vaut mieux faire demi-tour. Dans les semaines qui suivent, il n'est plus question de Chirac. Mais il me semble qu'elle reste confuse. Elle sort de l'hôpital. Je la perdrai de vue. N. Il s'agit d'une fillette, de 7 ou 8 ans. Elle est admise dans un internat pour enfants ayant des troubles du comportement où je travaille. Elle a été suivie dès l'âge de 4 ans en CMPP. Puis a été hospitalisée en pédopsychiatrie, où elle a été diagnostiquée psychotique avec 50 de QI. Quelque chose dans son regard me semblera le démentir. Je la suivrai pendant presque 10 ans. Chaque séquence de ce suivi dure un an ou plus. Je vais vous les exposer rapidement. Au départ, elle est extrêmement agitée. La parole étant confuse, opposante et embrouillée, ponctuée de hurlements : « Les médicaments ! Les médicaments ! ». Les séances consistent à essayer de la faire s'exprimer par des dessins qui se concentrent essentiellement dans l'écrasement de la pointe des feutres en traits rageurs sur des feuilles qui s'en déchirent. Ensuite de quoi elle jette tous les feutres présents sur le bureau à travers la pièce. Le reste de la séance consistant à la persuader de ramasser les feutres et à les remettre sur le bureau. Jusqu'au jour où je vois dans sa main, prête à la jeter de toutes ses forces, comme le reste des feutres, la paire de ciseaux Fiskar, bien grande et bien pointue, que je mets à la disposition des enfants adeptes de découpage. Et qu'elle me lance violement à la figure. J'ai juste le temps de pencher la tête, la paire de ciseaux me frôle la tempe. Je bondis de mon fauteuil. Je l'empoigne par le colbac, la soulève de terre et lui dis que si elle veut qu'on se fasse mal, elle, elle est une fillette, elle fait 1m30, elle pèse 25kg, moi je suis un adulte, je mesure 1m80 et pèse 80kg, et ce n'est surement pas elle qui va gagner, et je la repose violement sur le sol. Et rappel de la règle : interdiction absolue de se faire mal en séance. Après cela, changement, N apparaît avec un couple de Barbie, qu'elle a trouvé je ne sais où. Ken et Barbie vont s'adonner à des ébats pornographiques pendant plus d'un an et demi. Ken sodomise Barbie exclusivement, à coups de « Tu la sens ma grosse couille », le sexe féminin ne semble pas existé, il la prend toujours par derrière. Barbie répond par des « enfile-moi la ». Tout ça enveloppé par un vocabulaire à faire rougir un charretier. Elle a sans doute vu des films pornographiques, et il semble qu'un frère aîné y soit pour quelque chose. Mais il apparaît alors un autre élément, ce sont ses éducateurs qui ont été les premiers à le soupçonner devant son refus de porter des jupes ou des robes : « ces trucs de gonzesse » dit-elle. Elle refuse de porter autre chose que son jean et son sweat. Et à propos de sa grosse couille, car elle a, elle aussi, une grosse couille, elle finira par me dire, d'un air méprisant de ma bêtise : « Tu sais bien que j'ai été opéré quand j'étais petit ». Ceci avec un tel ton de conviction que j'en reste muet. Elle est un garçon. Et toutes mes tentatives pour en décaler quelque chose sont vaines. Que ce soit d'ordre anatomique, le rapprochement de la « grosse couille » et des grandes lèvres, interprétatif, sa relation avec son frère, les jeux de l'équivoque, rien n'y fait, elle est un garçon et Ken continue d'enculer Barbie. Je ne sais plus quoi faire, la seule solution que je n'ai pas essayée c'est de la prendre au pied de la lettre. Elle est un garçon, je vais lui parler au masculin, pronoms et adjectifs se rapportant à elle au masculin. Première séance rien, deuxième séance rien, troisième séance elle tique, me regarde d'un oil interrogatif, quatrième séance elle s'énerve, et finit par se lever en colère, me jetant : « Tu sais bien que j'ai été opérée » avant de partir en claquant la porte. Je crains la séance suivante. Mais plus de Barbie ni de Ken. Elle n'a pourtant pas lu Lacan. Or voilà qu'elle met en scène la table familiale avec son père et son frère. Celui-ci humilie, rabaisse le père, le met plus bas que terre, à coup d'insultes, de mépris, d'injures. Ce n'est plus rien ce père. La séquence dure plusieurs mois. Comme si pour chaque séquence il fallait un temps pour qu'elle s'inscrive, chez elle, mais peut-être aussi chez moi. Précisions : j'ai rencontré deux fois les parents de N. La première fois, c'étaient le père et la mère. J'ai été frappé par leur disparité. Elle est de toute évidence intelligente et tourmentée, assez jolie. C'est elle qui s'exprime. Lui, est frustre, passif, probablement alcoolique, et muet. La seconde fois, je rencontre la mère de N, seule. Elle m'explique sa situation. Elle a été très amoureuse d'un homme, dont elle a eu un enfant, son fils. Cet homme les a abandonnés, son fils et elle. Fille-mère, à cette époque, est difficile, et lorsqu'un homme a bien voulu d'elle, elle n'a pas refusé. Ils se sont mariés. Au début, elle a joué le jeu, d'où la conception de N. Mais à 6 mois de grossesse, elle a mis le père de N à la porte. Elle ne l'a réaccepté à la maison qu'après la naissance. Ce qu'il est devenu pendant ce temps, où dormait-il, elle l'ignore. Après cette séquence où le père est réduit à moins que rien par le frère, réapparaissent Barbie et Ken. Mais ils font l'amour, le sexe féminin existe, ils sont face à face. Ils se font même des câlins, ils ont des paroles tendres. Quelques mois passent. N grandit. Elle devient pubère. Et puis, un jour, j'arrive dans l'établissement. Je croise quelques personnes qui me semblent me regarder étrangement. D'autres encore qui me semblent me faire une tête d'enterrement. Que se passe-t-il ? Qu'ai-je fait ? En fin de matinée je me trouve face à quelqu'un avec qui je travaille régulièrement. Et qui me dit que je peux compter sur eux, si j'en ai besoin. Je m'étonne. Cette personne sait que mon épouse est hospitalisée au CHU, pronostic vital engagé. Sidéré, je demande des explications. C'est que N a été trouvée en larmes, inconsolable, racontant qu'elle avait appris la terrible nouvelle de ma part. Et elle pleurait pour moi, pour mon épouse. Oedipe donc. J'essaie de trouver à la séance suivante la meilleure formule, la moins enfermante, et qui marque en même temps que j'ai entendu et je la remercie de se préoccuper de la santé de mon épouse. Cela ouvre une nouvelle séquence. Comme tous les enfants de l'établissement, c'est un internat, N rentre chez ses parents le week-end. Et sans doute va faire une promenade dans le centre-ville avec eux. Et pendant toute la séance suivante, j'ai droit au récit émerveillé de N : elle l'a vu, elle en est certaine, c'est lui. Qui ? Mais Starky. Elle en est sûre. Et même certaines fois, elle est parvenue à le toucher. Cela dure à nouveau des mois. Starky est un de deux héros d'une série comico-policière de l'époque, Starky et Huch, l'un brun et l'autre blond. C'est tellement insistant que je me demande de quoi il s'agit : hallucinations, hallucinoses. Et puis je ne sais pas duquel il s'agit : est-ce le blond, est-ce le brun ? Je crains que ce soit le blond, transfert oedipien persistant. Et je rencontre un éducateur de N qui connaît son frère, et qui connaît Starky. Il y a une ressemblance étonnante entre les deux, bruns, légèrement frisotants, minces. N grandit. Elle a 15 ans. Un jeune homme vient d'être embauché à l'entretien. Il est affecté aux alentours du pavillon où réside N. L'établissement est constitué d'un petit château autour duquel sont répartis 8 pavillons. Deux mois après son embauche, il demande à être affecté ailleurs dans l'établissement. N vient sans cesse auprès de lui, derrière lui, le colle comme une ombre. Il est brun, légèrement frisotant, mince. N a 16 ans, elle quitte l'établissement, pour un autre où elle finira d'apprendre à lire et écrire. Elle y est testée à 90 de QI. Des années plus tard une collègue du CMPP me transmet le bonjour d'une certaine N, que j'ai bien connue lui a-t-elle dit, ayant amené son enfant pour difficultés de lecture sans autre trouble psychique, une mère ordinaire me précise cette collègue, bonjour à partager avec un autre collègue qui n'est autre que celui que je sais être celui qui a suivi N au CMPP dans sa petite enfance. Lui, moi. La coïncidence ne laisse aucun doute.
Un autre abord, encore, celui où la psychose fait lettre. Le néologisme ou la néologisation d'un mot courant vise à désigner une réalité nouvelle non encore symbolisée car émergeant du réel. Scientifiques et psychotiques sont là à égalité. Cf Freud ou Lacan, mais aussi bien les physiciens, les philosophes, etc. La différence c'est que le néologisme du savant vient à s'inscrire de façon logique dans l'ensemble du symbolique constitué y apportant un élément supplémentaire en cohérence avec celui-ci. Alors que le néologisme psychotique n'arrive pas à s'y articuler mais est malgré tout nécessaire pour tenter de répondre et de cerner l'émergence d'un réel non symbolisé. F. Il s'agit d'un jeune homme. Il a commencé une école de commerce, et avec un ami, il a abandonné ses études pour voyager. Ils ont fait un premier voyage jusqu'en Afghanistan, alors visitable. Puis ont décidé de viser plus grand, parcourir les Amériques du Sud au Nord, de la Terre de feu, jusqu'au Nord canadien. C'est l'époque de Kerouac, « Sur la route », auto-stop et débrouillardise. Tout s'est bien passé. A part peut-être une anicroche au Brésil. Ils sont arrivés à Vancouver. Presqu'au terme de leur voyage. Pour la première fois entre eux une dispute éclate. Il a commencé à séduire une jeune femme. Son ami la lui vole. Il se retrouve, je ne saurai jamais comment, sur une place, la nuit, persécuté par les réverbères, qui lui parlent, à qui il répond, confus, les étoiles semble-t-il interviennent, il ne souvient plus de ce qu'elles lui disent. Cela dure. Plusieurs jours, plusieurs nuits d'affilée. Il est conduit à l'hôpital psychiatrique. On lui administre un traitement. Il s'apaise. Rapatriement sanitaire. Paris puis Limoges chez sa mère. On me le propose à suivre. Il n'est pas hospitalisé. Il se présente comme quelqu'un de sympathique, moderne, absolument pas délirant. Sauf, qu'à part quelques détails, au bout de six mois je réalise que je ne comprends absolument pas ce qu'il me dit. Pourtant le champ lexical est exact, riche et varié, la structure syntaxique est respectée. Il me faudra de longs mois pour repérer que c'est l'emploi de certains mots ordinaires, mais néologisés, qui viennent gauchir la signification des phrases où ils sont utilisés, et par contamination celle des phrases adjacentes. Ces mots ce sont les noms communs qui désignent les différents atouts du jeu de Tarot. Tarot divinatoire, à partir duquel il a tenté de construire un système complexe de rationalisation de ce qui lui arrivait dans la survenue de ces phénomènes élémentaires, prenant statut de lettres ravinant le réel qui faisait ainsi retour, pour tenter d'ainsi le connecter au symbolique. Nous mettrons des mois, voire des années, pour relier ce littoral à l'ordinaire du signifiant. Il consacrera une année entière à réapprendre le dictionnaire. Il ira mieux. Mais la structure est toujours là, sous-jacente. De sa formation commerciale, il trouve un travail de vendeur. Mais lui si affable et doux d'apparence casse la figure à son chef de vente, responsable d'une mauvaise formulation à son égard. L'a-t-il prise à la lettre ? Parallèlement, dans sa tentative de retrouvaille du symbolique et de sa liaison au réel, il s'intéresse de plus en plus au yoga, suit l'enseignement de maîtres yogis de plus en plus réputés. Il fait la connaissance d'une jeune femme qui devient sa compagne, dont il aura un enfant, et dont la profession est presque prédestinée, elle est traductrice. Il devient professeur de yoga. Et nous nous perdons de vue après 15 ans de suivi. Qu'est-ce qui me fait exposer ces cas ? Mon interrogation. A savoir qu'est-ce qui se passe pour que de prendre le délire à la lettre celui-ci soit mis en cause ? Qu'est-ce qui se passe aussi que de travailler la lettre, en ce qu'elle signe une construction délirante, quelque chose en soit mobilisée. Et plus encore dans le cas de N et de F qu'est-ce qui se passe pour que d'une construction délirante ils passent à une autre construction. Je m'explique : si pour toute psychose on peut reprendre l'axiome de Freud que le délire est tentative de guérison, face à ce que décrit Mlle X, l'impossible coexistence de deux vérités contradictoires, symbolique et réel, le délire n'est-il pas la tentative, le bricolage par lesquels le sujet tente de faire rature, de faire tenir ce réel et ce symbolique ensemble. Autrement dit de faire sinthome ? Tout délire serait un sinthome. Mais alors comment sa prise à la lettre, c'est-à-dire du côté du réel, vient-elle à provoquer sa chute ? Car il ne s'agit ni d'un démenti, ni d'un renoncement, au sens où cela le serait d'un fantasme ou d'une invention imaginaire, mais d'une chute. Ce n'est pas : « C'était une histoire, une invention, une erreur », c'est d'un coup : « Ce n'est pas ça ». Je suis dans le transfert le lieu de l'adresse, le lieu des signifiants. Comme tel j'entends normalement les signifiants comme renvoyant à divers signifiés. Sauf qu'à entendre les signifiants du délire dans l'ordre du réel ce n'est plus le cas. Ce ne sont plus des signifiés. Et ce faisant est-ce que je ne les réintroduis pas à la position de littoral qui était à l'origine, et qui a nécessité la production délirante ? Et qui du coup rend celle-ci caduque ? Mais ce retour ne modifie en rien la structure. Charles remis dans la même situation n'a d'autre solution que d'élaborer à nouveau un délire. Lui ai-je rendu service ? N'aurait-il pas mieux valu qu'Hitler reste dans le pavillon ? Car ce nouveau délire est plus déconstruit, moins articulé, et il en est confus. Il est compréhensible qu'il soit réticent à mon endroit. Pour N, par contre, cela lui permet de faire retour à ce qui a fait forclusion du nom du père. Et à partir de là de reconstruire transférentiellement un Oedipe. Et ensuite de forger une nouvelle construction, un nouveau sinthome, celui de la métaphore paternelle à laquelle elle a eu véritablement à faire : à savoir ce frère comme objet représentant du désir de sa mère. Pour F, après le réexamen de tous ces signifiants néologisés, qui culminent dans le réapprentissage du dictionnaire, sa nouvelle construction, sur le modèle du calligraphe évoqué par Lacan dans « Lituraterre », met en jeu l'éprouvé du corps dans la réécriture de la lettre. Il s'agit des signifiants, mais non plus devant articuler le réel du phénomène élémentaire, mais prenant appui du corps vécu du yogi qu'il est devenu.
Pour terminer, la métaphore paternelle.
La coïncidence de cette formulation lacanienne, sa forclusion dans la psychose, et les difficultés métaphoriques des psychotiques allant jusqu'à prendre à la lettre des expressions courantes mais qui s'avèrent être des métaphores fossilisées, m'a toujours interrogé. Comment l'existence de cette métaphore paternelle conditionnerait l'existence possible de toutes les autres. Lacan, me semble-t-il, ne l'a jamais vraiment développé. Mais on peut lui faire crédit que sa nomination de « métaphore paternelle » ne soit pas un hasard.
Ce qu'on sait théoriquement :
L'âge de raison. Depuis l'antiquité, cf Aristote, on sait que les enfants à 6 ou 7 ans franchissent un palier, et qu'alors ils peuvent entrer en apprentissage de façon efficiente. Les garçons quittent le gynécée pour aller avec les hommes faire leur éducation. Les filles débutent aussi ce qui sera l'apprentissage de leur rôle féminin, initiation aux arts et tenue d'une demeure. C'est l'âge appelé aussi classiquement l'âge de raison. C'est aussi à cet âge que les écoles situent le début des apprentissages de la lecture et de l'écriture. Ce qui également correspond à ce que Freud nomme la phase de latence après la période oedipienne. Il y a donc beaucoup d'indices concordants sur l'évolution et le passage d'un cap vers ces âges post-oedipiens et où se manifestent les débuts des capacités de maitrise du symbolique. C'est là l'important. On sait aussi que c'est à partir de cet âge que commence à s'organiser la mémoire en récits alors que précédemment ce qu'il reste de souvenirs sont essentiellement des images souvent isolées, comme hors contexte, que Freud soupçonnera, au moins pour certaines d'entre elles, d'être des souvenirs écrans liés au refoulé, qu'elles masquent par contiguïté ou déplacement, ce que Lacan reprendra avec le rapprochement avec la métonymie et la métaphore. Que c'est à ce même âge, celui précédant l'Oedipe, qu'il semble que l'enfant prenne souvent les mots au pied de la lettre. D'où ce qu'on appelle les mots d'enfants qui font tant rire les adultes. Cela ne tiendrait-il pas à l'apprentissage de la langue ? A savoir qu'au départ pour le tout jeune enfant, les mots qu'il apprend de son entourage désignent des choses ou des personnes précises. Autrement dit que les signifiants se rapportent à des référents. La mère, le père, le pain, le lait renvoient à leur référent : telle personne, tel objet. Et sans qu'entre le signifiant et le référent ne vienne se glisser le signifié qui serait une mère, un père, du sel, du pain, passant ainsi au concept. Ce signifié fera le propre du symbolique justement ensuite comme extension possible au-delà du référent et donnera la possibilité d'universel au symbolique pouvant alors comporter des signifiants sans référent direct, matériel, que ce soit dans le domaine sentimental, l'amour, la haine, ou abstrait, la pensée, la dialectique, les mathématiques, etc. Dans son emprunt à la linguistique Lacan a peu parlé du référent. Ces trois termes, signifiant, signifié, référent, sont-ils préfiguration, voire matrice du ternaire borroméen ? Ce seuil observé chez les enfants s'illustre aussi dans les thérapies lorsque des enfants suivis pour diverses difficultés acquièrent la possibilité de substitutions, d'équivalences d'unités signifiantes, que celles-ci s'expriment sous formes verbales ou de dessins. Les thérapeutes y voient un palier significatif dans la progression de l'enfant. La métaphore paternelle :
Avant que d'être sexuel, le désir de l'enfant vis-à-vis de la chose maternelle est un désir charnel. C'est de sa chair qu'il veut. D'être aux replis de sa chair. De s'y enfouir. De la manger. Mais, et c'est là où est le mythe d'Oedipe, l'enfant dans son développement, est pris dans ce que du langage il apprend : que toute chose a un nom. D'où ses innombrables questions. Et il ne peut que percevoir que parmi ces choses, qu'il y a du mâle et de la femelle, et que cela concerne les animaux, les humains, les enfants aussi bien. Et donc lui. Voilà, ce qui vient, du fait de sa prise dans le langage, s'insérer, forer, s'incruster dans sa demande d'amour, son désir d'amour de la mère, de l'instance maternelle, sa demande et son désir d'un amour total. Il veut qu'elle l'aime totalement. Il la veut à lui totalement. Et c'est là que vient le mythe d'Oedipe. Avec ce qu'en souligne Lacan, que le choix de Freud de ce mythe tient à ce qu'Oedipe ignore tout de son destin. Ce qui est aussi le cas de l'enfant. Il ignore où le langage le mène, c'est là son destin, à quel non savoir, tel Oedipe. Car l'enfant ne peut que percevoir que la mère a des désirs au-delà de lui. Pas les frères et sours, ça c'est de la rivalité, c'est de même nature que ce qu'il veut. Non, ce sont les indices d'autres choses, qu'elle aime faire la cuisine, se faire belle, les colifichets, les arts, la littérature et même la psychanalyse, c'est-à-dire toutes choses au-delà lui, dont il perçoit les manifestations mais dont il ne peut percevoir l'origine, n'étant pas matérielle, étant sans référent concret. D'autant que cela accompagne sa recherche concernant ce que par le langage il a pu percevoir de la différence des sexes, et qui dans son désir du corps de la mère et ses premières perceptions corporelles d'émois liés au sexe est interrogé sans qu'il ne puisse avoir non plus de référence, puisque le langage le met très en avance de la possibilité physiologique qu'il pourrait en avoir de son propre corps qui pourrait lui faire réponse. Mais un personnage adulte, le père, semble vectoriser et cristalliser ces diverses indices positifs ou négatifs qu'il a pu percevoir de cet au-delà de la mère, du désir de la mère. C'est lui qui vient lui donner corps. C'est la formule de Lacan de la métaphore paternelle. Le nom du père, le père comme nom, qui vient à se substituer au désir de la mère. Mais, pour être plus précis, « le désir de la mère » c'est déjà un signifiant constitué, un signifiant adulte si j'ose dire, un rapport signifiant/signifié. Or au moment où s'élabore cette métaphore paternelle, l'enfant n'en est pas là, il ne peut que supposer un x, une énigme à l'origine des indices qu'il relève chez sa mère, sans qu'il puisse y rattacher un référent et donc aussi un signifiant. Et c'est le père qui va venir à être ce signifiant mais qui va être aussi ce qui va représenter non un référent, c'est un x, une énigme, mais un signifié, qui est sans matérialité proprement dite, celui du désir de la mère, à la différence de ses indices. A partir de cela, qu'on peut peut-être considérer comme une matrice première, peut s'envisager les métaphores, permutations, substitutions, propres au système symbolique. A la différence du couple signifiant/ référent, qui a la rigidité du signe, le couple signifiant/ signifié de ne pas forcément se référer à un réel permet les permutations, les analogies, les regroupements, et d'accéder à la dignité du concept : la mère peut venir dans le concept de mère et être une mère, le pain peut devenir du pain, un arbre faire partie des arbres, etc.
Alors lorsque la forclusion fait que cette métaphore première fait défaut, c'est cette possibilité symbolique qui est mise en cause, avec la réalité qui s'en constitue, d'où la nécessité de construire un délire qui tente d'y pallier, c'est-à-dire, à mon sens, un sinthome.
Pour Suite et conclusion: L'évocation du référent est une tentative d'éclairage d'en quoi consiste ce seuil relevé depuis l'antiquité, noté par Freud sous la forme de la phase de latence, et que marquerait le passage de la métaphore paternelle et de son effet sur la constitution du registre du symbolique. Mais il faudrait ici préciser que ce qu'indique le référent, qui est équivalent à ce Frege nomme dénotation ou référence, à la différence de ce qu'il nomme sens. C'est un élément de la réalité, c'est-à-dire de ce qui est découpé et organisé du réel par le symbolique et non le réel lui-même. Or dans ce qui est le retour du forclos dans le réel, ici c'est bien du réel lui-même qu'il s'agit, de l'impossible, à inscrire dans le symbolique. Ce qui m'intéressait dans la lettre, c'est de ce qui semblait être en jeu dans la « prise à la lettre » du délire, comme dans la création nécessaire de la lettre, néologisme ou néologisation. La métaphore lacanienne de la lettre comme littoral, ligne de rencontre de deux domaines hétérogènes, la bande côtière n'en est qu'une extension, ni non plus la frontière, qui est une ligne divisant un domaine homogène. Ce littoral fait bord au trou du savoir dit Lacan. Trou qu'on peut entendre comme étant du réel. Cela me semblait illustrer ce à quoi le psychotique a affaire avec le phénomène élémentaire, le surgissement d'un réel hétérogène et menaçant le symbolique tel qu'il articule la réalité. D'où la nécessité de ce littoral, de cette lettre. Mais pas suivant, qu'indique Lacan, le sujet à cette lettre doit faire rature pour qu'elle fasse signifiant. A savoir que soient raturées la fixité, la rigidité de sa liaison, pour pouvoir entrer dans le jeu différentiel, d'équivalences, de permutations, propre au signifiant. C'est ce que tente le délire. La métaphore paternelle, où le désir en soi de la mère est ce x, cette énigme, va trouver son signifiant dans le nom du père, mais aussi son signifié dans ce que l'enfant perçoit de ce père, et de ce qu'il en suppose. Le signifié y trouve ainsi son assise. Et le signifiant pouvant être détaché du référent permet alors à partir du signifié le jeu d'équivalences et de métaphores. Un dernier mot à propos de N. Le terme de psychose semble y faire question. Ce diagnostic n'est pas de moi, mais celui des pédopsychiatres qui l'ont suivi dès 4 ans en CMPP et qui a été repris par ceux de l'hôpital où elle a été internée. Si je le reprends à mon compte, c'est que la violence et la pensée désorganisée dont elle faisait preuve dans la 1ère phase, la grossièreté et la crudité de ses propos et leur diffluence dans la 2ème, ainsi que ceux prêtés au frère et leur expression dans la 3ème, en dehors même de son affirmation : « J'ai été opérée » et son refus d'être considérée comme une fille, tout cela ne me semble pas pouvoir être du ressort, chez une fillette entre 7 et 10 ans, d'une structure névrotique, ou d'agitation, (TDAH je crois que cela se nomme), ou autre du même type. Si la question porte sur la possibilité de psychose chez l'enfant, à savoir celle d'une forclusion du nom du père avant même que la question du père ne soit abordée par l'enfant, question oedipienne, il faut se souvenir de la notion qu'aborde Lacan, à propos de Joyce, et qu'il reprendra dans « L'insu que sait. » à propos du « nommer à », à savoir celle d'une forclusion de fait. Forclusion non due au sujet lui-même, mais due à l'entourage. Mais dont les effets sont bien ceux d'une forclusion. Si la question est celle de la surprise de pareille progression, alors je peux vous assurer que moi-même je fus bien souvent surpris. De la violence et de la désorganisation, de la pornographie et de la crudité des propos, de l'affirmation : « J'ai été opérée », de la réponse lacanienne qu'a été la mise en scène du père et du frère, du renversement logique de la sexualité, de l'épisode oedipien, de Starky le frère, et enfin d'apprendre qu'elle était en apparence une mère ordinaire aux yeux même de spécialistes. Et que bien souvent, par rapport à cette progression, j'avais un coup de retard.
Jean-Jacques Lepitre Pour le Collège de Psychiatrie 25/03/2026
Jacques Lacan
"L'instance de la lettre"
"Lituraterre" Séminaires: "Les psychoses" "Le Sinthome" "L'insu que sait de l'une bévue..."