Alain Harly avec la participation de François Bonnet séance xxxi de décembre 2023
-I- Introduction
Nous consacrerons une dernière séance à cette question de la honte dans ses articulations cliniques et théoriques . Lacan suggérait dans la dernière leçon de son séminaire sur l' envers de la psychanalyse qu'il n'y avait plus de honte. Et pourtant il semble y reconnaitre une portée structurale.
Dans la clinique analytique ordinaire nous rencontrons régulièrement cet affect au point qu'on peut se demander si la soumission à la règle fondamentale ne nous conduirait pas nécessairement à cet affect.
« Mourir de honte est un effet rarement obtenu » disait-il encore, mais cela peut tout de même arriver ajouterons nous : le mélancolique ne témoigne-t-il pas de cette pente encore que dans son cas s'il s'éjecte, ce serait plutôt pour que le monde n'ait plus honte de lui.
Mais que dire de la honte du rescapé d'un massacre par exemple ce qui peut le conduire parfois jusqu'au suicide. Cette honte d'exister nous la rencontrons chez les survivants de la Shoah. Le destin d'un Primo Levi nous enseigne sur les effets de cette honte quand elle entraine le sujet dans une identification à ceux qui ont été anéantis.
Plus légère et surtout plus fugace est la honte si courante chez l' adolescent. François Bonnet évoquera le cas d'un adolescent qui supporte très mal le contrôle parental sur son portable : « C'est trop la honte, je suis bloqué. » Son cheminement subjectif va articuler sa protestation avec ses embarras face à sa jouissance et sa rencontre avec l'altérité.
C'est à mettre en perspective tous ces états de la honte que nous chercherons à en préciser les enjeux structuraux.
-II- La honte , ça cloue le bec.
Alors comme on s'en débrouille dans la clinique de cette position alors que le lieu qui pourrait nous garantir dans notre acte est troué, que la doxa est trouée, on peut comprendre que cela puisse en faire fuir plus d'un. Mais en tout cas , en ce qui nous concerne cela ne doit pas nous rendre muet. Contrairement à ce que Ludwig Wittgenstein énonçait : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » , c'est précisément là que le psychanalyste doit se tenir et faire le pari d'une parole à venir, même si elle est tissée de silence, quitte à tourner autour de ce trou. Alors la honte justement a le plus souvent pour effet de vous clouer le bec. C'est d'ailleurs un des incidents ordinaires de la pratique analytique : alors que l' analysant est invité à suivre la règle de l'association libre, il n'est pas rare qu'il rechigne à livrer telle association : « là je ne peux pas vous le dire, cela me fait trop honte ». Doit-on dire que cette règle est intenable ? Que se joue t'il précisément à ce moment-là ? Quel conflit psychique se révèle dans le transfert ? On peut sans doute dire pour l'instant que dans bien des cas cela vient mettre en péril la pente de ce sujet-là, disons névrotique pour faire simple, c'est-à-dire normal, à apparaitre comme aimable. Cette association si elle était livrée pense t'il viendrait défaire son image narcissique et mettre en péril le fait d'être apprécié par l' autre, celui-là qui flotte plus ou moins dans son attention et dans son fauteuil, mais en tout cas celui qui ne vous regarde pas. , et sans doute qu'au-delà il faut supposer un lieu autre, tout Autre qui vienne au moins soutenir qu'il y a un pacte symbolique entre ses deux-là, qui du coup ne sont pas seulement deux. La honte ce n'est pas un concept fondamental de la psychanalyse , mais c'est en tout cas un affect que l'on rencontre fréquemment en clinique comme nous venons de l' évoquer, mais aussi dans bien des occurrences du lien social. Il se conjugue de bien des manières, nous avons par exemple : « Avoir honte » , cela peut nous rappeler à chacun(e) bien des choses, ou encore dans le style adolescent : j'ai la honte. J'ai trop la honte. Est-ce la même chose ? Cela se présente comme un objet « j'ai la honte » alors qu'avec « J'ai honte », nous avons l'indication d'un état affectif . Il y a aussi « faire honte » : Tu me fais honte dit la maman à son gamin effronté qui vient de voler encore une fois les bonbons installés justement sur des présentoirs à son attention, juste à côté de la caisse . Va-t-on dire que la cause ici est bien circonscrite ? L'idéal maternelle est ici attaqué dans sa dignité de bonne éducatrice par le comportement de son rejeton. Mais que dire alors de l' Autre, tentateur en diable, qui avait déjà prévu en quelque sorte la scène ? Autre exemple : Il m' arrive par exemple d'avoir honte d'être français. De ce côté ça ne manque pas ! Par exemple quand j'apprends ce qui s'est passé en Algérie. Que d'être français, soit que par cette identification imaginaire à ce collectif, je puis être associé aux atrocités commises, me donne la honte. Pour me soulager je pourrais aussi évoquer ce qui s'est passé ailleurs, avec les humiliations et les sévices commis en temps de guerre comme avec le scandale de la prison d'Abou Ghraib en Irak par exemple. Heureusement on peut aussi avoir quelque fierté, d'être français, américain ou d'être homme. En tout cas dans telle ou telle occurrence cela vient mettre en jeux l' idéal-du-moi. Bon, il y a eu des situations où j' ai pu avoir honte tout seul , concerné par ma seule maladresse ou mon seul désir. Il y a des hontes qui sont la honte d'un désir. C'est ce qui est le plus courant et le plus normal. Est-ce à dire que l' Autre n'y est pas concerné, je veux dire l' Autre en tant que lieu du Symbolique ? Comment situer et distinguer ce lieu de l' Autre dans le cas d'un délire mélancolique où le sujet s'accuse de faire honte à son entourage voire à l' humanité toute entière et que la seule solution qui s'impose à lui est qu'il s'éjecte du monde pour ne plus le polluer. On dit encore « donner la honte » au sens d'une action volontaire qui vise à produire cet affect chez un petit autre, un semblable comme le voit dans ce phénomène dit du harcèlement scolaire. Mais comme cela semble être un petit jeu auquel se livre bien des politiques on pourrait se dire que c'est dans l'air du temps et que le maniement de la honte devient arme de la guerre dans le lien social des petits comme des grands. C'est-à-dire que la loi qui ordonnait jusqu'ici le lien social , ce qui peut se définir comme la loi du signifiant s'est manifestement dégradée et que , comme l'indique Lacan, c'est la dégénérescence du signifiant en signe qui tente aujourd'hui de s'imposer. On voit donc comment cette notion ouvre à bien des scènes et qu'il n'est pas si simple de situer cet affect dans la structure subjective. Alors pour tenter d'avancer quelque peu évoquons une vignette clinique dont nous allons essayer de déplier la place que cet affect . C'est François Bonnet qui malgré la fatigue et le Covid a bien voulu accepter de nous parler d'un cas de clinique adolescente spécialement éloquent pour évoquer l'émergence de cet affect.
-III- C'est trop la honte par François Bonnet
Cette intervention ne peut pas être reproduite ici pour des raisons de confidentialité.
-IV- la honte des survivants
Pour prolonger cette réflexion sur la honte et interroger comment cet affect pourrait se situer en regard du grand Autre une autre scène que celle de la clinique analytique s'est imposé à ma mémoire, c'est celle des camps d'extermination nazi et surtout cette étrange incidence que cela a pu avoir chez ceux et celles qui le plus souvent par chance dit- on ont pu échapper à l'extermination ; une fois libéré ils ont pu éprouver bien des malaises , bien des symptômes, et aussi un obsédant sentiment de honte et même des suicides. Et cela a même pu se retrouver aussi dans leurs descendances. Bien des témoignages, bien des essais se sont penchés sur ce phénomène qui heurte une psychologie naïve qui imagine qu'on ne saurait rechercher que son propre bien et qu'une fois une situation d'horreur passée, c'est l'apaisement. Un principe de plaisir en quelque sorte qui reprendrait le dessus. Mais comme Freud l'avait analysé avec les traumatisés de guerre, ce n'est pas ainsi que cela se passe, ce qui l' avait conduit à remanier comme vous savez sa théorie des pulsions et à proposer l' hypothèse d'une pulsion de mort. Il est préférable sur cette question délicate d'avancer avec prudence, de ne pas se lancer dans des assertions trop hâtives. Bien des études épidémiologiques ont tenter d'approcher sur un mode descriptif ce qui été nommé le « konzentrations lager syndrome » ou syndrome des camps de concentration. C'est un terme proposé par un psychiatre néerlandais qui avant lui-même survécu au camp nazi, Eddy de Wind. Il y reconnait essentiellement une symptomatologie dépressive. Notre propos ici est d'articuler la place de cet affect de la honte. La culpabilité des survivants et le sentiment de honte sont souvent associés dans ce contexte. Cela mériterait sans doute à être différencié. Nous nous poserons la question.
Pour suivre notre chemin c'est avec la lecture d'un témoignage singulier que nous allons procéder , soit avec celui de Primo Levi.
Je ne vais pas me lancer dans une biographie de ce chimiste italien que l'expérience des camps nazi a converti à l' écriture, juste quelques rappels. Juif non pratiquant, non croyant qui fut interné au camp de concentration et d'extermination d' Auschwitz-Monowitz en 1944. C'est à des travaux forcés qu'il est astreint et dans des conditions de vie aux limites des possibilités humaines. Mais il a tenu le coup. Sa compétence de chimiste, dans la mesure où elle a pu apparaitre comme utile, lui a certainement permis de survivre à cet enfer. A sa libération il est manifestement traumatisé par son expérience concentrationnaire . Il va chercher à la raconter et à l' écrire. Il écrit aussi parfois des poèmes . Il se lance dans l'écriture de son premier livre qui sera intitulé « Si c'est un homme » . Il veut témoigner de ce qu'il a vécu, mais bien qu'il soit à la première personne, son texte a le style d'une écriture objectivante, descriptive , selon le modèle des rapports qu'il avait à rédiger au laboratoire auparavant. Et pourtant son livre de témoignage commence par un poème : Vous qui vivez en toute quiétude Bien au chaud dans vos maisons, Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis, Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connait pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu'à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut, Non, ne l' oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cour, Pensez-y chez-vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant ; Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule, Que votre maladie vous accable, Que vos enfants se détournent de vous.
Dans cet appel au souvenir , si pathétique, en tant qu'il vient dire l' abime d'où émerge le survivant, resonne une tristesse métaphysique. Une pointe de colère cependant tout à la fin du poème. La première édition a peu de succès ; Il viendra avec une deuxième édition en 1958. Il est traduit en anglais, puis en allemand. Il poursuit cependant son métier de chimiste qui est chez lui une passion. Cela est peut-être à entendre comme un trait d'identification qui l' aura soutenu à son retour. Le mariage, la paternité, lui apporte manifestement des satisfactions, mais son humeur reste morose et il va connaitre des épisodes dépressifs majeurs. Il écrit un deuxième livre « La trève » où il raconte son retour mouvementé en Italie ; il est mieux reçu que le premier. Il est dorénavant lu , il est invité à donner des conférences , il collabore à une émission de radio, on lui demande de témoigner ce à quoi il répond volontiers : c'est pour lui est essentielle, voire thérapeutique. [ ce n'est pas le cas de tous les survivants . Pour Jorge Semprun par exemple c'est différent : alors qu'il avait pu croire que l' écriture allait exorciser l'expérience morbide du camp, cela va le renvoyer dans un premier temps à la mort. ] Pour Pimo Levi cela s'impose comme une tentative de guérison , voire une nécessité vitale. Il avait d'ailleurs commencé lors de sa captivité à prendre des notes, ce qui n'était pas sans risque. C'est aussi pour lui un devoir moral . Lors d'un colloque il dit ceci : « Tant que nous sommes en vie ( les anciens déportés) il est de notre devoir de parler, bien sûr, mais aux autres, à ceux qui n'étaient pas encore nés, afin qu'ils sachent jusqu'où on peut arriver ». Avec son idée de témoignage, il avait aussi spécialement avancé qu'il s'agissait je cite « de porter témoignage , de faire entendre sa voix au peuple allemand. » , ce qui peut nous apparaitre comme une adresse paradoxale.
Il pouvait admettre que sa déportation à Auschwitz a représenté pour lui (je cite) « une expérience extrêmement douloureuse mais précieuse » Lors d'un interview ( en 1980 ) il estimait que cela avait constitué pour lui une sorte d'université, en lui permettant de mûrir, d'acquérir une certaine compréhension du monde et les moyens de cette compréhension. C'est d'ailleurs pour témoigner au nom de ceux qui ne sont pas revenus et atteindre une sorte de « libération intérieure » qu'il avait commencé à écrire.
Dans un ouvrage écrit quarante ans après Auschwitz « Les naufragés et les rescapés » il avance qu'après être passé par des expériences épouvantables, les individus se partagent en deux catégories : ceux qui se taisent et ceux qui parlent . Il appartenait sans nul doute à la deuxième. Et pourtant une dépression intense l' a conduit à mettre fin à ses jours en 1987 en se jetant du haut d'un escalier dans sa propre maison. Sa mère était alors au terme de sa vie dans une déchéance. Je rejoins l'appréciation de notre collègue Geneviève Morel qui a beaucoup travaillé sur la clinque du suicide que Primo Levi avait à la fin de sa vie fait le constat d'un échec qui tient au fait de cette position de témoin qu'il revendique, un témoin par excellence comme disait de lui le philosophe italien Giorgo Agamben, un témoin qui revendiquait un rapport objectif aux faits. Or les faits, la réalité comme on dit, sont toujours dénaturés, sont toujours recouvert une réalité prise par les effets du signifiant et par le voile du fantasme. Primo Levi , en scientifique, quand il pense se saisir du réel et d'en témoigner ne saurait que décrire ce que les scientifiques appellent le réel qui reste une construction. D'ailleurs lui-même en a à sa manière le soupçon car il admet, contrairement à l'avis d' Agamben, qu'il n'est pas un témoin absolu, le survivant ne peut être un vrai témoin. Le vrai témoin d'après lui c'est le « musulman ». C'est une dénomination courante dans les lager ( les camps ) mais dont l'origine reste énigmatique. Cela désigne ce Häftlinge, ce prisonnier au bord ultime de l' humanité, qui n'a plus de nom, seulement un numéro, sans parole, sans visage, sans regard. C'est un « non-homme destiné à disparaître « sans laisser de trace dans la mémoire de personne » . Comme cela a pu se dire dans le camp de Ravenbrück le musulman était désigné par deux termes très proches du point de vue phonétique : Schmutzstuck ce qui veut dire ordure et Schmuckstück ce qui signifie joyau . Comment ne pas y entendre les dénominations de l' objet petit a tel que Lacan nous le propose soit avec une ambiguïté fondamentale comme d'un objet dont on n'a pas d'idée et qui oscille entre une valeur de reste, de déchet et celle ouverte à diverses élaborations, à diverses « en formes de a » ? En somme dans le miroir que chacun des Häftlinges avait devant lui, c'était avec le musulman soit une enveloppe, une « en forme de a » en train de se défaire laissant apparaitre l' immonde, présentifiant ainsi le destin proche de chacun. Pour ces innombrables êtres ayant perdu toute insigne humaine, Levi dit des « non-homme », comment à la libération pour les survivants pouvait s'effacer leurs ombres ? Comment un travail du deuil pouvait-il se faire dans ces conditions ? Devant l'innommable le travail psychique de séparation de l'objet perdu était bloqué , chacun était devant l'impossibilité de la tâche et il n' y avait qu'à en rester à ce temps d'identification à cet objet, à cet objet petit a donc, ce qui ouvre toute grande la voie à une mélancolisassion.
Alors comme entendre cette honte qui affecte les survivants des camps? Primo levi va bien nous aider à avancer sur cette question dans la mesure elle va occuper tout un chapitre de livre écrit 40 ans après Auschwitz « Les naufragés et les rescapés » . Tout le processus de mélancolisassion a eu le temps de se développer et la question de la culpabilité et de la honte du survivant y sont précisément abordés. Reprenons- en cursivement les thématiques . Si la libération des camps a pu être vécu avec joie pour certains : les combattants, les militaires, les politiques , ce ne fut pas le cas pour la plupart des autres. Il dénonce dans les témoignages qui ont été fait sur les camps, des figures de style , des conventions narratives qui soutiennent que le prisonnier ne peut que jouir de sa libération ; cela lui semble une dérive loin d'une mémoire véritable comme il tente de le soutenir. La vérité c'est que la sortie des camps a été perçu comme un malaise indéfini qui était perçu comme une honte . La honte a pu être éprouvé parfois pendant la captivité mais cela était un effet du sentiment d'une faute le plus souvent moral comme les vols, les délations, voire les manouvres perverses pour envoyer un prisonnier nocif au four crématoire. Tout autre est ce malaise dans lequel se retrouve le prisonnier ordinaire à la libération. Les exceptions note-t-il sont ceux qui ont pu avoir à l'intérieur une action politique. Primo levi se défend de généraliser ce que les survivants ont pu vivre , qu'il y a des singularités dans la manière dont le lager a pu être vécue. Mais tous avaient la conscience d'avoir été diminué, humilié, réduit à un niveau animal, soustrait de toute humanité. Les journées au camp étaient en effet occupées par la faim, la fatigue, le froid, la peur ; Qu'il ait fallu endurer la saleté, la promiscuité, l' abaissement ; que toute réflexion, tout raisonnement , tout sentiment n'avait pas lieu d'être ; C'est un oubli de sa famille, de sa culture, de sa langue qui s'imposait, ce qui était sciemment organisé. Remarque incidente : je me demande si cela ne pourrait pas être considérer comme une modalité de la forclusion, soit précisément une forclusion de fait comme Lacan le suggère dans d'autre cas, et dont nous avions fait l' hypothèse à propos de « la honte antillaise. » De nombreux cas de suicides ont suivi la libération des camps alors que durant la captivité , ce fut rare. Primo Levi dit que paradoxalement dans la mesure où il y avait une imminence constante de la mort cela ne laissait pas le temps de penser à la mort. Penser au suicide suppose une pensée humaine dit -il , ce n'était plus le cas. Durant la captivité , cette situation était sans doute perçue comme une sorte de punition en acte. Or la notion de faute suppose une élaboration réflexive , ce qui ne pouvait se faire à ce moment-là. C'est seulement à la libération que cette idée a pu surgir et s'emplifier. Mais de quelle faute s'agissait-il ? Lévi avance ceci : de n'avoir rien fait ou pas assez pour s'opposer à ce système. Sans doute que toute rebellion était à la limite de l' impossible de par les conditions qui étaient faites aux prisonniers : dénutrition, déshabillage, humiliation, contrainte physique. Quelques tentatives ont pu être faites tout de même sans grand succès évidement. Quoiqu'il en soit , alors qu'on aurait pu imaginer que les rescapés de cet enfer auraient pu « rationnellement » goûter aux plaisirs de la vie, c'est le malaise qui les envahit : ils se sentent accusés, poussés à se justifier, , ils éprouvaient nous dit Primo Levi de la honte, une honte lancinante, concrète, pesante, durable. Il y avait le sentiment d'avoir failli à un devoir tout spécialement le devoir de solidarité. Alors que tout un chacun était dans une demande de conseil, d'écoute, d'aide même au niveau des besoin élémentaires, personne ne pouvait y répondre car tout le monde des prisonniers était dans le même besoin. A de rare exception près, il n'y avait aucune solidarité, l'égoïsme le plus étroit régnait et pouvait même être étendu à celui qui était le plus proche. Ce qui ressort de cette description c'est que le code moral le plus élémentaire n'avait plus lieu et que la règle du lager c'était d'abord de penser à soi-même, et que mis à part quelques trocs misérables, le lien social était détruit. Remarque : Comment après avoir été immergé dans une telle inhumanité , comment revenir à une vie ordinaire , plus ou moins ordonnée sans doute mais ordonné tout de même par d'autres codes moraux ? Le lieu du code se situe en bonne doctrine au lieu de l' Autre. Il va participer à cette instance que Freud avait appeler l' UberIch, le surmoi. Cela participe d'une culture et organise le pacte social, donne sa structure au lien social. On le voit bien dans les mutations adaptations nécessaires pour les sujets de toutes les migrations qu'elles soient volontaires ou forcées. Mais avec le Lager c'est comme si une autre frontière avait été franchie et que la structure de ce qui permet un pacte social avait été abolie , que ce qui fonde la loi humaine qui permet de se reconnaitre comme humain n'avait plus cours. Le titre du premier ouvrage de Primo levi pose bien cette question : Que questo è un uomo soit « Si c'est un homme » Remarque : Dans cette conjoncture s'agit-il d'annuler, de forclore le sujet ? De toute évidence il n'y a plus à faire l' hypothèse d'un sujet puis qu'il s'agit-il de le séparer radicalement de toute ses attaches symboliques et imaginaires, de l' aliéner, de le définir strictement comme un être exploitable jusqu'à son exténuation. Cet Autre signifiant auprès duquel pouvait se représenter le Häftling était celui de la mort , donnant à la notion heideggerienne de l' Être-pour-la mort toute sa signification tragique .
Une autre question obsédante pour le survivant que soulève Primo Levi est celle de savoir comment on peut être vivant à la place d'un autre ? A la place d'un homme plus généreux , plus sage, plus digne de vivre que soi . Bien que le survivant passe en revue ses souvenirs pour y trouver une transgression manifeste et qu'il ne trouve rien de tel, cependant il ne peut tout à fait exclure l'idée d'une faute majeure. « Tu as voulu oublier ton crime » . Il y a un soupçon qui rode, une idée qui ronge la conscience du survivant : Comme Cain ayant tué ton frère pour prendre sa place. Remarque : Ne retrouve-t-on pas dans ce fantasme un des enjeux de la relation spéculaire, où cette image virtuelle dans laquelle l'infans est prêt à se reconnaitre, mais où se profile l'ombre d'une menace qu'il faut éliminer ? La régression réelle subit par les Haftlings aura pu favoriser la mise en place d'un tel montage imaginaire, paranoïaque, et le fixer même après la libération.
Primo levi qui n'était pas croyant se posait cependant cette question : Pourquoi ai-je survécu ? Un ami religieux lui a répondu : Afin que tu puisses porter témoignage. Cette indication ne l' a pas du tout apaisé et a plutôt renforcé sur le moment son soupçon qu'il pourrait être vivant à la place d'un autre. Il y avait aussi cette contingence que ceux qui survivaient au lager, essentiellement, c'étaient les pires ; violents, insensibles, collaborateurs. En fait c'étaient eux les mieux adaptés à cette culture si l'on peut dire du camp. Cependant Primo levi va s'engager de toutes ses forces dans ce programme de porter témoignage . Il n'aurait pas pu ne pas le faire avoue t'il. Cette injonction surmoïque lui aura permis estima-t-il de survivre. Pourtant cela ne le soulage pas de l'idée de vivre à la place d'un autre. Remarque : Comme Lacan l' avait souligné à propos de la culpabilité de l' obsessionnel, toute son activité symptomatique visant à payer les méfaits de sa faute imaginaire ne vont, immanquablement, que renforcer cette culpabilité. Primo lévi en se soumettant à cette tâche de participer à cette mémoire de la Shoah a sans aucun doute fait ouvre civilisatrice, mais sur le plan de sa propre subjectivité on peut se demander s'il n'a pas payer ainsi le prix fort. En basculant dans le vide dans sa propre maison, dans son propre heim ne s'est-il pas offert en holocauste à un Autre toujours plus féroce ?
Ce qui va dans ce sens , c'est que son dilemme va s'aggraver avec la conviction que les survivants ne sont pas « les vrais témoins ». « Nous les survivants (écrit-il) nous sommes une minorité non seulement exigüe mais anormale ». Il affirme que les survivants sont ceux qui grâce à la prévarication, l' habilité, la ruse, et aussi la chance, n'ont pas touché le fond . Ceux qui ont touché le fond ne sont pas revenus. Les témoins intégraux , les musulmans , ont été engloutis par le Lager et « leur mort avait commencé avant la mort corporelle ». Ce témoignage a quoi il s'est voué corps et âme se fait par délégation. « Nous le faisons en obéissant à une impulsion puissante et durable » dit-il. Mais il s'interroge s'il l' a fait par obligation morale ou bien si au contraire ce fut pour se délivrer de leurs souvenirs. Ce qui du coup ne fait que raviver le fantasme « d'être vivant à la place d'un autre. » Remarque : Nous entendons bien ici le conflit psychique qui était le sien , qui n' a pas trouver d'autre solution que de rejoindre les témoins intégraux , que de s'identifier ainsi dans cette chute à la vérité mortelle de leur témoignage. Après la réduction de sa propre identité, seule l'identification imaginaire à un semblable réduit en esclavage, réduit à être « non-humain », ou précisément à un être-pour-la-mort pouvait se maintenir. Dans ce moment-là , il n' y a plus de place pour la honte.
Enfin un dernier aspect qu'il va appeler une autre honte plus vaste soit la honte du monde . Devant une telle faute dans la civilisation certains tournent le dos pour ne pas s'en sentir atteints. Mais pour les survivants il est impossible de fuir. « L'océan de douleur nous entourait et son niveau a monté d'année en année jusqu'à nous engloutir presque ». Les justes eux ont éprouvé de la honte pour la faute que d'autres avaient commises. Primo Lévi , malgré son effort pour donner par délégation ce témoignage atroce n' a pas échappé lui-même à l' engloutissement. Il accorde cependant une valeur civilisatrice à cette mémoire du lager qui pourrait agir comme une sorte de défense immunitaire . Et d'ajouter « cela coïncide largement avec la honte » . Remarque : A lire les ouvrages de Primo Lévi il est sensible que cette aspiration vers le néant a toujours été présente, et qu'elle est devenu plus lisible au fur et à mesure. En d'autres termes que la pulsion de mort travaillait en silence mais obstinément. Sa mission de faire un rapport sur l' horreur des camps, ce militantisme du témoignage qui s'est imposé à lui a pu sans doute avoir dans un premier temps un effet thérapeutique. Mais les modalités de son témoignage ne lui a pas permis me semble-t-il de déjouer la pulsion de mort. La place de la honte s'éclaire par l' échec de son projet. Il y a cette remarque sur la honte à la fin de son texte qui nous donne une indication sur sa fonction de défense contre la pulsion, ici plus spécialement contre la pulsion de mort. Mais dans son cas cela n'a pas suffi .
-V- De la honte du désir à la honte de vivre
Pour soulager quelque peu le propos j'aurai pu vous raconter une petite histoire personnelle, une histoire qui date de l' adolescence, on va dire une histoire de honte ordinaire, une histoire de collégien. Il s'agit en effet d'un moment vécu dans une classe au collège . Nous avions comme professeur d'allemand une bien jolie femme qui avait suscité en moi des émotions vives autant que secrètes. En tout cas cela avait eu un effet des plus dynamique dans mon apprentissage de la langue de Goethe. Je ne sais si la professeure avait pu apprécier ce mouvement amoureux , en tout cas lors d'une leçon de vocabulaire elle me demanda de venir à côté d'elle, sur l'estrade, afin de nommer sur ma personne les divers vêtements que je portais ce jour- là. Et ce fut une longue énumération en langue allemande, à des fins pédagogiques bien entendu. Je fus alors pris d'un vif malaise d'être ainsi exposé , ce dont j'avais réussi cependant à maitriser plus ou moins l' expression. J'ai pu beaucoup plus tard à l' âge adulte analyser cette séquence dans ma propre cure. Je dirai seulement ici ceci : bien qu'il ne fût question que de mot sur ma vêture, cela a résonné comme une mise-à-nu, comme si j'avais été dévêtu en public. Et au-delà comme si se dévoilaient mes désirs les plus secrets. Comme si le vêtement, le paraître , si sensible chez l' adolescent, était une fragile doublure dans ce moment où la question de son identité , de son être se pose avec la plus grande intensité, puisque pour se compter Un cela suppose de prendre en compte le zéro, le manque en d'autres termes. Nous avons là typiquement la honte d'un désir. Mais il a aussi l'expérience de l' échec , de l'humiliation qui peut entrainer ce sentiment de honte, soit ce qui a été provoqué par une blessure narcissique. Nous avons en effet à ce moment- là une dégradation de comment le sujet peut s'apprécier comme aimable. C'est l' idéal-du- moi qui alors atteint. La honte met souvent en jeu le regard et le sentiment de la valeur. Ce sont là des indications bien banales , mais soulignons cependant que le regard est à situer dans le registre pulsionnel alors que la valeur nous amène du côté de l'idéal-du-moi et donc dans une articulation au lien social. Cela pourrait suffire cependant pour entendre la honte comme un état de tension entre deux mouvements impérieux : D'une part le mouvement vers un idéal, vers le champ de l' idéal ; ce qui est méconnu dans ce mouvement c'est le sujet lui-même, il y avance en tant qu'image puisqu'il s'agit bien au regard de cet idéal de se faire aimable. Et d'autre part, il y a le désir, désir qui n'a rien à voir avec l'instinct, puisqu'il se soutient d'une fiction, d'un fantasme , ce qui conduit le sujet à s'engager avec son manque, avec son manque à être. Alors on pourrait situer la cause de la honte dans les cas ordinaire comme une perte soudaine de l' idéal-du-moi , du moins dans la représentation imaginaire que le sujet s'en fait. Du coup cela vient mettre en péril son moi-idéal . Le moi s'en trouve profondément affecté . Du point de vue structurel , comme le dit Bernard Vandermersch , « le moi s'effondre sur l' objet petit a du fantasme ». Et c'est alors que cet objet cause du désir se révèle un objet immonde, tout dévêtu de son voile imaginaire, tout nu en quelque sorte. Je me souviens assez bien que lors de cette leçon de vocabulaire allemand, que mon inquiétude extrême était de ne pas être « impeccable » . Si on se rappellera l'étymologie latine de ce mot , nous avons « impeccabilis » qui signifie « incapable de faute » . Alors on entend ici comment le désir était dévoilé comme une faute, comme outrepassant un interdit. Pour avancer dans ce sens, ajoutons que la langue allemande était la seule langue étrangère dont mon père, il n'avait pas fait d'études secondaires, avait quelques rudiments. L' enfant que j'étais en était fort impressionné. Comment mon propre père pouvait-il parler une langue autre ? Précisément cela était dû à sa déportation dans les camps de travail allemand pendant la guerre 39-45. Ce qui ne m'échappait pas c'était qu'il tirait une jouissance à articuler cette langue autre. C'est bien plus tard qu'il m'est apparu que ma petite histoire de honte adolescente , cela pouvait aussi s'articuler avec la jouissance du père, ce qui ouvre d'autres perspectives.
Primo levy ne semble pas toujours distinguer la culpabilité de la honte. Faut-il les différencier ? La culpabilité est à attacher en terme freudien du côté du surmoi ; c'est l'instance qui juge des fautes par rapport à la loi alors que la honte serait à entendre comme le dévoilement d'un fantasme. La honte est d'ordinaire la honte d'un fantasme . Freud avait remarqué que l'adulte névrosé pouvait plus facilement avouer ses fautes , ses manquements que de livrer ses fantasmes en tant qu'ils concernent des jouissances qui puisent dans l' infantile. La honte du collégien est la honte d'un désir, mais comme toujours un désir porté par un fantasme. Pourquoi ce malaise alors que le Surmoi est tout aussi bien la voix de l' Autre qui commande de jouir ? C'est là que la notion d'objet cause du désir comme produit de la division signifiante peut nous éclairer. Ce qui divise le sujet entre son désir et la loi c'est une mise en scène qui masque en quoi le sujet avance masqué vers son fantasme, puisque c'est l'aphanisis qui l' attend dans sa quête. Le sujet disparait devant l' objet de son désir, il se révèle n'être lui-même qu'un objet a au regard de l' Autre. Quand le sujet éprouve cet affect , il se trouve brutalement comme mis-à-nu, comme encombré par son être de jouissance, n'ayant plus de doublure narcissique pour se protéger de la jouissance de l' Autre. C'est en assumant sa division , et en reconnaissant celle de l' Autre , que la jouissance pourra devenir vivable, au prix, pour le névrosé, de son symptôme. La question que nous pose la honte du survivant c'est que dans ce cas la division ne semble plus opérer, que le fantasme fondamental qui permet de tenir à distance l'objet petit a semblé comme défait. La honte alors n'est pas celle du désir mais une honte de vivre.
De la honte dans la division signifiante. Dans sa leçon du 17 juin 1970, Lacan fustige ses élèves qui méconnaissent la honte et ne lui donne pas la place que cet affect mérite dans la structure du sujet. Il les invite à reconnaitre la portée structurante de la honte et va à cette occasion inventer un nouveau néologisme : l' Hontologie (avec un H ) , ce qui est aussi une manière de se distinguer de l'ontologie philosophique traditionnelle comme science de l' être. Il introduit donc avec la Honte ce qui peut au mieux avertir le psychanalyste du rapport d'un sujet à l' existence, au fait d'exister, ce qui n'est pas sans rejoindre une douleur particulière qui serait la douleur d'exister. Le mélancolique nous enseigne tout spécialement sur cette douleur. Comment définir cette douleur d'exister ? Il y a un manque dans le lien à l' Autre qui aurait pu me garantir de cette existence. Il y a là un intolérable, ce qui pose le rapport du parlêtre au manque. Cette douleur est un effet de l' assujettissement de l'être humain au signifiant et de la division signifiante nécessaire à sa promotion comme sujet du désir. Lacan nous en propose la structure dans son séminaire sur l' angoisse. Il s'agit de l' écriture formelle d'une division arithmétique avec d'un côté un grand Autre situé dans une complétude mythique en regard du côté d'un sujet hypothétique, non advenu, non divisé, assujetti. [Cf . Schéma n°1 ]
Cette division va décompléter le lieu de l' Autre qui est maintenant barré. Mais cette division ne tombe pas juste. Il y a un reste à cette division, c'est ce qu'il va appeler l'objet a. Du coup c'est ce qui vient faire manque dans l' Autre et symbolise son incomplétude. Petit a et grand A sont en altérité . [Cf. Schéma n°2] ] La division va présenter maintenant 3 niveaux : Le premier : celui de la jouissance où le sujet hypothétique est assujetti en regard d'un grand Autre non barré. Le deuxième est celui de l' angoisse : le grand Autre est barré par l'opération de la division signifiante, et n'offre plus aucune garantie sinon qu'avec le reste de la division l'objet petit a, le sujet hypothétique va s'en trouver lui-même barré et ouvert à des déplacements métaphoriques. Le troisième niveau est celui du désir : ce qui demande la mise en place du fantasme fondamental qui vient mettre en place comment la cause le désir se soutient d'un impossible : Le sujet divisé ne peut se saisir de cet objet qui pourtant cause le désir. [ cf schéma n° 3 ]
Avec cette mise en place de la division signifiante et ses trois niveaux je suggère de considérer plusieurs temps et d'y situer la honte du désir et la honte de vivre . La honte du désir se tient en regard du fantasme et du voile qu'il tend sur l' objet cause du désir. La honte est ce moment fugace où se dévoile la méconnaissance où était le sujet de ce qu'il était comme objet pour l' Autre. C'est un effet de la division signifiante. Le moi vacille dans sa suffisance. La honte de vivre ne se tient pas au même niveau. Elle s'éprouve dans le temps même de l'opération de la division : la garantie de l' existence est suspendue du fait de la division de grand A. Il se révèle que l' Autre est coupable soit marqué par l' incomplétude. Le reste de cette division est le seul point d'appui, mais s'Il cède, il est engloutissement ne n'être pas pris en charge par le fantasme et la métaphore. La honte à ce niveau est la mise en question de cette incertitude. [ schéma n°4 ] et en tant que telle manifeste un sujet dans son rapport à l' existence.
La honte du survivant on pourrait dire opère une retrouvaille de cette étape de la division signifiante , mais avec la problématique d'une dette de vie insolvable car elle n'est pas symbolisable. La honte ici est un rempart, une défense immunitaire comme le dit Primo Levi, vis-à-vis de la solution d'une identification réelle à l'objet petit a.
-VI- Pour conclure
La honte nous convoque aux fondements de l' être, ce pourquoi Lacan nous invite à écrire l'ontologie avec un H : Hontologie. Dans notre modeste approche clinique et structurale nous avons fait appel d'une part à diverses faces de cet affect et d'autre part à deux propositions théoriques , celle du circuit pulsionnel lors des précédente séance du séminaire et celle de la division signifiante. Avec la honte de la princesse nous avions proposé une lecture d'un mouvement subjectif qui parcourt le circuit pulsionnel tel qu'il permet de situer l'émergence d'un nouveau sujet à partir du moment où la division subjective peut être reconnue comme telle. La honte des survivants nous a conduit dans les zones fondamentales de l' être où la question de l' existence s'impose dans sa version tragique et où la honte se révèle une manouvre subjective au regard de la pulsion de mort. La honte du collégien, plus ordinaire n'en pose pas moins une question essentielle si souvent voisine de celle-ci : Est-ce que j'ai demandé à naître ? Si la honte ici peut s'entendre comme la honte du désir en tant qu'il demeure voilé, c'est aussi bien par cette mise-à-nu le dégagement du désir de l' Autre : Que suis-je en regard de ce désir ? C'est dans la mesure où le sujet est soumis au signifiant qu'il en vient à se dégager d'une jouissance toute et qu'il peut condescendre à cette division et à la position désirante qu'elle ouvre. Encore faut-il que le reste de cette division signifiante soit mise en tension dans le fantasme ce qui permet à la demande de l' Autre de révéler sa dimension signifiante. Mais il faut à cela un préalable, celui d'un fantasme fondamental à partir duquel le sujet puisse se reconnaitre comme Un, un humain parmi d'autres. J'avais soulevé l'hypothèse que la honte antillaise pourrait se situer comme un effet d'une forclusion de fait, entrainant la prévalence de personnalité paranoïaque dans cette conjoncture avec sa réversion dans la mélancolie. La paranoïa est une solution possible en regard de la négation par l' Autre de toute attache symbolique. L'expérience extrême des camps nazis a pu mettre en cause pour les survivants cette affirmation : Si c'est un homme. Primo Lévi nous apprend comment la honte peut être une tentative de s'immuniser contre la mort subjective. Elle devient symptomatique quand elle se pérennise dans l' effet d'après-coup.